‹ Charles Nodier, naturalisteChapitre 19 sur 61 · II. Analyses et Notes diverses · texte numérisé non relu

II. Analyses et Notes diverses

Les Mélanges de littérature et de critique {"^i renkvmeni des observations sur le Dictionnaire universel de la Langue française de Boiste ; Nodier y rectifie diverses définitions de termes d'entomologie (p. 'i45), par exemple, celles des mots AtteUihe, Calgge, Drijops, Millepieds, Mitte, etc.

Dans VExamen critiqxie des Dictionnaires de la Langue française (Paris, 1826). Gh. Nodier reprend la critique de ces définitions ; outre celles rectifiées dans son premier essai, nous y trouvons des articles consacrés aux mots suivants : Bigaille, Bupreste, Calandre, Charançon, Cicindèle, Cigale, Clairon, Courtilière, Erythrocéphale, Escarbot. Fourmilion, Géotrupe, Insectier, Lépidoptères, Milabre, Naucore, Nécydale, Staphylin, etc Comme le dit le D^ Fabre [XXX Vil, 8], Ch. Nodier s'y est donné carrière pour faire un exposé de ses connaissances en histoire naturelle et plus spécialement en entomologie. Voici, à titre d'exemple, l'article concernant VAttelabe (p. 51 )

(< Attelabe : Coléoptère aquatique, à tête de sauterelle, corps d'araignée (Linné). Boistk. — Linné serait fort étonné qu'on lui attribuât cette singulière définition ; et quant à cette description, je garantis qu'il n'y a pas de coléoptère au monde auquel elle puisse convenir. . . «

Nous y reviendrons à propos des autres recherches de Nodier en zoologie, en botanique et en minéralogie. (Chap. XI et XII.)

(1) Lettre XL de Nodier à Weiss, dans X, p 84

(2) Paris, 1820, t. I : c'est une réunion d'aiticles parus dans divers journaux de l'époque.

§ 3. Observations, descriptions et souvenirs entomologiques

disséminés dans les œuvres littéraires (Contes, Nouvelles)

de Charles Nodier.

Les plus belles pages des Nouvelles de Nodier, celles où ses souvenirs entomologiques sont rappelés, à la fois, avec la poésie du conteur et l'exactitude du naturaliste, où les caractères des insectes, leurs mœurs, leurs parurt-s, sont décrits d'une manière si vraie, si vivante, ces pages forment une partie de Séraphine, dans les Souvenirs de jeunesse ; souvent reproduites, nous les réimprimons à notre tour dans le dernier chapitre de cet ouvrage.

Mais on en trouve beaucoup d'autres, presque aussi remarquables, dans l'œuvre littéraire de Nodier ; certaines de ses Nouvelles, comme Sybille Mérian et l'Homme et la Fourmi, sont même de véritables contes entomologiques.

Marie-Sybille Mérian (l), une entomologiste « dont le Lalent exact et soigneux sera l'éternel désespoir des peintres d'histoire naturelle », essaie d'intéresser à l'étude des insectes son petit neveu Gustave de Piosander qui ne pouvait s'habituer à vivre au milieu des « larves, des chenilles et des cocons ». Sous la forme d'un conte, elle lui fait l'histoire « d'un peuple où tout le monde nait adulte et partait,... où tout le monde y naît vêtu,... habillé de pompeux ornements... # ; et termine cette description, qu'elle a su rendre si attrayante, par ces mots : « je te parlais des insectes ». Le jeune Rosander, réconcilié avec ces êtres pour lesquels il n'avait eu d'abord que du dégoût, devient à son tour un fervent naturaliste (2).

(1} Edition Reiuiiiel. t. XI. p. 79.

2) Les personnages de cette nouvelle sont historiques : Mérian (Marie- Sybille) née à I-'rancfort. en 1647, -j- le 13 janvier t717, a été une célèbre miniaturiste, une habile peintre de Heurs et d'insectes ; elle a publié plu-

Dans L'Homme et la Fourmi « apologue primilif» (i), Nodier raconte les mœurs des Termites, « de la fourmi Termes, qui se rit de la puissance de l'homme » et finit par renverser ses palais et ses villes.

A propos des dangers auxquels on s'expose pour un mince profit ou pour îles motifs de peu d'impoi'tance, Nodier raconte, dans Piranèse (2), comment il faillit perdre la vie, à 14 ans, en cherchant à prendre le Trilonia bipust/ulatam, dans un endroit escarpé des environs de Besançon.

« J'avais mesuré du regard, sur un petit bolet qui pendait au penchant de la branche la plus éloignée, un joli insecte de la grosseur d'une semence de sénevé, rond comme une perle, noir et luisant comme le jais poli, oculé sur les étuis de deux larges points d'un rouge de laque admirables à voir et je venais de reconnaître en lui ce fameux tritonia bipustulaliim dont le premier exemplaire décrit avait été recueilli le 17 avril de l'année précédente, à Homstead, en Angleterre, par mon illustre maître, Jean-Chrétien Fabricius. . . » (3) ; et api'ès avoir décrit l'endroit dangereux oij il se trouvait et raconté comment il s'était tiré de ce mauvais pas, Nodier ajoute : « J'étais sauvé, les jambes pendantes. . . et je contemplais avec une joie que mon cœur n'a jamais retrouvée, la dépouille opime de cette expédition au prix de laquelle on n'achèterait ni la fortune ni la gloire : le tritonia bipustulatum ! . . . J'en ai depuis ramassé 60 en me promenant dans la forêt de Saint-Germain ! »

Dans les Suites d'un mandat d'arrêt (^), Nodier donne des

sieurs beaux ouvrages d'histoire naturelle, ornés de planches magnifiques. RosANDER, général suédois, ayant dissipé la fortune de son beau- père, Mathieu Mérian. conlie son enfant, Gustave de Rosander, à sa grand'tante Sybille Mérian qui lui donna, en effet, le goût de l'histoire naturelle.

(1; Edition Renduel, t. XI, p. 351.

(2) Piranèse, contes psychologiques, à propos de la inonomanie rétlective. (Edition Renduel, 1837, t. XI, p. i79j.

3) Sur Fabricius. voy. plus haut, Chap. VI, p. 79.

4) Souvenirs et Portraits, édition .Magen et Comon, 1841, t. IX, p. 119.

renseignements sur l'habitat et la dispersion géographirjue de la Latnie de Kœhler dans le Jura, aux environs de Courlans ; elle ne s'y trouve, dit-il, f]ue dans une zone étroite, de 4 à 5 lieues de longueur (1).

La Fée aux miettes ^2) renferme de nombreux passages, oii perce le naturaliste ; ils sont dans la mémoire de tous : « Quand je courrais doucement ma 25« année entre les romans et les papillons. . . dans un pauvre et joli village du Jura,. . . mon cher Quintigny » (p. 10); — « les seules distractions que je prenais alors. . . c'était la recherche des papillons, des mouches singulières, des jolies plantes de nos parages » (p. 81) : — « Un jour que nous revenions ensemble ainsi, en causant des petites conquêtes d'histoire naturelle (]ue j'avais faites la veille et qu'elle s'amusait à me décrire, aussi exactement qu'une bonne iconographie aurait pu le faire., (p. 85) ; — et à propos des papillons qu'un perpétuel printemps avait fixés dans le jardin : « je les connaissais presque tous par les descriptions que j'en avais lues très jeune » ; (p. 281.)

Dans TrilbyiS), le lutin d'Argaïl prend les formes d'une mouche ou d'une phalène (p. 200).

Smarra (4) contient aussi de nombreuses réminiscences entomologiques : «un insecte mille fois plus petit que celui qui attaque d'une dent impuissante le tissu d'une feuille de rose » (p. 83) ; la plus intéressante est cette belle description des Lucioles.

(( Semblables à ces insectes agiles que la nature a ornés de feux innocents et que, souvent, dans la silencieuse fraîcheur d'une courte nuit d'été, on voit jaillir en essaims du milieu d'une touffe de verdure, comme une gerbe d'élin-

(1) Le Purpio'icenui; Kœhleri qu"il Hvait déciil autrefois sous le nom de Capricorne peltif ère. Voy Deacriptioas sfuccinntes. . . Chap. X, i^ i.)

(2) Edition Rei.duel, 18:52. t. IV.

(3) Id., 1832, t. III p. 175.

(4; Id., 1832, t m, p 37.

— l'il

celles sous les cou|)s redoublés du forgeron. Ils iloltent emportés par une légère brise qui passe, ou appelés par quelques doux parfums dont ils se nourrissent dans le calice des roses. Le nuage lumineux se promène, se berce inconstant, se re|)Ose ou tourne un moment sur lui-même, et tombe tout entier sur le sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyi-amide consacrée aux fêtes publiques, ou à la branche inférieure d'un grand chêne à laquelle il donne l'aspect d'une girandole préparée pour les veillées de la forêt. Vois comme ils jouent autour de toi, comme ils frémissent dans les fleurs, comme ils rayonnent en reflets de feu sur les vases polis: ce ne sont point des démons ennemis. Ils dansent, ils se réjouissent, ils ont l'abandon et les éclats de la folie. »

Les lumineux ébats de la Luciole hantent du reste l'esprit de Nodier : on la retrouve, en efïet, dans d'autres de ses compositions, par exemple dans Vldytle de Georgi (Id., p. 167),

§ i. L' « Oxypleurus Nodieri » Mulsant et la Société entomologique.

Huit ans après la publication dans Le Temjt:<. de VExamen critique des Lettres à Julie de Mulsant, par Nodier, l'entomologiste lyonnais lui dédiait un insecte rai'e de la France méridionale, appartenant à ces Longicornes dont Nodier a décrit si souvent la riche parure.

C'est VOxijpleurus Nodieri, un bel insecte rouge-brun, au prothorax muni d'une petite pointe latérale, origine de son nom(ly, comme le montre le dessin ci-après.

Le genre Oxypleui'us, ci'éé par Mulsant, appartient aux Cérambycides (Longicornes) et à la tribu des Gérambyciens ; en voici la diagnose :

(1) o5ù;, pointe; TT/eypa, coté.

Antennes sétacées, à peine aussi longues que le corps dans les niàles, moins longues chez les femelles ; au 3^ article plus court que le suivant. Dernier article des palpes élargi vers le sommet, sécuriforine l'rothorax presque hexagonal, armé de chaque côté d'une petite épine. Pointe du médisternum bilobé. Cuisses renflées en massue. Corps allongé.

L'espèce unique, 0. Nodieri, est ainsi caractérisée :

Corps subdéprimé, d'un rouge brun. Prothorax pubescent, épineux latéralement. Elytres parsemées de petits espaces circulaires privés du duvet dont le reste de la surface est garni et ressemblant à de petits points élevés (pi. 4, fig. 2) (i).

(( Cette belle espèce, ajoute Mulsant, a été trouvée par M. Doublier dans les environs de Draguignan. Je l'ai dédiée à M. Gliarles Nodier, auteur d'une Bibliographie entomologique et l'une des gloires de notre littérature ». (Hiitoire naturelle des Coléoptères de France, l''' livraison, Paris, Lyon, 1840, p. 57-58.)

Dans la ^' édition (186'2-186'3, p. 107) publiée dans les Annales de la Société d'agriculture de Lyon, l'O. Nodieri est donné avec la synonymie Criocephalum morbillosum Dej. Cat. (1837), p. 354, — et la note ci-dessus est ainsi transformée :

« Je l'ai dédiée à Charles Nodier, entomologiste autrefois passionné et l'une des gloires de notre littérature ».

La larve de l'O. Nodieri a été décrite par Mulsant et son fils, l'abbé Victor Mulsant, dans les Annales de la Société linnéenne de Lyon, t. II (1855), p 191 ; cf. Mulsant, Opiisc, t. VI, p. 91 Enfin, cet insecte a été retrouvé en Grèce et une variété scntellaris Costa, en Italie (Heydex, Cat. Coléop. Eur., 1883, p. 185.)

(1) Planche 4 est une faute d'impression ; dans l'exemplaire que j'ai consulté, l'O. Nodieri est représenté pi. 1, fig. E, et pi. 3, fig. 2.

En 1843, Ch. Noriier donnait à la Société enlomologique de France, un exemplaire de \'0. Nodieri, en témoignage de sa vive satisfaction d'avoir été nommé membre honoraire de cette Associati(jn (5 juillet 1843). a Chargé comme secrétaire, écrit Dumarest, de transmettre cette nouvelle à Ch Nodier, nous nous rappelons qu'il l'accueillit avec une vive reconnaissance et qu'il voulut bien enrichir notre collection d'un insecte de France d'une grande rareté, VOxyjjleurus Nodieri, qu'il avait reçu de M. Mulsant. » {Soc. Entoni. Fr., 1845, t. 3. p. 19-2U).

Ch. Nodier avait écrit au trésorier de la Société entomologique, M. L. Buquet, la lettre suivante dans laquelle il donnait sa démission de membre ordinaire, lettre intéressante, peu connue, que nous avons trouvée dans une note des pages 19 et 20 citées ci-dessus.

Monsieur et cher confrère,

Depuis la fondation de la Société entomologique, j'ai reçu quatre années des Mémoires. J'ai payé fort exactement ce qui m'a été demandé pour ma part sociale, c'est-à-dire vingt-quatre francs par an, sauf erreur, mais je ne crois pas me tromper. La dernière année (était-ce en 1839, je l'ignore absolument) on ne me demanda que six francs et je priai le porteur du mandat de fuire observer au caissier qu'il devait y avoir erreur sur la quotité. Il revint en effet avec un mandat de iS francs quel(]ues semaines après et je soldai immédiatement. C'était un homme de belle taille, de manières fort honnêtes et à cheveux presque ras elytris nitidis.

Depuis lors je n'entendis plus parler de la Société enlomologique à laquelle j'étais lié par tant de doux souvenirs. Je pensai avec un profond regret qu'elle n'existait plus: je renonçai douloureusement à ma collection des mémoires dont je fis présent à un jeune adepte que je me flattais d'avoir formé à l'amour de la plus charmante des sciences. Accablé d'infirmités et presque aveugle je n'y pensai plus que dans ces beaux rêves du

passé qui tiennent lieu de bonheur à ceux qui n'en ont plus d'autre.

Je dois à la vérité de dire que j'ai reçu deux fois cette année des lettres de convocation qui m'ont un peu consolé. J'en ai conclu que la Société se renouvelait, mais je n'ai pas pen=;é à la prévenir que je pouvais moins que jamais prendre part à ses travaux. Je suis à un moment de la vie où l'on n'a plus à faire en matière d'entomologie qu'aux Faites, aux Silphes, aux Nitidules et aux Nécrophores.

Ce que j'ai à cœur que la Société sache, Monsieur et cher Confrère, c'est que je n'ai jamais failli à un de ses mandats, que j'ai payé le solde exact de toutes les années dont j'ai reçu les mémoires ou annales.

Ce que je souhaite plus ardemment encore, c'est qu'elle pense que c'est avec une amère tristesse que je renonce à celui de mes titres (il n'y en a guère) dont j'ai été le plus jaloux.

Je suis, etc. . .

Signé : Ch. Nodier.

Oxypleurus Nodieri

Page 1