‹ Charles NodierChapitre 17 sur 35 · FRANCISCUS COLUMNA · texte numérisé non relu

FRANCISCUS COLUMNA

François Colonna, dernier descendant des Sciarra Colo7ina, pauvre orphelin, recueilli par un peintre célèbre dont il se montre déjà le digne élève, aime d'amour Polia, riche héritière des Poli de Trévise. A Venise, pendant les fêtes du carnaval, il a, pendant une promenade en gondole, un suprême entretien avec Polia.

La société ne permettant pas une telle mésalliance, François Colonna se réfugie dans un couvent où il s'adonne à la peinture et à la poésie. Quant à Polia, elle passera ses jours dans la solitude, loin de la société des hommes.

Le lendemain, Polia était à Trévise. Trois jours après, on sonnait au couvent des dominicains ce glas emblématique qui annonce la pi fession d'un nouveau religieux et sa mort éternelle au monde. Polia passa la journée dans son oratoire.

Francesco se soumit facilement à sa nouvelle destinée. Quelquefois il regardait son entretien avec Polia comme un rêve ; mais, plus souvent, il s'en retraçait les moindres détails avec un enthousiasme d'enfant, et il allait jusqu'à se féliciter d'avoir inspiré, dans son malheur, un amour qui ne craignait pas du moins les vicissitudes de la fortune et de l'âge. Il s'accoutuma en peu de jours à partager son temps entre les devoirs du religieux et les loisirs laborieux de l'artiste, peignant tantôt ces fresques pures et naïves qu'on admire encore dans le couvent des dominicains, quoique l'orgueilleuse insouciance de l'art moderne les ait laissé dégrader, tantôt rassemblant dans un livre, objet favori de ses études, toutes les impressions de son génie, et surtout de son amour. Il avait pris pour cadre de cet ouvrage vaste et bizarre, où il espérait revivre tout entier, la forme un peu vague d'un songe, et rien n'était plus propre, selon lui, à représenter, dans sa confusion apparente^ l'enchaînement fortuit des idées d'un solitaire abandonné à sa pensée. On sait qu'à la faveur d'un des rares moments où il lui était permis d'échanger avec Polia quelqiies tendres paroles, il avait reçu l'assurance c^u'elle accepterait la dédicace de cet

étrange poèiue,et il nous apprend lui-même qu'elle l'aida de ses conseils. C'est ainsi qu'il renonça tout à fait à la langue vulgaire dans laquelle il l'avait conçu et commencé {lasciando il principiato stilo), pour s'y livrer à cette langue savante où il n'eut ni modèles ni imitateurs, et que lui fournissaient au courant de la plume ses doctes préoccupations d'antiquaire. Une année s'était écoulée dans ces doux travaux mêlés de douces illusions, et Francesco venait de mettre la main à son ouvrage, quand la nouvelle la plus accablante qui pût navrer son cœur franchit les murailles des dominicains. Le jeune Antonio Grimani, depuis amiral et doge de la république, mais déjà le plus brillant de ses nobles et la plus haute de ses espérances, venait de demander la main de Polia, et on ajoutait que la main de Polia lui avait été accordée.

C'était le jour où Francesco devait présenter son livre à Polia. Il se raffermit sous le coup qui venait de le frapper, se rendit au palais et s'arrêta sur le seuil de l'appartement : « Venez, mon frère, dit Polia en l'apercevant ; venez nous ■communiquer ces secrètes merveilles de votre art, trésor que l'humilité chrétienne refuse au monde, et dont nous devons §eule obtenir la confidence. » En même temps elle éloigna du geste ses femmes et ses gens, et Francesco resta seul devant «lie.

Ses jambes défaillirent sous hù, une sueur froide inonda son iront, ses artères battirent avec violence, son sein se gonfla comme s'il allait éclater.

Polia releva ses yeux du manuscrit sur le moine. La j^âleur de Francesco, l'auréole sanglante qui ceignait ses yeux épuisés de larmes, le tremblement convulsif de ses mains livides et pendantes, lui révélèrent ce qui se passait dans le cœur de son amant. Elle sourit avec fierté.

« — Vous avez entendii parler, lui dit-elle, de mon prochain mariage avec le prince Antonio Grimani ? « — Oui, madame, répondit Francesco.

« — Et, qu'avez- vous pensé, Francesco, de cette alHance?... « — Qu'aucun homme n'est digne d'en contracter une telle avec vous, mais que le prince Antonio y avait plus de droits que personne, et qu'elle paraît remplir les vœux de Venise... et les vôtres. Puisse-t-elle être heureuse à jamais !

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« — Je l'ai refusée ce matin », reprit Polia.

Francesco la regarda, comme pour chercher dans les yeux de Polia si sa bouche n'avait pas trahi sa pensée,

« — Vous savez mieux que personne, continua Polia, que ma foi est engagée ailleurs, et qu'elle l'est irrévocablement ; mais je dois excuser vos soupçons, car la vôtre m'est assurée par le serment qui vous lie aux autels, et je ne vous ai jamais donné une pareille garantie. — Ecoutez, Francesco. — C'est demain l'anniversaire du jour qui a reçu vos premiers vœux, et c'est dans le dernier office du matin que vous les rendrez plus indissolubles et plus sacrés encore en les renouvelant devant le Seigneur. Avez-vous, depuis un an, changé de manière de penser sur la nature et la nécessité de ce sacrifice ?

« — Non, non, Polia ! s'écria Francesco en tombant à genoux.

« — C'est assez, poursuivit Polia. Je n'ai pas plus varié que vous. J'assisterai demain au dernier office du matin, et je m'y associerai de toutes les puissances de mon âme au vœn que vous allez répéter, afin que vous sachiez désormais, Francesco, qu'entre le cœur de Polia et l'inconstance, il y a aussi le parjure et le sacrilège. »

Francesco essaya de répondre ; mais, quand les paroles arrivèrent à ses lèvres, Polia avait disparu.

Le jeune moine eut presque autant de peine à supporter sa joie que son infortune,. Il sentit qu'il n'avait plus assez de force pour être heureux, car le ressort de sa vie, usé par tant d'émotions contraires, était près de se rompre.

Le lendemain, au dernier office du matin, quand les religieux entrèrent dans le chœur, Polia était assise à sa place ordinaire, au premier rang des bancs de la noblesse. Elle se leva et alla s'agenouiller au milieu des pavés de la grande nef.

Francesco l'avait aperçue. Il renouvela ses vœux d'une voix assurée, redescendit les degiés de l'autel, et se prosterna sur le parvis. Au moment de l'élévation, il s'y coucha tout entier, en jetant ses mains croisées au-devant de sa tête.

L'office achevé, Poha sortit de l'église ; Iss moines passèrent les uns après les autres, avec une profonde génuflexion, devant le sanctuaire ; mais Francesco ne quitta point sa position, et personne n'en fut étonné, car on l'avait vu souvent pro-

longer ainsi dans nne extase immobile, la dnrée de la prière A l'office du soir, Francesco n'avait pas changé d'attitude. Un jeune frère descendit des stalles, s'approcha, se pencha vers lui et prit une de ses mains dans la sienne, en le tirant vers Lui pour le rappeler aux devoirs accoutumés ; puis se releva, se signa, regarda le ciel, et, se tournant vers les moines assemblés : « Il est mort ! » dit-il.

Cet événement, un de ceux qui s'efîacent si vite dans la mémoire d'une génération nouvelle, datait de plus de trente et un ans, quand par une soirée de l'hiver de HgS, ime gondole s'arrêta devant la boutique d'Aldo Pio Manucci, que noua appelons V Ancien. Un instant après, on annonça dans l'étude du savant imprimeur la visite de la princesse Hippolita Polia, de Trévise. Aldo courut au-devant d'elle, l'introduisit, la fit asseoir et resta frappé d'admiration et de respect devant cette beauté célèbre, qu'un demi-siècle d'existence et de douleurs avait rendue plus solennelle, sans rien ôter à son éclat.

<< Sage Aldo, lui dit-elle, après avoir fait déposer sur sa table un sac de deux mille sequins et un riche manuscrit, comme vous serez, aux yeux de la postérité la plus reculée, le plus docte et le plus habile imprimeur de tous les âges, l'auteur du livre que je vous confie laissera la renommée du plus grand peintre et du plus grand poète de notre siècle qui s'éteint. Seule dépositairre de ce trésor, que je réclamerai quand votre art l'aura reproduit, je n'ai pas voulu priver tout à fait de sa possession les esprits favorisés du ciel qui savent goûter les conceptions du génie ; mais j'ai attendu, pour en multiplier les copies, le moment où je pourrais les demander à des presses immortelles. Vous savez maintenant, sage Aldo, ce que j'espère de vous : un chef-d'œuvre digne de votre nom et capable d'en perpétuer à lui seul la mémoire dans tout 1" avenir. Quand cet or sera épuisé, j'en fournirai d'autre. >> Ensuite Polia se leva et s'appuya des deux mains sur les femmes qui l'avaient accompagnée. Aldo la suivit jusqu'à sa gondole, en lui témoignant sa soumission par des gestes respectueux, mais sans lui adresser la parole, parce qu'il n'ignorait pas que, retirée depuis plus de trente ans dans une sollitude inviolable, elle avait renoncé au commerce et à la conversation des hommes. Le livre dont il est question ici est intitulé : la Hypneroto-

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machia di Poliphilo, cioè piigna d'amore in scgno, c'est-à-dire les Combats d'amour en songe, et non pas le Combat du sommeil et de Vamour, cotfinie traduit M. Ginguené, auteur de ['Histoire littéraire d'Italie. Nous ne prétendons pas, Dieu nous en garde, conclure de là que M. Ginguené, auteur de V Histoire littéraire d'Italie, ne savait pas l'italien. Xous avons plus d'indulgence po\ir les distractions du talent.

Konanj

Madame Alberti et sa sœur Antonia restées seules après la mort de letir mari et de leur père, se décident à quitter le cl) â' eau de Monteleone pour Trieste, craignant d'avoir à souffrir un jour des exploits du brigand Jean Sbogar.

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