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Charles Nodier, naturaliste

L'ouvrage que j'ai l'honneur de présenter au public olïre un intérêt des plus vifs et sera certainement accueilli avec faveur par tous ceux qui ont le culte de la littérature et de la science ; il complète très heureusement le beau travail de M. Michel Salomon sur le rôle de Charles Nodier dans l'école romantique et. avec cette œuvre, constitue l'étude biographique la plus sérieuse (ju'on ait consacrée jus(|u'ici à l'illustre écrivain franc-comtois.

M. Magnin aime visiblement son héros; on sent qu'il a vécu dans l'intimité du littérateur, qu'il lui a consacré de longues veilles et de subtiles recherches, qu'il a respiré l'air des mêmes lieux ot, dans ces mêmes lieux, partagé les mêmes jouissances de naturaliste. Au fond, il s'attache à mettre en relief le caractère scientifique de Charles Nodier et il y réussit pleinement : mais la passion du naturaliste ne cessa jamais d'in.^pirer l'auteui' de la Fée aux miettes, elle éclaire vraiment toute son œuvre, e( c'est là, pour une grande part, ce qui donne tant d'attrait et de vérité à la biographie scientifique qu'on va lire.

,1'ai eu moi-même, il y a un lustre, le clinriuant plaisir de vivre en compagnie de Nodier et de le suivre au cours (ie ses pérégrinations nombreuses. C'était dans le même but que M. Magnin, toutefois avec des ambitions moins hautes, car il s'agissait d'une brève esquisse, d'une esquisse à l'usage de compatiiotes peu versés, poui- la plu|)art, dans les sciences naturelles. Je croyais donc assez bien connaît l'c l'œuvre savante du brillant éci'ivain, mais il tant l)ien l'avouer à ma honte: Nodier fut, avant tout, féru d'entomologie, et la peinture qu'en a faite le professeur de l)Otanique bisontin dépasse incomparablement, par son éclat, celle du professeur d'entomologie au Muséum. Quelle documentation extraortlinairc dans l'ouvrage de M. Magnin ! (Quelle pénétration dans les recherches et quelle sagacité à suivre les multiples et très importantes relations scientifiques de son héros ! Partout ailleurs qu'à Besançon, au sein même du pays où se forma Nodier et où il laissa le meilleur de son âme, semblable tâche eût été impossible ; et encore fallait-il, pour y réussir, la belle ardeur et les profondes connaissances d'un houniie qui s'est fait l'historiograplie des notabilités scientifiques franc-comtoises.

Comme je comprends M. Magnin lorsqu'il s'étonne de voir M. Salomon, pourtant si averti, restreindre la pi'oduetioii scientifique de Charles Nodier aux Recherches sm- le rôle dei antennes chez les insectes et à la Bioliograpliic enlomologique ! Et comme il sera étonné d'apprendre que .M. Salomon, fort innocemment, était venu se documentei' au Muséum, dans mon pro[)re laboratoire ! L'aveu ne laisse pas

ti'èlre pénible, mais il le faut bien faire, pour la renommée de M. Salomon, comme par respect pour le vrai. Et j'avouerai (le même, en dépit de mes assertions ignorantes, que Nodier s'est rendu maintes fois dans le haut Jura, qu'il en a fait une peinture délicieuse, et qu'il s'y est livré aux plaisirs des chasses entomologiques.

Que cette humble mais nécessaire confession serve d'exemple aux biographes de l'avenii-, à ceux qui voudraient pénétrer, davantage encore, l'homme de science que fut Charles Nodier! La tentative, à vrai dire, me parait bien problérnati(iue et risquerait d'être illusoire, car sur la table où il fit ses études, M. Magnin n'a guère laissé de miettes. Peut-être aura-t-on la bonne fortune de retrouver quelque jour les manuscrits scientifiques inédits de Charles Nodier, et notamment le fameux IViesauru» coleopterarum dont il entretient ses correspondants à plusieurs reprises ; mais après les patienies et longues recherches de M. Magnin. cet espoir apparaît bien faible.

Au surplus, on peut aujourd'hui, sans témérité aucune, porter un jugement sur Charles Nodier naturaliste : il eut la passion des sciences naturelles, surtout entomologiques (l), il leur a consacré les premiers fruits de son intelligence, et ces productions précoces ne sont pas sans intérêt parce qu'elles dénotent un vif esprit d'observation et des tendances

(1) Le goût de rentoinologie semble héréditaire dans cette famille; un cousin de Charles Nodier, ayant les mêmes nom et prénom, fait actuellement partie de la Société entomologique de France et s'occupe surtout des Coléoptères, comme le brillant conteur lui-même.

généralisalrices peu coiniiuiiies. 11 y avait en lui, sans aucun doute, rétoiîe d'un naturaliste, peut-èlre même d'un natuialiste étninent, car l'imagination fut toujours sa (jualité principale, et cette faculté créatrice joue un rôle de premier ordre dans les sciences quand elle est assujettie au contrôle de l'observation. Il faut admettre que les circonstances jouèrent un grand rôle dans l'orientation définitive de Charles Nodier; peu favorisé par elles, il ne put donner libre cours à ses goûts scientifiques et mit au service de sa plume, qu'il avait très fine, les aptitudes de son esprit. De là peut-être sa vie romanesque et son liumeur voyageuse, l'une et l'autre favorisées d'ailleurs par les événements d'une époque singulièrement agitée. La carrière des lettres, à ses débuts, n'est pas moins aride que celle des sciences, et Nodier put le sentir plus que personne ; mais il était amplement doué pour l'une et l'autre, et s'il ne devint pas un émule de Latreille, la France n'y perdit rien ; elle eut en lui un des maîtres de sa langue et un de ses conteurs les plus délicieux. Quelles que puissent être les difficultés du départ, un grand esprit arrive toujours à trouver sa voie.

Dans la direction nouvelle qui lui réservait sur le tard une vie d'honneur et de calme, Nodier reste fidèle à son premier amour : il conserve la passion des insectes et des plantes, de tous ces êtres qui le captivaient, qui lui rendaient la nature si belle, et dont il sut toujours comprendre le mutisme éloquent. Il était purement naturaliste quand il rédigea ses deux opuscules de jeunesse, mais il comptait parmi les littérateurs quand furent écrites les feuilles, malheureu-

sèment perdues, de son v^aste Tliesdurus ; et longtemps encore, il sema dans les dictionnaires des articles scientifiques remarquables par leur précision. Puis le silence se fit, car les lettres sont des maîtresses exigeantes qui ne se prêtent guère à un pailage. Nodier cessa de recueillir des insectes, il donna ceux qu'il avait collectionnés et mit lin à sa production scientifique. Le naturaliste professionnel avait vécu !

Le naturaliste professionnel avait vécu, mais l'amant de la nature, le passionné des plantes et des insectes subsistait encore et subsista jusqu'au dernier jour, tout rempli d'une flamme qu'il communiquait à sa plume. Ce qui frappe, en elFet, dans Charles Nodier, et ce qui le caractérise surtout comme naturaliste, c'est l'empreinte persistante et profonde cjue les sciences naturelles ontlaissée dans son œuvre littéraire, c'est la saveur toute spéciale qu'elles ont donnée à ses écrits. Certaines de ses nouvelles sont purement inspirées par l'entomologie, d'autres doivent être considérées comme des rêveries scientifiques et dans toutes abondent les pages où se révèlent, enthousiastes ou attendries, les émotions du naturaliste. Presque toujours, ces pages comptent parmi les plus belles et les plus touchantes, car elles servent de traduction à des sentiments intimes et chers. Qu'on lise, pour s'en convaincre, la première partie de Sëraphine : elle est tout imprégnée des souvenirs du jeune naturaliste et leur doit entièrement sa naïveté comme sa fraîcheur.

Au lieu d'être des sœurs ennemies comme on le proclame trop souvent, la science et la littérature peuvent vivre en bon

voisinage et se prêter un mutuel concours ; il suffît de les aimer l'une et l'autre d'un amour profond, et de les cultiver avec soin. Lorsque cette culture et cet amour sont réalisés dans un esprit éminent, elles ennoblissent la plume et deviennent procréatrices d'œuvres maîtresses. Nodier en offre un exemple, le seul peut-être de notre histoire dans le passé, et à coup sûr le plus remarquable. Cette association parfaite, cette sorte de symbiose de la science et de la littérature est le caractère dominant de l'illustre écrivain ; elle méritait d'être mise en évidence et ce but a été poursuivi par M. Magnin avec un entier succès.

E. L. Bouvier.

Paris, le. 6 février i9ii.

NTRODUCTION

La vie et les œuvres de Ch. Nodier ont été déjà l'objet d'études si nombreuses, — biographiques, littéraires ou scientifiques, — que la publication d'un nouvel ouvrage, peu de temps après celui de M. Michel Salomon, peut sembler, de prime abord, injustifiée; cependant, le dépouillement de cette riche littérature ne satisfait pas entièrement le chercheur ; beaucoup de particularités de la vie de Ch. Nodier sont encore très mal connues, surtout pour la partie si mouvementée de ses années de jeunesse, et son imagination vagabonde l'a entraîné dans des domaines si divers de l'activité humaine, les renseignements qu'il en donne lui-même sont tellement imprécis ou sujets à caution, qu'on s'explique la difficulté de s'y retrouver, les tentatives faites pour y parvenir et les publications nombreuses qui ont paru, presque chaque année, depuis sa mort, c'est-àdire depuis soixante-cinq ans.

Un des côtés les moins étudiés de la vie intellectuelle de Ch. Nodier est ceitainement l'homme de science, le naturaliste. Malgré ce qu'en disent les biographes, et quelques

con.sciencieuses mais trop rares études spéciales, comme celles des D^sFabre et Baudin, le rôle scientifique de Nodier, encore mal déterminé, est l'objet des jugements les plus divers : pour les uns, Nodier est un véritable naturaliste, au sens élevé du mot; pour d'autres, c'est nn simple amateur, passionné il est vrai, ou même moins, un vulgaire collectionneur. Cette divei'sité d'appréciations provient de la rareté des documents pouvant apporter quelque lumière sur ce sujet : les œuvres scientifiques publiées de Nodier sont peu nombreuses ; il est très difficile de les trouver, quelques-unes n'ayant été tirées qu'à un très petit nombre d'exemplaires, d'autres n'étant que de simples notes disséminées dans des recueils ordinairement peu consultés ; les opinions émises jusqu'à ce jour reposent donc, le plus souvent, sur des documents de seconde main, incomplets ou même inexacts, et partant susceptibles d'interprétations différentes.

Il était, par conséquent, utile de reprendre cette étude, en ,se reportant aux œu\i-es scientifiques originales de Nodier, en utilisant aussi les renseignements qu'on peut recueillir dans ses autres ouvrages, dans ceux même purement littéraires, particulièrement dans sa correspondance, et, enfin, en compulsant les traités d'entomologie où le nom de Nodier revient, comme on le vei'ra, quelquefois. Notre naturaliste, écrivain fécond, avait encore préparé plusieurs ouvrages sur \e>< insectes qu'il n'a |)as eu le temps d'acliever ou qu'il n'a |)as jugé à propos de publier plus tard ; il était indi(]ué de rechercher ces manuscrits : si on n'a pas encore pu retiouver les traces des plus importants, on a eu cependant la bonne fortune de mettre la main sur un d'entre eux, ainsi que sur des comitléments à la partie de sa correspondance déjà publiée, mais (jue les éditeurs avaient cru devoir suppi'iiner. Ces renseignements nouveaux nous permettent de porter déjà un jugement plus sûr, i)lus complet, sur la valeur des i-echerches scientifiques de Nodier.

Au surplus, la l'areté de ses publications d'histoire naturelle nous a décidé, — conformément à un vœu du bibliophile Jacob, — à rééditer, à la suite des œuvres inédites, toutes celles déjà publiées que nous avons pu nous procurer ; on les trouvera donc, réimprimées, en totalité ou en partie, à la fin de ce travail, et le lecteur pourra ainsi juger, pièces en mains, de la légttmiité de nos conclusions (M.

Nodier fut, en eflfet, en sciences naturelles, plus qu'un amateur ; il ne s'est pas borné à récolter des plantes et des insectes, et à en faire des collections, mais, doué d'un talent d'observation très sagace, il a étudié, analysé et décrit minutieusement, très exactement, en véritable naturaliste, les formes qu'il croyait reconnaître comme nouvelles ; il est l'auteur de i-eclierche? physiologiques remarquables pour l'époque et pour son jeune âge ; possédant aussi un esprit de généralisation véritablement scientifique, il a imaginé non seulement des classifications pour les ouvrages d'entomologie, mais encore des systèmes naturels pour classer les insectes ; enfin, il a professé, pendant plusieui's années, un cours d'histoire naturelle, enseignant particulièrement la botanique et l'entomologie ; bien mieux, il s'en est fallu de peu qu'il ne devint professeur d'histoii'e naturelle à l'Université de Besançon, lors de sa création, en 1810. Cet ensemble d'études, de recherches publiées ou inédites, cette persévérance à les i^oursuivre [lendant de nombreuses années, malgré tant d'autres préoccupations d'objets si différents, leur double caractère analytique et synthétique (description et classification), l'enthousiasme avec lequel il s'y livrait, enfin ses brillantes aptitudes professorales, voilà bien des traits où se reconnaît le véritable naturaliste. C'est donc avec raison que les spécialistes ontconsac ré le mérite de Nodier, comme entomologiste, en attachant

(1) (;etle pai'tie a paru dans les Mémoires de la Société d'Histoire naturelle du Doubss, aniiëe 1911.

son nom à un bel insecte du midi de la France, VOxypleiirxis Nodieri, et que je viens, à mon tour, essayer dans cet ouvrage d'ajouter définitivement à ses titres universellement admis et non contestés de « littérateur fécond, de brillant écrivain, de bibliographe érudit, de lexicographe, (]e philologue », celui également justifié de « naturaliste »

Besançon, 1908-1910.

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