LE ROI DES SABLES
Le lendemain, au déclin du jour, siu-vint dans le même endroit un fameux bandit dont l'histoire ne conserve pas le nom, mais qui était dans toute la contrée la terreur des caravanes, auxquelles il imposait d'énormes tributs, et qu'on appelait, pour cette raison, le Roi des Sables, si les Mémoires de cette époque reculée sont fidèles. Jamais il n'était entré si avant dans le désert, parce que cette route n'était guère fré quentée des voyageurs, et l'aspect de cette source et de ces ombrages réjouit son coeiu-, ordinairement si peu sensible aux beautés de la nature, de manière qu'il avisa de s'y arrêter un moment.
— Je n'ai pas été mal inspiré vraiment, murmiu-a-t-il entre ses dents en apercevant le trésor. Le kardouon veille ici, suivant l'usage immémorial des lézards et des dragons, à la garde de cet amas d'or dont il n'a que faire, et ces trois insi.
gnes écornifleurs sont venus de compagnie pour se le partager. Si je me charge de tout ce butin pendant qu'ils dorment, je ne manquerai pas de réveiller le kardouon, qui réveillera ces misérables, car il a toujoiu*s l'œil au guet, et j'aurai affaire au lézard, au bûcheron, au faquir et à l'homme de loi, qui sont gens âpres à la curée et capables de la défendre. La prudence m'enseigne qu'il vaut mieux feindre de dormir à côté d'eux tant que les ténèbres ne sont pas tout à fait tombées, puisqu'il paraît qu'ils se sont proposés de passer ici la nuit, et je profiterai ensuite de l'obscurité pour les tuer un à un d'un bon coup de kangiar. Ce lieu est si fréquenté, que je ne crains pas d'être empêché demain au transport de ces richesses, et je me propose même de ne pas partir sans avoir déjeuné de ce kardouon, dont la chair est fort délicate, à ce cjuc j'ai ouï dire à mon père.
Et il s'endormit à son tour, en rêvant assassinats, pillage et kardouons cuits sur la braise.
Ceci est l'histoire du Roi des Sahles, qui était un voleur, et qii'on nommait ainsi pour le distinguer des autres.
LE SAGE lOCKMAN
L3 lendemain survint dans le même endroit le sage Lockman, le philosophe et le poète ; Lockman, l'amour des humains, le précepteur des peuples et le conseiller des rois ; Lockman, qui cherchait souvent les solitudes les plus écartées pour y méditer sur le nature et sur Dieu.
Et Lockman marchait d'un pas tardif, parce qu'il était affaibli par son grand âge, car il avait atteint, le même jour, le trois centième anniversaire de sa naissance.
Lockman s'arrêta au spectacle qu'offraient alors les environs de l'arbre du désert, et il réfléchit un instant-
« Le tableau que votre divine bonté montre à mes regards, s'écria-t-il enfin, renferme, ô sublime Créateur de toutes choses, d'ineffables enseignements, et mon âme est accablée, en le contemplant, d'admiration pour les leçons qui résultent de vos œuvres, et de compassion pour les insensés qui ne vous connaissent point.
LE SONGE d'or 43
« Voilà un trésor, comme s'expriment les hommes, qui a peut-être coûté bien des fois cà son maître le repos de l'esprit et de l'âme.
« Voilà le kardouon qui a trouvé ces pièces d'or, et qui éclairé par le faible instinct dont tous avez pourvu son espèce les a prises pour des trancli3S de racines desséchées par le soleil
« Voilà le pauvre Xaïloun, dont l'éclat des vêtements du kardouon avait ébloui les yeux, parce que son intelligence ne pouvait pas percer, pour remonter jusqu'à vous, les ténèbres qui l'enveloppaient comme les langes d'un enfant au berceau, et adorer, dans ce magnifique appareil, la main toute- puissante qui en décore à son gré les plus viles de ces créatures-
« Voilà le faquir Abhoc, qui s'est fié à la timidité naturelle du kardouon et à lïmbécillité de Xaïloun pour rester seul possesseur de tant de biens et se rendre opulent sur ses vieux jours.
« Voilà le docteur Abhac, qui a compté sur le débat que devait exciter, au réveil, le partage de ces trompeuses vanités de sa fortune pour se faire médiateur entre les prétendants, et s'attribuer double part.
« Voilà le Roi des Sables, qui est venu le dernier, en roulant des idées fatales et des projets de mort, à la manière accoutumée de ces hommes déplorables que votre grâce souveraine abandonne aux passions de la terre, et qui se promettait peut, être d'égorger les premiers venus pendant la nuit, autant que j'en peux juger par la violence désespérée avec laquelle sa main s'est fermée sur son kangiar.
« Et tous cinq se sont endormis pour toujours sous l'ombre empoisonnée de l'upas, dont un so-iffle de votre colère a jeté ici les semences funestes du fond des forêts de Java. <>
Quand il eut dit ce que je viens de dire, Lockman se prosterna, et il adora Dieu.
Et quand Lockman se fut relevé, il passa la main dans sa barbe et il continua :
« La respect qui est dû aux morts, reprit-il, nous défend de laisser leurs dépouilles en proie aux bêtes du désert. Le vivant juge le vivant, mais le mort appartient à Dieu. »
Et il détacha de la ceinture de Xaïloun la serpe du bûcheron pour creuser trois fosses.
Dans la première fosse il mit le faquir Abhoc.
Dans la seconde fosse il mit le docteur Abhac.
Dans la troisième fosse il enterra le Roi des Sables.
« Quant à toi, Xaïloun, continua Lockman, je t'emporterai hors de l'influence mortelle de l'arbre-poison, pour que tes amis, s'il t'en reste sur la terre depuis la mort du kardouon, puissent venir te pleurer sans danger à l'endroit où tu reposeras; et je le ferai ainsi, mon frère, parce que tu as étendu ton manteau sur le kardouon endormi pour le préserver du froid. »
Ensuite Lockman emporta Xaïloun bien loin de là, et il lui creusa une fosse dans un petit ravin tout fleuri que les sources du désert baignaient souvent sans jamais l'inonder, sous des arbres dont les frondes flottantes au vent n'épanchaient autour d'elles que de la fraîcheur et des parfums.
Et quand cela fut fini, Lockman passa une seconde fois la main dans sa barbe ; et après y avoir réfléchi, Lockman alla chercher le kardouon, qui était mort sous l'arbre-poison de Java.
Après quoi Lockman creusa une cinquième fosse pour le kardouon au-dessus de celle de Xaïloun, sur un petit revers mieux exposé au soleil, dont les rayons naissants éveillent la gaieté des lézards.
Dieu me préserve, dit Lockman, de séparer dans la mort ceux qui se sont aimés !
Et quand il eut parlé ainsi, Lockman passa une troisième fois sa main dans sa barbe ; et après avoir réfléchi, Lockman retourna jusqu'au pied de l'arbre upas.
Après quoi il creusa une fosse très profonde et il y enterra e trésor.
— Cette précaution, dit-il en souriant dans son âme, peut sauver la vie d'un homme ou celle d'un kardouon.
Après quoi Lockman reprit son chemin avec une grande fatigue pour venir se coucher près de la fosse de Xaïloun, et il se sentit défaillir avant d'y arriver, à cause de son grand âge.
Et quand Lockman fut arrivé à la fosse de Xaïloun, il défaillit tout à fait, se laissa tomber sur la terre, éleva son âme vers Dieu, et mourut.
Ceci est l'histoire du sage Lockman.
LE SONGE d'oE, 45