‹ Charles NodierChapitre 21 sur 35 · ETAT DE NATURE · texte numérisé non relu

ETAT DE NATURE

Lothario décrit à Antonia un état de nature et îine conception de la société qui montrent chez Xodier le disciple de Bousseau. ■

— Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreiu: les maux de la Société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l'ont quelquefois entraînée dans des excès qu' Antonia me reprochait hier, et que je n'ai que trop péniblement expiés. Par instinct plutôt que par raison, je fuyais les villes et les hommes qui les habitent ; car je les haïssais, sans savoir combien im jour je devais les haïr. Les montagnes de la Garni oie, les forêts de la Croatie, les grèves sauvages et presque inhabitées des pauvres DaJmates, fixèrent tour à tour ma course inquiète. Je restai peu dans les lieux où l'empire de la société s'était étendu ; et, reculant toujours devant ses progrès c^ui indignaient l'indépendance de mon cœur, je n'aspirais plus c^u'à

m'y soustraire entièrement. Il est un point de ces contrées, borne commune de la civilisation des modernes et d'une civilisation ancienne qui a laissé de profondes traces, la corruption et l'esclavage : le Monténégro est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne sais quelle tradition vague m'avait donné lieu da croire qu'il ne participait ni de l'un ni de l'autre. C'est une oasis européenne, isolée par des rochers inaccessibles, et par des mœurs particulières que le contact des autres n'a point corrompues. Je savais la langue des Monténégrins. Je m'étais entretenu avec quelques-uns d'entre eux, quand des besoins qui ne s'accroissent jamais, et qui ne changent jamais de nature en avaient amené par hasard dans nos villes. Je me faisais une douce idée de la vie de ces sauvages qui se suffisent depuis tant de siècles, et qui, depuis tant de siècles, ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement de l'approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est telle que nul intérêt, nulle ambition ne peut appelé^- dans leurs déserts cette troupe de brigands avides qvii envahissent la terre pour l'exploiter .Le curieux seul et le savant ont quelquefois tenté l'accès de ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu'ils allaient y porter ; car la présence de l'homme social est mortelle à un p3uple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments naturels. Il était donc difficile d'y pénétrer ; j'y parvins cependant, à la faveur de vêtements semblables aux leurs et de l'habitude de leur langage. Ce n'était point d'ailleurs des hommes que j'allais chercher, c'était une terre indépendante où n'avait jamais retenti la voix d'un pouvoir humain fondé sur d'autres droits que la paternité. J'avais mesuré mes besoins, ceux d'un adolescent à tête ardente, qui croit se suffire toujours, parce que, dans quelque moment d'ivresse amère, il a cru sentir que toutes les affections sont insuffisantes pour son cœur, et que Dieu l'a fait seul de son espèce. Il ne fallait à mon ambition qu'une cabane contre les froids rigoureux de l'hiver, un arbre fruitieret une fontaine. J'errai longtemps sur la seule trace des bêtes sauvages, à travers les groupes variés des montagnes Clémentines, fuyant de loin la fumée des maisons de l'homme, dans lequel un sentiment que les Monténégrins éprouvent bien réciproquement me faisait voir partout un ennemi.

Je ne vous peiadrai pas les fortes impressions que je recevais de cette grande et imposante nature qui n'a jamais été soumise et dont les bienfaits suffisent à une population heureusement assez rare pour être dispensée de les solliciter. Je ne vous dirai pas avec quelle joie je ravissais à la terre une racine nourrissante, sans crainte de faire tort à la cupidité d'un fermier avare, ou de tromper l'espérance d'une famille de laboureurs affamés, et d'entendre résonner ce mot fatal qui me rappelle toujours, comme à un de vos écrivains, l'usurpation de la terre : Ceci est mon champ ! Un jour enfin, comment exprimerai- je le mélange inexplicable des sentiments qui se succédèrent en moi ? le soleil se couchait dans la plus belle saison de l'année, il se couchait à l'extrémité d'une vallée immense qu'ombrageaient de toutes parts des bocages de figuiers, de grenadiers et de lauriers-roses, et que couvraient, de distance en distance, de petites maisons isolées, mais entourées des plus belles, des plus riantes cultm-es. C'est un tableau qui appartenait, il est vrai, à l'état de société, mais à la société du premier âf e. En aucun temps, en aucun lieu, l'habitation du cultivateur n'avait flatté mes regards d'un aspect plus agréable. Jamais mon imagination n'avait rêvé tant de prospérité pour la demeure du villageois. Je conçus alors les rapports pleins de charmes de l'homme aimé de l'homme, et utile à son bonheur sans lui être nécessaire, dans une tribu agricole ; je regrettai de n'avoir pas vécu au moment où la civilisation n'en était qu'à ce point, ou de ne pas être admis à en jouir chez le peuple qui en goûtait la douceiu'. Bientôt, je frémis en pen-, sant , en me rappelant que les lois d'une telle société devaient être terribles, et que l'étranger qui en souillait le territoire ne pouvait attendre que la mort. Mon sang bouillonnait d'indignation contre moi-même à l'instant où, dans les veines d'un autre, il se serait glacé de terreur. — Ah ! malheur au profane, m'écriai-je, qui ajoporterait ici les vices et les fausses sciences de l'Europe, si j'y avais une mère, une sœur ou une maîtresse » Il payerait cher l'injure qu'il a faite à l'air que je respire en l'empoisonnant de son soufiSe.

Je restai seul, heureux du sentiment de ma liberté, et maître d'un sol fertile qui demandait à peine quelques travaux que leur facilité et leurs succès changeaient toujours en plaisir.

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Mon domaine sauvage était arrosé par les eaux d'un ruisseau abondant qui, de temps en temps grossi par les orages, tombait en cascade du sommet de mes rochers et allait baigner au loin des vergers trop riches pour mes besoins, mais dont les fruits attiraient des familles innombrables d'oiseaux voyageurs. Je jouissais avec délices du plaisir de prémunir ces hôtes passagers de mes j ardins contre les vicissitudes imprévues des saisons ; heureux quand je ravissais l'abeille saisie tout à coup par une brise 4u soir, à l'action mortelle du froid, et quand je la rapportais, réchauffée par mon souffle, au creux de la roche solitaire où elle avait coutume de trouver son abri. Je vécus ainsi deux ans sans communiquer avec personne. J'en avais dix-huit alors, et l'habitude d'une vie agreste avait développé mes forces de manière à m' étonner moi même.

J'étais heureux, je le répète, heureux parce que j'étais libre parce que j'étais sûr de l'être, et je ne connais rien de plus propre à remplir le cœur de l'homme d'émotions délicieuse" que cette pensée dont il jouit, si rarement. Comme tout m'enchantait, comme tout me mettait hors de moi dans la •contemplation de la nature ! Souvent cependant j'étais tour, mente par un besoin inconcevable d'être aimé, et par la persuasion désolante que jamais une femme de mon choix ne viendrait dans ces déserts s'associer à mon sort. J'éprouvais alors que le sentiment le plus tendre peut se changer en fureur dans un cœur passionné. J'accablais le monde qui possédait ce trésor inconnu de toute la haine que j'aurais portée à un rival heureux. Je rêvais avec dépit, avec une jalouse colère, à ces jeunes filles éblouies des atours de la mode et des flatteries de quelques adorateurs efféminés, qui avaient laissé tomber sur moi un regard dédaigneux à cause de mon obscurité ou de ma trop grande jeunesse. Je sentais avec une sorte de rage qu'il serait doux de les détromper un jour des préventions de leur vanité, en versant du sang sous leurs yeux ou en les effrayant de la

clarté d'un incendie Pardonnez, Antonia, au délire d'une

folle jeunesse abandonnée à ses passions.

Je cherchais à dessein les ours de la montagne pour les attaquer avec un pieu qui était la seule arme dont je fusse pourvu, et je regrettais que ces femmes ne fussent pas obligées de venir se réfugier frémissant^'* de t-^'Teur, sous la protec-

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tion de mon bras, car je les voyais partout. Je ne fréquentais point d'ailleurs les autres bergers mérésites, qui ne se fréqueutaient presque pas entre eux ; mais j'en étais connu par quelque courage et par une grande force physique que le hasard m'avait fait quelquefois essayer sous leurs yeux.

La bizarrerie de mon apparition, l'isolement absolu dans lequel je vivais, et dont aucune circonstance ne m'avait fait sortir, ce qu'on rapportait surtout de ma vigueur et de mon audace, m'avaient acquis ce crédit populaire que les sauvages accordent à l'extraordinaire comme les hommes civilisés.

Un jour, les montagnes Clémentines furent investies par des troupes étrangères. Quelques détachements aventureux vinrent y mourir. Ils étaient soutenus par une armée qui ne tenta pas de les suivre, mais qui menaça quelque temps nos sohtudes. Le bocage du plateau infériem^ où j'habitais est à peu près inaccessible. Qu'y viendrait chercher d'ailleurs la cupidité des peuples voisins ? Mais beaucoup de nos frères de l'extérieur étaient morts ; nous nous le âmes pour les reml)lacer. Le hasard de la bataille me livra prisonnier à nos ennemis, en dépit de ma résolution. J'avais tout fait pour hiourir, car la vie me lassait ; mais je perdis la connaissance avec le sang, et on m'entraîna au loin. Cela serait fort long et fort inutile à raconter.

Le mystère de la vie du ^prétendu Lothario s'éclaircit à la fin du roman. Antonia et sa &œur ayant été faites prisoyinières par dis bandits en revenant à Trieste sont conduites au château de Duino. M'^'^ A.birti y 7neurt des suites d'une blessure et Antonia expire en apprenant que celui qu'elle aimait, Lothario, n'est autre que Jean Sb^gar lui-même.

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