‹ Charles-Nicolas Cochin, graveur et dessinateur, 1715-1790Chapitre 2 sur 52 · DE L'ENFANCE A LA CÉLÉBRITÉ · texte numérisé non relu

DE L'ENFANCE A LA CÉLÉBRITÉ

LA FAMILLE. — L'ÉDUCATION ARTISTIQUE. — PREMIÈRES PIÈCES DU « PETIT COCHIN ». — LE DESSINATEUR DES MENUS-PLAISIRS. — COCHIN « AGRÉÉ DE L’ACADÉMIE » (1741). — L? « ILLUSTRATEUR ». — LES GRANDES PLANCHES SUR LES ÉVÉNEMENTS DE 1745 ET 1746. — UN CHRONIQUEUR DES SPECTACLES DE LA COUR.

L'artiste qui devait fixer sur le cuivre la plus brillante image « de l’art Louis XV » vient au monde exactement l’année où disparaît Louis XIV, et avec lui tout un style, tout un monde de formes, désormais vieillies. C’est le 22 février 1715 que naît, à Paris, Charles-Nicolas Cochin, le futur protégé de Mme de Pompadour et de son frère le marquis de Marigny. Les Goncourt ont donné son extrait de baptême, relevé par eux sur les registres de la paroisse Saint-Benoît de Paris. Le voici (1) :

« Le 22 février (1715) a été baptisé Charles-Nicolas, né le jour d’aujourd’huy, fils de Charles-Nicolas Cochin, graveur, et de Louise-Magdeleine Hortemele, son épouse, demeurant rue Saint-Jacques. Le parrain Charles-Nicolas Cochin, peintre, demeurant parvis Notre-Dame-de-

(z) GoncourT, l’Art au XVIIIe siècle, Cochin.

Bonne-Nouvelle; la marreine Marie-Anne Peltier, veuve de M. Hortemele, maître libraire de cette paroisse (Saint-Benoît), et ont signé tous. » Comme on le voit, l’enfant eut pour parrain et marraine, suivant un vieil usage, deux de ses grands-parents, son grand-père paternel et sa grand°mère maternelle. On voit aussi que, à la mode d’autrefois, il fut baptisé des mêmes prénoms que son père et son grand-père. Le premier Charles- Nicolas Cochin (le premier du moins que nous puissions saisir), quoique qualifié de peintre, ne semble pas avoir laissé de véritable trace artistique. Son fils et son petit-fils seuls ont consacré ce nom. Quant à la marraine, cette Marie-Anne Peltier, veuve du libraire Horthemels, elle était la mère de ces trois sœurs Horthemels, qui, toutes les trois artistes graveurs habiles, épousèrent l’une le peintre Alexis Belle, l’autre le graveur Nicolas Tardieu, la troisième Charles-Nicolas Cochin, premier du nom comme graveur, et père du « chevalier Cochin (1) ». C’est donc une véritable tribu d'artistes que ce groupe Cochin-Horthemels-Belle-Tardieu. La rue Saint- Jacques, quartier général de la gravure au XvII° et au XVIIIe siècle, semble avoir couvé tout entière l’enfance du « petit Cochin». Et, comme ces probes artistes devaient tous se faire un jour leur place à l’Académie, il advint que, même à l’Académie, le graveur de Mme de Pompadour devait se trouver en famille. Quand, à son tour, Cochin le fils y entra, il y suivait ses oncles Alexis Belle et Nicolas Tardieu, et son père lui-même (2). Et ce fut la seule fois qu’on vit, dans cette assemblée, le fils siéger à côté du père. Ces attaches directes aux Beaux-Arts officiels expliquent déjà la rapide fortune de notre artiste, dès qu’il fut hors de page. Mais n’anticipons pas. L'éducation artistique était d’ailleurs double, au foyer, puisque la mère secondait le père, et souvent partageait son travail. Ces collaborations d’artistes n'étaient pas rares, à cette date. Elles sont particulière-

(1) Elle eut aussi trois fils, dont un seul nous est connu comme graveur, d'ailleurs médiocre, Frédéric Horthemels (mort le 5 nov. 1738).

(2) Notons toutefois que Belle, reçu le 4 août 1703, était mort en 1734, avant l'admission de Cochin au titre d’ « agréé » (1741). Par contre, Tardieu, reçu le 29 novembre 1740, fut témoin des premiers grands succès de son neveu (mort le 22 janvier 1749). Cochin le père, né en 1688, « agréé » le 26 février 1729, « reçu » le 31 août 1731, mourut le 6 juillet 1754.

CHARLES-NICOLAS COCHIN ÿ:

ment attachantes, chez ces trois sœurs Horthemels, qui ont souvent gravé d’après leur mari, leur beau-frère, ou avec leur mari. Ces vaillantes burinistes ont étroitement associé leur nom de fille à celui de leurs époux, et les ont mariés sur la même planche, comme une signature de contrat. En particulier cette Madeleine Horthemels, ou « Marie-Madeleine (x) », qui non seulement fut la collaboratrice de son mari pour ses grandes planches de la Description des Invalides, mais devint ensuite celle de son fils, quand, d’un burin tendrement maternel, elle fixa sur le cuivre les premiers dessins originaux de son fils. Ne nous étonnons point que ce fils, plus tard illustre dans son art et très officiel par ses fonctions, ne se soit jamais séparé de cette vieille mère, qui mourut chez lui, plus qu’octogénaire, entourée d’égards jusqu’à la fin, dans son logement du Louvre, le 2 octobre 1767.

Tel fut le milieu, tel fut le foyer.

Charles-Nicolas, d’ailleurs, était fils unique. Mais il n’était pas enfant unique. Il avait une sœur, Madeleine-Geneviève, qui mourut très âgée et célibataire, et sur laquelle on ne sait rien. Son existence nous fut révélée par un livre que nous signala le savant M. Gazier, et qui démontrait, à n’en pas douter, l’état civil de la propriétaire. Ce livre est le Missel de Paris latin-français, M. D. CC. LXIV, en seize volumes, in-8°, habillé à presque toutes les pages des gravures de piété dues à tous les Cochin et à tous les Horthemels, et portant, à la feuille de garde, l’ex-libris du propriétaire, avec son adresse : Ex-hibris Magdalene Genovefæe Cochin Lutetie Parisiorum mensis Anno Christ, 17... NO (sic). Au-dessous de cette inscription, dans un cartouche, celle-ci, dans un second cartouche : Demeurant rue Fromento mêmes Maison de M. Gellain, Maître tapissier à Paris. Or, comme on le verra plus loin, la rue Fromenteau, ou Froidmanteau, est celle où Cochin le fils possédera une maison qu’il tiendra de la munificence du roi. Et maître Gillain, tapissier, sera le locataire du rez-de-chaussée. Geneviève Cochin occupera le troisième étage. On voit

(zx) Voir, sur les Horthemels, ce que nous en avons dit moins brièvement dans notre ouvrage d’ensemble sur les Cochin (collection les Artistes célèbres). Une étude spéciale des quatre Horthemels n’en reste pas moins à faire dans le détail,

ici combien l’esprit de famille persistera chez notre artiste. À la mort de son père, qui est alors âgé de soixante-six ans, il prend avec lui sa mère, qui en a soixante-huit, et sa sœur, ou plutôt il ne fait qu’un ménage des deux logements que son père et lui ont au Louvre. Plus tard, quand le don du roi le fait propriétaire rue Fromenteau, il loge là sa sœur, et garde avec lui sa mère, la bonne vieille que l’on voit avec son chat dans une des premières gravures de Moreau. Et, content de cette compagnie, il n’en cherche pas une autre, et ne se marie pas. Nous prenons là, sur le vif, un intérieur d’artiste « vieille France ».

Par sa famille, ses parentés, son ambiance, Cochin appartient donc à la bourgeoisie de l’art. Il continue une tradition. Différent en cela de certains artistes ses contemporains, ceux que les Goncourt appellent « sans études, parfois liseurs, mais sans lettres, sans usages, sans manières, formés tout seuls, poussés naturellement à la volonté du hasard et de leur intelligence ». Tel fut le cas de Le Bas, par exemple, de Gravelot, et même de Greuze et un peu de Prudhon : tel ne fut pas le cas de Cochin le fils. Certes, il avait de l’instinct, de la précocité, une originalité native. Mais il eut aussi de l’acquis de bonne heure, du métier, l’exemple paternel et maternel, quelques études sûrement (il y paraîtra plus tard à ses écrits), enfin une solide éducation, en attendant que les voyages et les relations mondaines fissent le reste.

Dès l’enfance, son père et sa mère lui mirent un crayon, puis un burin entre les doigts. Les biographes rapportent qu’à l’âge de douze ans, il exécutait déjà une Sainte Famille entièrement gravée au burin. En tout cas le précieux catalogue de son ami et éditeur Jombert (1), qui si-

(x) Catalogue de l'œuvre de Ch.-Nic. Cochin le fils, Écuyer, Chevalier de l'Ordre du Roy, Censeur royal, Garde des dessins du Cabinet de sa Majesté, Secrétaire et Historiographe de l’ Académie royale de peinture et de sculpture, par Charles-Antoine Jombert. — A Paris, de l’Imprimerie de Prault, M. DCC. LXX, (in-8°

gnale la planche de 1727, enregistre, dès 1728, des gravures de cet enfant de treize ans : deux illustrations de Fables de La Motte, l’ Audience du Lion et les Moineaux, d’après Gillot. L’année 1729 montre déjà une série de pièces, gravées d’après Bolswert, Benoît Audran, Pierre, ou l’oncle Alexis Belle. La signature Cochin filius fait son apparition. Le buriniste fait donc ses premières preuves, en attendant que l’aqua-fortiste fasse les siennes. Et bientôt l’enseigne du joaillier Stras, avec les fines déchiquetures de son cartel rococo, fait prévoir ce que sera demain l’ornemaniste, en attendant l’«illustrateur ».

Pour le rompre tout à fait à l’eau-forte, ses parents l’envoient terminer son apprentissage chez le très habile Le Bas, déjà réputé, bien qu’il ne fût l’aîné de Cochin que de huit années. Il apprit rondement le métier dans cet atelier grouillant, plein de jeunesse, de chansons et de rires. Et ce métier nourrissait alors largement son homme, comme en témoignait la vie prodigue de Le Bas, et la façon dont il rémunérait ses élèves. Cochin gagnait !à en deux heures son petit écu, et n’était certes “pas en peine de l’employer, car sa facilité au travail n’eut d’égale en tout temps que son ardeur au plaisir. Ce premier contact avec le cordial Le Bas, qui devait amener plus tard une collaboration aux Ports de France d’après Joseph Vernet, lui fut une initiation à la « vie artiste » non moins qu’à l’eau-forte, et celle qu’on menait autour de 1730, au temps des Caylus, des Moncrif, des Voisenon et de l’« Académie du Bout-du- Banc », eût été dangereuse à un adolescent moins bourgeoisement encadré que ne l'était le « petit Cochin ». Ses gourmes artistiques, — pour ne parler que de celles-là — furent plus fantaisistes que violentes. Au fond de lui, et de bonne heure, un grand bon sens veillait, avec une jolie observation de la réalité.

De ce goût des choses vues, prises sur le vif et traduites sans grosse caricature, on a la preuve dans ces Diverses charges des rues de Paris, qu’il fit à l’âge de seize ans, en 1731, et dont il reprit plus tard le dessin, que sa

de 144 pages). — Complet jusqu’en 1770, ce catalogue est malheureusement très insuffisant, puisque la vie de Cochin se prolongea jusqu’en 1790, et qu’il dessina et grava jusqu’à la fin,

mère grava. Témoin, entre autres, ce Chanteur de cantiques, « dessiné par C.-N. Cochin le fils, gravé par Madeleine Cochin », ainsi parle la planche; tandis qu’au bas s'étale le quatrain du brave peintre-historiographe Lépicié — dont plus tard Cochin héritera la charge :

Au sermon du chanteur, quoiqu’on ait l’âme émue, Chacun y va toujours son train, Le soldat y fait sa recrue, Et le filou son coup de main.

Nous sommes au coin d’une rue, où le chanteur, monté sur un tréteau, a accroché son tableau de toile cirée, et chante des complaintes édifiantes, ponctuées des gestes d’une baguette promenée sur les scènes de la Passion. Porteuses d’eau, commères en sabots et ceinturées d’éventaires portatifs, s’arrêtent, nez en l’air, bouche bée, pendant que les recruteurs et les polissons opèrent. C’est un épisode des Cris de Paris avant ceux de Bouchardon et de Caylus. Les qualités natives de Cochin, celles que Mariette lui reprochera plus tard aigrement d’avoir perdues, sont là : justesse de l’observation, vivacité et sûreté du dessin, agrément du tout, avec une sorte de piquante rondeur qui est l’esprit de Paris.

Mais ce Cochin-là devait un peu rester en route, à cause de ce souci du « style » qui fait alors partie de l’éducation du bon dessinateur, fût-il spécialement destiné à la gravure. Il faut donc noter avec soin que Cochin achève de se former au dessin chez Restout, Restout aujourd’hui oublié, mais dont l’académisme, aussi sain et satisfaisant que l’académisme peut l’être, était à cette date préférable à celui de Pierre, subi un instant par le pauvre Chardin quand il cherchait sa voie. Le dessin de Cochin, plus tard, quand il donnera ses « académies », qui sont à la fois coulantes, élégantes, et joliment ressenties, se souviendra de l’art de Restout, qui est une sorte d’ «académisme Régence », intermédiaire entre le premier Coypel et Boucher. Cochin n’ira jamais jusqu’à Boucher. Il reste discrètement en deçà, en partie grâce à sa nature, en partie grâce à l’enseignement de Restout. Dans les diverses faussetés charmantes dont se compose parfois l’art exquis

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