‹ Charles NodierChapitre 26 sur 35 · LETTRE I · texte numérisé non relu

LETTRE I

Que fais- je ici, et qui s'apercevrait de mon absence dans ce tourbillon de froids étrangers continuellement distraits par les intérêts de leur fortune et de leur orgueil ? N'ai-je pas rempli envers mon pays les devoirs que me prescrivait mon nom ? La limite de mes obligations s' étend-elle au delà du sacrifice de ma vie cent fois hasardée dans les batailles ? Je m'en irai, car j'y ai pensé souvent. J'opposerai à toutes leurs bienséances et à toutes les puériles vanités de leur étiquette le silence et l'obscurité de ma solitude. H arrive une époque où l'âme a besoin de prendre enfin possession d'elle-même et de se recueillir dans des méditations imposantes, loin du chaos des affaires sociales, — bien loin — sur la pointe d'un mont qui déchire les nues et qui commande à des plaines immenses et à des mers sans rivages. Il me semble que le Créateur, en produisant son univers si accompli en beauté en jetant une magnificence si merveilleuse sur les ouvrages de ses mains, et en faisant contraster leurs richesses d'une manière si humiliante avec la misère de nos sentiments, a vouhi nous révéler par un objet de comparaison sensible le néant de tous les plaisirs que nous plaçons hors de lui, et de tous les jugements que nous fondons sur la vaine opinion de la multitude. Je me transporte quelquefois en idée à ce jour, où, bien jeune encore, mais déjà proscrit, j'atteignis pour la première fois les hauts sommets du Jura. Quand vous avez suivi

sur le plus élevé de ses plateaux les sinuosités d'une route sévère et sauvage qui se prolonge sur les flancs de la Dôle ; quand à l'extrémité de cette promenade taciturne où vous n'êtes accompagné tout au plus que par le cri d'une vieille aigle effrayée poiir ses petits et qui s'étonne d'entendre audessous de ses rochers le bruit depuis longtemps oublié d' une voix humaine, quand il semble que la terre va manquer sous vos pas, et que de votre bras étendu vous allez toucher l'azur solide du firmament, à cet endroit il se manifeste tout à coup un spectacle si peu vulgaire qu'il vous fait comprendre au même instant la nécessité d'une volonté divine dans le mystère de la création. Vous croiriez que le génie de la terre soulève la toile qui sépare d'un monde magique ce monde de fange et de pierre, et qu'il vous introduit dans une région de miracles. Je voudrais te décrire cela, mais avec quelles couleurs ?

Imagine-toi qu'à l'extrémité des bois de Lavatay il y a là sur la dernière crête de la montagne une pauvre maison qui paraît de loin perdue dans le fond des nuages, et qu'on appelle le chalet des Faucilles, parce que les sentiers qui en descendaient autrefois sur le chemin escarpé de l'abîme se recourbaient sur eux-mêmes comme la faucille du moissonneur. Aujourd'hui que l'esclavage et le travail en ont fait des routes somptueuses pour les échanges corruptevirs du commerce et pour les invasions de la guerre, les Faucilles se développent d'une manière moins menaçante dans les profondeurs du précipice, .et la chevrette de montagne, surprise qu'une main servile ait osé emballir sa demeure, ne se hasarde plus dans ces voies de l'homme. Elle reste immobile à l'angle le plus saillant d'une roche taillée à pic et contemple tristement le ciel, seul désert que la civilisation nous ait laissé. Toutes les parties du tableau qui se présentent ensemble à vos regards préoccupent d'abord si puissamment la pensée, que vous êtes longtemps à mettre de l'ordre dans vos sensations et à distinguer des détails : à vos pieds, finissent le Jura et la France, un lac qui, dans son immensité, présente l'aspect d'une mer ; — sur ses bords, les campagnes romantiques du pays de Vaud, les paysages agrestes du Valais, les âpres solitudes de la Savoie ; — à votre horizon, une chaîne vaste comme lui, celle des Alpes dont les coupoles innombrables se groupent sur toute la demi-circonférence du ciel, diverses

de formes, de caractère, de physionomie, de couleurs, mais toutes affectant aux feux du soleil l'éclat de divers métaux ; les unes resplendissantes comme de l'argent poli ; les autres, selon l'effet des ombres qui se projettent sur leurs contours, mates comme un plomb grossier, ou brillantes, comme l'acier bruni, de reflets bleus et violets ; certaines si éblouissantes, quand la lumière du couchant les inonde tout entières, qu'on les prendrait pour des masses de fer qui blanchissent dans la fom-naise. Ce jour-là, par exemple, le soleil se couchait avec tant de magnificence et dans un ciel si pur ! Les vapeurs du lac, aspirées par le crépuscule, suspendues à ses rayons, se balançaient sur les eaux comme un crêpe léger teint du rose le plus doux, se relevaient peu à peu des pieds du voyageur jusqu'au sommet des montagnes, et déployaientdevant lui, sur tous les objets le prestige de sa lumière ; puis, devenues plus denses et plus obscures, couronnaient enfin tout ce magnifique spectacle d'un dais de pourpre et d'or dont la splendeur ne pâht qu'au lever des astres de la nuit.

Et ces montagnes immenses, inhabitées, pour la plupart inconnues, elles ne cachent pas un lieu d'asile où je puisse emporter avec moi, dérober à la curiosité insolente, à la censure hypocrite, le secret de mon bonheur et de ma vie ! Je ne serai pas maître d'y reléguer, d'y exiler mon avenir ! Je mourrai lié à la chaîne odieuse qu'ils m'ont imposée, sans faire un effort pour la rompre ! Edouard ! qu'on ne s'en flatte pas ! Je romprais plutôt toutes les chaînes à la fois.

Prends pitié de mon infortune !

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