APOLOGIE DE LA REVOLTE
Antonia s'est éprise d'un certain Lothario, dont personne ne connaît l'origine mais dont tout Venise vante la charité. Un jour que diverses personnes s'entretenaient devant Antonia du bandit Jean Shogar, Lothario prend sa défense avzc vivacité et fait le procès de la société.
— Que le coupable est malheureux sur la terre, dit-il en secouant la tête, puisqu'il est détesté par de telles âmes, sans qu'il lui reste devant elles un prétexte pour se justifier ou pour attendrir la rigueur de leur jugement ! Il ne leur paraît qu'un monstre placé tout à fait hors de la nature par la bizaiTerie féroce de sa destinée, et qui ne tient à rien d'humain. Il n'a été jeté au rang des vivants que pour les effrayer et pour mourir. Cet infortuné n'a pas eu de parents. Il n'a point compté d'amis. Son cœur n'a jamais battu d'un sentiment profond de tristesse à la vue d'un malheureux comme lui. Son œil sans larmes s'est fermé au sommeil à côté de la misère qui veille et qui pleure. Grand Dieu ! qu'une pareille supposition troublerait pour moi l'ordre déjà si triste de la société humaine! Ah! j'aime mieux croire à l'erreur d'un jugement faux, à l'aigreur d'un cœur blessé, à la réaction d'une vanité noble, mais impitoj^able, qui s'est révoltée contre tout ce qui la froissait, et qui s'est ouvert une voie de sang parmi les hommes pour se faire connaître à son passage et pour en laisser une marque.
— J'ai pensé cela, dit Antonia émue en se rapprochant de Lothario et en appuyant sa main sur son épaule.
— La pensée d' Antonia, continua-t-il, est toujours une révélation du ciel. Quant à moi, j'ai bien compris, j'ai senti souvent de quelle amertume les misères de la société pouvaient navrer une âme énergique ; je conçois les ravages que la passion du bien même produirait quelc|uefois dans un cœur ardent et inconsidéré. Il est des hommes turbulents par calcul, orageux par intérêt, dont l'exaltation hypocrite ne surprendra jamais ni mon esprit ni ma pitié ; mais tant que je trouve la loyauté sous une action téméraire, extravagante ou féroce, je suis tout prêt à me faire le second de l'homme cj^ui Ta commise, la justice l'eût-elle déjà condamné.
Antonia retira sa main avec une sorte d'efïroi. Lothario la saisit.
— L'homme a appartenu à deux états bien différents, mais il a emporté dans le second quelques souvenirs du premier ; et chaque fois qu'une grande commotion pohtique fait pencher vers son état naturel la balance de la société, il s'y précipite avec une incroyable ardeur, parce que telle est la tendance de son organisation, qui le ramène toujours d'une
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autorité irrésistible à la jouissance la plus complète de liberté qu'il puisse se procurer. Ce sentiment peut être affreux par ses résultats ; il est presque toujours absurde dans ses combinaisons, mais il tient à la nature de l'homme, et il est en luimême noble et touchant. C'est bien autre chose encore dans une société usée comme celles parmi lesquelles nous vivons, et où tout le pouvoir, partagé pour quelques moments entre des institutions également précaires qui n'ont plus le droit du temps ou qui n'ont encore que celui de l'audace, menace de tomber à tout moment des mains de la témérité dans celles de la noblesse, et de devenir le partage des derniers misérables.
Eh quoi ! lorsqu'un peuple est arrivé à ce point ; lorsque, arraché à ses anciennes mœurs et à ses anciennes lois par une force invincible, et incertain de son existence, il endort sa lâche agonie dans les bras des jongleurs hypocrites qui le caressent pour hériter de ses dernières dépouilles ; lorsque la société, si près de sa ruine, ne repose presque plus parmi les méchants que sur des intérêts, parmi les honnêtes gens que sur quelques règles de morale qui vont cesser d'exister, il sera interdit à l'homme fort qui trouve en lui, et dans l'impulsion qu'il est capable de donner aux autres, la garantie, la seule
garantie des droits de l'espèce entière il lui sera défendu de
rassembler toutes ses facultés contre l'ascendant de la destruction, contre le progrès de la mort ! Je sais bien que cet* homme n'arborera point l'étendard des sociétés ordinaires.
Les sociétés ordinaires le repousseraient, car il leur parlerait un langage qu'elles n'entendent point et qu'il leur est défendu d'entendre. Pour les servir, il doit se séparer d'elles, et la guerre qu'il leur déclare est la première caution de l'indépendance qu'elles trouveront un jour sous ses auspices, quand la main qui maintient les Etats se sera retirée tout à fait. Alors ces méprisables brigands, l'objet du dégoût et de l'horreur des nations, en deviendront les arbitres, et leurs échafauds se changeront en autels.
Ce n'est point ici un paradoxe, continua Lothario, c'est une induotioa tirée de l'histoire des peuples, et qui s'appuie de l'exemple de tous les siècles. Qui ne verrait un effet très naturel de l'ordre des choses dans cet esprit de renouvellement qui se manifeste à la fin d'une civilisation, et qui la tue pour
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la rajeunir ? car enfin les nations ne rajeunissent qu'ainsi, au moins s'il faut en croire l'expérience. Et vous croyez à la Providence, et vous osez blâmer ses moyens ! Quand un volcan épure la terre en couvrant vos campagnes de laves fumantes, vous dites que Dieu l'a voulu ; et vous ne croj'ez pas que Dieu a revêtu d'une mission particulière ces hommes de sang et de terreur qui usent, c^ui brisent les ressorts de l'état social pour le recommencer ! Cherchez dans votre mémoire cruels sont les fondateurs des sociétés nouvelles, et vous verrez que ces hommes sont des brigands comme ceux que vous condamnez ! Qu'étaient, je vous le demande, ces Thésée, ces Pirithoiis, ces Romulus qui ont marqué le passage des âges barbares à l'âge héroïque auquel ils ont présidé ; Hercule lui-même dont le nom est resté en vénération parmi les faibles, parce que les forts n'eurent jamais d'ennemi plus redoutable, et dont la colère ne s'adressait qu'aux rois et aux dieux ? Les prêtres consacrèrent le souvenir de ses travaux, et lui décernèrent l'apothéose, quoiqu'il fût bâtard, voleur, meurtrier et suicidé. J'ai vu, dans mon voyage à Athènes, la montagne sur laquelle Mars a été mis en jugement pour assassinat.