POETIQUE ADIEU
Nous montâmes le sentier de la Croix,au-dessus duquel nous étions convenus de nous quitter, parce qu'elle se plaignait d'être un peu malade depuis deux jours, et je craignais qu'elle ne se fatiguât ; mais le temps était si doux, l'air si serein, la nature si brillante de verdure et de fleurs, que je ne pus m'opposer à lui laisser continuer sa promenade, jusqu'à une côte pittoresque et ombragée d'arbustes de toute espèce que nous visitions souvent ensemble. iVu sommet d'un chemin montant et assez difficile qui conduisait à de vieilles murailles ruinées depuis des siècles, qui de là se divisait en mille sentiers à travers des halhers coupés par le hasard, dont les compartiments confus formaient une sorte de labyrinthe et qui aboutissait de bocage en bocage à une route de traverse, il y avait, sous quelques buissons d'églantiers, un petit lieu de halte et de délassement, où nous nous étions souvent arrêtés avant qu'elle me connût pour Adolphe, et où nous avions passé plusieurs fois des moments si doux à causer de tout ce qui l'intéressait, de son père, de sa mère, du passé, de l'avenir ! Cet endroit était couvert, comme je l'ai dit, par des rosiers sauvages, dont nous nous étions promis de cueillir les premières fleurs, et dont nous venions de temps en temps épier les développements, moi pour elle, elle pour moi, parce que nous rivalisions d'impatience pour nous apporter l'un à l'autre les premiers tributs de la nouvelle
THÉRÈSE ATJBERT 97
saison. Depuis l'éclair-: issement que j'avais été obligé de donner à Thérèse, nous ne faisions plus de ces promenades, et il y avait déjà longtemps que nous n'avions vu la butte des rosiers. Quand Thérèse y arriva, elle témoigna je ne sais quel trouble, et recula d'un pas. Je compris son étonnement, ou pour mieux dire son effroi, et je fus près d'abord d'y céder comme elle. Cependant, je pris sa main, je la conduisis jusqu'au lieu où elle avait coutume de s'asseoir, et sur lequel les jeunes pousses de la haie retombaient déjà en longues guirlandes. Je m'y arrêtai ; et, comme je remarquai qu'elle hésitait : — Vois-tu, lui dis-je, les églantines sont écloses; c'est moi qui les ai aperçues le premier. — Le premier ! dit-elle... Je savais bien que notre position était changée, mais ce mot me le rappela d'une manière presque douloureuse ; nous allions nous quitter bientôt, peut-être pour toujours et il était cruel de sa part de me reprocher le bonheur que j'avais dérobé à sa confiance. Ma physionomie dut même exprimer ce sentiment, car elle me dit en souriant : — Puisque c'est toi qui les a vues, donne-moi une de ces églantines ; je la garderai toute ma vie.
Je cueilhs quelques églantines, et je vins m'asseoir à côté d'elle. Je les répandis sur ses genoux, sur son mouchoir, sur ses cheveux. Elle en prit une, la regarda longtemps, me regarda ensuite d'un air sombre, et l'effeuilla par mégarde. Je lui en présentai une autre, mais je recueillis les feuilles qui tombaient sous ses doigts, et, à mesure que je les saisissais je les appuyais sur ses lèvres, je les reprenais après elles et je les portais sur les miennes, tout humides encore du côté que ses lèvres avaient touché. Pendant quelques minutes, je jouis de cet artifice sans qu'elle s'en aperçût ; mais aussitôt qu'elle le surprit, elle parut s'en alarmer. Elle me dispvita la feuille que je lui avais ravie, elle refusa celle que je lui présentais. — Eh quoi ! lui dis-je, quand nous allons nous séparer. Dieu sait combien de jours, de mois ou d'années tu ne permettras pas à ton Adolphe, que tu ne reverras peutêtre plus, de chercher l'impression de ta bouche sur les débris d'une églantine ! Oh ! je crois en vérité que mon cœur est innocent comme le tien ; mais je ne comprends rien aux idée s des hommes, s^il y a un crime entre nous quand un bai?er de
y« CHARLES NODIEB
la bouche de Thérèse est transporté svir celle de son Adolphe par une feuille de rose. D'ailleurs, penses-y bien, je vais le dire à ton père, et je suis sûr de le dire sans rougir. Un jour enfin... si je ne meurs pas à la guerre, tu m'accorderas des baisers plus doux...
Elle prit une feuille de rose sur mes lèvres et la mit entre ses dents. Je la rapprochai de moi, je la regardai , et je me détournai d'elle, parce que mon cœur se brisait, et que je conçus je ne sais quelle idée, un de ces pressentiments bizarres qui offusquent l'esprit dans la fièvre et dans le sommeil, la persuasion que tout mon bonheur serait court et que je n'embrasserais Thérèse qu'une fois. Son teint était animé d'une manière extraordinaire ; sa main brûlait et tremblait en même temps ; j'aurais voulu me rendre compte de mon état. Je ne savais rien, mais la pensée de la mort ne m'effrayait pas comme elle doit effrayer les autres hommes. Il me semblait que cela serait très bien.
Pendant ce temps-là, les domestiques qui nous suivaient parvinrent au bas de l'avenue ; c'était le moment de partir. Il ne restait plus qu'une feuille à la dernière églantine que je lui avais donnée. Je la détachai, je l'imprimai forten ent sur sa bouche, et j'y collai la mienne en ramenant Thérèse sur mon sein. Je ne sais comment je parvins à l'y retenir. Cette feuille, rien que cette feuille... Ma vue s'obscurcit, ma poitrine se gonfla, je perdis la respiration, la connaissance, le sentiment de la vie, et quand je revins à moi, j'étais seul.
Je me hâtai de gagner le chemin de traverse, parce que je me rappelais qu'il y avait un endroit d'où le sentier de la Croix se laissait apercevoir, et que j'espérais y voir Thérèse à son passage. Soit que le hasard eût servi mes désirs, soit que Thérèse, animée de la même pensée, se fût arrêtée dans ce court intervalle du coteau, qui paraissait de loin comme encadré entre un groupe d'arbres et une masse de rochers, je la vis immobile et détournée contre moi ; je le pensai du moins, et je me persuadai follement que mon dernier adieu pouvait parvenir jusqu'à elle ; ma bouche balbutia un mot, je dis adieu !... comme si elle m'avait entendu ; et lorsqu'elle eut passé, je l'accusai dans mon cœur de m'avoir quitté trop vite, quand il me restait tant de choses à lui