‹ Charles Nodier, naturalisteChapitre 18 sur 61 · I. Les Sphinx des environs de Montbéliard · texte numérisé non relu

I. Les Sphinx des environs de Montbéliard

L'ouvrage de J. Bauhin étudié par Nodier, ouvrage extrêmement rare, a pour titre :

Traité des Animavls aiaxt aisles, qui avisent par levrs piqvevres ou morsures avec les remèdes. — Oultre plu.' vne histoire de qvelqves inousches ou papillons non vulgaires apparues Van 1590, qu'on a estimé fort venimeuses ; le tout composé par lean Bavhin. Imprimé à Mont-Béliart, 1593.

J. Bauhin y décrit avec une grande exactitude le développement extraordinaire d une espèce de papillons survenue en même temps qu'une épizootie se déclarait sur le bétail ; il discute, « avec un esprit critique et une force de l'aisonnement w remarquable, le préjugé populaire qui attribuait

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la maladie à ces insectes, en donne des descriptions et des figures très exactes, afin de prouver que leur trompe, « leur aiguillon w, est « trop mol pour percer la peau du bestial ou de l'houime ».

Dans son mémoire intitulé : Quelques graves erreurs

EN HISTOIRE NATURELLE COMBATTUES DEPUIS LONGTEMPS PAR LES VRAIS SAVANTS. — COMMENT ELLES SE SONT ÉTEN- DirES A TOUS LES PAYS ET PROLONGÉES DANS TOUS LES AGES

(Mélanges cités, p. 213), — Nodier remarque combien J. Bauhin était déjà au-dessus des préjugés de son temps et signale l'intérêt des figures qui oi-nent son Traité ; elles sont assez fidèles pour que Nodier ait pu les identifier : la principale, représentant l'espèce particulièrement incriminée, est le Sphinx du Liseron, papillon qui n'est pas absolument rare, aujourd'hui même, dans la région de Montbéliard ; et, circonstance curieuse, Nodier a observé, de son côté, que ce papillon y apparaît encore en plus grand nombre à la fin des années très chaudes et que le préjugé populaire qui les concerne a persisté jusqu'à nos jours ; les autres espèces figui-ées peuvent être rapportées au Sphinx de la Vigne et au Morio sphinx de Geoffroy.

Nodier insiste sur la persistance de ces préjugés ayant pour origine un rapprochement inexact entre des phénomènes « qui ne sont que deux effets très divers et très indépendants d'une même cause » ; il en donne plusieurs exemples, notannnent cette intéressante observation qu'il fit en Dalmatie, où le typhus est attribué à une mouche très commune (( qui porte la mort partout où elle se repose » ; Nodier n'a pu la déterminer exactement, les habitants lui ayant montré des insectes de diverses espèces : des Culex, des Tipules, des Diplolèpes ; mais ses observations méritaient d'être rappelées puisque les recherches récentes ont prouvé le rôle des insectes (mouches, culex. anophèles, puces, etc.), dans la propagation de plusieurs maladies : fièvre intermittente, fièvre jaune, fièvre typhoïde, etc.

H Sur les Scarabées des Hiéroglyphes.

Le second Mémoire, — Interfkétation des Hiéroglyphes ; RECHERCHES ARCHÉOLOGIQUES ET ENTOMOLOGIQUES

SUR LE Scarabée sacré des Egyptiens. . . ses espèces et SES variétés (Mélanges cités, p. 408), — est une dissertation absolument scientifique ; Nodier y étudie les diverses représentations de Scarabées, soit dans les inscriptions, comme caractères hiéroglyphiques, soit sous forme d'amulettes ou de momies.

Ces représentations sunt très multipliées et il y a un intérêt évident à en essayer la détermination scientifique ; mais les caractères donnés par les artistes égyptiens sont-ils suffisants'? sont-ils exacts ou dus au caprice du graveur ou du scribe? ces formes diverses se rapportent-elles à une seule et même espèce, le Scarabée sacré, VAteuchus sacer ? ou bien les variations observées correspondent-elles à autant d'espèces différentes ?

Nodier discute ces questions avec soin, avec esprit et aussi avec une assurance qu'on sent reposer sur une connaissance approfondie et par conséquent une compétence paifaite du sujet. Contrairement à l'opinion du voyageur Fréd. Cailliaud(l), pour qui le Scarabée sacré était i'.4feuc/tî<8 profanus rapporté par lui de Nubie, le Scarabée sacré n'est pas une espèce particulière mais une collection de différents Scarabée* orbivolves, c'est-à-dire ayant l'habitude d'enfermer leurs œufs dans une boule de matière stercorale ; il y en a une douzaine d'espèces, déjà reconnues et figurées par les Egyptiens et que Nodier a pu rapporter aux types suivants : Ateuchus sacer, A. laticoUis^A. pilularis. A. flagcllalus, A. volvens. dopris emnrginatus, C. luitaris, C. taurus,

(I, Cailliaud (l-Védéric . né à Nantes en 1787, f !«' mai 1869, a publié : Voyage à l'oasis de Tlièbes. . . (1815-1818), -2 vol., i8-2-2 ; Voijnge à Mérné. . . (l819-'!8-22j, 4 vol., 182G-1827 ; etc.

Geotrupes punctatiis, Onitis sp. Cette dissertation est donc un excellent travail de discussion scientifique et pourrait être signée par un entomologiste de profession, un véritable naturaliste ! (1).

§ 2. Diverses analyses et notes critiques entomologiques.

Sous cette rubrique, nous classerons divers articles de critique sur des sujets touchant à l'entomologie : VE.cumen des Lettres à Julie sur l'Entomologie pur Muhant et les observations de Nodier concernant les articles d'entomologie de différents dictionnaii-es

I. Examen critique des Lettres à Julie sur l'Entomologie par M. E. Mulsant.

On a vu dans un précédent chapitre (VII, § 2) qu'en juin 1830, Nodier, ayant appris la publication des Lettres à Julie de l'entomologiste lyonnais Mulsant, s'était hâté d'en demander un exemplaire à l'éditeur, lui promettant en échange, « quelques lignes d'appréciation » ; ces lignes ont paru dans le journal Le Temps, mais deux ans plus tard et transformées en deux longs articles (nos jes 2G février et 8 mars 183'2)(2] ; ces articles ont été réédités, en 1833, en une plaquette in-12, de 1 ï pages, intitulée :

(1) Le travail de Xodier est cité dans V Hi-iloire des Coléoptères de France par Mulsant (Lamellicornes, 1842, p 36; 2« éd., 1874. p. 39 , en même temps que celui de Lati'eille sur le même sujet t Des insectes peints sur les monumenls de l'Egypte, Paris, 1819^ ; voyez aussi les Traités d'Entomologie, par ex. Maurice Girard, t. 1, p. 411 ; ett .

\1) C'est pourquoi M. A. do la Kizelière, n'ayant pas trouvé cette analy.se dans les n»s des années 1830 et 1831 des Débats et du Temps, journaux où Nodier éciivait ordinairement, a cru que la Révolution de 1830 l'avait empêché de donner suite à son projet (Voy. Bull, du Bibliophile, 1857, p.32-r.).

Examen critique \ par i M. Ch. NODIER | des 1 Lettres a Julie | sur 1 l'ENTOMOLOGIE,* | par M. E. Mulsant | — *à Paris, I chez Méquignon-Marvis, rue du Jardinet n« 13. | h Lyon, I cliez les principaux libraires. | 1833.

Lyon. — Imprimerie de G. Rossary, rue Saint-Dominique, nol.

Cet Examen critique n'est pas une analyse mais une fantaisie charmante, où Nodier fait un brillant tableau des métamorphoses des insectes, de leur rôle dans la nature, des phénomènes de mimétisme et de reviviscence peu connus à cette époque et oili il expose ses idées sur la forme à donner à un ouvrage de la nature des Lettres à Julie.

Nodier commence par une sorte de « roman d'Histoire naturelle ", où, sous le nom de Grandison, il fait naître, se métamorphoser, se reproduire et mourir son héros, lequel n'est autre qu'un insecte à l'éclatante parure ; cette admirable description rappelle les plus belles pages de Sérapliine et le charmant conte de Sybille Mérian ; mais on y trouve, de plus, résumés en quelques lignes (p. 4, 5), les phénomènes de mimétisme et de reviviscence, ressouvenir de ses observations d'étudiant racontées plus tard par Al. Dumas (1) ; et la conclusion « orthodoxe « de l'exposé de toutes ses merveilles n'est pas une « homélie », mais encore un conte où Nodier se fait un plaisir d'embarrasser le philosophe athée Naigeon (p. 5). Dans un curieux passage, Nodier se montre aussi évolutionniste, mais pour lui l'évolution des êtres doit s'effectuer par les insectes : « l'insecte est le roi du monde et c'est au perfectionnement de cette race que tend l'œuvre de la création, si elle est intelligente. »

Mais que deviennent, dans ces brillantes digressions, les Lettres à Julie ? Le critique s'en souvient vers la fin du premier article : « Je ne sais si l'aimable et savant écrivain qui m'a fourni le sujet de cet article a pensé la même chose,

(1 Voy. le Tarentatello (Chap. X[, § 1).

mais on le croirait au zèle avec lequel il cherche à éveiller ces délicieuses sympathies qui seront l'âme d'un monde à venir. Il trouvera que je me suis égaré en bien longs détours pour revenir à lui et cependant il ne m'en voudra pas si j'ai servi son projet )). Puis, dans le 2« article, Nodier lui consacre encore une demi-page (sur sept) et il donne de cette sobriété la raison admirable suivante (p 8) :

Je compterais avec une exactitude capable de faire envie au savant M. Dupuis tous les pétales et toutes les étamines d'une rose que je ne me flatterais pas d'avoir donné une juste idée de la rose à celui qui ne l'a pas vue; il faut jouir des fleurs sur leur tige et des livres dans les livres. Voilà pourquoi j'ai si peu parlé, dans mon premier article, du livre de M. Midsant, dont je parlerai fort peu dans le second. C'est cependant une production délicieuse, pleine d'un intérêt doux et gracieux, animée de sentiments tendres et purs. . . . M. Mulsant a pensé que l'Entomologie était ce que l'on pouvait enseigner de plus agréable aux femmes, et il est bien entendu que c'est de science que je parle. 11 est parti de cette idée qui est le principe, l'àme, le but de son livre, et qui me sourit beaucoup. Cependant j'ai besoin d'air, d'espace et d'ébats. et j'espère qu'en faveur de mes concessions sur le fonds il me pardonnera de n'être pas tout à fait d'accord avec lui sui' la forme. »

Ainsi Nodier n'est pas satisfait de la forme des Lettres à Julie et il l'explique par d'ingénieux aperçus sur Védiication de la femme qui occupent les cinq dernières pages de l'Examen ; il termine, du reste, par ces conseils : « M. Mulsant est maitre de modifier son excellent travail, d'après mes inspirations, si elles valent quelque chose. Un fait qui me parait démontré, c'est que pour initier les femmes à une science, il faut beaucoup aimer la science et surtout les femmes. »

Cette boutade n'a pi'obablement pas été bien goûtée par le bon bourgeois, l'honnête savant de i^rovince, Mulsant; mais Nodier s'y découvi-ait tout entier, lui qui avait tant

aimé les femmes et la science dans sa jeunesse et qui, plus tard, avouait encore à Weiss, comme étant les seuls objets de sa passion : a mes insectes, ma femme, ma fille ■)('l).

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