‹ Charles NodierChapitre 16 sur 35 · LA FIX DU SOXGE D'OR · texte numérisé non relu

LA FIX DU SOXGE D'OR

Ce que je viens de raconter s'est passé il y a des siècles infinis, et depuis ce temps-là le nom du sage Lockman n'est jamais sorti de la mémoire des hommes.

Et depuis ce temps-là l'upas étend toujours ses rameaux dont l'ombre donne la mort, entre des sources qui coulent toujours.

Ceci est l'histoire du monde.

(Conte des Fées)

Tout ce que la vie a de positif est mauvais. Tout ce qu'elle a de bon est imaginaire. Bruscambille.

Il y avait une fois un pauvre homme et une pauvre femme qui étaient bien vieux, et qui n'avaient jamais eu d'enfants : c'était un grand chagrin pour eux, parce qu'ils prévoyaient que, dans quelques années, ils ne pourraient plus cultiver leurs fèves et les aller vendre au marché. Un jour qu'ils sarclaient leur champ de fèves (c'était tout ce qu'ils possédaient avec une petite chaumière, je voudrais bien en avoir autant) ; un jour, dis- je, qu'ils sarclaient pour ôter les mauvaises herbes, la vieille découvrit dans un coin, sous les touffes les plus drues, un petit paquet fort bien troussé qui contenait un superbe garçon de huit à dix mois, comme il paraissait à son air, mais qui avait bien deux ans pour la raison, car il était déjà sevré. Tant il y a qu'il ne fit point de façons pour accepter des fèves bouillies qu'il porta aussitôt à sa bouche d'une manière fort délicate. Quand le vieux fut arrivé du bout de son champ aux acclamations de la vieille, et qu'il eut regardé à son tour le bel enfant que le bon Dieu leur donnait, le vieux et la vieille se mirent à s'embrasser en pleurant de joie ; et puis ils firent hâte de regagner la chaumine, j)arce que le serein qui tombait pouvait nuire à leur garçon.

Une fois qu'ils furent rendus au coin de l'âtre, ce fut bien un autre contentement, car le petit leur tendait les bras avec des rires charmants, et les appelait maman et papa, comme s'il ne s'en était jamais connu d'autres. Le vieux le prit donc sur son genoux, et l'y fit sauter doucement,

comme les demoiselles qiù se promènent à cheval, en lui adressant mille paroles agréables, auxquelles l'enfant répondait à sa manière, pour ne pas être en reste avec le vieux dans une conversation si honnête. Et, pendant ce temps, la vieille allumait un joli feu clair de gousses de fèves sèches qui éclairait toute la maison, afin de réjouir les petits membres du nouveau venu par une douce chaleur, et de lui préparer une excellente bouillie de fèves où elle délaya ime cuillerée de miel qui en fit un manger délicieux. Ensuite elle le coucha dans ses beaux langes de fine toile qui étaient fort propres, sur la meilleure couchette de paille de fèves qu'il y eût à la maison ; car, de la plume et de l'édredon, ces pauvres gens n'en connaissaient pas l'usage. Le petit s'y endormit très bien.

Quand le petit fut endormi, le vieux dit à la vieille : Il y a une chose qui m'inquiète, c'est de savoir comment nous appellerons ce bel enfant, car nous ne connaissons pas ses parents, et nous ne savons pas d'où il vient. — La vieille, qui avait de l'esprit, quoique ce ne fût qu'une simple femme de campagne, lui répondit sur-le-champ : Il faut l'appeler Trésor des Fèves, parce que c'est dans notre champ de fèves qu'il nous est venu, et que c'est un véritable trésor pour la consolation de nos vieux jours. — Le vieux convint qu'on ne pouvait rien imaginer de mieux.

Je ne vous dirai pas en détail comment se passèrent tous les jours suivants et toutes les années suivantes, ce qui allongerait beaucoup l'histoire. Il sufl&t que vous sachiez que les vieux vieilhrent toujours, tandis que Trésor des Fèves devenait à vue d'œil plus fort et plus beau. Ce n'est pas qu'il eût beaucoup grandi, car il n'avait que deux pieds et demi à douze ans ; et quand il travaillait dans son champ de fèves, qu'il tenait en grande affection, vous l'auriez à grand'j^eine aperçu de la route ; mais il était si bien pris dans sa petite taille, si avenant de figure et de façons, si doux et cependant si résolu en paroles, si brave dans son sarrau bleu de ciel à rouge ceinture, et sous sa fine toque des dimanches au panache de fleurs de fèves, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'admirer comme un vrai miracle de nature, en sorte qu'il y avait nombre de gens qui le croyaient génie ou fée.

Il faut avouer que bien des choses donnaient crédit à cotte supposition du moyen peuple. D'abord la chaumine et son champ de fèves, où une vache n'eût trouvé que brouter quelques années auparavant, étaient devenus un des bons domaines de la contrée, sans que l'on pût dire comment ; car de voir des pieds de fèves qui poussent, qui fleurissent, qui passent fleur, el des fèves qui mûrissent dans leur gousse, il n'y a vraiment rien de plus ordinaire ; mais de voir un champ de fèves qui grandit sans qu'on n'y aitrien ajouté par acquisition ou par empiétement méchamment fait sur le terrain d'autrui, c'est ce c[ui passe la portée de l'entendement. Cependant le champ de fèves allait toujours grandissant et grandissant, grandissant à vent, grandissant à bise, grandissant à matin, grandissant à ponant ; et les voisins avaient beau mesurer leur terre, leur compte s'y trouvait toujours avec le bénéfice d'une sexterée ou deux, de manière qu'ils en vinrent à penser naturellement que tout le pays était en croissance. D'un autre côté, les fèves donnaient si fort, que la chaumine n'aurait pu contenir sa récolte, si elle ne s'était notablement élargie ; et cependant elles avaient manqué partout à plus de cinq Heues à la ronde, ce qui les rendait hors de prix, à cause du grand usage qu'on en faisait à la table des rois et des seigneurs. Au milieu de cette abondance. Trésor des Fèves suffisait à toutes choses, retournant la terre, triant les semences, émon- ' dant les plants, sarclant, fouissant, serfouant, moissonnant, écossant, et, de surcroît, entretenant soigneusement les haies et les échaliers ; après quoi, il employait le temps qui lui restait à recevoir les acheteurs et à régler les marchés ; car il savait lire, écrire et calculer sans avoir appris : c'était une véritable bénédiction.

Une nuit que Trésor des Fèves dormait, le vieux dit à la vieille : — Voilà Trésor des Fèves qui a porté un grand avantage à notre bien, puisqu'il nous a mis en état de passer, sans rien faire, quelques années qui nous restent à vivre encore. En lui donnant par testament l'héritage de tout ceci, nous n'avons fait que lui rendre ce qvii lui appartient ; mais nous serions ingrats envers cet enfant si nous n'avisions à lui procurer un rang plus convenable dans le monde que celui de marchand de fèves. C'est bien dommage qu'il soit trop

modeste pour avoir an brevet de savant dans les nniversités, et lin tantinet trop petit pour être général.

— C'est dommage, dit la vieille, qu'il n'ait pas étudié pour apprendre le nom de cinq ou six maladies en latin ; on le recevrait médecin tout de suite.

— Quant aux procès, continua le vieux, j'ai peur qu'il n'ait trop d'esprit et de raison pour en jamais débrouiller un seul.

— J'ai toujours eu en idée, reprit la vieille, qu'il épo'userait Fleur des Pois quand il serait d'âge.

— Fleur des Pois, dit le vieilla.rd en hochant la tête, est bien trop grande princesse pour épouser un pauvre enfant trouvé, qui n'aura vaillant C[u'une chaumine et un champ de fèves. Fleur des Pois, ma mie, est un parti pour le souspréfet ou pour le "procureur du roi et peut-être pour le roi lui-même s'il devenait veuf. Nous parlons ici de choses sérieuses, et vous n'êtes pas raisonnable.

— Trésor des Fèves l'est plus que nous deux ensemble, répondit la vieille, après avoir un brin réfléchi. C'est d'ailleurs lui que l'affaire concerne, et il serait de mauvaise grâce de la pousser plus avant sans le consulter. — Là-dessus le vieux et la vieille s'endormirent profondément.

Le jour commençait à poindre quand Trésor des Fèves sauta de son ht pour aller au champ, selon sa coutume. Qui fut étonné ? ce fut lui, de ne trouver que ses habits de fête au bahut où il avait rangé les autres en se couchant. — C'est cepend^nt jour ouvrable ou jamais, si le calendrier n'est pas en défaut, dit-il à part lui ; et il faut que ma mère ait quelque saint à chômer, dont je n'ouïs parler de ma vie, pour m'avoir préparé durant la nuit mon beau sarrau et ma toque de cérémorue. Qu'il soit fait pourtant comme elle l'entend, car je ne voudrais pas la contrarier en rien dans son grand âge, et quelques heures perdues se retrouveront aisément sur ma semaine en me levant plus tôt et en rentrant plus tard. Sur quoi, Trésor des Fèves s'habilla aussi galamment qu'il le put, après avoir prié Dieu pour la santé de ses parents et la prospérité de ses fèves.

Comme il se disposait à sortir, afin d'avoir au moins un coup d'œil à donner à ses échaliers avant le réveil de la vieille

et du vieux, il rencontra la vieille sur riiiiis, qui apportait vin bon brouet tout fumant, et le plaça sur sa petite table avec une cuiller de bois :

— Mange, mange, lui dit-elle, et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d'anis vert, comme tu l'aimais quand tu étais encore tout enfant ; car tu as du chemin, mon mignon, et beaucoup de chemin à faire aujoiu:d'hui.

— Voilà qui est bien, dit Trésor des Fèves en la regardant d'un air étonné ; mais où donc m'envoyez- vous ?

La vieille s'assit sur une escabelle qui était là, et les deux mains sur ses genoux :

— Dans le monde, répondit-elle en riant, dans le monde, mon petit trésor ! Tu n'as jamais vu que nous, et deux ou trois méchants regrattiers auxquels tu vends tes fèves pour fournir aux dépenses de la maisonnée, digne garçon que tu es ; et comme tu dois être un jour un grand monsieur, si le prix des fèves se soutient, il est bon, mon mignon, que tu fasses des connaissances dans la belle société. Il faut te dire qu'il y a une grande ville, à trois quarts de lieues d'ici, où l'on rencontre à chaque pas des seigneurs en habit d'or, et des dames en robe d'argent, avec des bouquets de roses tout autour. Ta jolie petite mine si gracieuse et si éveillée ne manquera pas de les frapper d'admiration ! et je serai bien trompée si tu passes le jour sans obtenir quelque profession honorable où l'on gagne beaucoup d'argent sans travailler, à la Cour ou dans les bureaux. Mange donc, mange, mignon, et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d'anis vert.

Comme tu connais mieux la valeur des fèves que celle de la monnaie, continua la vieille, tu vendras au marché ces six litrons de fèves choisies à la grande mesure. Je n'en ai pas mis davantage pour ne pas te charger; avec cela, les fèves sont si chères au temps présent, que tu serais bien empêché d'en rapporter le prix, quand on te payerait tout en or. Aussi nous entendons, ton père et moi, que tu en emploieras moitié à t'esbaudir honnêtement, comme il convient à ton âge, ou en achats de quelques joyaux bien ouvrés, propres à te récréer, le dimanche, tais que moatre d'argent à breloques de rubis ou d'émeraude.

bilboquets d'ivoire et toupies de Nuremberg. Le reste du montant, tu le verseras à la caisse.

Pars donc, mon petit trésor, puisque tu as fini ton brouet, et avise de ne pas t'attarder en courant aj)rès les papillons, car nous mourrions de douleur si tu ne rentrais avant la nuit. Garde aussi les chemins battus, crainte des loups.

— Vous serez obéie, ma mère, dit Trésor des Fèves en embrassant la vieille, quoique j'aimasse mieux pour mon plaisir passer la journée au champ. Quant aux loups, je n'en ai cure avec ma serfouette.

Disant cela, il pendit hardiment sa serfouette à sa ceinture, et partit d'un pas délibéré.

— Reviens de bonne heure, lui cria longtemps la vieille, qui regrettait déjà de l'avoir laissé partir.

Trésor des Fèves m^archa, marcha, faisant des enjambées terrible? comme un homme de cinq pieds, et regardant de ci, de là, les choses d'ajDparence inconnue qui se trouvaient sur sa route ; car il n'avait jamais pensé que la terre fût si grande et si curieuse. Cependant, cjuand il eut marché plus d'une heure, ce qu'il jugeait à la hauteur du soleil, et comme il s'étonnait de n'être pas encore rendu à la ville au train qu'il était allé, il lui sembla qu'on le récriait :

— Bou, bou, bou, boii, bou, bou, tui ! arrêtez, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie !

— Qui m'appelle ? dit Trésor des Fèves, en mettant fièrement la main sur sa serfouette.

— De grâce, arrêtez-ci, monsieur Trésor des Fèves ! Bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, tui ! c'est moi qui vous parle.

— ■ Est-il vrai ? dit Trésor des Fèves en dressant son regard jusqu'au sommet d'un vieux pin caverneux et demimort, sur lequel un maître hibou se berçait lourdement au souffle du vent ; et qu'avons -nous à démêler ensemble, mon bel oiseau ?

— Ce serait merveille que vous me reconnussiez, réphqua le hibou, car je ne vous ai obligé qu'à votre insu, comme doit faire un hibou délicat, modeste et homme de bien, en mangeant un à -an, à mes risques et périls, les canailles de rats qui grignotaient, bon an mal an, la moitié de votre récolte ; mais c'est ce qui fait que votre champ vous rapporte aujourd'hui

de quoi acheter quelque part un joli royaume, si vous savez vous contenter. Quant à moi, victime malheureuse et désintéressée du dévouement, je n'ai pas au crochet un misérable rat maigre pour mes bons jours, mes yeux s' étant tellement affaiblis à votre service, que j'ai peine à me diriger même de nuit. Je vous appelais donc, généreux Trésor des Fèves, pour vous prier de m'octroyer un de ces bons litrons d*^- fèves que vous portez pendus à votre bâton, et qui suffirait à soutenir ma triste existence jusqu'à la majorité de mon aîné que vous pouvez compter pour féal.

— Ceci, monsieur du hibou, s'écria Trésor des Fèves en détachant du bout de son bâton un des trois litrons de fèves qui lui appartenaient, c'est la dette de la reconnaissance, et j'ai plaisir à l'acquitter.

Le hibou s'abattit dessus, le saisit des serres et du bec, et d'im tire-d'ailes il l'emporta sur son arbre.

— Oh ! que vous partez donc vite ! reprit Trésor des Fèves. Oserais- je vous demander, monsieur du hibou, si je suis encore loin du monde où ma mère m'envoie ?

— Vous y entrez, mon ami, dit le hibou ; et il alla se percher ailleurs.

Puis, c'est la chevrette qui vient réclamer sa récompense pour avoir émondé la haie ; le loup n'y manque point aussi prétextant qu'il a entrepris de persuader à tous ses confrères de ne se nourrir désormais que de légumes. A tous deux Trésor des Fèves donne un litron de fèves si bien que les trois litres dont il a droit de disposer se trouvent ainsi dépensés.

— Voilà ton litron de fèves ! s'écria-t-il en détachant du bout de son bâton le dernier des litrons que sa mère lui avait donnés pour ses menus plaisirs, mais sans fermer sa serfouette.

C'est le reste de ma fortune, ajouta-t-il ; mais je n'y ai point de regret, et je te serai reconnaissant, ami loup, si tu en fais le bon usage que tu m'as dit.

Le loup y enfonça ses crocs et l'emporta d'un trait vers sa tanière.

— Oh ! que vous partez donc vite ! reprit Trésor des

TRÉSOR DES FÈ%T:S ET FLErR DES POIS 53

Fèves. Oserai-je vous demander, messire loup, si je suis encore loin du inonde où ma mère m'envoie ?

— Tu y es depuis longtemps, répondit le loup en riant de travers, et tu y resterais bien mille ans, sans voir autre chose que ce que tu as vu.

Trésor des Fèves se remit alors en chemin, allégé de ses trois litrons et cherchant toujours du regard les murailles de la ville, qui ne se montraient jamais. Il commençait à céder à la lassitude et à l'ennui, quand des cris perçants, qui partaient (Tun petit sentier détoiu-né, réveillèrent son attention. Il courvit au bruit.

— Qu'est-ce, dit-il, la serfouette à la main, et qui a besoi n de secours ? Parlez, car je ne vous vois pas.

— C'est moi, monsieur Trésor des Fèves ; c'est Fleur des Pois, répondit une petite voix pleine de douceur, qui vous prie de la délivrer de l'embarras où elle se trouve ; il ne faut que vouloir, et il ne vous en coûtera guère.

— Eh ! vraiment, madame, je n'ai point coutume de regarder à ce qu'il m'en coûtera pour obliger ! Vous pouvez disposer de ma fortune et de mon bien, continua-t-il, à l'exception de ces trois litrons de fèves que je porte pendus à moD bâton, parce qu'ils ne m'appartiennent pas, mais à mon père et à ma mère, et que j'ai donné tout à l'heure ceux qui étaient miens à un vénérable hibou, à un saint homme de loup qui prêche comme un ermite, et à la plus intéressante des chevrettes de montagne. Il ne me recte pas une seule fève que j'aie licence de vous offrir.

— Vous vous moquez ! reprit Fleur des Pois un peu piquée» Qui vous parle de vos fèves, seigneur ? Je n'ai que faire de vos fèves, grâce à Dieu ; et on ne sait ce que c'est dans mon office. Le service que je vous demande, c'est de mettre le doigt sur le bouton de ma calèche pour en enlever la capote, sous laquelle je suis près d'étouffer.

— Je ne demanderais pas mieux, madame, s'écria Trésor des Fèves, si j'avais l'honneur de voir votre calèche, mais il n'y a pas ombre de calèche dans ce sentier, qui me paraît d'ailleurs peu voyable aux équipages. Cependant je ne mettrai pas longtemps meshuy à la découvrir, car je vous entends debien près.

— Eh quoi ! dit-elle en s'éclatant de rire, vous ne voyez pas ma calèche ! vous avez failli l'écraser en courant comme un étourdi ! Elle est devant vous, aimable Trésor des Fèves, et il est facile de la reconnaître à son apparence élégante, qui a quelque chose de celle d'un pois chiche.

— Tellement l'apparence d'un pois chiche, rumina Trésor des Fèves en s'accrouptonnant, que je me serais laissé prendre avant d'y voir autre chose qu'un pois chiche.

Un coup d'œil suffit pourtant à Trésor des Fèves pour remarquer que c'était un fort gros pois chiche, pras rond qu'orange, et plus jaune que citron, porté sur quatre petites roues d'or et muni d'un joli porte-manteau qui était fait d'une petite gousse de pois, verte et lustrée comme maroquin.

Il se hâta de mettre la main sur le bouton et la porte s'ouvrit. Fleur des Pois en jaillit comme une graine de balsamine et tomba leste et joyeuse sur ses talons. Trésor des Fèves se releva émerveillé, car il n'avait jamais rien imaginé de si beau que Fleur des Pois. C'était en effet le minois le plus accompli qu'un peintre puisse inventer : des yeux longs comme des amandes, violets comme des betteraves, aux regards pointus comme des alênes, et une bouche fine et moqueuse qui ne s'entr'ouvrait à demi que pour laisser voir des dents blanches comme albâtre et luisantes comme émail. Sa robe courte, un peu bouffante, panachée de flammes roses, comme les fleurs qui viennent aux pois, parvenait à peine à moitié de ses jambes faites au tour, chaussées d'un bas de soie blanc aussi tendu que si on y avait employé le cabestan, et terminées par des pieds si mignons, qu'on ne pouvait les voir sans envier le bonheur du cordonnier qui les avait de sa main emprisonnés dans le satin...

Pendant que Trésor des Fèves se complaisait à la regarder (et je vous réponds que j'y aurais pris plaisir moi-même), elle le fixait des traits acérés de ses yeux, le hait des petits phs de son sourire, tellement qu'il aurait voulu mourir de la joie de la voir ainsi, et qu'il y serait peut-être encore si elle ne l'avait averti.

— C'est trop vous avoir retenu, lui dit-elle, car je sais que le commerce des fèves est fort affaireux par le temps qui court ; mais ma calèche, ou plutôt la vôtre, vous fera regagner

les moments perdus. Xe m'ofïensez pas, je vous prie, du refus d'un si mince cadeau. J'ai des millions de calèches pareilles dans les greniers du château, et quand j'en veux une nouvelle, je la trie sur le volet au milieu d'une poignée, et je donne le reste aux souris.

— Le moindre des bienfaits de Votre Altesse ferait la gloire et le bonheur de ma vie, répondit Trésor des Fèves ; mais elle ne pense pas que je siiis encore chargé de provisions. Or, je conçois à merveille, si bien mesurées que soient mes fèves, qu'il y aurait moyen de faire entrer assez commodément votre calèche dans un de mes litrons ; mais mes litrons dans votre calèche, c'est une chose impossible.

— Essaye, dit Fleur des Pois en riant et en se balançant à ses fleurs ; essaye, et ne t'émerveille pas du tout, comme im enfant qui n'a rien vu. — • En-effet, Trésor des Fèves n'éprouva aucune difficulté à placer les trois litrons dans la caisse de la voiture ; elle en aurait contenu trente et davantage. Il fut un peu mortifié.

— Je suis prêt à partir, madame, reprit-il en se plaçant lui-même sur un coussin bien rembourré dont l'ampleur lui permettait de s'accommoder fort agréablement dans toutes les positions, jusqu'à s'y coucher tout du long s'il lui en avait pris envié. Je dois à la tendresse de mes parents de ne pas leur laisser d'inquiétude sur ce que je suis devenu à notre première séparation, et je n'attends plus que votre cocher, Alors j'abandonnerai ces lieux avec l'éternel regret de vous avoir vue sans espérer de vous revoir.

— Bon ! repartit Fleur des Pois, sans avoir l'air de prendre garde à cette dernière partie du discours de Trésor des Fèves, qui tirait fort à conséquence ; bon ! ma calèche n'a ni cocher ni brancards, ni attelage : elle marche à la vapeur, et il n'y a pas d'heure où elle ne fasse aisément cinquante mille heues.

.Je te demande- si tu seras en peine de retourner chez toi quand cela te conviendra. Il suffira que tu retiennes bien le geste et le mot dont je me servirai pour la mettre en route. — Le porte-manteau contient différents objets qui peuvent te servir en voyage, et qui t'appartiennent sans réserve. En l'ouvrant à la manière dont tu ouvrirais une gousse de pois verts, tu y trouveras trois écrins de la forme et de la juste

gi'osseur d'un pois, suspendu chacun d'un fil léger qui les soutient dans leur étui comme des pois en cosse, de telle façon qu'il ne puisse se heurter dommageablement dans les déménagements et le transport : c'est un travail merveilleux. Ils céderont à la pression de ton doigt comme le soufflet de ma calèche, et tu n'auras plus qu'à en semer le contenu en terre dans un trou fait à la pointe de ta serfouette, pour voir poindre, trésir, éclore tout ce que tu auras souhaité. N'est-ce pas miracle, cela ? Retiens bien seulement que, le troisième épuisé, il ne me reste rien à t'offrir, car je n'ai à moi que trois pois verts, comme tu n'avais que trois litrons de fèves, et la plus belle fille du monde ne peut donner C[ue ce qu'elle a. — Es-tu disposé à te mettre en route maintenant ?

Sur le signe affirmatif de Trésor des Fèves, qui ne se sentf.it pas la force de parler, Fleur des Pois fit claquer le pouce de sa main droite contre le doigt du milieu, en criant : Partez, pois chiche I

Et le pois chiche était à plus de quinze cents kilomètres du champ musqué de Fleur des Pois, que les yeux de Trésor des Fèves^ la cherchaient encore inutilement. — Hélas ! dit-i).

C'est que ce serait faire tort à la célérité du pois chiche que de dire qu'il parcourait l'espace avec la célérité d'une balle d'arquebuse. Les bois, les villes, les montagnes, les mers disparaissaient incomparablement plus vite sur son passage que les ombres chinoises de Séraphin (1) sous la baguette du fameux magicien Rotomago.

Les horizons les jdIus lointains se dessinaient ;à peine dans une immense profondeur, qu'ils s'étaient précipités sur le pois chiche, et que Trésor des Fèves se serait efforcé en vain de les retrouver derrière lui. Pendant qu'il se retournait, crac, ils n'y étaient plus. Enfin il avait plusieurs fois repris :\ivance sur le soleil ; plusieurs fois il l'avait rejoint au retou ; pour le devancer encore, dans de brusques alternatives de jo;r et de nuit, quand Trésor des Fèves se douta qu'il avait laissé de côté la ville qu'il allait voir, et le marché où il portait vendre ses litrons.

(1) Directeur d'un théâtre d'ombres chinoises.

— Les ressorts de cette voiture sont im peu gais, imaginat-il soudain ; car on n'oublie pas qu'il était doué d'un esprit très subtil. Elle est partie à l'étoiu-die avant qiie Flevu* des Pois eût achevé de s'expliquer sur ma destination, et il n'y a pas de raison pour que ce voyage finisse dans tous les siècles des siècles, cette aimable princesse, qui est assez évaporée, comme le comporte sa jeunesse, ayant bien pens^ à me dire en quelle sorte on mettait sa calèche en route, mais non pas ce qu'il fallait faire pour l'arrêter.

Effectivement Trésor des Fèves s'était servi sans succès de toutes les interjections mal sonnantes qu'il eût jamais recueillies, pudeur gardée, de la bouche blasphématoire des voiturins et des muletiers, gens de pauvre éducation et de méchant langage. La diantre de calèche allait toujours, eUe n'allait que de plus belle ; et, pendant qu'il fouillait dans sa mémoire pour varier ses apostiophes de plus d'euphémismes que n'en pourrait enseigner la rhétorique, madame la calèche coupait des latitudes à la course, et passait sur le ventre de dix royaumes qui n'en pouvaient mais.

— Le diable t'emporte, chienne de calèche ! s'écriait Trésor des Fèves : et le diable obéissant ne manquait pas d'emporter la calèche des tropiques aux pôles, ou des pôles aux tropiques, et de la ramener par tous les cercles de la sphère, sans égard au changement insalubre des températures. Il y avait de quoi rôtir ou se morfondre avant peu, si Trésor des Fèves n'avait pas été doué, ainsi que nous l'avons dit souvent, d'une admirable intelligence.

— Voire, dit-il en lui-même, puisque Fleur des Pois l'a lancée à travers le monde, en lui disant : Partez, pois chiche !... on l'arrêterait peut-être en lui disant le contraire. Cela était extrêmement logique.

— Arrêtez, pois chiche ! cria Trésor des Fèves en faisant claquer le pouce de la main droite contre le doigt du miheu, comme il l'avait vu faire à Fleur des Pois.

Voyez si une académie tout entière aurait aussi bien trouvé ! Le pois chiche s'arrêta si juste, que vous ne l'auriez pas mieux arrêté en le fichant sur terre avec un clou. Il ne bougea.

— Trésor des Fèves descendit de son équipage, le ramassa précieusement, et le laissa couler dans une bougette de cuir

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qu'il avait à sa ceinture poiu- y serrer les échantillons de ses fèves, mais après en avoir retiré le porte-manteau.

L'endroit où la calèche de Trésor des Fèves s'était ainsi butée à son ordre n'est pas décrit par les voyageurs. Bruce le place aux sources du Nil, M. Douville au Congo, et M. Caillié à Tombouctou. C'était une plaine sans bornes, si sèche, si rocailleuse et si sauvage, qu'il n'y avait pas un buisson sous lequel gîter, ni une mousse du désert pour reposer sa tête endormie, ni une feuille nourricière ou rafraîchissante pour apaiser la faim et la soif. Trésor des Fèves ne s'inquiéta point. Il fendit proprement de l'ongle son porte-manteau, et il en détacha un des petits écrins dont Fleur des Pois lui avait fait la description.

Ensuite il l'ouvrit comme il avait fait de la calèche, et semant son contenu en terre, à la pointe de la serfouette : — II en arrivera ce qui pourra, dit-il, mais j'aurais grand besoin d'un pavillon pour me couvrir cette nuit, ne fût-il que d'une plante de pois en fleur ; d'un petit régal pour me nourrir, ne fût-il que d'une purée de pois au sucre ; et d'un lit pour me coucher, ne fût-il que d'une plume de colibri. Aussi bien, je ne saurais revoir mes parents d'aujourd'hui, tant je me sens pressé d'appétit, et courbattu de la fatigue du voyage.

Trésor des Fèves n'avait pas fini de parler, c[u'il vit sourdre du sable un superbe pavillon en forme de plante de pois, qui monta, grandit, s'épanouit au loin, s'appuya d'espace en espace, sur dix échalas d'or, se répandit de toutes parts en gracieuses tentures de feuillage parsemées de fleurs de pois, et s'arrondit en arcades innombrables, dont chacune supportait à la clef de son cintre un riche lustre de cristal chargé de bougies musquées. Tout le fond des arcades était garni de glaces de Venise, d'une hauteur démesurée, qui n'avaient pas le moindre défaut, et qui réfléchissaient les lumières à éblouir d'une lieue la vue d'un aigle de sept ans.

Sous les pieds de Trésor des Fèves, une feuille de pois, tombée d'accident de la voûte s'élargit en magnifique tapis diapré, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et d'une multitude d'autres. Bien plus, ce tapis était bordé de guéridons, de bois d'aloès, et de sandal, qui semblaient prêts à s'affaisser sous le poids des pâtisseries et des confitures, ou sur lesquels

des fruits glacés au marasquin cernaient élégamment dans leurs coupes de porcelaine surdorée une bonne jatte de purée de petits pois au sucre, marbrée à sa surface de raisins de Corinthe noirs comme le jais, de vertes pistaches, de dragées de coriandre et de tranches d'ananas.

Au milieu de toutes ces pompes. Trésor des Fèves ne fut cependant pas en peine de reconnaître son lit, c'est-à-dire la plume de colibri qu'il avait souhaitée, et qui scintillait dans un coin, comme une escarboucle tombée de la couronne du Grand Mogol, quoiqu'elle fût si petite qu'on l'ainrait cachée d'un grain de mil. Trésor des Fèves pensa d'abord que ce sommier répondait peu au reste des commodités du pavillon ; mais à mesure qu'il regardait la plume de colibri, elle se mit à foisonner tellement qu'il eut bientôt des plumes de cohbri à la hauteur de la main, couchette de molles topazes, de flexibles saphirs et d'opales élastiques, où un papillon aurait enfoncé en s'y posant. — Assez, dit Trésor des Fèves, assez, plume de colibri ! je dormirai trop bien comme cela.

2Iais Trésor des Fèves, en regardant à son réveil une pendule qui marquait le quantième des années, s'aperçut qu'il avait vieilli de six ans.

A la pensée que ses vieux parents devaient être morts et Fleur des Pois mariée, il tombe par terre d'accablement et de douleur.

Quand il se releva, tout l'aspect de la plaine était changé. C'était jusqu'à l'horizon une mer sans bornes de brume -ou de riante verdure, sur laquelle se roulaient comme des flots confus, au petit soiifQe des brises, de blanches fleirrs à la carène de bateau et aux ailes de papillon, lavées de violet comme celles des fèves, ou de rose comme celle des pois ; et quand le vent courbait ensemble tous leurs fronts ondoyants, toutes ces nuances se confondaient dans une nuance inconnue, qui était plus belle mille fois que celle des plus beaux parterres.

Trésor des Fèves s'élança, car il avait tout revu, le champ agrandi, la chaumine embellie, son père et sa mère vivants, et qui accouraient au-devant de lui, bien qu'un peu cassés, de toute la force de leiu-s jambes, pour lui apprendre comment,

depuis le Jour de son départ, ils n'avaient jamais manqué de recevoir de ses nouvelles tous les soirs avec quelques gracieusetés qui ameilleuraient leur vie, et de bonnes espérances de retour qui les avaient sauvés de mourir.

Trésor des Fèves, après les avoir tendrement embrassés, leur donna ses bras pour l'accompagner à son palais. A mesure qu'ils en approchaient, le vieux et la vieille s'ébahissaient de plus en plus, et Trésor des Fèves aurait craint de troubler leur joie. Il ne put cependant s'empêcher de dire en soupirant : Ah ! si vous aviez vu Fleur des Pois ? Mais il y a six ans qu'elle est mariée !

— Et que je suis mariée avec toi, dit Fleur des Pois en oi^vrant la grille à deux battants. Mon choix était fait alors, t'en souvient-il ? Entrez ici, continua-t-elle en baisant le vieux et la vieille qui ne pouvaient se lasser de l'admirer, car elle était aussi grandie de six ans, et l'histoire indique par là qu'elle en avait seize. — Entrez ici chez votre fils : c'est un pays d'âme et d'imagination où l'on ne vieillit plus et où l'on ne meurt pas

Il était difficile d'apprendre une meilleure nouvelle à ces pauvres gens.

Les fêtes du mariage s'accomplirent dans toute la splendeur requise entre de si grands personnages, et leur ménage ne cessa jamais d'être un parfait exemple d'amour, de constance et de bonhem*.

C'est ainsi que finissent les contes de fées.

NOUVELLEJ

Trois officiers français Szrgy, Boutraix, Vauteur de ce conte et un comédizn du nom di Biscara arrivant à Barcelone lin jour de foire aux chevaux, osent bien, les auberges étant 'pleines, aller passer la nuit dans un vieux château abandonné des environs, le château de Ghismondo. Le muletier Estevan leur raconte, chemin faisant, la terrible légende à laquelle cet endroit avait donné créance dans l'esprit populaire.

— Ce malheureux Ghismondo, dit-il, — et, se reprenant aussitôt comme s'il craignait d'avoir été entendu par quelque témoin invisible, — malheureux en eÔet, continua- t-il, pour avoir attiré sur lui l'inexorable colère de Dieu, car je ne lui veux d'ailleurs aucun mal !.,. Gismondo était à vingt-cinq ans le chef de famille de Las Sierras si renomme en nos chroniques. 11 y a de cela trois cents ans, ou à peu près ; mais l'année au juste est mentionnée dans les Uvres, C'était un beau et brave cavalier libéral, gracieux, longtemps bienvenu de tous, mais trop enclin à de méchantes compagnies, et qui ne sut pas se conserver dans la crainte et dans le respect du Seigneur, si bien qu'il se fit un mauvais bruit dans ses déportements, et qu'il se rmna presque entièrement par ses prodigalités. C'est alors qu'il fut obligé de chercher un asile dans le château où vous avez résolu fort imprudemment, révérence gardée, de passer la nuit prochaine, et qui était le seul débris de son riche patrimoine. Content d'échapper dans cette retraite à la poursuite de ses créanciers et à celle de ses ennemis qui ne laissaient pas d'être fort nombreux, parce que ses passions et ses débauches avaient porté trouble dans beaucoup de familles, il acheva de la

fortifier, et il s'y confiiia pour le reste de ses jours, avec un écuyer d'aussi mauvaise vie que lui, et un jeune page dans lequel la corruption de l'âme avait devancé les années ; leur maison se composa seulement d'une poignée d'hommes d'armes qui avaient pris part à leurs excès, et dont l'unique ressource était de s'associer à leur fortune. Une des premières expéditions de Ghismondo eut pour objet de se procurer une compagne, et, semblable à l'infâme oiseau qui souille son nid, ce fut dans sa propre famille qu'il choisit sa propre victime. Quelques-uns disent qu'Inès de Las Sierras, c'était le nom de sa nièce, souscrivit en secret à son enlèvement.

Qui pourra jamais expHquer les mystères du cœur des femmes ?

Je vous ai dit que ce fut là une de ses premières expéditions, parce que l'histoire lui en attribue beaucoup d'autres. Les revenus attachés à ce rocher, qui semble avoir été frappé, de tout temps, de la malédiction céleste, n'auraient pas suffi à ses dépenses, s'il n'y avait suppléé par des impôts levés sur les passants, et que l'on qualifie de vols de grand chemin, quand la perception n'est pas exécutée par de grands seigneurs. Les noms de Ghismondo et de son château devinrent en peu de temps redoutables.

— N'est-ce que cela ? dit Boutraix. Ce que tu viens de dire est partout. C'était un des résultats nécessaires de la féodalité, une des suites de la barbarie, dans ces siècles d'ignorance et d'esclavage.

— Ce qui me reste à vous raconter est un peu moins commun, reprit Varriero. lia, douce Inès, qui avait reçu une éducation chrétienne, fut tout à coup, à pareil jour qu'aujourd'hui , éclairée d'un brillant rayon de la grâce. A l'instant où l'heure de minuit vient de rappeler aux fidèles la naissance du Sauveur, elle pénétra contre son usage, dans la salle des ban.juets, où les trois brigands, assis devant le foyer» s'étourdissaient sur leurs crimes dans les excès d'une orgie. Ils étaient à moitié ivres. Animée par la foi, elle leur peignit en vives paroles la méchanceté de leurs actions, et les châtiments éternels qui en seraient la suite ; elle pleura, elle pria, elle s'agenouilla devant Ghismondo, et, sa blanche main étendue sur ce cœur qui naguère encore avait battu

pour son amour, elle essaya d'y rappeler quelques sentiments humains. C'était, mes seigneurs, une entreprise audessus de ses forces, et Ghismondo, excité par ses barbares compagnons, lui répondit d'un coup de poignard qui lui perça le sein.

— Le monstre, s'écria Sergy, aussi ému que s'il avait entendu le récit d'une histoire véritable.

— Cet incident horrible, continua Estevan, ne rabattit rien de la licence et de la joie accoutumées. Les trois convives continuèrent à boire et à chanter des chansons impies, en présence de la jeune fille morte ; et il était trois heures du matin, c^uand les hommes d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent au lieu du festin pour relever quatre corps étendus dans des flots de sang et de vin. Ils emportèrent sans sourciller les trois ivrognes dans leurs hts, le cadavre dans son linceul.

Mais la vengeance céleste, poursuivit Estevan ajjrès une pause assez solennelle, mais l'infaillible justice de Dieu n'avait pas perdu ses droits. A peine le sommeil eut commencé à dissiper les vapeurs qui obscurcissaient la raison de Ghismondo, qu'il vit Inès entrer dans sa chambre à pas mesurés, non pas belle, frémissante d'amour et de volupté, et vêtue comme autrefois d'un tissu léger qui allait tomber ; mais pâle, ensanglantée, traînant le long habit des morts, et déployant vers lui une main flamboyante qu'elle vint imposer lourdement sur son cœur, à l'endroit même qu'elle avait inutilement pressé quelques heures auparavant. Lié par une puissance irrésistible, Ghismondo tenta en vain de se soustraire à l'effroyable apparition. Ses efforts et sa douleur ne purent se manifester que par C[uelques gémissements sourds et confus. L'implacable main restait clouée à sa place, et le cœur de Ghismondo brûlait, et il brûla ainsi jusqu'au lever du soleil, où disparut le fantôme. Ses compfices reçurent la même visite et subirent le même suppHce.

Le lendemain, et tous les lendemains qui le suivirent pendant une année presque éternelle, les trois maudits se trouvèrent au jour en s'interrogeant du regard sur le songe qu'ils avaient fait, car ils n'osaient se parler ; mais la communauté du péril et du gain les appelait bientôt à de nouveaux crimes ;

la licence de la nuit les apjielait à de nouvelles orgies qu'ils prolongeaient davantage ; et l'heure du sommeil leur était redoutable ; et l'heure du sommeil arrivée, la main vengeresse les brûlait toujours.

Revint enfin l'anniversaire du 24 décembre (c'est aujourd'hui, mes seigneurs !) et le repas du soir les réunissait comme d'ordinaire à la clarté d'un foyer ardent, quand l'heure de la rédemption sonnait à Mattaro pour convoquer les chrétiens à ses solennités. Tout à coup une voix s'élève dans la galerie du château : Me voila ! criait Inès, c'était elle. Ils la virent entrer, rejetant son drap funèbre, et s'asseoir parmi eux dans ses plus riches atours. Saisis d'étonnement et de terreur, ils la virent manger du pain et boire du vin des vivants ; on dit même qu'elle chanta et qu'elle dansa, suivant la coutume du passé, mais tout à coup sa main flamboya comme dans les mystères de leurs songes, et toucha au cœur le chevaher, l'écuyer et le page. Alors tout fut fini pour cette vie passagère, car leur cœur calciné avait fini de se réduire en cendres, et il ne renvoya plus de sang à leurs veines. Il était trois heures du matin quand les hommes d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent, suivant l'usage, au lieu du festin ; et cette fois-là, ils remportèrent quatre cadavres. Le lendemain, personne ne se réveilla.

Sergy avait paru profondément préoccupé pendant tout le récit, parce que les idées qu'il faisait naître se rapportaient à la matière ordinaire de ses rêveries ; Boutraix poussait de temps à autre un soupir expressif, mais qui n'exprimait guère que l'impatience et l'ennui ; le comédien Bascara murmurait entre ses dents quelques paroles inintelhgibles qui semblaient broder sourdement une basse monotone et mélancolique sur ce roman lugubre de Varriero, et un mouvement souvent renouvelé de sa main me fit soupçonner qu'il défilait les grains d'un rosaire. Quant à moi, j'admirais ces lambeaux poétiques de la tradition qui venaient se coudre naturellement au récit d'un homme simple, et lui prêter des couleurs que l'imagination éclairée par le goût ne dédaignerait pas toujours.

— Ce n'est pas tout, reprit Estevan, et je vous prie de m'écouter un moment encore avant de persister dans votre

dangereux projet. Depuis la mort de Gliismondo et des siens, son détestable repaire, devenu odieux à tous les hommes, est resté en partage au démon, La route même par laquelle on y arrive a été abandonnée, comme vous pouvez vous en apercevoir. On sait seulement, à n'en pas douter, que tous les ans, le 24 décembre à minuit (mes seigneurs, c'est aujourd'hui, et ce sera tout à l'heure), les croisées du vieil édifice s'illuminent subitement. Ceux qui ont osé pénétrer dans ces terribles secrets savent qu'alors le chevalier, l'écuyer et le page reviennent du sein des morts prendre place à l'orgie sanglante. C'est l'arrêt qu'ils ont à subir jusqu'à la consommation des siècles. Un peu plus tard entre Inès, dans son linceul qu'elle dépouille pour étaler sa toilette accoutumée Inès, qui boit et mange, qui chante et danse avec eux. Quand ils se sont bercés quelque temps dans le déhre de leur folle joie, imaginant à chaque fois c|u'elle ne doit jamais cesser, la jeime fille leur montre sa blessure encore ouverte, les touche au cœur de sa main enflammée, et retourne aux feux du purgatoire après les avoir rendus à ceux de l'enfer !

Les voyageurs arrivés et installés dans une salle délabrée du vieux château passent la nuit à y faire bonne chère.

— Minuit ! messieurs, minuit ! et Inès de Las Sierras n'est pas venue !

L'unanimité avec laquelle nous nous étions rencontrés dans une observation si puérile nous arracha x\n éclat de rire.

— Tète et mort ! dit Boutraix en se soulevant sur deux jambes avinées, dont il cherchait à dissimuler l'oscillation sous un air de nonchalance et d'abandon ; — quoique cette belle ait fait défaut à notre réunion joyeuse, la galanterie chevaleresque dont nous faisons profession nous défend de l'oublier. Je porte ce rouge bord à la santé de notre demoiselle Inès de Las Sierras et à sa prochaine délivrance !

— A Inès de Las Sierras ! cria Sergy.

— A Inès de Las Sierras ! répétai-jo en rapprochant mon verre à demi-vide de leurs verres déjà pleins.

— Me voilà ! cria une voix qui partait de la galerie des tableaux.

— Hein ? dit Boutraix en se rasseyant. — La plaisanterie n'est pas mauvaise ; mais qui l'a faite ?

Je jetai les yeux derrière moi. Bascara s'était cramponné tout pâle aux barreaux de mon fauteuil.

— Ce faquin do voiturier, répondis-je, que le vin de Palamos a mis en gaieté.

— Me voilà ! me voilà ! reprit la voix. Salut ot bonne humeur aux hôtes du chât*^au de Ghismondo !

— C'est une voix de femm«. et de jeune femme, dit Sergy «n se levant avec une noble et gracieuse assurance.

Au même instant, nous discernân es dans la paitie la moins éclairée de la salle un blanc fantôme qui courait vers nous d'une incroyable rapidité, et qui, parvenu à notre portée, laissa tomber son linceul. Il passa entre nous, car nous étions debout, la main gauche sur la garde de nos épées et s'assit à la place d'Inès.

— Me voilà ! dit le fantôme en poussant un long soupir et en rejetant de droite et de gauche de longs cheveux noirs, négligemment retenus par quelques nœuds de ruban.

Jamais beauté plus accomplie n'avait frappé mes regards.

— C'est une femme en effet, repris-je à demi-voix ; et puisqu'il est bien convenu entre nous que rien ne peut se passer ici qui ne soit parfaitement naturel, nous n'avons de conseils à prendre que de la politesse française. La suite expliquera le mystère, s'il peut s'expliquer.

Nous reprîmes nos places, et nous servîmes l'inconnue, qui paraissait pressée par la faim. Elle mangea et but sans parler. Quelques minutes après, elle nous avait oubliés tout à fait, et chacun des personnages de cette scène bizarre sembla s'être isolé eu lui-même, immobile et muet, comme s'il avait été frappé de la baguette pétrifiante d'une fée. Bascara était tombé à mes côtés, et je l'aurais cru mort de terreur, si je n'avais pas été rassuré par le mouvement de ses mains palpitantes, qui se croisaient convulsivement en signe de prière. Boutraix ne laissait pas échapper un souffle ; une profonde expression d'anéantissement avait remplacé son audace bachique, et le brillant vermillon de l'ivresse, qui éclatait une

minute auparavant sur son front assuré, s'était changé en mortelle pâleur. Le sentiment qui dominait Sergy n'enchaînait pas sa pensée avec moins de puissance, mais il était du moins plus doux, à en juger par ses regards. Ses yeux, fixés sur l'apparition avec tout le feu de l'amour, paraissaient s'efforcer de la retenir, comme ceux d'un homme endormi qui craint de perdre au réveil le charme irréparable d'un beau songe ; et il faut avouer que cette illusion valait la peine d'être conservée avec soin, car la nature entière n'offrait peut-être point alors de beauté vivante qui méritât d'être mise à sa place. Je vous prie de croire que je n'exagère pas.

L'inconnue n'avait pas plus de vingt ans ; mais les passions, le malheur — ou la mort — avaient imprimé à ses traits ce caractère étrange d'immuable perfection et d'éternelle régularité que le ciseau des anciens a consacré dans le type des dieux.

— Eh quoi ! nobles chevaliers, dit -elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire de reproche, aurais-je eu le malheur de troubler les plaisirs de cette agréable soirée ? Vous ne pensie? à mon arrivée, qu'à vous livrer au bonheur d'être ensemble, et quand je suis venue, vos rires joyeux éclataient à réveiller tous les oiseaux de nuit qui ont fait leurs nids dans les lambris du château. Depuis quand la présence d'une femme toute jeune à laquelle la ville et la cour ont trouvé quelques faibles agréments alarme-t-elle la gaieté ? Le monde aurait-il changé à ce point depuis que j'en suis sortie ?

— Pardonnez, madame, répondit Sergy ; tant d'attraits étaient faits pour nous surprendre, et l'admiration est muette comme l'efFroi.

— Je sais gré à mon ami de cette explication, repris-je aussitôt. Les sentiments que votre vue inspire ne peuvent pas s'exprimer par des paroles. Quant à votre visite elle-même, elle a dû exciter en nous un étonnement passager dont nous avons été quelque temps à nous remettre. Vovs savez que rien ne pouvait nous l'annoncer dans ces ruines qui ont depuis si longtemps perdu leurs habitants, et ce lieu sauvage, cette heure avancée de la nuit, ce désordre inaccoutumé des éléments ne nous permettaient pas de l'espérer. Vous serez sans doute bienvenue, madame, partout où vous daignerez pa-

raître ; mais nous attendions avec respecet, pour vous rendre les honneurs que nous vous devons, qu'il vous plût de nous apprendre à qui nous avons l'honneur de parler,

— Mon nom ? reprit-elle vivement ; ne le savez-vous pas ? Dieu m'est témoin que je ne suis venue qu'à votre appel !...

— A notre appel ! dit Boutraix en balbutiant et couvrant son visage de ses mains,

— En vérité, continua-t-elle en souriant, et je connais trop les bienséances pour en agir autrement. Je suis Inès de Las Sierras.

— Inès de Las Sierras ! cria Boutraix, plus consterné que s'il avait vu la foudre tomber auprès de lui. 0 justice éternelle !

Je la regardais fixement. Je cherchai en vain dans sa figure quelque chose qui trahît la feinte et le mensonge.

— Madame, lui dis- je en affectant un peu plus de calme que je n'en avais réellement, les déguisements sous lesquels vous nous avez trouvés, et qui sont peut-être assez malséants pour ce saint jour, cachent d'ailleurs des hommes inaccessibles à la crainte. Quel que soit votre nom, et quel que soit le motif pour lequel il vous plaira de le déguiser, vous pouvez attendre de nous une hospitalité discrète et respectueuse ; nous nous prêterons même volontiers à reconnaître en vous Inès de Las Sierras, si ce jeu d'esprit, autorisé par la circonstance, amuse votre imagination, et tant de beauté vous donne le droit de la représenter avec plus d'éclat qu'elle n'en eût jamais ; c'est le plus sûr de tous les prestiges ; mais nous vous prions d'être bien persuadée que cet aveu, qui ne coûte rien à notre courtoisie, n'aurait pu être arraché à notre crédulité.

— Je suis loin de lui demander un pareil effort, répondit Inès avec dignité ; mais qui pourrait me contester le titre cpie je prends dans la propre maison de mes pères? Oh! continua-t-elle en s'animant par degrés, j'ai payé assez cher ma première faute pour croire la vengeance de Dieu satisfaite par cette expiation ; mais puisse l'indulgence tardive que j'attends de lui, et dans laquelle j'ai mis ma seule espérance, m'abandonner pour toujours aux tourments qui me dévorent, si le nom d'Inès de Las Sierras n'est pas mon nom ! Je suis Inès de Las Sierras, la coupable et malheureuse Inès ! Quel

intérêt aurais-je à voler un nom que j'ai tant d'intérêt à cacher, et de quel droit repousseriez-vous l'aveu assez pénible déjà, d'une infortunée dont le sort ne demande que de la pitié ?,..

Elle laissa échapper quelques larmes, et Sergy se rapprocha d'elle avec une émotion toujours croissante, pendant que Boutraix, qui avait depuis qiielque temps la tête appuyée sur ses bras accoudés, la laissait lourdement tomber sur la table.

— Tenez, seigneur ! dit-elle en arrachant de son bras un carcan d'or à demi rongé par les années, et en le jetant dédaigneusement devant moi, voilà le dernier présent de ma mère,, et le seul joj^au de son héritage qui me soit resté dans la misère et dans l'opprobre de ma vie. Voyez si je suis en effet Inès de Las Sierras, ou une vile aventurière, vouée par la bassesse de sa naissance aux divertissements de la populace.

Les trois montagnes de sinople y étaient incrustées en fines émeraudes, et le nom de Las Sierras, gravé en vieilles lettres^ s'y lisait distinctement encore sous la rouille du temps.

Je relevai le bracelet avec respect, et je lui présentai, en m'inclinant profondément. Dans l'état d'exaltation où était parvenu son esprit, elle ne me remarqua point.

— S'il vous fallait d'autres preuves, reprit-elle avec une sorte de délire, le bruit de mes malheurs n'est-il pas venu jusqu'à vous ? Voyez ! ajouta-t-elle en détachant l'agrafe de sa robe et en nous montrant la cicatrice de son sein. C'est là que le poignard m'a frappée !

— Malheur 1 malheur! cria Boutraix en soulevant sa tête, et en se rejetant, dans un désordre inexprimable, sur le dossier de son fauteuil.

— Les hommes ! les hommes ! dit Inès du ton d'un mépris amer, ils savent tuer les femmes, et la vue des blessures leur fait peur !...

Le mouvement mêlé de pudeur et de compassion qu'elle fit pour rapprocher les pans de sa robe entr'ouverte, et cacher son sein aux yeux effrayés de Boutraix, livra l'autre à ceux de Sergy, dont l'émotion était à son comble, et je comprenais trop bi.n son ivresse pour la condamner.

Un nouveau silence s'établit alors, plus long, plus absolu,-

plus triste que le premier. Abandonnés, chacun de notre côté, à nos préoccupations particulières, Boutraix à une terreur irréfléchie qui était devenue incapable de raisonner, Sergy aux jouissances intérieures d'un amour naissant, dont l'objet réalisait les rêves favoris de sa folle imagination, moi-même à la méditation de ces hauts mystères sur lesquels je craignais de m' être formé, par le passé, des opinions téméraires, nous devions ressembler à ces figures pétrifiées des contes orientaux que la mort a saisies au milieu de la vie, et dont les traits réfléchissent pour toujours l'expression du sentiment passager dans lecjuel elle les a surprises. La physionomie d'Inès paraissait beaucoup plus animée ; mais à travers la multitude d'aspects mobiles qu'un enchaînement inexplicable d'idées lui faisait prendre tour à tour, comme sous l'empire d'un songe, il aurait été impossible de déterminer celle qui la dominait, quand elle prit la parole en riant :

— Je ne me rappelle pas, dit-elle, ce que je vous priais de m'expliquer tout à l'heure, mais vous savez bien que ma pensée ne veut suffire à la conversation des hommes, depuis qu'une main que j'aimais, et qui m'assassina, m'a jetée parmi les morts. Prenez pitié, je vous prie, de la faiblesse d'une intelligence qui ressuscite, et pardonnez-moi d'avoir oublié trop longtemps que je n'ai pas fait honneur encore au salut que vous me portiez quand je suis entrée. Messieurs, ajouta-t-elle en se levant avec une grâce infinie et en nous présentant son verre, Inès de Las Sierras vous salue à son tour. A vous, noble chevalier ! le ciel vous soit favorable dans vos entreprises ! à vous, écuyer mélancolique, dont quelque peine secrète altère la gaîté naturelle ! puissent des jours plus propices que celui-ci vous rendre une sérénité sans mélange ! à vous, beau page, dont la tendre langueur annonce une âme occiipée de soucis plus doux ! puisse l'heureuse femme qui a fixé votre amour y répondre par un amour digne de vous ; et si vous n'aimez pas encore, puissiez-vous aimer bientôt une beauté qui vi us aime ! à vous, mes seigneurs !...

— Oh ! j'aime et j'aime pour toujours ! s'écria Sergy. Qui pourrait vous avoir vue et ne pas vous aimer? A Inès de Las Sierras ! à la belle Inès !

— A Inès de Las Sierras ! répétais-je en me levant de mon fauteuil.

— A Inès de Las Sierras ! murmura Boutraix sans changer de place et pour la première fois de sa vie, il porta une santé solennelle sans boire.

— A vous tous ! reprit Inès en rapprochant pour la seconde fois son verre de sa bouche, niais sans l'épuiser.

Sergy s'en saisit, et y plongea une lèvre ardente ; je ne sais pourquoi j'aurais voulu le retenir, comme si j'avais pensé qu'il y bût la mort.

Quant à Boutraix, il était retombé dans une sorte de stupeur réfléchie qui absorbait toute son âme,

— Voilà qui est bien, dit Inès en jetant un de ses bras autour du cou de Sergy, et en posant de temps à autre sur son cœur une main aussi incendiaire que celle dont nous avait parlé la légende d'Estevan. — Cette soirée est plus douce et plus charmante qu'aucune de celles dont j'ai conservé le souvenir. Nous sommes tous si gais et si heureux ! Ne pensez-vous pas, seigneur écuyer, qu'il ne nous manque ici que le charme de la musique ?...

— Oh ! dit Boutraix, qui ne pouvait presque plus articuler autre chose, chanterait -elle ?...

— Chantez, chantez ! répondit Sergy en passant des doigts frémissants dans les cheveux d'Inès : c'est votre Sergy qui vous en prie,

— Je le veux bien, reprit Inès ; l'humidité des ces caveaux doit avoir altéré ma voix qu'on trouvait autrefois belle et pure, et je ne sais d'ailleurs que de tristes chansons, peu dignes d'une tertulia bachique, où devraient ne résonner que des airs joyeux. Attendez, continua-t-elle en élevant ses yeux célestes vers la voûte et en préludant par des sons enchanteurs. C'egt la romance de la Nina Matada, qui sera nouvelle pour vous comme pour moi, car je la composerai en chantant.

Un cri d'enthousiasme succéda au chant d'Inès. Elle versa elle-même à boire à la ronde, et choqua d'un verre déhbéré le verre de Boutraix. Il le retira vers lui d'une main mal assurée, me regarda boire et but. Je remplis de nouveaux les verres, et je saluai Inès.

— Hélas dit-elle, je ne sais plus chanter, ou bien cette

salle a trahi ma voix. Autrefois il n'y avait pas un atonie de l'air qui ne me répondit, et qui ne me prêtât un accord. La nature n'a plus pour moi ces harmonies toutes-puissantes que j'interrogeais, qui se mariaient à mes paroles, quand j'étais heureuse et aimée. 0 Sergy ! continua-t-elle en le regardant avec tendresse, il faut être aimée pour chanter !... -^ Aimée ! cria Sergy en couvrant sa main de baisers, adorée, Inès, idolâtrée comme une déesse ! S'il ne faut que le Sacrifice sans réserve d'un cœur, d'une âme, d'une éternité, pour inspirer ton génie, chante, Inès, chante encore, chante toujours !

— Je dansais aussi, reprit-elle en appuyant languissamment sa tête sur l'épaule de Sergy ; mais comment danser sans instrument ? — Merveille ! ajouta-t-elle tout à coup. Quelque démon favorable a glissé des castagnettes dans ma ceinture... Et elle les dégagea en riant.

— Jour irrévocable de la damnation, dit Boutraix, vous voilà donc venu ! Le mystère des mystères est accompli ! Le jugement dernier s'approche ! Elle dansera !...

Pendant que Boutraix achevait de parler, Inès s'était levée et débutait par des pas graves et lentement mesurés, où se déployaient avec une grâce imposante la majesté de ses formes et la noblesse de ses attitudes. A mesure qu'elle changeait de place et qu'elle se montrait sous des aspects nouveaux, notre imagination s'étonnait, comme si une belle femme de plus avait apparu à nos regards, tant elle savait enchérir sur elle-même dans l'inépuisable variété de ses poses et de ses mouvements. Ainsi, par des transitions rapides, nous l'avions vue passer d'une dignité sérieuse aux transports modérés du plaisir c|ui s'anime, puis aux molles langueurs de la volupté, puis au délire de la joie, puis je ne sais à quelle extase plus délirante encore, et c^ui n'a point de nom ; puis elle disparaissait alors dans les ténèbres lointaines de la salle immense, et le bruit des castagnettes s'affaibhssait en proportion de son éloignement, et diminuait, diminuait toujours jusqu'à ce qu'on eût cessé de l'entendre en cessant de la voir ; puis il revenait de loin, s'augmentait par degrés, éclatait tout à fait quand elle reparaissait subitement sous des torrents de lumière à l'endroit où elle était le moins attendue; et alors elle se

rapprochait au point de nous effleurer de sarobe, en faisant claque ter avec une volubilité étourdissante les castagnettes réveillées qui babillaient comme des cigales, et en jetant çà et là, au travers de leur fracas monotone, quelques cris perçants» mais tendres, qui pénétraient l'âme. Ensuite, elle s'éloignait -encore, s'enfonçant à demi dans l'ombre, paraissant et disparaissant tour à tour, fuyant à dessein sous nos yeux, et cherchant à se laisser voir ; et ensuite on ne la voyait plus, on ne l'entendait plus, on n'entendait plus qu'une note éloignée et plaintive comme le soupir d'une jeune fille qui meurt ; et nous restions éperdus, j)alpitants d'admiration et de crainte, en attendant le moment où son voile, emporté par le mouvement de la danse, viendrait flotter et s'éclairer à la lumière des flambeaux, où sa voix nous avertirait du retour par un cri de joie, auquel novis répondions sans le vouloir, parce qu'il faisait vibrer en nous une multitude d'harmonies cachées. Alors elle revenait, elle tournait surelle-même, comme une fleur que le vent a détachée de son rameau, elle s'élançait de la terre, comme s'il avait dépendu d'elle de la quitter pour toujours, elle y redescendait, comme s'il avait dépendu d'elle de n'y pas toucher ; elle ne bondissait pas sur le sol ; vous auriez cru qu'elle ne faisait qu'en jaillir, et qu'un arrêt mystérieux de sa destinée lui avait défendu d'y toucher autrement que pour le fuir. Et sa tête, penchée avec l'expression d'une caressante impatience, et ses bras, gracieusement arrondis en signe d'appel et de f)rière, paraissaient nous implorer pour la retenir. Sergy céda, quand j'allais y céder, à cet attrait impérieux, et l'enveloppa dans les siens.

— Reste, Im dit -il, ou je meurs !...

— Je pars, répondit-elle, et je meurs si tu ne viens !.., Ame d'Inès, ne v'endras-tu pas ?

EUe tomba demi-assise sur le fauteuil de Sergy, les mains nouées autour de son cou, et, pour cette fois, elle avait déci. dénent cessé de nous voir.

— Ecoute, Sergy, continua Inès. En sortant de cet appar tement, tu verras à ta droite un corridor long, étroit, obscur. (Je l'avais remarqué en entrant.) Tu le suivras longtemps avec précaution, sur des dalles toutes rompues. Marche, marche toujours ! Tu ne te rebuteras pas des détours infinis qu'il doit

présenter à ta vue ; il n'y a pas moyen de s'égarer. Tu descendras les degrés par lesquels il s'abaisse, d'étage en étage vers les souterrains. Il en manque quelques-uns ; mais l'amour franchit aisément ces obstacles qui n'ont pas retardé, pour venir te trouver, les pas d'une faible femme. Marche, marche toujours ! Tu arriveras ainsi à un escalier tortueux, encore plus délabré que le reste, mais où je te guiderai, car tu me trouveras au-dessus. Ne t'inquiète pas de mes hiboux, car ils sont depuis longtemps mes seuls amis. Les hiboux entendent ma; voix, et, par les soupiraux entr'ouverts du sépulcre où j'habite, je les enverrai aux créneavix avec tous leurs petits. Marche, marche toujours ! Mais, viens, et ne tarde pas... Viendras-tu ?

— Si j'irai ! s'écria Sergy. Oh ! plutôt la mort éternelle que de ne pas te suivre partout !...

— Qui m'aime me suive, répondit Inès en poussant un éclat de rire effrayant.

Au même instant, elle ramassa son linceul, et nous ne la vîmes plus ; l'obscurité des parties éloignées de la salle nous l'avait cachée déjà pour toujours.

Je me jetai au-devant de Sergy, et je le saisis fortement. Boutraix, rendu à lui par le péril de son camarade, était venu me seconder. Bascara lui-même se leva.

— Monsieur, dis-je à Sergy, comme votre aîné, comme votre ancien de service, comme votre ami, comme votre capitaine, je vous défends de faire un pas !

Dans la seconde partie du conte, nous apprenions que cette apparition n'était autre que la fameuse chanteuse et danseuse Pcdrina, dernière descendante dee Las Sierras, qui devenue folle, s'était pendant quelque temps réfugiée dans le château abandonné de ses aïeux.

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