LES DERNIÈRES ANNÉES DE COCHIN
COCHIN INTIME. — CARACTÈRE SYMPATHIQUE. — LA QUESTION D'ARGENT. — SA CORRESPONDANCE. DESFRICHES ET DESCAMPS. — GÊNE ET TRISTESSE DE LA FIN. — LA MORT.
Nous avons tâché de suivre Cochin dans les principales étapes de sa brillante carrière. Nous avons montré l'artiste précoce, l’historiographe des Menus-Plaisirs, le courtisan, le favori de la surintendance, le critique d’art et le pamphlétaire, le conseil de l’Académie et son chargé d’affaires ; nous avons enfin étudié le graveur et le dessinateur, apprécié le sens et la valeur de son œuvre. Il nous reste à montrer Cochin intime, et à esquisser rapidement cette fin de vie qui fut à la gêne, comme celle de tous les artistes de Louis XV qui n’eurent pas l’esprit de mourir à temps.
L’homme reste sympathique et estimable. D’une moralité moyenne, plutôt léger et un peu vide, il est foncièrement et bourgeoisement honnête, et, dans le fond, il a du cœur. Cette denrée se fait très rare au temps où il vit. Il faut lui en tenir compte. Les honneurs ne lui ont pas tourné la tête. Il les apprécie, certes, et il en jouit doucement, incapable de se prévaloir de son cordon de Saint-Michel, mais très capable de vous faire remarquer qu’il ne le porte « qu’en petite croix ». C’est un gentil épicurien, avisé et pourtant naturel; officieux et pourtant indépendant; assez
attentif au gain, et pourtant serviable jusqu’à la générosité. Il est le meilleur des parents. Sa mère, sa sœur, ses vieux domestiques sont l’objet de ses égards, de sa sollicitude constante. Un petit-cousin, le fils de Marie-Anne- Belle, reçoit grâce à lui, jusqu’à la veille de sa mort, un de ces bienfaits qui datent dans la vie d’un artiste (1). Nous avons dit plus haut qu’il se fit toujours le champion secret et le protecteur sous main de ses confrères. Ses obligés étaient nombreux. Ses amitiés, plus rares, furent longues et inaltérables. Rappelons celle de Chardin. Elle ne se démentit pas un instant; d’ailleurs, cette amitié était presque un héritage; Cochin le fils ne faisait que continuer Cochin le père; et l’attachement de Chardin pouvait se doubler de reconnaissance pour la famille de son remarquable traducteur. Dans l’œuvre de notre artiste on trouve plus d’un renseignement sur la pratique du vieux peintre. Il avait rédigé sur lui, outre une biographie, maintes notes que mit plus tard à profit M. Haillet du Couronne (2). Non content de l’avoir défendu contre les tracasseries de la fin, il voulait sans doute le faire revivre après sa mort, et il le pouvait d’autant mieux qu’il avait encore en sa veuve une amie fidèle, et une source abondante de renseignements. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? Quand on considère son régime de vie, on s’étonne de ce qu’il a mené à bien, et non de ce qu’il a laissé en route. Car ce célibataire renforcé ne se contentait pas d’avoir la vie laborieuse, 1l la voulait joyeuse. Il la mena, ou elle le mena ainsi jusqu’au delà de la soixante-dixième année, — longue et bonne. Les hommes d’alors se résignaient peu à vieillir; Cochin n’y consentit jamais. Il soupait en ville, improvisait des vers, défiait à un déjeuner d’huîtres tous les « malins drilles » de la société de Mme Pommyer, ne manquait pas une « occasion de gueule (3) », et n’en dessinait, n’en gravait que de plus belle. Propret,
(1) Ce Belle étudiait à Rome aux frais de son père, en 1784. Il n’y avait aucune vacance à l’Académie. Cochin trouva moyen, sinon de le faire recevoir comme pensionnaire (chose impossible), du moins de le faire nourrir et loger du 11 mai 1785 au 26 janvier 1790. Cette faveur, qui du reste ne lésait personne, fut toutefois tenue secrète. — Note de LEROY DE LA MARCHE dans : l’Académie de France à Rome, art. de la Gazette des Beaux-Arts, 1872, 1° nov., 12° et dernier article,
(2) Note sur une recette de Chardin pour réchauffer (patiner ?) ses tableaux. — Cf. Archives de l’art fr., V, 222; et Mémoires des académiciens, II, 423-441.
(3) Lettre de Cochin de 1787. Lettre du 12 mars 1785. Il s’agit de la sœur de l’abbé Pommyer, son ami, chez laquelle il dînait tous les mercredis.
coquet, non pas fort mais résistant, et plus gourmand de plaisir que de débauche, c’était un vieux jeune homme plutôt qu’un vieillard. Voyez-le, à près de soixante et onze ans, prendre « la galiote» le jour de Pentecôte pour aller à Sèvres, perdre l’équilibre et tomber dans la Seine. Sans doute il n’en sort pas, ou il en sort malade? Point. Il ne lâche pas le portefeuille qu’il tenait sous le bras; et, nageant d’une main, il rattrape le bateau, se fait déposer sur le quai, se secoue comme un caniche, rentre chez lui, change de vêtements, «se remet à travailler, puis va souper en ville (x) ».
Pour soutenir ce petit train il fallait de l’argent. L’argent est un thème qui revient sans cesse dans les lettres comme dans les Mémoires de Cochin. Il en gagna beaucoup, il en manqua toujours. « Le Bas et Cochin — disait Diderot à propos de quelques planches des Ports de France par trop lâchées — deux hommes dont l’un aime trop l’argent, et dont l’autre aime trop le plaisir. » Ce coup double était mérité. Cochin, sans doute, n’était pas un gaspilleur et un débraillé comme Le Bas; mais, quoique relativement rangé, 1l était imprévoyant. Il était toujours à court, comme ces artistes qui se sentent une mine d’or entre les doigts, et qui peuvent convertir à l’instant une idée en lettre de change. Il avait pourtant beaucoup gagné, et il aurait pu amasser, dans les débuts surtout. Dans la seule année 1747, les seuls Menus-Plaisirs lui paient 18.100 livres « pour les dessins qu’il a faits et les planches qu’il a gravées des fêtes données à Versailles à l’occasion du mariage de Mgr le Dauphin (2)». Mais quoi! en 1747 il était jeune, et il semait l’argent comme il le récoltait. L’âge ne l’avait pas assagi. « J’ai toujours eu le talent de dépenser plus que je ne gagne », écrit-il le 15 avril 1778 (3). Et il était écrasé de commandes! Il est vrai qu’il était obligeant et qu’il trouvait encore moyen de se surcharger de besognes gratuites. « Il me reste de ne plus rien faire gratis !», écrit-il dans un moment de dépit. Et son bon cœur ajoute aussitôt : « Est-ce que cela se peut après avoir de tout temps sacrifié plus d’un quart de mon année
(x) Lettre de Cochin du 12 juillet 1785.
(2) Pièce citée par les Goncourt (Arch, nationales, O, 2985). (3) A Descamps.
à obliger les uns et les autres? J’ai le malheureux faible de ne savoir rien refuser à personne, et je perds beaucoup de temps par complaisance à des choses qui ne me rapportent rien (1)... »
Cette disposition généreuse, jointe à son insouciance et aux charges vraiment lourdes qui pesaient sur lui, expliquent son #mpécuniosité foncière. S’il était logé au Louvre, et titulaire de plusieurs emplois, son ménage de vieux garçon n’en était pas moins fort dispendieux. Outre sa mère et sa sœur, dont il a été parlé, c’est un cousin dont il fait l’apprentissage, ou quelque écolier dont il s’est épris, qu’il héberge, entretient, et qui le volera indignement (2). C’est encore une gouvernante impotente, d’autres serviteurs hors d’usage, bref en tout dix à onze personnes « qui n’ont, nous dit-il, de ressources que dans ses faibles bienfaits ». Il est parfois obligé d’être imprudent par prudence. Il se fera, par exemple, la caution de Née, un graveur persécuté par ses créanciers, parce que Née grave ses planches et qu’il ne veut pas les perdre. Il avancera à Le Bas de véritables sommes, parce que les Ports de France promettent de faire recette, et qu’il faut presser Le Bas la bourse à la main; mais Le Bas meurt, Cochin est menacé de perdre une créance de 8.000 francs, et les souscripteurs s’impatientent. Survient la vente après décès de son collaborateur. Cochin, aux termes de Pacte de société, avait droit de prendre la moitié des planches qu’ils avaient gravées ensemble. Non seulement il n’en fit rien, mais, sa probité passant jusqu’à la délicatesse, il doubla l’enchère de prisée (3). On s’explique aisément qu’un homme capable de ces traits n’ait eu de vaillant, après tant d'ouvrages grassement payés, qu’une petite maison à Gentilly et 25.000 livres qu’il devait surtout aux bontés de M. de Marigny. D’ailleurs, les embarras croissants de nos finances le réduisirent vers la fin à une véritable gêne. Les places ne rapportaient plus que sur le papier. Les services du roi n'étaient plus payés. En 1780, les arrérages dus au pauvre Cochin
(x) À Descamps, sans date.
(2) Voir un peu plus loin.
(3) DEcoRDs, Lettres inédites de Cochin, passim, et, pour ce dernier trait, GONCOURT, Portraits du XVIIIe siècle, Le Bas.
dépassent 22.000 livres (1). C'était un pauvre riche, ou un nouveau pauvre, comme on dit aujourd’hui.
Il portait gaillardement sa misère dorée, et continuait à faire figure, comme tant d’autres. Mieux encore, il montrait du caractère, et savait tenir tête aux grands, défendre une idée juste. Le frondeur qui se cache chez tout bourgeois de Paris au xvire siècle n’était point si dissimulé sous le courtisan Cochin qu’il ne perçât aux heures d’impatience. Les Mémoires qu’il rédigea sur la fin de sa vie nous montrent ce curieux mélange d’obséquiosité et d’indépendance, parfois assez incohérent pour nous dérouter. On sent bien que, la plume à la main, Cochin prend la revanche de sa docilité ordinaire. Pourtant, on peut citer à son éloge de véritables actes. Ainsi sa résistance à l’arrêt du conseil du roi sur la propriété littéraire, ses protestations réitérées auprès de M. de Miromesnil à ce sujet, sa démission de censeur donnée à M. de Néville. Les réclamations étaient, je le sais, nombreuses; mais celle de Cochin, appuyée d’une démission, fut parmi les plus vives. Le ministre dut céder (2). Cochin ne montra pas moins de ténacité avec les gens en place, toutes les fois qu’il eut les intérêts de l’art à défendre. Il avait pratiqué de longue main cette espèce, intrigante entre toutes avant le succès, insolente après, qui n’exigeait — et ne méprisait rien tant que l’obéissance passive. Des boutades d’humeur lui échappent souvent à ce sujet; et il faut que la dignité de l’homme soit bien blessée chez l’artiste, pour qu’il n’épargne pas même les brocards à son protecteur. Marigny avait eu des torts envers l’un des Slodtz; il admit Slodtz à lui demander son pardon, et le lui accorda avec grandeur. « C’est une plaisante chose que les usages du monde, s’écrie Cochin; lorsque les supérieurs ont quelque tort, la politesse veut que ce soient les inférieurs qui leur demandent excuse (3)! » On sent, à le lire, combien le besoin de
(1) DECORDE, id.
(2) Il s’agit de l’arrêt du 30 août 1777, qui compromettait la propriété littéraire et les privilèges des imprimeurs. L'arrêt fut rapporté le 30 juillet 1778. Un régime mixte, moins libéral certes que l’ancien (puisqu'il réduisait la propriété à la vie de l’auteur augmentée d’une période de dix ans), mais moins dur que le nouveau, fut alors inauguré et dura jusqu’à la loi du 24 juillet 1793.
(3) Mémoires, p. 124,
considération était devenu profond chez les artistes; ce sentiment si légitime, mais si récent, est à lui seul un indice. On marche à grands pas vers légalité. Le ciel nous préserve de faire de Cochin un républicain, lui qui lançait avec mépris, du haut de sa petite perruque, l’épithète de « démocrates » aux jeunes artistes inoffensifs qu’enflammait l’aurore de 89; mais il protesta toujours contre le sot orgueil des grands, et, toute colère à part, il avait cent fois raison d’écrire à propos des abus qu’il signale : « Les gens en place ne peuvent trop apporter d’attention à la manière dont ils traitent leurs inférieurs, surtout des hommes sensibles comme le sont la plupart des artistes (1). »
Telle nous apparaît, esquissée à grands traits, la physionomie de Cochin. Veut-on la voir plus vivante encore, avec tout le laisser aller de la conversation familière, il faut parcourir les lettres à Desfriches, ou les lettres à Descamps (2).
Thomas-Aignan Desfriches (1715-1800) était un paysagiste amateur, ancien élève de Natoire, qui, pouvant devenir peintre passable et étant resté dessinateur très facile, avait préféré, en vrai sage, se retirer dans sa ville natale, Orléans, pour y faire du commerce son occupation, et de l’art son amusement. Devenu possesseur d’une belle fortune, il mena une charmante vie de bon plaisir, partagé entre les bords de son cher Loiret, sa petite maison de la Cartaudière où l’on « ribotait » avec quelques amis, et une très belle collection de tableaux qu’il avait composée à Orléans avec un goût éclairé. Ses relations étaient fort nombreuses, soit avec les artistes, soit avec les grands seigneurs épris d’art, un Choiseul, un Rohan-Chabot.
(1) Mémoires, p. 126.
(2) On a 17 lettres de Cochin à Desfriches, datées de 1758 à 1784. (DuMEsnIL, Hist. des plus célèbres amateurs français, t. III, et GoncourT, Cochin). Il existe 98 lettres à Descamps; M. Decorde ne les a pas toutes publiées (Quelques lettres inédites de Cochin).Les Goncourt ont très largement cité soit les unes, soit les autres, et ils y ont joint diverses pièces de nature à compléter ces extraits. — Depuis, a paru le très intéressant et très documenté ouvrage de M. P. RaTouis DE LiMaAYy : Thomas-Aignan Desfriches (in-4°, Paris, Champion, 1907).
Mais ses préférences allaient à de gais compères comme Cochin. Il lui adressait tantôt des invitations, tantôt des dessins fort engageants. Cochin gravait les dessins — et l’on trouve ainsi dans son œuvre une grande vue d'Orléans qui a un véritable mérite — et répondait quand il le pouvait aux invitations. Sinon, il chargeait l’ami Desfriches de commissions. Car lPami Desfriches était bon pour tout : bon pour procurer une treizaine de mouchoirs, du vin ou du vinaigre du cru; bon pour souscrire aux Ports de France et faire aux auteurs une active propagande : « Dieu vous bénira, n’en doutez pas ! vous avez si travaillé pour la propagation des écus des Cochin, des Le Bas, que leurs bourses deviennent grasses à lard. Que de jouissances s’en suivront! » Bon enfin pour servir de trait d’union entre un groupe d'artistes de Paris et un joyeux cercle d'amateurs de province.
Car ils sont là toute une compagnie. Du côté Cochin, c’est Mme Jombert, la femme ou la belle-fille de l'éditeur ; c’est Chardin, c’est Mme Chardin, dont les noms reviennent à tout propos. Du côté Desfriches, c’est d’abord Mme Desfriches, puis Mile Desfriches, qui paraît avoir été charmante; c’est surtout un neveu, Robbé de Beauveset, rimeur infatigable, et probablement impitoyable, auteur d’une foule de pièces héroï-comiques, comme sa Satyre, ses Vierges d'Orléans, ou cette Odyssée (ou Mon retour de Saintonge), pour laquelle Desfriches a dessiné quatre planches que Cochin a gravées, assez mal d’ailleurs (1). On saisit sur le vif dans cette correspondance le Cochin plaisant et gouailleur dont Diderot a dit, en face de son portrait peint par Van Loo : « Il est ressemblant, il est fin; il va dire une ordure ou une malice. »
Les lettres à Descamps (2), gaies et familières encore, touchent de plus près aux événements artistiques du temps, et offrent un véritable intérêt. Il est fâcheux que quelques-unes ne soient pas encore sorties des archives de l’Académie de Rouen, non plus que les opuscules de Co-
(1) Le temps lui avait manqué : « Je les ai lâchées à contre-cœur, j'enrage », etc. Il lui arrivait souvent de pester ainsi après coup. Sur la fin de sa vie, ses ouvrages n'étaient plus soignés. Il fait son mea culpa même pour les dernières planches des Ports de France,
(2) Jean-Baptiste Descamps, né à Dunkerque, 1714, mort à Rouen le 30 juillet 1791.
chin mentionnés plus haut. Mais le Cochin encore inédit n’est sûrement pas un nouveau Cochin. Ici encore nous voyons en lui un bon confrère, mieux placé que son ami de Rouen, et très empressé à lui donner toutes sortes de nouvelles. Descamps, d’ailleurs, n’était pas le premier venu. Neveu de Ch. Coypel et de Largillière, membre de l’Académie royale (1), écrivain agréable, fondateur de l’école gratuite de dessin de Rouen, comme Desfriches de celle d'Orléans, directeur de cette école, correspondant actif de l’Académie de Paris, il était à Rouen, comme Devosge à Dijon, un de ces hommes dévoués à l’enseignement de l’art qui sont les bienfaiteurs de leur province. Cochin le tenait, comme on dit, au courant. C'était entre eux un échange de livres, de gravures, voire de friandises. Quand notre graveur a quelque belle nouveauté, une épreuve de choix est toujours envoyée à Rouen, place Saint-Ouen. Le fameux portrait de Louis XV prend ce chemin, protégé par un rouleau de fer-blanc. « Cathelin s’est surpassé. Toute la cour l’a trouvé frappant. Mme Victoire en a versé des larmes. » Ainsi s’exprime Cochin. Et il recommande à Descamps de faire voir l’estampe le plus possible. Il faudrait en vendre beaucoup et à un louis la pièce, s’il se pouvait : elle a coûté si cher, 10.000 francs (2)! En 1776, voulant faire quelques études sur les lieux pour les Ports de France qu’il gravait d’après Vernet, Cochin fit un petit séjour au Havre. Descamps insista pour qu’il vint à Rouen. Notre artiste s’y rendit l’année suivante, en 1777, et y reçut l’accueil le plus flatteur. Descamps l’introduisit à l’Académie; il en fut nommé correspondant, il fut accablé d’invitations et de politesses. Il n’eut pas l’occasion de retourner à Rouen, mais il fit honneur à son nouveau titre par l’envoi des trois discours ou dissertations qui furent lues à l’Académie des Beaux-Arts de Rouen, en 1777, 1778 et 1779, et que nous avons plus haut signalées (3). La correspondance
(1) Reçu le 7 avril 1764. Son tableau de réception était: Une Cauchoise. Descamps a écrit les Vies des peintres flamands, allemands et hollandais (Paris, 1755-63, 4 vol. in-8), et le Voyage pittoresque de la Flandre et du Brabant (Paris, 1769, in-8). Les lettres de Cochin à Descamps sont datées du 5 décembre 1757 au IO janvier 1700.
(2) Archives de l’art français, V, 220-222,
(3) Voir p. 62.
continua avec Descamps jusqu’à la mort de Cochin. Elle contient surtout des nouvelles de l’Académie, des jugements rapides sur les œuvres nouvelles, sur les expositions. Deux lettres surtout, véritables revues des Expositions de 1785 et de 1789, sont intéressantes pour la façon dont Cochin apprécie les œuvres de la nouvelle école (x). C'était l’époque du premier éclat de David. Cochin, dessinateur et ancien apôtre du grand goût antique, ne pouvait trop médire de David, quoique sa réforme lui semblât évidemment trop radicale. L’éloge qu’il en fait n’est donc pas affecté; d’autant plus que le peintre des Horaces était vraiment très supérieur à ses rivaux. Cependant ses réserves discrètes sont des plus significatives. Il trouve qu’ « il y a à désirer, surtout dans la disposition des figures et des groupes, dans le choix des caractères de tête »; il blâme cette « couleur noire » de ses premiers tableaux, et que « les autres ont saisie à son imitation ». Certains éloges même impliquent une critique, comme ce mot sur le « fini le plus précieux » qui revient à chaque instant sous sa plume à propos de David. La couleur brillantée et luisante de Péris er Hélène lui inspire de justes scrupules : « Il est dans un système très clair et même peut-être un peu trop. » Mais, à tout prendre, David est bien le vainqueur du jour, et Cochin l’avoue pour un maître. C’est Vien, l’ancien professeur de David, le froid et sage archéologue de la peinture à l’antique, qui reçoit le coup de patte par ricochet. « M. Vien s’était un peu surpassé, et son grand tableau d’Hector rapporté à Troye était fort bien composé. Vous jugez bien qu’il y avait, comme de coutume, quelques figures qui, à force de chercher le simple et le naïf, approchent de la bêtise; des draperies bridées et collées sur le nud (2), etc. » Voilà bien les défauts qui devaient offusquer la vue d’un Cochin. Et sans doute il se mordait les doigts d’avoir jadis poussé à l’antique, tant l’abus qu’on en faisait devenait ridicule. Veut-on connaître les sujets des meilleurs tableaux de 1789? Glanons dans le cata-
(1) Nous parlons de la 1f° et de la 3° des lettres que les Goncourt citent in extenso dans leur Dix-huitième siècle (Cochin, IX). Selon nous, la 17° ne peut avoir été écrite qu’à Descamps.
(2) Lettre sur l'Exposition de 1785. Dans la lettre sur l'Exposition de 1780, il dit toute sa pensée : « M. Vien et M, de la Grenée l’aîné n’ont que des tableaux médiocres, J1 serait temps qu’ils ne se montrassent plus. »
logue qu’il en dresse lui-même : Zeuxis à qui l’on amène des jeunes filles pour modèles; Brutus affigé; Pâris et Hélène; Socrate; Mort de Sénèque ; Darès et Entellus ; Fête à Cérès; Uhsse et Pénélope; Mort dAgis ; Mort d’ Antoine, etc. Jusqu’à Carle Vernet, qui, atteint de la maladie, débute par un Triomphe de Paul-Émile de 14 pieds de large sur 5 pieds de haut! Celui-là devait se corriger.
Que faisait cependant le vieil artiste, tandis qu’un vent de révolution passait sur les arts comme sur le reste? Il suivait ce progrès d’un œil mélancolique; il gravait encore, maïs il n’exposait plus depuis 1781 (x). À l’Académie, où il siégeait toujours, il ne s’occupait plus des registres, et laissait faire Renou, son « adjoint ». Sa santé se maintenait néanmoins, et, quoique à cet âge on ait toujours quelque fer qui cloche, il se tenait heureux, comme il disait, de « conserver encore le moule du pourpoint ». Insensiblement, les temps devinrent très durs, et Cochin vécut dans une gêne très étroite. En 1786, il avait été volé de sa collection d’estampes, trésor d’artiste patiemment accru, et peut-être gardé en prévision des temps difficiles ; le voleur était un misérable élève qu’il avait recueilli par charité, qu’il nourrissait, logeait, habillait, enseignait! Ce coup l’éprouva douloureusement. Le désordre de nos finances ajouta à ses embarras; après le départ de Necker, il n’espérait même plus le paiement de ses pensions. En septembre 1789, à près de soixante-quinze ans, il ignore « s’il pourra sustenter sa famille jusqu’au jour de l’an ». Au 1r°T janvier 1790, voici sa situation : les 5.400 livres d’arriérés sur lesquelles il comptait ne lui seront pas remises; les 3.600 livres d’ouvrage qu’on lui doit ne lui seront pas payées; il veut vendre sa bibliothèque, et ne trouve pas d’acheteur; ses médailles d’argent, il les offre sans plus de succès : « Chacun garde le peu de comptant qu’il peut avoir pour vivre au pied de la lettre, au plus exigu. » Il vit donc comme il peut, lui aussi. Après avoir tant donné, il emprunte. Son testament nous montre qu’il devait 300 livres à Descamps, et 1.200 à sa vieille domestique, la fidèle Thérèse.
(x) Cochin a exposé aux Salons des années 1741, 1742, 1743, 1745, 1750, 1753, 1755, 1761, 1767, 1769, 1771, 1773» 1775» 1781.
Ses vieux amis, d’autre part, disparaissent; plus de soupers, plus de réunions. Les maisons se ferment, ou il se les ferme. Jusqu’aux Vernet, chez lesquels il ne va plus : « Il (Joseph Vernet) avait ouvert sa maison à quelques démocrates forcenés; et moi qui suis un aristocrate invétéré (car c’est ainsi qu’on appelle ceux qui conservent un véritable attachement pour le gouvernement monarchique), vous concevez que cette société n’était pas de mon goût; aussi ai-je pris le parti de renoncer à presque toutes mes sociétés (1)... » Sa fidélité envers la mémoire de Louis XV a quelque chose de touchant. Il a des colères de tête poudrée. Il ne pardonne pas à Linguet d’avoir dit : « Le prince se traînait d’opprobres en opprobres. » Pauvre Cochin ! après sa brillante vie, il finit tristement, longuement, pauvrement. « Je me trouve comme un homme entouré de ruines », écrit-il dans sa dernière lettre à son dernier ami. C’est le mot de toute sa génération : c'était déjà celui de Chardin, de Mariette. Ce sera celui du bon abbé Barthélemy, et de ce grand rieur, Beaumarchais. Son dernier mot, — qui l’eût prévu, galante Pompadour! — est : « Dieu nous soit en aide! »
Le 29 avril 1790, après une très courte maladie, s’éteignait — l’esprit lucide jusqu’à la dernière heure — l’artiste coquet des Menus-Plaisirs, le dessinateur des fêtes de Versailles, l’évocateur piquant de l’art Louis XV et le buriniste de ses grâces minaudières. Dans tous les sens, il mourait sans postérité (2).
1) Dernière lettre à Descamps, 10 janvier 1790,
(2) Le testament de Cochin — rédigé la veille de sa mort — à été trouvé par M. Ch. Henry, et donné par lui à la suite des Mémoires. Les Goncourt l'ont reproduit in extenso. Cochin y instituait sa sœur légataire universelle pour l’usufruit, et ses cousins et cousine Tardieu et Belle héritiers chacun pour un quart, « quant au fond et propriété ».
Cochin fut inhumé à Saint-Germain-l’Auxerrois. Un article ému, dû à son parent Belle, lui fut consacré dans le Journal de Paris, 2 juin 1790. Son Éloge fut prononcé à l’Académie de Rouen par M. du Couronne, 1790. (Cf. encore le Journal de J.-J. Wille).
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