SANCY
Sancy ne se compose que de trois ou quatre maisons parmi lesquelles on distingue celle de M. Aubert à ses quatre cheminées blanches et à l'étendue de ses jardins. On y arrive par un sentier tortueux tracé pour une seule personne sur le revers d'une petite côte aride, mais extrêmement pittoresque, dont toute la surface est hérissée de rochers qui affectent les formes les plus bizarres et les plus variées. Quelques buissons de ronces, de houx, de genévriers, et des mousses de différentes couleiu:s sont la seule végétation qu'on y remarque pendant la plus grande partie de l'année ; mais , au printemps , elle rachète sa pauvreté accoutumée par un luxe tout à fait extraordinaire. Elle se charge de violettes, de primevères jaunes, et d'une quantité innombrable de ces jolies anémones dont la tige penchée se plaît dans les lieux obscurs, sous le frais abri des roches humides. Cette parure éphémère disparaît aux premières ardeurs du soleil de mai. Au sommet de la montagne, sur une petite esplanade de verdure d'où l'œil s'égare au loin dans des plaines délicieuses, s'élevait une croix de pierre que l'on avait déjà ébranlée, mais que l'on n'avait pu abattre. Elle se soutenait entre les pierres auxquelles sa base était liée par de fortes bandes de fer, quoique penchée au point qu'elle paraissait depuis le bas suspendue sur la pente du précipice, et elle ajoutait à la singularité de cet aspect sauvage l'aspect d'une ruine miraculeuse. Un joli ruisseau, qui coule entre deux rangs de saules, et qui va un
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quart de lieue plus loin se perdre dans la Sarthe, baigne le pied de cette colline, qu'il embrasse tout entière et dont son murmure anime seul la muette solitude. Au delà se déploient des campagnes riantes, coupées d'espace en espace avec une grâce infinie par de petits coteaux boisés, ou par der; bouquets d'arbres solitaires qui se dessinent sur le fond du paysage comme des îles de verdure. L'œil égaré entre les contours agrestes et cependant harmonieux se plaît à y retrouver de temps à autre la trace brillante et argentée du ruisseau ou des parties de la rivière qui, interceptée à tout moment par de nouveaux objets, n'offre que l'apparence de quelques lacs épars placés à dessein dans la perspective pour en augmenter la variété. Leurs bords semés de hameaux annoncent d'ailleurs cette douce prospérité dont le sentiment s'éveille si agréablement dans le cœur d'un voyageur ami des hommes, à la vue d'un groupe de petites maisons blanches entourées d'arbres fruitiers ; spectacle consolateur qui lui fait oubher un moment la hideuse misère et la cruelle opulence des villes. Quand j'arrivai à Sancy, la saison était bien avancée, et quelques traits de ce tableau, altérés par les premières influences de l'hiver, manquaient à la perfection de son ensemble mais je les ai rassemblés depuis autour de la première idée que je m'en étais faite, et qui m'avait causé une sorte d'extrse. En efifet, je n'avais jamais éprouvé jusqu'alors une profonde impression de plaisir à la vue de la nature ; elle m'avait quelque fois étonné, elle ne m'avait pas encore ravi. Mon cœur fortement dilaté ne s'était jamais senti comme emprisonné dans mon sein, comme tourmenté du besoin de s'élancer hors de moi pour embiasser la création; et cependant cette jouissance si nouvelle pour lui ne comblait pas les désirs immenses qu'il venait de concevoir. Il prenait possession sans obstacle de tout cet infini qu'il commençait à découvrir ; mais, en se repliant sur lui-même, il s'étonnait de se retrouver si vide encore et de ne rapporter de ses conquêtes qu'une curiosité insatiable et des inquiétudes inconnues. Il se demandait si c'était là tout ce qui lui était donné, et il palpitait d'une impatience indéfinissable qui était pleine de soucis et de charmes. Ma gorge se serrait, mes paupières se mouillaient de larmes, je ne sais quel murmure bruissait à mes oreilles.
quelle clarté mobile et décevante éblouisfsait mes yeux. Depuis plus d'un an, j'avais vécu au milieu des distractions de la guerre, occupé de soins continuels, entouré de périls toujours renaissants. J'attribuai l'état singulier où je me trouvais à l'eflfet de la solitude, mais je comprenais mal qu'elle pût produire ainsi dans mon imagination et dans mes organes des désordres qui approchaient du délire. Cette incertitude me suivit jusqu'à la ferme où elle devait cesser. Mon conducteur m'introduisit dans la chambre de Thérèse à qui je remis la lettre de son père. Au moment où elb me regarda, mon cœur se remplit, l'univers était complet.