LETTRE II
Le 9 mai.
Je ne t'ai pas dit que la conversation de l'autre jour avait roulé sur le sujet des mésalliances, à propos de ce fou de Subligny qni vient de finir sa carrière romanesque en épousant une danseuse. Je me suis saisi de ce texte avec une chaleur et une abondance d'idées dont j'étais plutôt redevable à certaines circonstances de ma situation particulière qu'à la propre richesse du sujet. J'ai soutenu qu'il n'y avait d'impardonnable, d' anti-social, dans toute la force du mot, que les mésaUiances morales, et qu'elles étaient extrêmement dif&ciles, parce qu'il
est rare que les belles âmes ne s'accostent pas de leiirs semblables, comme dit Shakespeare, ou qu'elles soient abusées assez longtemps par des dehors imposteurs pour arriver au moment de former un nœud si solennel sans avoir eu le triste bonheur de se détromper ; que ce qu'on appelait d'ailleurs mésalliance, dans cette acceptation générale qui se rapporte seulement à la différence des états, ne pouvait choquer que le plus absurde, le plus révoltant des préjugés, celui qui attribuerait à une classe déterminée des facultés spéciales, ou, pour mieux dire, exclusives ; que, comme je ne savais personne qui eût poussé la témérité au point d'avancer que la vertu se proiivait par des titres ou s'acquérait par des privilèges, je ne voyais pas pourquoi on interdirait à un homme sensible et délicat le droit de chercher, partout où se trouve la vertu, un bonheur que la vertu seule peut donner ; que c'était une chose atroce, à force d'être ridicule, que de condamner une femme intéressante, douée de toutes les quahtés et de toutes les grâces, au désespoir de ne jamais appartenir à l'objet aimé, parce que cette infortunée, comblée des plus précieux avantages de la nature et de l'éducation, serait privée par hasard d'un avantage qui ne dépend que du hasard, et qui ne tient lieu d'aucun des autres, même dans la société ; que si les grands talents imprimaient à ceux qui en étaient ornés un caractère incontestable de noblesse aux yeux du siècle et de la postérité, l'exercice privé des devoirs bien plus difficiles à pratiquer de la religion et de la morale, titre moins éclatant à la faveur du monde, n'était pas un titre moins recommandable à l'estime et au respect des bons esprits ; qu'en conséquence, je ne me permettrais jamais de blâmer une alliance du genre de celle dont on parlait, si je pouvais y reconnaître cette heureuse harmonie de mœurs et de caractère, qui est le seul gage assuré du bonheur des ménages et de la prospérité des familles.
Il est probable que ces raisonnements avaient paru totalement indignes de réponse à M. de Montbreuse, car il se contenta de me regarder sévèrement sans me parler, et je remarquai qu'il se tournait ensuite du côté d'Eudoxie avec un air d'inteihgeuce dans lequel perçait je ne sais quel mélange d'amertume et de mépris. Eudoxie même, dont je choquais trop ouvertement les idées, ne me sembla pas faire assez de
cas de mes raisonnements pour daigner les réfuter avec ordre : à peine laissa-t-elle échapper quelques lieux communs rebattus auxquels les grâces de son élocution et la finesse de son ironie prêtaient plus d'agrément que de solidité. Adèle m'écoutait avec émotion, car ses joues étaient fort animées, et j'essayai inutilement de rencontrer ses j^eux. Madame Adélaïde avait souri d'abord, puis sa physionomie avait pris un caractère plus grave, et je tremble de le penser, une expression plus triste qu'à l'ordinaire. Elle releva doucement mes paroles en me reprochant, d'une manière affectueuse, l'ardeur que je portais dans la discussion, et l'enthousiasme avec lequel j'embrassais les idées les plus extraordinaires et souvent les plus funestes. Elle se plaignit de la facilité qu'ont les hommes de cette génération à saisir et propager les sophismes dont ils n'apprécient pas les conséquences, et qui tendent à dénaturer successivement tous les véritables rapports des choses. En m' accordant qu'il y avait des vérités noblement senties dans ce que je venais de dire, elle me recommanda de réfléchir sur l'origine et les effets de ces convenances morales, si respectables d'ailleurs par l'autorité qu'elles ont exercée sur nos ancêtres, et par la consécration presque reHgieuse qu'elles ont reçue des siècles, dont le jugement définitif est, en dernière analyse, toute la raison sociale ; ajoutant, du ton d'une résignation modeste, et non d'une conviction impérieuse, que le devoir d'un bon citoyen est de se soumettre aux institutions établies sans les discuter, et que, puisque l'imperfection des hommes les rend tributaires essentiels de certaines erreurs sanctionnées par la nécessité ou par le temps, l'intérêt du genre humain prescrit aux cœms sages et droits le devoir de plier leur raison à la déférence commune.
D est possible que cela soit vrai. — Et combien ne donnerais-je point pour qu'il n'en restât pas de souvenir, de cette faible démarcation que le hasard de la naissance a tracée entre quelques familles et la grande famille des hommes ; de cette circonstance si étrangère à ma volonté, qui m'a soumis à un ordre particuHer d'habitudes et d'obligations; qui a restreint, Comprimé, brisé l'indépendance de mon cœur ; qui m'a interdit les affections les plus simples et les plus heureuses ; qui me sépare d'Adèle et du bonheur !
Ceci est un conte fantastique soiis forme d'autobiographie. Le jeune cliarpeyitier Michel, qui fut enfermé à r hôpital des fous de Glasgow, raconte les incidents de son séjour dons ce milieu de lunatiques. Une petite vieille, très proprette, haute de deux pieds et demi, très savante, et que l'on appelait la Fée aux Miettes parce qu'elle vivait de restes des déjeuners des écoliers, s'est prise d'amitié d'abord, d'amour ensuite pour le jeune ouvrier. Lui-même a fini par céder à ce sentiment et l'a épousée, après une série presque inépuisable d'aventures merveilleuses. La fée Va récompensé de sa tendresse et de sa fidélité. Elle lui a révélé quelle n'était pas, comme il le croyait, une naine, mais la divine Belkis, dont les poètes chantèrent la beauté et qui fut, sous Salomon, il y a trois mille ans, la jjuissante reine de Saba. Cependant elle lui impose avant de s'unir à lui V obligation de chercher la Mandragore qui chante, et le pauvre Michel la cherche vainement.
Telle est, brièvement, l'analyse de la Fée aux Miettes, mais, au vrai, cf, livre défie toute analyse, car il n'est guère possible d'observer une trame et un ordre quelconques dans l'histoire de ce fiancé de la centenaire Fée aux Miettes, amoureux du portrait de Belkis, la reine de Saba, abandonné par un père et un oncle aussi feus que lui et qui semble lui-même agir au milieu d'une troupe de fous. De fov^ ! c'est du moins ainsi que l'humanité doit apparaître au cerveau malade de Michel, ce qui revient à dire que la Fée aux Miettes n'est que l'étude psychologique de la jolie. N'est-ce pas là, semble-t-il, la secrète pensée de Nodier puisqu'il dit dans sa préface :
« C'est à mon grand regret que je me suis aperçu depuis longtemps qu'une histoire fantastique manquait de la meilleure partie de son charme quand elle se bornait à égayer l'esprit, comme un feu d'artifice, de quelques émotions passagères, sans rien laisser au cœur. Il me semblait que la meilleure partie de son effet était dans l'âme, et comme c'est là, en vérité, l'idée dont je me suis le plus sérieusement occupé toute ma vie il s'en va sans dire qu'elle devait infailliblement me conduire à
faire une sottise, parce que c'est un résultat auquel je n'échappe jamais quand je raisonne. »
Il faut lire les chapitres qui suivent chacun pour eux-mêmes, comme des pages de haute fantaisie et de belle facture littéraire et f:iire fi de la trame chère à ceux qui possèdent la raison.