‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 48 sur 163 · Sa lettre est aux Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Sa lettre est aux Archives nationales, F

son pays était en guerre contre le nôtre. Avant même que le préfet du Doubs le signalât au grand chef de la police impériale, la Sûreté s'était occupée de lui. Sir Herbert Croft, qui résidait alors à Lille, s'était vu quelque peu inquiété par une dénonciation, reconnue d'ailleurs fausse. Fouché s'informa. Il reçut de bons renseignements. Par sa conduite, ses discours et ses écrits, cet Anglais s'était acquis la réputation d' « un homme sage, instruit ». On le savait, du reste, « plein d'admiration pour la personne de S. M. l'empereur et roi ' ».

Disons que l'enquête avait trouvé déjà installé le secrétaire du philologue. Plus d'un mois avant celle du préfet de Besançon, le duc d'Otrante avait reçu de Nodier lui-même une lettre sollicitant l'autorisation d'une halte à Paris, étape de son voyage à Amiens ". La suppli-

1. Archives nationales, F'8077, Police générale l'"' arrondissement n° 442, lettre du préfet de la Somme au Conseiller d'État, chargé du 1^'' arrondissement de la police générale, (Amiens, le 10 octobre 1809).

2. Archives nationales, F' 6457. — « Lons-le-Saulnier, 18 août 1809, Monseigneur, Six ans de travaux utiles dont j'ai osé vous offrir les prémices ; six ans de conduite sans reproche et de pénible expiation; le suffrage des chefs de l'instruction publique, le témoignage flatteur de tous les magistrats sous la surveillance desquels j'avais été placé, m'obtinrent de la bonté de Votre Excellence l'oubli d'une erreur d'un moment. Votre Excellence daigna m'affranchir de l'exil qui pesait sur moi, mais elle crut devoir excepter Paris des lieux où il m'était permis de vivre, et, quoique Paris fût le seul lieu où un homme de lettres qui s'est voué à de grandes et importantes

que était pressante, non sans quelque emphase. Appel y était fait au « bon époux » et au « bon père » dans le « grand magistrat » et le« grand homme ».En même temps qu'il l'avait jetée à la poste, Nodier s'était mis en route. Une note de police prouve qu'il traversa la capitale sans encombre ^ Onpeutsupposer quece futgaîment.

Chez sir Herbert Croft, il ne tarda pas à déchanter. Le chevalier habitait avec une lady vénérable, lady Hamilton, qui avait entrepris

recherches, puisse désirer de se fixer, je n'ai point réclamé de Voire Excellence un traitement plus favorable. Je lui devais trop déjà pour oser lui demander davantage. Aujourd'hui, une place très avantageuse et très inattendue vient faire luire dans ma profonde misère quelque vague espérance d'aisance et de bonheur. Le temps presse, l'avenir favorable qui me flatte peut m'échapper encore, chaque minute entraîne une probabilité ou détruit une chance, et pour aller saisir ce qui m'en reste, il faut traverser Paris, où je puis trouver la captivité, et où, par conséquent, ma femme peut trouver la mort. Car c'est la même chose dans de certaines hypothèses et entre de certaines âmes. Votre Excellence, qui n'est pas moins un bon père et un bon époux qu'un grand magistrat et un grand homme, ne sera pas étranger à ces sentiments Monseigneur, il faut que je passe vingt-quatre heures à Paris ou que je renonce à tout. Sous un autre ministère, j'aurais hésité, sous celui de Votre .Excellence, je pars, et je vais recevoir dans vos bureaux de nou- ■«îaux ordres et un nouveau bienfait... »

/ 1. Archives nationales, F' 6457. — Avis est donné le 22 septembre, par le préfet de police au conseiller d'État chargé du 2' arrondissement que « cet individu » est arrivé à Paris le 28 aoùtet en est partile 2 septembre.— Observons que son passage devance la réponse du ministre à sa demande. En marge du rapport dont elle fut l'objet, nous lisons, en effet. « Autorisé par décision de Son Excellence, 7 septembre. »

d'écrire en français un roman, et c'était un couple « d'excellentes créatures », mais bizarres. Nodier a vivement dessiné ces deux figures. Il a fait du baronnet un personnage de roman. Le sir Robert Grove d'Amélie, c'est sir Herbert, non caricaturé, mais peint avec une sympathie qui ne s'aveugle pas sur les ridicules et, doucement, les souligne. A ce portrait étudié, médité à distance de l'original, si gracieuse et fine qu'en soit la touche, nous préférons, pour sa meilleure garantie de vérité, le crayon dont s'illustre une lettre à Weiss : « As-tu jamais cherché à te faire une idée distincte de Sterne ? Eh bien 1 tu connais presque le chevalier... Sexagénaire, vif et très bien portant, simple, ouvert, loyal, comme M. Friport ; un esprit aigu, pénétrant, toujours occupé, toujours plein de découvertes et de projets; des connaissances illimitées ; une mémoire effrayante ; une activité infatigable ; une application continuelle, exagérée, incroyable, qui s'attache aux détails les plus fugitifs, qui saisit les aperçus les plus minutieux ; un tact unique des délicatesses du langage, instinct malheureux qui ne laisse rien échapper, qui voit partout des fautes et qui les prouve ; au total, un homme rare,... que personne ne pourrait refuser comme professeur et que tout le monde voudrait pour ami. » Et voici sa compagne : « Lady Mary Hamilton,petite-fille de l'homme de lettres de ce nom, nièce de lord Hope, parente du duc de Gumberland, allié à la maison royale, auteur

de douze volumes sur l'éducation, publiés en Angleterre, et pillés en France ; plus que septuagénaire, mais propre, fraîche, et presque jolie ;... l'âme la plus noble, la plus élevée, la plus généreuse, et en même temps la plus simple, la plus modeste, la plus naturelle ; un esprit riche, cultivé, ingénieux, fécond, et peutêtre trop fécond ; mais qui impatiente en quelque sorte, à force de se défier de lui-même... » Ajoutez lady Bell Hamilton, fille de lady Mary, femme du général et poète de Jouy, « excellente femme, écrit Nodier, et digne de sa mère... Voilà notre maison '. »

Le tableau est charmant. Un trait y fait une retouche fâcheuse. Au chevalier Croft et à lady Mary il manque une chose « qui n'est pas si commune qu'on le dit : un peu de bon sens ». Il leur faudrait aussi un peu d'ordre. La conséquence, c'est que tout va chez eux à vau-l'eau. Intendants et domestiques sont maîtres; domestiques « très coquins » et intendants de même qualité. Des biens « immenses » qu'ils possèdent en Angleterre et à la Jamaïque, les revenus leur arrivent rarement, et écornés d'un quart par les banquiers anglais, d'un autre quart par les banquiers français. « L'office dilapide la moitié restante. » IN'empêche que milady et le baronnet roulent carrosse, et que Nodier luimême ne passe dans les rues d'Amiens qu'en

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