‹ Charles NodierChapitre 19 sur 35 · LE LIDO A VENISE · texte numérisé non relu

LE LIDO A VENISE

Peu après leur installation à Trieste, les deux femmes partent pour Venise où les appellent leurs intérêts.

Vivant à Vécart de la vie mondaine, elles consacraient à la promenade leurs heures de loisir.

Cette disposition mélancolique de l'esprit qui leur était commune les éloignait des lieux publics et des plaisirs bruyants auxquels les Vénitiens se livrent pendant la plus grande partie de l'année. Leur temps se passait ordinairement en promenades sur les Lagunes, dans les îles qui y sont semées, ou dans les jolis villages de la Terre-Ferme qui bordent les rives élégantes de la Brenta. Cependant, de tous les lieux où ils aimaient à se retrouver, il n'en était aucun qui leur offrît plus de charmes qu'une île étroite et allongée, que les habitants de Venise appellent le Lido, ou le rivage, parce qu'elle termine en effet les Lagunes du côté de la gi-ande mer, et qu'elle est comme leur limite. La nature semble avoir imprimé à ce lieu un caractère particulier de tristesse et de solennité, qui ne réveille que des sentiments tendres, qui n'excite que des idées graves et rêveuses. Du côté seiilement où il a vue sur Venise, le Lido est couvert de jardins, de jolis vergers, de petites maisons simples, mais pittoresques. Aux beaux jours de fête de l'année, c'est le rendez- vous des gens du peuple, qui viennent s'y délasser des fatigues de la semaine, par des jeux et des danses champêtres. De là, Venise se développe aux yeux dans toute sa magnificence ; le canal, couvert de gondoles, présente dans sa vaste étendue l'image d'un fleuve immense» qui baigne le pied du palais ducal et les degrés de Saint - Marc. Une pensée amère serre le cœur, quand on distingue au-dessus de ses dômes majestueux les murs noircis par le temps de l'inquisition d'Etat, et quand on essaye de compter à part soi les innombrables victimes d'une tyrannie inquiète et jalouse que ces cachots ont dévorées.

En remontant vers la crête du Lido, on se sent attiré par l'aspect d'un bosquet de chênes qui en occupe toute la partie la plus élevée, qui s'étend en rideau de verdure au-dessusdu paysage, ou qui s'y divise çà et là en groupes frais et ombreux. On croirait, au premier abord, que cet endroit, favorable à la volupté, ne renferme d'autres mystères que ceux du plaisir; il est consacré aux mystères de la mort Un grand nombre de tombes éparses, chargées de caractèressinguliers et inintelligibles pour la plupart des promeneurs,, semblent annoncer la dernière demeure d'un peuple effacé de la terre, qui n'a point laissé d'autres monuments. Cette

idée imposante qui rassemble, qui confond avec le sentiment de la brièveté de la vie celui de l'antiquité des temps, a quelque chose de plus vaste et de plus austère que celle qui naît sur la pierre mortuaire d'un homme que nous avons connu vivant ; mais elle n'est qu'une erreur. On n'a pas fait quelques pas que la rencontre d'une pierre plus blanche, ornée d'une manière plus moderne, et souvent semée encore de fleurs à peine fanées qu'est venu y déposer l'amour conjugal, la piété filiale en deuil, dissipe cette illusion. Ces lettres inconnues sont empruntées à la langue d'une nation à laquelle Dieu a promis de ne point finir, et qui vit séparée des hommes, au milieu des hommes avec lesquels eUe n'a pas même le droit de mêler sa poussière. C'est le cimetière des Juifs. En redescendant à l'opposé de Venise, tout à coup les arbres deviennent plus rares, le gazon poudreux et flétri ne se fait plus remarquer que d'espace en espace ; la végétation disparaît enfin tout à fait, et le pied s'enfonce dans un sable léger, mobile, argenté, qui revêt tout ce côté du Lido, et qui aboutit à la grande mer. Ici le point de vue change entièrement, où plutôt l'œil égaré sur un espace sans bornes cherche inutilement ces monuments somptueux, ces bâtiments élégamment pavoises, ces gondoles agiles, qui, un moment auparavant, l'occupaient de tant de distractions brillantes et flatteuses. Il n'y a pas un récif, pas un banc de sable qui le repose dans cette vague étendue. Ce n'est plus la surface plane et opaque des canaux tranquilles qui ne se rident le plus souvent que sous la rame légère du gondolier, et qui embellissent, de leur cours toujours égal, des rues où chaque maison est un palais digne des rois. Ce sont les flots orageux de la mer indépendante, de la mer qui n:- reçoit point les lois de l'homme, et qui baigne indifféremment des villes opulentes ou des grèves stériles et désertes.

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