INTRODUCTION
Parmi tant de physionomies originales dont se compose la galerie des artistes français au XVIIIe siècle, de Watteau à Hubert-Robert, et de Chardin à David, ce n’est pas une des moins attrayantes et des moins intéressantes, en plusieurs sens, que celle de Charles-Nicolas Cochin, second du nom, et qui pour cette raison signait d’abord Cochin fus, avant de signer, quand il fut en vedette officielle, Cochin egues, « le chevalier Cochin ». Il fut d’abord « le petit Cochin », fils d’un père justement réputé et qui était un des graveurs attitrés de Watteau. Il ne devint jamais le grand Cochin. Mais il fut, de très bonne heure, le charmant Cochin, et il le demeura, même lorsque son art de gentillesse fut passé de mode, et que lui-même, après une évolution qui était celle du siècle, produisit, aux abords et au premier lendemain de 1789, ses dernières œuvres, si différentes de ses gracieux débuts. Dans l’art menu — mais non mineur — de la gravure, il a reflété les moments et les mouvements de l’art de son temps, que l’on suit d'étape en étape, en feuilletant son œuvre, incomplet pourtant, au Cabinet des Estampes, ou en étudiant le Catalogue précieux de Jombert, continué et complété par l’inventaire des Goncourt. Tantôt il s'amuse aux scènes de.la rue, et ces jeunes croquis de mœurs montrent chez le précoce graveur le dessinateur rare qu’il fut, et demeura jusqu’au bout. Tantôt il exprime, d’une pointe gracieusement espiègle, tout ce qui compose non seulement l’art du « service » des « Menus-Plaisirs », mais l’art de la vie et la vie de l’art, sous les espèces de l’illustration et de la vignette rocaille.
Son nom fait époque dans la gravure ornémentale, fleuron, enseigne, billet de bal, en-tête ou cul-de-lampe : point de joli titre sans « un Cochin ». Tantôt, sur le cuivre, qui passe alors de l’in-32 à l’in-folio double, il fixe, avec la prestesse d’un croquiste doué d’ubiquité déconcertante, les grandes réjouissances et les multiples pompes — parfois funèbres — d’une cour où le plaisir était la grande affaire, voire la seule; et l’interprète de ses fêtes fait de chacune de ces planches la merveille du dessin à l’eau-forte. Tantôt, au lieu de suivre la mode, il tâche à la précéder, il la guide, il l’enseigne, et alors le dessinateur-graveur devient précepteur, artiste à principes, presque à doctrine, et insinue le relèvement de l’art. Toujours d’accord avec la marche du siècle, aux approches de l’Encyclopédie il caresse tout à coup l'antique, flirte avec le « grand art », coquette avec le grave, incline vers de nouveaux poncifs allégoriques, dont il confond
le creux avec la profondeur. Puis, ou en même temps, homme en place,
déjà fonctionnaire très écouté, trouvant le crayon trop peu démonstratif, il prend la plume, qu’il taille tantôt en pointe comme l’aiguille de son eauforte, contre les abus de la rocaille, son amie d’hier, — tantôt en belle plume ronde pour la défense et l’illustration d’un art « noble », ou moins relâché, et cette prédication nouvelle, accrue de celle de Caylus et des antiquaires, amènera l’art de Vien, qui provoquera aussitôt celui de David. Et Cochin de n’être alors qu’à moitié satisfait, trop tard. Mais est-il vraiment coupable d’autre chose que d’avoir vécu son temps, et de lavoir fait revivre à nos yeux, tantôt par le crayon, tantôt par l’eau-forte, tantôt, et peut-être plus explicitement encore, par la plume, car il a beaucoup écrit, et le critique chez lui mérite autant d’attention que le graveur! Ce sont ces divers aspects de l’artiste et de son temps, et des époques de ce temps, que l’on a retracés dans ces pages, qui toutes ne sont pas nouvelles, mais où l’on s’est attaché à reprendre, et à fortifier d’exemples nouveaux, certains points spéciaux qu’on avait simplement indiqués dans un ouvrage déjà ancien, et qui s’appliquait à toute la famille des Cochin (1). En particulier, « l’administrateur » que fut Cochin, comme « chargé du
(1) Les Cocxin (dans Les Artistes Célèbres, Paris, Librairie de l'Art),
ss €
détail des arts », sous M. de Marigny, y est étudié de plus près. Cette « charge » était, vraiment, comme une sous-surintendance de l’art, commise à un académicien en qui le directeur des Beaux-Arts avait pleine confiance. Cochin fut cet homme pour M. de Vandières — plus tard marquis de Marigny et finalement duc de Ménars — et cela presque dès le lendemain du fameux Voyage d’Italie qui détermina le mouvement tournant du goût contre la rocaille, exactement au centre du siècle. Ces choses sont connues, et nous n’y revenons pas. Mais l’action directe, constante, de Cochin dans les affaires de l’Académie et le perpétuel accord du secrétaire-historiographe avec M. de Marigny dans la direction des artistes, des études, ou dans la distribution des faveurs royales, sont choses que de récentes fouilles aux Archives nous ont révélées encore plus significatives que naguère. Et de là, de notre part, un renouveau d’insistance, au bénéfice de Cochin.
… De même, l’excellent critique d’art que fut, à la rencontre, ce graveurdessinateur unique en son temps, nous est révélé par les remarquables pages que Cochin écrivit pour l’Académie de Rouen, à la mort de son ami Chardin. Et il convenait d’autant plus de faire état de ces pages, que ni les Goncourt lors de leur admirable publication sur le xvIrI* siècle, ni nous-même après eux, lors de notre première étude, ne les avions connues.
De cet ensemble, en partie renouvelé, sortira, nous semble-t-il, un portrait plus complet du grand graveur de l’époque Louis XV, tel que l’a peint, avec une visible sympathie, le délicieux artiste Tocqué, dans l’excellent portrait à mi-corps qui est un des joyaux de la salle française du xvirre siècle au « Musée de Picardie », à Amiens.