L. Rétif de La Bretonne
L. Rétif de La Bretonne, Barrière du Roule, bâtiment de l'Octroi, Paris.
Ménilmontant, 13 octobre 1853.
Monsieur,
Comment vous exprimer toute ma reconnaissance pour le travail que vous voulez entreprendre en faveur de mon grand-père et de ses nombreux ouvrages. Cet acte méritoire d'un homme de lettres aussi estimable, monsieur, honore le courageux écrivain dont vous ravivez la mémoire en présentant au public un aperçu de ses principaux ouvrages, lesquels, certes, ne sont pas sans intérêt. Je désire de tout
mon cœur pouvoir vous procurer les renseignements qui pourraient vous être utiles; c'est pourquoi j'accepte de grand cœur l'honneur que vous voulez bien me faire en vous rendant auprès de moi pour nous entendre à ce sujet. Je crois que la journée du dimanche nous conviendrait mieux pour être ensemble le temps qui pourrait nous être nécessaire. Ainsi, je me mets tout à votre disposition pour dimanche prochain, à l'heure qui vous sera la plus convenable, ne devant pas sortir de la journée.
C'est dans cette attente, monsieur, que je vous prie de croire à la sincère affection,
De votre tout dévoué serviteur,
Auge, Petit-fils de M. Rétif de La Bretonne.
Ma demeure est à Ménilmontant, rue des Amandiers, 62.
En 1856, M. Boyer, curé de Sacy, lieu de naissance de Rétif, adressa à l'éditeur Alvarès une notice très détaillée et qui diffère sensiblement de la relation de Monselet; mais les renseignements de l'abbé Boyer n'ont de valeur qu'en ce qui concerne la vie de Rétif à Sacy : le reste fourmille d'erreurs qu'on rencontre partout ailleurs et que Charles Monselet s'était efforcé de relever.
Il est néanmoins curieux de voir Rétif entre les mains d'un prêtre qui s'applique à le suivre et à l'analyser. La personne de M. Nicolas est bien faite, avouons-le, pour surprendre et effrayer un brave ecclésiastique, renverser ses théories et confondre ses idées. Cependant l'abbé ne peut s'empêcher de confesser une partie de son admiration pour l'œuvre de Rétif, tout en prononçant l'anathème contre l'homme : « Rétif, dit-il, ne fait qu'effleurer les sujets qu'il traite; cependant il a quelquefois un style agréable, énergique, rapide, mais ordinairement il met sous les yeux de ses lecteurs des tableaux qui blessent la pudeur, ou le bon goût, ou les convenances... » Entre les mains d'un théologien plus élevé, Rétif n'eût pas manqué de recevoir une volée de bois vert autrement terrible :
la critique de l'abbé Boyer revêt en somme des formes adoucies où il est facile de faire la part de l'exagération et du parti pris.
Voici le seul passage à retenir de cette relation; il est relatif aux débuts de Rétif de La Bretonne :
«... La délicatesse de la santé du jeune Rétif le rendant peu propre aux travaux de la campagne, ses parents résolurent de l'envoyer à l'école afin de le mettre à môme de remplir plus tard quelque emploi. Ils le placèrent donc chez son frère aîné, curé de Courgis, prêtre pieux et désintéressé, mais qui malheureusement avait été imbu, sous Tépiscopat de M* p de Caylus, des erreurs du jansénisme. Cet ecclésiastique qui avait fait de brillantes études, et qui pendant trois ans avait professé la philosophie au séminaire d'Auxerre, lui donna les premières leçons de grammaire française et latine. Ce fut le seul maître qu'ait jamais eu Nicolas.
» Rétif montra de prime abord une ardeur instinctive de savoir, une pétulance excessive de caractère, et une humeur indisciplinable. Cependant il donnait une partie des nuits à l'étude et dévorait indifféremment tous les ouvrages qui lui tombaient sous la main. Revenant de temps à autre à Sacy, on le voyait dès l'âge le plus tendre composer de petits romans que ses frères et ses camarades écoutaient avec beaucoup d'intérêt et d'attention. Son tempérament se développa de bonne heure; c'était un alliage de vices et de manies bizarres. Fou de plaisir, ne se trouvant bien qu'au milieu de l'agitation et du bruit, ses parents furent obligés, lorsqu'il n'avait encore que quinze ans, de l'éloigner de chez eux pour mettre fin à des intrigues qui auraient pu avoir des suites fâcheuses pour l'honneur d'une famille estimée et respectable.
» Placé comme apprenti chez un imprimeur d'Auxerre, il chercha à séduire la femme de son patron, et fut pour cet acte honteux et criminel chassé de l'atelier. Alors il revint dans son village. Son père, qui était un homme vertueux et extrè-
mement sévère, le relégua dans une mansarde de sa maison appartenant aujourd'hui à son neveu, sans qu'elle ait presque subi de changement, et c'est là où Rétif fit son premier ouvrage : V École de la jeunesse.
» Né avec une imagination ardente, n'aimant ni le calme ni la paix, inconstant dans ses goûts et ses idées, recherchant les aventures et les voyages pour satisfaire ses penchants, et puis fatigué de la rigueur avec laquelle il était traité, privé de ces soins et de ces caresses de la famille qui adoucissent l'àme et rafraîchissent le cœur, Rétif résolut de se rendre à Paris, piqué sans doute par la tarentule de l'indépendance et de l'ambition... »
A partir de là, l'abbé s'égare à la suitç de Rétif dans le dédale de cette existence ; peut-être hésite-t-il après tout, au seuil de certains endroits, à retrousser sa soutane pour le suivre.
A son tour, M. Victor Vignon, un des petits-fils de Rétif de La Bretonne, apporta quelque temps après un supplément de notes auxquelles il joignit quelques desiderata pour une nouvelle édition de l'ouvrage de Monselet. Mais cette seconde édition est encore à paraître, et l'on peut s'étonner qu'avec tous les éléments nouveaux qu'il avait réunis, l'auteur n'ait pas complété son premier travail. Aujourd'hui que la lumière est complètement faite sur Rétif de La Bretonne et que la postérité a rendu justice à cet écrivain qu'elle apprécie à sa juste valeur, la publication de ces notes n'a peut-être plus la môme utilité : leur importance d'ailleurs nous empêche de leur accorder la moindre place dans ce volume ; cela nous entraînerait en outre trop loin de notre sujet, auquel nous nous hâtons de revenir.
... Sur ces entrefaites, Monselet crut avoir acquis assez de notoriété pour pouvoir décemment se montrer à Bordeaux — en enfant prodigue... d'esprit — et, au commencement
d'avril 1884, il reprenait joyeusement le chemin du retour, emportant dans ses poches quelques exemplaires d'un nouveau petit volume, les Aveux d'un Pamphlétaire, que le libraire Victor Lecou venait de faire paraître.
C'est à l'estaminet de Paris, dans la société du baron Taylor, de Barbara, de Wallon, que Monselet avait connu le libraire Lecou. Les Aveux d'un Pamphlétaire avaient paru d'abord sous le titre de : le Chevalier de La Morlière, dont ils sont l'histoire, dans le feuilleton du journal Paris (octobre 1853). La composition du journal servit même à faire ce livre, qui fut publié à un très petit nombre d'exemplaires.
Les Aveux d'un Pamphlétaire sont précédés d'une lettre du tombeau adressée à l'auteur du volume intitulé : Oubliés et Dédaignés. Cette lettre débute ainsi :
Puisque vous voulez bien quelquefois, monsieur, vous occuper de ceux dont personne ne s'occupe plus, par exemple de certains auteurs du dernier siècle qui ont eu le sort des vieilles lunes, — qui ont brillé, qui se sont éteints et qui ont été oubliés comme les vieilles lunes; — puisque, de temps à autre, votre caprice est de faire revivre, pour une heure, les enfants prodigues et perdus de la littérature, mais pour qui la postérité n'a point tué de veau gras; pourquoi ne parleriezvous pas un peu de moi, qui ai été un des plus originaux et des plus amusants, de moi, chevalier de La Morlière, mousquetaire de Sa Majesté et auteur d'Angola?
Je n'ai pas été célèbre, si vous voulez, mais j'ai été fameux autant que qui que ce soit à Paris, autant que Metra le nouvelliste, ou Volange le bouffon...
En réponse à cette lettre, Monselet crut devoir mieux faire : il ressuscita non seulement le Chevalier de La Morlière, mais encore son intime ami, le Chevalier de Mouhy, l'auteur de la Mouche.
Durant son séjour à Bordeaux, Monselet, qui pouvait avoir acquis quelque réputation, mais n'avait pas encore rencontré dame Fortune, continua à travailler sans relâche, adressant des
articles à la Presse, au Voleur t à YAthenœnm, préparant son roman de la Franc-Maçonnerie des Femmes, dont la première partie se passe à Arcachon, — corrigeant les épreuves de Monsieur de Cupidonque le libraire Lecou publia pendant son absence, et surveillant la composition de ses premières poésies que Gounouilhou imprima en caractères lie de tin pour mieux répondre au titre : les Vignes du Seigneur.
C'est de cette époque que date encore un petit livre sans signature — Bordeaux- Artiste — monographie de Bordeaux et des Bordelais en 1854 et qui abonde en révélations piquantes sur les célébrités bordelaises de tout genre.
Le séjour de Monselet à Bordeaux se prolongea jusqu'à la fin de la saison. Rappelé à cor et à cri par ses amis, par ses éditeurs, par ses confrères, Charles revint à Paris en septembre, non sans avoir fait un dernier crochet par la ville de Nantes.
Angelo de Sorr, qui venait de fonder le Satan, l'attendait au seuil du journal. Le libraire Dagneau lui présenta les épreuves à corriger des Figurines Parisiennes, qu'il allait éditer dans sa Bibliothèque mignonne à cinquante centimes;
— enfin Gustave Havard lançait au môme moment dans la circulation une magnifique édition des Métamorphoses du jour
— de Grandville — où le nom de Monselet venait s'ajouter, pour le texte, à ceux d'Albéric Second, Louis Lurine, Clément Caraguel, Taxile Delord, Henri de Beaulieu, Louis Huart et Julien Lemer, — tous les collaborateurs de V Artiste.
Après six mois d'absence, Charles Monselet faisait une brillante rentrée dans sa bonne ville de Paris.
«... Monsieur de Cupidon, — a écrit Aurélien Scholl dans le journal Satan (12 octobre 1854), — c'est la jeunesse littéraire de l'auteur, les premières fleurs qu'il a cueillies, les premiers élans de sa jeune imagination. Depuis ce temps, il a fardé tous ses personnages, il a taillé les buissons, il a échenillé les substantifs de leurs épithètes inutiles, et il en est résulté une certaine perfection...
» Un beau brin de fille et Une tête de femme dans un moulin sont deux chefs-d'œuvre. C'est court, mais c'est bien vu, bien senti, c'est parfait.
» Ajoutez à cela une élégance de style irréprochable, une grande originalité naturelle, beaucoup d'idées et encore plus d'esprit, et je ne sais quel charme épandu sur le tout, vous aurez le livre de M. Charles Monselet. »
Monsieur de Cupidon est un des titres littéraires de Monselet : — le livre fit rapidement son chemin et bientôt on ne désigna plus son auteur que sous ce sobriquet.
« ... J'ai tâché de faire l'œuvre coquette et avenante, explique lui-même Monselet dans un avant-propos : l'action est coupée par des récits, comme dans Gil Blas et les Mille et une Nuits. Est-ce à dire que je désire voir revenir cette mode littéraire ? Non ; j'ai voulu seulement utiliser un procédé tombé en oubli depuis quelque temps. C'est un ancien joli cadre, que j'ai redoré de mon mieux, et qui par ses roses en groupe, par ses rubans sculptés, m'a semblé convenir particulièrement à l'œil
distrait des lectrices ; — car ai-je besoin de dire que cet ouvrage est presque exclusivement destiné aux femmes ? Il n'y est guère question que de galanteries ; cela ne pouvait pas être autrement dans un roman intitulé : Monsieur de Cupidon.
» Ce livre est surtout un livre de bonne humeur. Il se ressent des époques jeunes et heureuses auxquelles il a été composé en partie.
» Je ne défends pas la manière et la légèreté de plusieurs chapitres ; mais, pour peu que Ton veuille admettre un instant la métempsycose, j'ose espérer que Ton voudra bien m'excusér si quelquefois je me souviens trop d'avoir été Voiture et Louvet de Couvray. »
Monselet -- rendu au journalisme — publie dans la Revue de Paris (1 er avril 1855) une notice importante sur Edouard Ourliac, qu'il préparait depuis quelque temps.
« En ce temps-là — a-t-il raconté plus tard dans une de ses Chroniques — l'idée m'était venue de faire une étude biographique et bibliographique sur le romancier Edouard Ourliac, mort à trente-cinq ans, en pleine floraison de talent.
» Je savais que des liens d'amitié avaient existé entre Ourliac et Louis Veuillot.
» Ce dernier n'avait pas été étranger à la conversion de l'auteur de la Confession de Nazarille; il l'avait conduit chez les jésuites de la rue des Postes et fortement recommandé. Il avait fait plus : il l'avait fait admettre dans la rédaction de Y Univers, où il lui avait confié la Revue littéraire et dramatique.
» Edouard Ourliac ne sortit de Y Univers que pour entrer à la maison des Frères de Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet (aujourd'hui rue Oudinot), où il expira le 31 juillet 1848.
» On comprend que je ne pouvais me dispenser d'aller demander quelques renseignements à M. Veuillot.
lt>6 CHARLES MONSELET
» Je lui écrivis donc pour solliciter un rendez-vous, qu'il s'empressa de m 'accorder.
» Sa lettre, que je viens de retrouver, est écrite d'une haute et belle écriture, et fermée d'un cachet de cire où l'on voit une croix surmontée du mot : Credo.
» Elle est ainsi conçue :
Paris, 3 février 1854.
Monsieur,
J'ai eu en effet l'honneur d'être l'ami de M. Ourliac, mais seulement dans les dernières années de sa vie. En d'autres temps, M. Gérard de Nerval et M. Houssaye l'ont mieux connu. Si vous voulez prendre la peine de passer chez moi samedi (demain) ou lundi prochain, de trois heures à six, vous me trouverez tout à votre service pour le peu que je sais.
Agréez, monsieur, mes salutations très empressées.
Louis Veuillot,
44, rue du Bac.
A M. Charles Monselet.
» On remarquera dans cette lettre — ou plutôt dans ce billet — une certaine tendance à me prémunir contre l'abondance de renseignements à laquelle je pouvais m'attendre. En me renvoyant obligeamment à Gérard de Nerval et à Arsène Houssaye, qui, selon lui, l'avaient mieux connu en d'autres temps, il établissait nettement une distinction entre les deux moitiés de la vie d'Ourliac, la première mondaine, la seconde religieuse. M. Louis Veuillot entendait ne m'éclairer que sur la seconde. Je ne lui en demandais d'ailleurs pas davantage. J'avais suffisamment de documents sur la première.
» A cette époque, on ne connaissait pas encore les reporters ; je fus accueilli sans défiance par M. Louis Veuillot. Je vis en lui un homme moins laid qu'on me l'avait annoncé (on me trouvera sans doute bien coulant sur le chapitre de la laideur), revêtu d'une robe de chambre noire, simple sans aflectation de simplicité. Pendant une demi-heure, nous causâmes
d'Edouard Ourliac et de ses rares qualités littéraires, si bien appréciées de Balzac ; mais, en résumé, j'appris peu de chose et pas plus qu'il ne voulait.
» Est-ce à ces courts rapports qu'il faut attribuer la mansuétude relative avec laquelle il m'a traité plus tard dans ses Odeurs de Paris ? »
Cette notice sur Edouard Ourliac parut, en 1858, en tète d'une nouvelle édition des Gam-aches, une des meilleures œuvres de ce romancier, étude de la vie intime en province l : Charles Monselet l'a replacée ensuite dans ses Portraits après décès — - à côté des biographies de Gérard de Nerval et Henry Mûrger — deux autres admirations de l'auteur.
Il faut relever encore dans la Revue de Paris l'histoire du Grand-Théâtre de Bordeaux (1 er octobre 1855) qu'on retrouve à quelques années de distance dans le premier volume de voyages de Monselet (De Montmartre à Séville, Paris, 1865).
Enfin, le 3 octobre 1855, commence dans la Presse la publication de la Franc-Maçonnerie des Femmes, un nouveau roman de l'auteur des Chemises Rouges. L'éditeur de Potter profite du succès du feuilleton pour éditer coup sur coup les deux ouvrages, tandis que Bruxelles s'en empare encore une fois (Collection Méline, Cans et C k ).
C'est de la même année que date une étude importante de Monselet sur Grimod de La Reynière, « le plus gourmand des lettrés et le plus lettré des gourmands, et qui appartient à cette série d'auteurs dont nous avons entrepris d'épousseter la mémoire ».
Nous arrivons ainsi à l'année 1856, qui est, dans l'existence de l'écrivain dont nous nous occupons, à la fois un point d'arrivée et un point de départ.
Point d'arrivée en ce sens que la première partie de la
1 Edouard Ourliac, les Garnaches. Paris, 1858.
carrière de Monselet est parcourue ; il lui a fallu dix ans de labeur, de persistance, d'acharnement, pour vaincre les difficultés du début et parvenir, à la pointe de la plume, éprendre un rang honorable parmi les écrivains nouveaux.
Point de départ, si Ton considère la brillante période de succès et de renommée qui s'ouvre devant le journaliste en pleine maturité de talent.
M. Jules de Marthold, dans le supplément du Figaro du 26 mai 1888, a, en quelques lignes, spirituellement dessiné cette époque de transition :
«... En Tan de grâce 1856, le prince impérial naissait aux Tuileries, le Mari de la Dame des chœurs était représenté à Compiègne, Joseph Kelm chantait le Sire de Framboisy, le duc de Morny partait comme ambassadeur en Russie où il devait étonner les sujets d'Alexandre II par le faste de ses trentedeux marmites, le Rhône et la Loire désolaient le Midi, la Comédie-Française jouait Comme il vous plaira, de Shakespeare et George Sand et Une Chaîne, de Scribe seul, le Palais- Royal donnait la Sarabande, d'Henri Meilhac, l'Académie immortalisait MM. de Falloux et Biot, MM. Edmond et Jules de Goncourt faisaient paraître les Actrices chez Dentu, Victor Hugo donnait les Contemplations et Dollingen, s'essoufflant à tomber le Figaro, — hebdomadaire alors — publiait la Gazette de Paris.
» De son gentil brin de plume, alerte et légère, Monselet, dans toute la verdeur de sa verve, dessina pour ce journal trois à quatre cents portraits de contemporains, notices littéraires qui lui suscitèrent plus d'un ennemi, comme bien on pense, Tépiderme d'amour-propre étant plus délicat, plus sensible et plus irritable qu'épiderme du monde.
» Un éditeur se trouva, cependant, Poulet-Malassis, ami de l'esprit et du risque, qui, malicieux, se plut à réunir ces profils en album.
» Tout d'abord, le volume devait porter la macabre étiquette de Fosse commune y mais c'est avec l'appellation plus souriante de Lorgnette littéraire que, finalement, il parut en 1857.
» Un tout petit livre, cette Lorgnette littéraire, Dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps, mais petit livre qui a toutes chances de rester et qui, peut-être bien, est le meilleur ouvrage de son auteur, lequel, cependant, en compte d'exquis en son bagage, tels que les Oubliés et les Dédaignés, tels que les Tréteaux, tels que Monsieur de Cupidon... »
Le libraire Poulet-Malassis, dont il est question, était littérateur lui-même, élève de l'École des chartes, et avait commencé par être le camarade de ceux dont il devait devenir l'éditeur :
Avant d'éditer la Lorgnette, il avait déjà réuni en deux volumes, sous ce titre : les Oubliés et les Dédaignés , les résurrections littéraires que Monselet avait tentées çà et là avec succès.
Ces oubliés, aujourd'hui moins dédaignés pour la plupart, s'appelaient : Mercier, Dorât- Cubières, le cousin Jacques, Desforges, Linguet, Olympe de Gouges, Dorvigny, Gorgy, La Morency, Plancher- Valcour, BacuJard-d'Arnaud, Grimod de La Reynière.
Monselet les présenta aux lecteurs en une courte préface, dont nous extrayons les passages principaux :
« On est généralement fixé et d'accord aujourd'hui sur le rôle philosophique du xvni e siècle. Nous n'avons donc pas pu songer à en éclairer des côtés nouveaux. Notre intention unique a été de chercher, en dehors de l'Académie et de l'Encyclopédie, le trait d'union qui rattache la littérature d'autrefois à celle de maintenant. Nous n'avions pas à suivre la filiation des talents supérieurs; mais dans un ordre
modeste et comme complément à la grande histoire, l'étude de certaines intelligences effacées, égarées ou isolées, nous a paru assez intéressante pour que nous ayons cru devoir y consacrer ce volume...
» Un ouvrage par lequel nous avons préludé à ces exhumations, et qui est consacré tout entier à l'examen des deux cents volumes de Rétif de La Bretonne, nous a prouvé qu'il n'était pas impossible de vaincre certaines préventions du public et de défaire en partie ses opinions. Les œuvres, jadis tant conspuées, du romancier des halles, sont aujourd'hui en haute valeur, dans les ventes publiques. Il y a évidemment, sinon réaction, du moins curiosité. Nous n'avons pu nous empêcher de tirer de ces symptômes un encouragement.
» Il nous a semblé, en outre, que le mouvement d'attention que nous voulions essayer de diriger sur ces écrivains, tombés en disgrâce, avait son équivalent dans le mouvement de vogue qui s'est déterminé, depuis trente ans, en faveur d'un assez grand nombre d'artistes français du xvm e siècle, longtemps négligés, tels que Jeaureat, Chardin, Lépicié, Moreau le Jeune, Debucourt...
» Chemin faisant, nous avons redressé les erreurs des biographies officielles. Aux documents que les faiseurs de dictionnaires se passent de main en main, avec une sérénité imperturbable, nous avons préféré les notes de famille, les souvenirs des contemporains, les correspondances. A défaut de ces témoignages, nous avons demandé la physionomie d'un homme à son œuvre, et l'œuvre nous a souvent donné plus que la biographie... »
Mais deux volumes ne suffisent pas certainement pour faire connaître tous les oubliés et tous les dédaignés de la fin du xvm c siècle.
« Nous aurions dû montrer encore, ajoute Charles Monselet à la dernière page de son livre, bien d'autres talents secondaires que nous avons étudiés et dont les œuvres garnissent
les rayons de notre bibliothèque. Nos notes sont prêtes. Est-ce à dire que nous ne les publierons pas un jour ou l'autre? Les humbles destinées de ce livre en décideront... »
Le livre réussit pleinement, mais la destinée, à son tour, entraîna son auteur plus avant qu'il n'eût voulu dans le domaine du petit journal et de la fantaisie. Monselet, de temps à autre, essayait bien encore de jeter un regard furtif sur le passé, mais le présent plus impérieux le dominait et le conduisait malgré lui.
Faut-il regretter ce que l'auteur aurait pu écrire quand on a sous les yeux ce qu'il a écrit, et que ce bagage littéraire, comprend, au lieu d'un, plusieurs genres où il excelle?
Cependant, le succès aidant, Malassis imprima à la suite la Lorgnette littéraire. Monselet s'appliquait, cette fois, à tracer de courtes biographies de ses contemporains, de ses confrères.
En guise de préface, il écrivait ceci :
« ... Aucun homme de lettres ne se fera sauter la cervelle à cause de ce que j'aurai dit de lui. Je n'ai pas la prétention de croire mes jugements infaillibles...
» ... Les petits volumes du genre de celui-ci se recommencent tous les dix ou vingt ans ; ils n'ont et ne peuvent avoir rien de définitif.
» Est-ce à dire qu'ils soient complètement inutiles ; je ne le pense pas : ils indiquent, et quelquefois même ils déterminent, en dépit de la volonté souvent très arbitraire de leur auteur, un courant d'idées et de sentiments qu'il importe d'observer.
» Ces livres doivent toujours être un peu en avance sur leur temps; au risque de paraître inspirés par un juvénile esprit de coterie, ils doivent s'arrêter sur les écrivains de demain, plutôt que sur les écrivains d'hier. \]\\ peu de prophétie ne messied pas dans un ouvrage qui n'a que l'éphémère
valeur d'un calendrier littéraire.
» Aussi serait-on mal venu à chercher ici les noms de Guizot, de Michelet, d'Alexandre Dumas, de Lamartine et de quelques universitaires sur lesquels les jugements semblent épuisés. J'ai fui le point de vue élevé, j'ai ajourné l'appréciation enthousiaste ou sévère. Ce n'est qu'un recensement à vol d'oisillon.
» On criera peut-être à la personnalité; on essayera de dire que j'ai parfois collé mon œil aux fentes de la vie privée. Bah ! mes révélations ne sont pas bien terribles... »
Arrivé à la lettre M de son Dictionnaire — et ne voulant pas avoir l'air d'esquiver une difficulté — Monselet, à la suite de son nom, repoussa l'appréciation ou la critique et s expliqua très sincèrement en ces termes :
« ... Il y a dix ans que je fais de la critique, mais toujours incidemment; la plus large part de ma vie est donnée à la production. Dans ces heures de critique, il m'est arrivé de blesser certaines personnes, tantôt involontairement, volontairement d'autres fois. J'avais, pour me soutenir dans cet exercice, plusieurs idées générales que j'ai encore, et que j'ai essayé d'exprimer en maintes circonstances. Aujourd'hui, je les résumerai, — pour n'y plus revenir.
» Selon moi, ce qu'un jeune écrivain doit d'abord se hâter de faire dès ses débuts, c'est d'exprimer son opinion nette et franche sur les hommes importants de son époque. Plus tard, il ne le pourrait plus. Plus tard, les amitiés, les convenances et les intérêts l'entourent d'un réseau difficile à déchirer.
» La vérité ne nous est jamais venue que par les jeunes gens. Ce premier coup d'œil surpris et hardi que l'on jette sur les personnages de son siècle, au sortir du collège, ce premier coup d'œil trompe rarement. A cet ûge-là, les admirations ont des larmes, les antipathies ont de belles colères ; les indifférences même ont leur signification. Que les jeunes gens nous crient donc la vérité dans leurs premières pages ! que
leurs paroles iraient pas peur! que cet âge soit sans pitié, enfin ! Et s'il est vrai que la vérité compromette de nos jours, — - eh bien ! qu'ils se compromettent !
» Ils auront tout le reste de leur vie pour revenir sur leur accès de courage, pour accepter les transactions et pactiser avec les médiocrités... Mais ils n'auront qu'une fois vingt ans et vingt-cinq ans pour parler à cœur ouvert et à front levé, comme des imprudents, comme des dupes, comme des niais, comme des hommes honnêtes !...
» La jeunesse, c'est l'élan !
» Vers trente ans, on commence à faire comme Fontenelle, on referme ses mains pleines de vérités... C'est la seconde phase de la vie, tout aussi logique que la première. Les relations forcées arrivent et se groupent autour de l'écrivain de trente ans... Je ne demande point de feuilletonistes Spartiates, d'aristarques en bronze. Je veux seulement que Ton profite de sa jeunesse pour avoir l'honnêteté -littéraire. Or l'honnêteté littéraire, c'est la franchise...
» ... C'est pourquoi les jeunes gens ont et auront toujours le privilège de la vérité, de la vérité écoutée... Ils sont souriants, contents, enivrés ; ils n'ont pas la conscience des regrets qu'ils s'apprêtent et des obstacles qu'ils accumulent devant leur avenir. Qu'ils se laissent donc aller — jusqu'à trente ans — au courant de leurs impressions; qu'ils ne craignent pas de pousser trop loin l'expression de leur blâme ou de leur louange ; mieux vaut dépasser le but que de ne le
point atteindre. Il est toujours temps d'être sage; il u'esl pas toujours temps d'être fort.
» Hélas ! j'ai eu trente ans, hier. »
La Lorgnette littéraire fit du bruit — beaucoup de bruit, — surtout au cours de sa publication dans la (lazelte de Paris ; l'auteur et l'éditeur crurent môme devoir retrancher du volume un certain nombre de notices.
En 1870, le libraire René Pincebourde réunit en un complément vingt-quatre nouveaux portraits, publiés par la Petite Revue, en 1865.
Pour en revenir à Charles Monselet, deux journaux, sur ces entrefaites, le réclamèrent avec instances : le Monde illustré, que M. Bourdilliat allait fonder, en concurrence à Y Illustration, et un petit journal hebdomadaire, nouveauné — qui avait pour rédacteur en chef M. de Villemessant, — j'ai nommé le Figaro.
A ce moment, la Presse publiait, un an à peine après la Franc- Maçonnerie des Femmes — un nouveau roman de M. de Cupidon : les Ruines de Paris (octobre 1857).
An Monde illustré, dont le premier numéro parut le 18 avril 1857, Monselet rendit compte des premières représentations, et cela pendant trente ans, sans interruption (1857-1887) : ceci vaut bien qu'on le remarque.
Pour le Figaro, il lâcha toute bride à sa fantaisie et, pendant plusieurs années, écrivit de nombreux articles qui le classèrent bien vite au premier rang parmi les collaborateurs de ce journal, qui devait si rapidement gagner une telle importance.
c ... En ce temps-là, — a raconté M. Pierre Véron (la Petite Presse illustrée (n° du 23 février 1886), — le journalisme de fantaisie avait pris soudain une importance exceptionnelle.
» C'était après le coup d'État.
» Défense avait été faite brusquement à la France de s'occuper de ses affaires. Il fallait un dérivatif. Ce fut la presse fantaisiste qui l'apporta.
» Le Figaro avait surgi... On se jeta avec avidité sur la feuille humoristique qui venait faire diversion aux torpeurs environnantes.
» Il y eut vraiment là une éclosion, on pourrait dire une explosion d'esprit merveilleuse.
» Monselet fut parmi les plus explosifs.
» Elle est étonnante à relire, cette collection d'articles, à la verve incisive, à la piquante originalité, dont s'amusa tout un pays pendant plusieurs années.
» Monselet tenait certainement le premier rang dans ces trouveurs de boutades étranges.
» Dame ! cela ne ressemblait guère au journalisme nouveau que nous a fait le reportage depuis quelque temps.
» Il ne suffisait pas d'avoir de bonnes jambes et de courir aux renseignements pour intéresser le public. Il fallait payer esprit comptant.
» Ce fut une charmante chose que cet article de genre qu'on a injustement délaissé et auquel on est en train de revenir peu à peu. Il avait assez d'étendue pour former un tout bien équilibré ; il n'était pas assez long pour que la satiété survînt.
» C'était un régal qui ne pouvait pas donner d'indigestion.
» Le nom de Charles Monselet restera inséparable de ce genre dans lequel il brilla d'un si vif éclat... »
De son côté, M. Félix Ribeyre, dans son Histoire des grands journaux de France (Paris, 1863), a écrit les lignes suivantes :
»... 1857, Aurélien Scholl entre au Figaro avec tout son » bagage d'esprit, de réelle originalité et de mordante raille- » rie ; il y est bientôt suivi de Jules Noriac et de Charles Mon- » selet, — Charles Monselet, le roi du petit journal ! — Ah ! » tant pis, je ne me dédis pas et je sais bien que cela va » encore retarder son entrée à la Reçue des Deux Mondes; mais » qu'y faire, et puis-je vraiment dire autre chose de ce » spirituel fantaisiste ? »
Charles Monselet quitta donc la Gazette de Paris à laquelle on l'enlevait, et aussi le Diogène, le Rabelais, auxquels il collabora un instant, pour entrer au Figaro. Son premier article
ma Charles monselet — sa vie, son œuvre
parut le jour même oit Noriac commençait la publication du 1Q{* Régiment, uu succès !
L'ancien Figaro, publié sous la Restauration et dirigé par H. de Latouche et Nestor Roqueplan, avait été « un journal frondeur, batailleur, antiromantique, dépensant beaucoup d'esprit et de malice... ».
Le nouveau Figaro, fondé par M. de Villcmessaut, parut le 3avriHW>4 : ce fut, dès le premier jour, un journal de combat, ainsi que l'avait été son alué.
Hebdomadaire d'abord, puis bi-hebdomadaire, le Figaro ne devint quotidien qu'en 1866.
Que d'esprit et de talent dépensés en menue monnaie dans les colonnes de ce journal ! Que de belles pages avidement parcourues, envolées et oubliées ! et quel beau livre d'or on écrirait, quel tableau d'honneur ou dresserait avec ces noms aujourd'hui disparus : Villemot, Jouvin, Lespès, de Pêne, Albéric Second, Edmoud About, Alfred Delvau, etc.. Avoir marqué sa place parmi ceux-là ne sera pas uu des moindres titres littéraires de Charles Monselet, et l'avenir devra compter avec le journalisme — voire même le petit journalisme — du xix c siècle.
« Lors de l'hiver de 1857-1858, un de mes amis, M. Saiiit- Léon, me proposa de fonder un journal gastronomique 1 . J'y songeais depuis longtemps ; l'époque me semblait favorable ; j'acquiesçai à la proposition de mon ami.
« En conséquence, le dimanche 21 février 1858 vit naître le premier numéro du Gourmet, — journal des intérêts gastronomiques, — paraissant tous les huit jours. Il contenait une liste de rédacteurs gras : Albéric Second, Guichardet, Amédée Rolland, Gustave Bourdin, — et d'autres simplement dodus. On y donnait une mosaïque de menus les plus variés, des recettes très détaillées. Les faits divers avaient pour titres; L'eau à la bouche. Les coudes sur la table, Derrière les fayots. Le compte rendu des théâtres, au point de vue digestif, était rédigé par Louis Goudall... »
Cette nouvelle et brusque transformation de Charles Monselet est faite pour surprendre : — on ne rencontre pas tous les jours un poète qui pique une tôte daus une poissonnière !
L'explication qui me semble ici nécessaire— nous irons la cueillir dans la préface de Gastronomie, le volume le plus important que l'écrivain ait accordé aux questions de la table :
« A Madame X"\
» On m'a trahi auprès de vous, madame. Vous m'aviez pris jusqu'à présent pour un homme de lettres comme les autres,
4 Charles Monselet, Gastronomie. Paris, 1874, Charpentier.
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exclusivement occupé de livres, ayant pour unique souci de parfaire un chapitre ou de mener à bien un feuilleton. Quelqu'un vous a dit à l'oreille que j'avais encore d'autres occupations et d'autres préoccupations ; que sous le littérateur il y avait un gastronome, et que mon cabinet de travail communiquait directement avec ma cuisine. Voilà ce qu'on vous a dit, n'est-ce pas ?
» Eh bien ! l'on vous a dit la vérité, madame. Je n'en rougis pas, au contraire ; le côté le plus sensible de mon amour-propre en est agréablement chatouillé. Je porte un tendre intérêt aux choses de la nutrition. Sans faire précisément, selon uneexpression commune, — un dieu de mon ventre — ni même un demidieu, je tiens cependant à en faire un personnage. En cela, j'obéis à une vocation incontestable. Dès ma jeunesse, j'ai trouvé place en moi pour deux poésies : celle de l'âme et celle des sens ; je n'ai pas voulu chasser l'une au bénéfice de l'autre; j'ai préféré travailler à leur conciliation, à leur bonne harmonie, et quelquefois j'ai pu croire que j'y avais réussi.
» Certes, je me flatte d'aimer et de comprendre la nature, autant que mes confrères les faiseurs d'églogues. Je l'ai décrite, je l'ai chantée. Ouvrez mes livres, vous y rencontrerez uu nombre suffisant de fleurs, d'oiseaux, de haies, d'aubépines, de ruisseaux jaseurs. La rêverie ne m'est point étrangère, la rêverie sur le gazon, éclairé des pâles rayons de la lune; — mais il me plaît aussi d'arrêter mes regards sur les splendeurs d'une table magnifiquement servie. Je raffole de la promenade en nacelle ; mais, au bout d'une heure, il est rare qu'une furtive idée de friture ne se mêle pas à mes impressions.
» Vous le voyez, madame, je vais au-devant de votre curiosité ; je me confesse à vous librement. Oui, je suis tourmenté de l'ambition de laisser un nom invoqué à l'heure des repas. Quelques travaux dirigés dans ce sens, quelques publications encouragées par des hommes spéciaux, ont déjà témoigué de
ma ferveur et de mon zèle. A défaut du reuom poétique, si difficile à conquérir, je me contenterai avec reconnaissance d'un peu de gloire culinaire.
» Les casseroles ont aussi leur airain. »
Cette première confession, Mouselet devait la renouveler longtemps après — en vers, cette fois (Encore un ! Paris, 1885).
Lorsque pétais un écolier, Noircissant déjà du papier Comme un précoce mercenaire, Je rencontrais à chaque instant Un jeune enfant vêtu de blanc Qui me ressemblait comme un frère.
Il avait un bedon naissant,
Un sourire réjouissant,
Une bouche fraîche et vermeille ;
Il portait un nez retroussé,
Un peu large et déjà rosé,
Et sur la tête une corbeille.
Comme j'allais avoir\juinze ans, Et que mes chansons au printemps Retentissaient par la bruyère, Je vis, un frais panier au flanc, Un jeune homme vêtu de blanc Qui me ressemblait comme un frère.
Son air était malicieux ; Il me traita de songe-creux Et persifla ma chansonnette ; Puis, sur un signe de la main, M'enlrainant au fond du chemin, Il me donna de sa galette.
Me poussant vers le cabaret Il me versa du vin clairet, Et me fit troquer toute joie Contre un plat bien assaisonné, Un poisson dûment citronné, Ou contre un lourd pâté de foie.
Lorsque je voulais travailler,
Il arrivait pour me railler ;
Et moquant Byron ou Sénèquc,
Il laissait une vague odeur
De mavonnaise ou de chou-fleur
Jusque dans ma bibliothèque...
La création du journal le (iourmet avait été précédée de quelques essais gastronomiques qui tendraient assez à prouver le dire du poète.
En 1853, dans le journal Paris (n° du 24 novembre), un article virulent sur la cuisine se termine ainsi :
«... La cuisine attend sa révolution, voire môme sa terreur.
» Il faut qu'elle se renouvelle et se transforme comme toutes les choses; c'est l'inévitable loi. Elle traversera peut-être un bain d'eau marie, n'importe ! j'ai foi dans ses destinées. La cuisine ne peut périr... »
En 1854, le poète publie les Vignes du Seigneur, où il chante le Médoc et ses grands crus, et qui débute par une Ode à Virresse.
Bientôt après parait l'étude sur Grimod de La Reynière dont il faut mettre en relief le passage suivant :
«... Remarquons avec inquiétude que, si la race des gastronomes est loin de s'éteindre, que si la dynastie des cuisiniers célèbres se perpétue heureusement parmi nous, eu dépit ou peut-être à cause des casse-tètes politiques, remarquons, dis-je, qu'il n'en est pas de même des auteurs spéciaux, des auteurs es sensualisme, dont les enseignements nous font défaut depuis un certain nombre d'années. De toutes les plumes sérieuses qui font jouer un rôle important au papier, aucune n'a consenti à se vouer au développement de cette science que nous appellerons la science universelle. A quoi cela tient-il?
» Nous ne pensons pas que ce soit un amour-propre mal entendu qui éloigne de ces matières nos hommes de lettres actuels... Tous les jours les poètes ne chantent-ils pas le vin,
cet élément indispensable et radieux de nos dîners ? Si Ton croit, par hasard, qu'il n'y a ni gloire ni profit à ce métier de professeur de chère-lie, qu'on lise l'histoire de Grimod de La Reynière, et l'on sera grandement détrompé... »
De là à prendre la place vacante, il n'y avait qu'un pas. — Monselet n'hésita pas à le franchir : — le Gourmet était fondé et l'écrivain y préludait par une Incitation à la table ainsi formulée :
« Toute passion raisonnée et dirigée devient Un art ; or, plus que toute autre passion, la gastronomie est susceptible de raisonnement et de direction.
» Qu'on y réfléchisse bien : les heures charmantes de notre vie se relient toutes, par un trait d'union plus ou moins sensible, à quelque souvenir de table... »
Quelques semaines plus tard, Charles Monselet écrivait sa première Lettre à Emilie sur la Gastronomie dont le début est encore une explication, — soupiréesurun mode mineur:
« Celadevaitflnir ainsi, madame, — et pour ma part, je n'en ai aucun regret. Quel plus heureux dénomment à un amour brisé que celui qui s'opère par la grâce de ces quatre merveilleuses paroles : Le dîner est servi .
» Hélas ! oui, madame, le dîner est servi et bien servi. Vous rappelez-vous ces après-midi passés auprès de vous à la campagne, et comme je maudissais la cloche qui nous rappelait dans la salle à manger ? — Aujourd'hui, je reviens de la foire aux jambons ; il y avait d'admirables sujets.
» C'est en avril que je vous ai connue pour la première fois ; tous les arbres étaient en fleurs comme à présent, moitié neige, moitié roses ; les buissons s'essayaient à la verdure ; mais que de maigreur encore, que de frissons, quel soleil indécis et clignotant ! Et cependant on sentait circuler partout le mystérieux attrait des juvénilités. — Avril est de retour ; je
retrouve toutes mes sensations, visibles comme des marguerites sous Therbe rare ; mais d'autres sensations viennent s'y joindre : « Semer céleri, cardons et choux de Milan; étôter » les premiers pois; rechausser les fèves semées en février ; » œilletonner les artichauts. »
» Il n'entre aucune raillerie dans ce que je vous dis là, madame. Je ne plaisante jamais sur l'amour, non plus que sur les biens de la terre. — Quant à ma nouvelle incarnation, je ne m'en fais pas un mérite. La gastronomie était en moi ; après avoir sommeillé pendant quelque temps, elle se réveille — et elle éclate.
» J'ai changé de poésie, ou plutôt j'ai conquis un rythme de plus. Les splendeurs de la nutrition ont désormais en moi un nouveau barde. Incomplet autrefois, mon esprit s'est agrandi en même temps que mon estomac. J'aime la vie maintenant, en raison des moyens qui la prolongent. On ne saurait d'ailleurs trop honorer son corps ; et c'est rendre hommage à l'essence divine qui le compose, que l'entourer des soins les plus délicats. Machine merveilleuse, rien ne doit être négligé pour l'entretien de ses rouages. Un gourmet est un être agréable au ciel.
» Ah ! Emilie, je vous ai bien aimée ! — Mais j'aime bien maintenant les caisses d'ortolans et le vin de Chàteau- Palmer !... »
Abrégeons cette explication un peu longue, mais qui s'imposait pour affirmer le talent culinaire de l'auteur, c'està-dire, entendons-nous bien, sa sincérité, sa conviction, sa compétence écrite dans l'art de la cuisine — : qui n'est pas à tout prendre un art inférieur et qui a eu ses poètes.
Retirez les grands mots de gourmet et de gastronome, et aussi l'épithète de cuisinier, et vous aurez cette définition simple d'un Monselet — nouvelle manière : un esprit délicat s'attachant par leurs petits côtés aux choses de la table, et
offrant, comme Grimocl de La Reynière, « l'heureux accord d'un talent aimable et d'un vaste estomac ». Mais ou ne peut cependant pas biffer d'un trait de plume tous les écrits de Charles Monselet — et ils sont nombreux — sur ce chapitre de la table : — récits, biographies, fantaisies, poésies — - non plus qu'on ne peut nier leur attrait ni leur mérite.
Le Gourmet — pour en revenir au Gourmet — fit parler de lui : les rédacteurs ne lui manquèrent pas et plusieurs articles furent remarqués. Bientôt, éprouvant le besoin de pendre la crémaillère, Monselet réunit ses amis, à la façon de son illustre devancier, dans un dîner au Grand-Hôtel, qui eut plein succès.
Malgré tout cela, malgré les admirations et les collaborations, les abonnés firent défaut, ce qui devait amener fatalement la chute du Gourmet. Le 1 <T août 1858, son vingt-quatrième et dernier numéro était mis en vente : la collection en est devenue rare aujourd'hui — et chère.
Encouragé cependant dans cette voie, Charles Monselet publia peu après un volume : la Cuisinière poétique (1859), toujours avec le concours des fidèles collaborateurs du Gourmet, c'est-à-dire : Méry, Alexandre Dumas, Théodore de Banville, Théophile Gautier, Emile Deschamps, Clément Caraguel, Auguste Barthet, Emile Solié, Xavier Aubryet, Aurélien Scholl, Charles Bataille, etc..
« Les collaborateurs de la Cuisinière poétique ne sont pas, on le voit, des cuisiniers ordinaires, et les recettes qu'ils ont publiées sous la direction du chef Monselet sont loin d'être banales, a dit M. Georges Vicaire dans sa récente Bibliographie Gastronomique 1 . Ce petit ouvrage, où fourmillent les anecdotes les plus spirituelles en môme temps que les plus culinaires, est en prose et en vers. Alexandre Dumas y donne la manière de faire rôtir un poulet; Duranty, celle de traiter les boudins
* Paris, Ilouqucttc, 1890.
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de Lille, et, tandis que Méry chante, en alexandrins, les apprêts savants de la bouillabaisse chère aux Marseillais, Mouselet disserte avec l'esprit le plus fin et le plus délicat sur les avantages et l'utilité de la gastronomie. »
Monselet n'en continuait pas moins, entre temps, avec succès, la campagne commencée au Figaro. Les libraires Hetzel et Lévy, qui venaient d'imprimer la Cuisinière 'poétique, comprirent également dans leur collection, aujourd'hui recherchée, les premières fantaisies du journaliste. Le Musée secret de Paris (1859), tel est le titre de ce petit volume dans lequel on retrouve la plupart des articles de genre qui placèrent Monselet à l'avant-garde des écrivains du Figaro : les Bordelais, la BoUe aux lettres, Ballades parisiennes, le Poème du créancier, les Trois monologues du mari, le Propriétaire, etc.
De son côté, Poulet-Malassis éditait luxueusement les Tréteaux de Charles Monselet (1859), un des livres aujourd'hui les plus vantés de l'auteur et qui renferme, dans ce genre léger où l'on veut qu'il ait tenu le premier rang, incontestablement le meilleur de son œuvre. Rappelons seulement, pour mémoire, V Académie, la Bibliothèque, le Siège de la Revue des Deux Mondes, les deux Dumas, la Distribution des prix du Concours, — des petits chefs-d'œuvre, a-t-on dit.
C'est à cette époque que se place un incident de l'existence de Charles Monselet, que lui-môme a pris soin d'ailleurs de conter par le menu (Petits Mémoires littéraires, Paris, 1885).
Malgré ses trente ans sonnés et bien sonnés, le critique du Monde illustré avait peine à tromper ses lecteurs sur la qualité des pièces dont il était chargé de rendre compte. Ce n'était plus le critique indépendant des débuts, qu'une pièce, même médiocre, mettait hors de lui, mais la malice se faisait jour quand môme à travers ses causeries hebdomadaires : — on eût dit qu'il trempait dans son écritoire les flèches de M. de Cupidon. Théodore Barrière se trouva un jour atteint par une
de ces pointes légères : il s'ensuivit malheureusement une rencontre.
«... J'ai échangé en effet un coup d'épée avec Théodore Barrière — laissons raconter Monselet — à la suite d'une altercation survenue à une première représentation à l'ancienne Gaîté du boulevard du Temple. Tout a été dit sur le caractère de Barrière; je n'y reviendrai pas. Il croyait avoir à se plaindre de la sévérité d'un compte rendu que j'avais fait d'une de ses pièces les moins réussies, la Maison du Pont Notre-Dame, et il prétendait m'interdire mon droit de critique à l'avenir.
> Dès les premiers mots, la querelle avait pris un tour tel que le choix des armes devait revenir sans conteste à Théodore Barrière. Il constitua sur-le-champ ses témoins, qui étaient MM. Léon Sari et Cochinat. Moi, je courus dès le lendemain matin chez mes amis Albert de Lassalle et Lherminier. Ainsi que je l'avais prévu, l'arme réclamée fut l'épée de combat, et le lieu de la rencontre fut fixé au bois deMeudou. J'employai le reste de ma journée à une visite prolongée au bon Grisier et à son prévôt Barrier, lesquels ne me dissimulèrent pas que ma force à l'escrime était au-dessous de la moyenne.
» A dix heures et demie, le lendemain matin, par le plus beau temps du monde, Théodore Barrière et moi, nous mettions habit bas dans une jolie clairière de Meudon, à deux pas de la maison de campagne de M. Charles Edmond. Des gendarmes survinrent, qui nous enjoignirent d'avoir à cesser toutes hostilités ; ils promettaient de ne pas dresser procèsverbal si, de notre côté, nous nous engagions à ne pas donner suite à nos projets de combat. Nous promîmes tout ce qu'ils voulurent, en les envoyant au diable.
» Certains d'être filés, nous revînmes à Paris, où nous prîmes deux voitures, qui nous transportèrent à Nogent-sur- Marne. Un canot nous aborda à l'île de Beauté, où M. Léon
Sari connaissait un terrain tout à fait propice. Toutes ces allées et venues avaient pris pas mal de temps ; mais nous avions Phorreur d'une rentrée ridicule.
» Le soleil manifestait déjà l'intention de se coucher; on tira les places au sort ; je ne fus pas avantagé. Hâtons-nous de dire que je reçus uue blessure à la main. Il ne fut pas le moindrement question d'un rapprochement entre Barrière et moi ; chacun de nous avait le dépit d'avoir perdu à si mauvaise et si inutile besogne cette magnifique journée d'été. Après les saluts, on regagna, avec ses témoins, le chemiu de fer. Toutefois, tous les deux nous emportions un peu plus d'estime l'un pour l'autre.
» La réconciliation, retardée par tous les hasards de la vie parisienne, n'eut lieu que quatre ans après, à Bade ; elle fut sincère et durable.
» J'allais oublier de dire que cette aventure eut son dénouement naturel devant la police correctionnelle. M° Desmarest parla pour Barrière ; l'élégant Carraby s était chargé de ma défense. J'en eus pour 200 francs d'amende, sur le délit de coups et blessures; Théodore Barrière en fut quitte à 100 francs seulement, pour cause de duel. Les témoins ne furent pas inquiétés.
» Voilà les détails rigoureusement exacts de cette équipée de jeunesse. On trouvera le reste dans tous les journaux du temps; il y est question, entre autres choses, d'une paire de bretelles et d'un déjeuner fantaisiste. Je ne vous engage pas à tout accepter aveuglément : dans le plus mince duel, quoi qu'on raille, il y a toujours la part de l'inconnu ou de la fatalité... >
Ce fut la dernière aventure du critique qui définitivement s'amenda et finit même par se désintéresser singulièrement de cette question de conscience littéraire qu'il avait si fort prônée au début, mais que les circonstances matérielles de l'existence rendaient de plus en plus délicate : — il y perdit
un peu d'autorité, mais y gagna par contre une renommée de bienveillance et de courtoisie des plus flatteuses.
Peut-être Charles Monselet obéissait-il aussi aux conseils paternels; — M. Monselet père écrivait en eflet de Nantes, à la date du 19 octobre 1860 :
... Je t'engage, mon bon ami, à adoucir le plus qu'il te sera possible ramertume de ta critique. Alceste nous Ta dit :
Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,
Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.
Eh bien! le théâtre a besoin de nouveautés bonnes ou mauvaises; en produisant beaucoup, il est impossible d'avoir toujours de l'esprit, et la littérature du boulevard doit être à la portée du public qui l'entend. Donne à ce public le Misanthrope et la Métromame, autant lui parler grec; donc la critique ne doit pas prendre et traiter au sérieux cette littérature de contrebande...
Monselet en vint à se détacher peu à peu des choses du théâtre : la vérité est qu'ayant abdiqué son indépendance, il ne se croyait plus désormais aussi enchaîné par le devoir. Il en avait d'ailleurs tant vu déjà de ces pièces de théâtre qu'il retrouvait, à quelques variantes près, toujours les mêmes : aussi, en dehors des véritables manifestations littéraires, le critique commençait à préférera ces représentations son bienêtre personnel qu'il trouvait, en digne fils d'Épicure, dans une lente digestion d'un repas commencé... à l'heure où la toile se lève.
Il savait, malgré cela, apaiser sa conscience et sauvegarder sa dignité par une courte et tardive apparition au milieu de ses confrères. Souvent aussi un fidèle secrétaire lui rendait compte des moindres incidents de la salle et de l'humeur ou de la disposition du public vis-à-vis de l'ouvrage représenté.
C'est alors qu'on commença à reprocher à Monselet de n'entrer que rarement dans une salle de spectacle et de
rendre compte des pièces sans les voir. Et lui, s'excusant par ce mot célèbre de Lireux qu'il ne faisait que rééditer :
« J'aurais peur de me laisser influencer! »
« J'emploie bien mieux — disait-il encore — à rendre compte d'une pièce le temps que je perdrais à la voir ! »
Eugène de Mirecourt, dans sa petite biographie de Charles Monselet (1867), a expliqué très exactement la façon d'agir du critique :
« ... Après la première représentation d'une pièce, Monselet lit avec une attention scrupuleuse tous les comptes rendus des autres journaux. Il examine la face et le revers, regarde le noir et le blanc, pèse le pour et le contre, l'éloge et le blâme, et arrive droit à l'impartialité... Du reste, il n'est pas le premier qui exploite le système... »
Et puis l'expérience, la compte-t-on pour rien en ce cas? Le nombre des ouvrages que Charles Monselet avait vu représenter, le nombre plus effrayant des brochures qu'il avait dévorées, en faisaient un critique d'un jugement sûr et prompt à l'analyse ; sa plume habile à démêler la trame d'une intrigue ou à résumer un imbroglio, savait également faire la part de l'originalité ou indiquer la source d'une fécondité surprenante. Qu'il effleurât d'un style léger un sujet sur lequel il ne convenait pas de s'appesantir, ou, que d'une main ferme, il portât le fer dans la plaie, ses critiques, dans leur brièveté, leur clarté et leur élégance, restaient toujours des modèles de bon ton.
Mais abandonnons le critique qui, aussi bien que le gastronome, nous semble suffisamment réhabilité.
Notre écrivain promptement rétabli, et bientôt remis
... D'une alarme aussi chaude
n'en poursuit que de plus belle le cours de ses travaux.
« ... Voilà décidément Charles sur la véritable route du succès, écrit Eugène de Mirecourt.
SA VIE, SON OEUVRE 17î>
» Il y marche de pied ferme, en droite ligue et sans trébucher dans aucune ornière. Les journaux et le public l'acceptent pour ce qu'il est, nous voulons dire pour un littérateur distingué, remarquable surtout par son esprit et son enjouement. »
1861. — Charles Monselet rentre au Fiyaro, un instant déserté, et l'éditeur Sartorius s'empresse de réunir eu volume ces spirituelles fantaisies, saupoudrées de malice et d'humour, qui sont en train de faire la fortune littéraire de leur auteur : Le Capitaine Monistrol, le Petit Journal en province, les Suiveurs, Voyage de deux débiteurs au pays de la probité, le Conyrès des statues, la Dernière pensée de liarbastonl, Lettre à Manon-Lescaut, Comme quoi l'homme de lettres Bouryoin renonça définitivement à écrire des chefs-d'œuvre, etc., composent en effet ce livre intitulé : Théâtre du Fiyaro.
A partir de cette époque jusqu'en 1870, il est bien peu de journaux où Monselet ne donne quelque chronique, sans compter ses livres qui se succèdent sans interruption ; c'est certainement un des journalistes parisiens le plus en vogue, et contraint par cela même à une incessante production.
Francisque Sarcey, dans le MX 1 Siècle (22 mai 1888) a rapporté l'anecdote suivante à ce sujet :
« ... Un jour, Monselet me disait, non sans une pointe de mélancolie : « On me traite de paresseux, et vous aussi, vous » croyez à ma paresse légendaire. La vérité est que j'ai à » moi tout seul écrit plus que Voltaire et Diderot, et qu'on * emplirait une bibliothèque avec mes articles... »
11 est un livre d'Amould Frémy — la Révolution du journalisme — qui, pour dater de 4865, n'en est pas moins, aujourd'hui plus que jamais, d'une remarquable actualité.
Voici ce qu'on y rencontre, par exemple, page 253 :
« ... vous qui lisez les journaux chaque matin, qui y trouvez pour vos habitudes et votre esprit un élément quotidien dont vous ne sauriez plus, de votre propre aveu, vous passer, apprenez une chose qui va sans doute bien vous étonner et aussi vous chagriner un peu, nous l'espérons du moins : c'est qu a fort peu d'exceptions près, les journaux ne nourrissent pas les hommes qui les font.
» C'est bien le plus beau métier de meurt-de-faim que la muse de l'imprévoyance et de la déception ait jamais inventé pour peupler un certain coin du monde civilisé de victimes déguisées, du reste, et qui ont bien soin, — ou ne peut trop iusister sur ce détail, — de ne jamais laisser percer leurs déceptions ni leurs amertumes... »
A rapprocher de ces lignes d'Arnould Frémy la confession suivante de M. Joseph Montet — universitaire lui aussi — dans le journal la Paix du 23 mai 1888 :
« ... 11 y a sur le rendement du travail littéraire une légende flatteuse, mais erronée, qu'il faut détruire. Le public s'imagine volontiers que les écrivains sont des paresseux privilégiés, à qui il suffit de fumer quelques cigarettes entre une main de papier et une écritoire pour gagner de l'argent gros
comme eu.r. La réalité est moins gaie. A part les génies transcendants, au char desquels la fortune domptée vient docilement s'atteler d'elle-même, à part aussi les industriels de basse catégorie qui (ont du roman à la grosse ou à la toise, sur commande et au goût de la platitude qui les paye, les gens de lettres n'ont pas la vie si aisée. Il n'y a pas longtemps que le métier nourrit vraiment son homme. Et encore, à l'heure qu'il est, ceux qu'il nourrit bien sont rares. Quelques accidents, maladie, charge de famille imprévue, chômage, c'est la gène aujourd'hui et peut-être demain la misère... »
Ceci pour eu arriver à cela :
11 est certain que Charles Monselet aura été, de l'aveu même de ses contemporains, un des premiers chroniqueurs de son époque, et cela pendant vingt ans au moins, sans avoir jamais pu parvenir à autre chose qu'à gagner modestement sa vie.
« ... Et pourtant on se représenterait difficilement aujourd'hui la vogue prodigieuse de Monselet, entre 1860 et la chute de l'empire, dans les heures bienheureuses où Vallès sculptait ses Réfractaires en pleine misère humaine, où Rochefort creusait le fourneau de sa mine, où les de Goncourt risquaient Germinie Lacerteux et brossaient Manette Salomon, où Auguste Villemot imprimait à ses chroniques volantes la grande allure des Mémoires du cardinal de Retz et de Saint-Simon, où Veuillot, le prosateur d'airain, exhalait ses Odeurs de Paris, » — a écrit M. René Maury dans la Revue littéraire de juinjuillet 1888 :
«... Monselet! le facetteur,le sertisseur de mots par excellence, le suprême arbiter elegantiarum de la plume! Pas un trait, pas une saillie, pas une anecdote ne portaient, si réussis qu'ils fussent, sans l'estampille ou l'endos de Monselet; le public ne goûtait que sa marque. « Être classique, » son rêve ininterrompu! Il l'était dès ce moment, à son insu... »
Or, le Fiyaro de 1861 — encore bi-hebdomadaire — payait
ses articles si réussis à raisou de trente-cinq centimes la ligne —et l'on reprochait à M. deVillemessant d'avoir ridiculement haussé les prix! C'est au contraire un des actes les plus humains et les plus à sa louange que cette justice rendue à ses rédacteurs qui firent au début la fortune de son journal. Voici une lettre qu'écrivit un jour à mon père le fondateur du Figaro :
Chaml>ord, vendredi.
Mon cher Monselet,
11 n'est pas possible de faire un article plus gai, plus spirituel, que celui de Ma femme m ennuie. Votre mot de la fin est une trouvaille. Ne pouvant lutter avec vous, et désirant cependant linir par un mot à succès, voici le mien :
Présentez-vous à la caisse : on vous comptera cinquante francs à titre de gratification.
Comment trouvez-vous mon mot 1
Poignée de mains,