LES RAPPORTS DU NATURALISTE ET DU LITTÉRATEUR
Si Nodier a été, de l'avis uiKinime, un brillant, écrivain, — et les fragments de ses œuvres que nous avons reproduits le rappellent au souvenir du lecteur, — il était aus?>i très heureusement doué pour les recherches scientifiques, comme le prouve l'étude que nous venons de faire de ce qui nous reste de ses productions d'histoire naturelle. Mais avant d'achever cette démonstration, il nous parait utile d'examiner les rapports des deux personnalités si différentes qu'on trouve dans Nodier, c'est-à-dire de rechercher quelle a été l'influence de l'homme d'imagination sur l'homme de science, et ce que l'écrivain doit à son tour au naturaliste.
^ 1. Cil. Nodier et ses poésies d histoire naturelle.
Ilappelons aupai-avant que Nodier a mis la poésie au service de l'histoire naturelle et qu'il a chanté ses plantes préférées et ses insectes favoris dans plusieurs morceaux pleins de charme, " de grâce mélodieuse et de clarté facile » (Sainte-Beuve).
Gomme exemple de Poésie botanique, on peut citer le fragment bien conrm du Bengali <A).
Qui me rendra l'aspect des plantes familières,
Mes antiques forêts aux coupoles altières,
Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,
(1) Poésies, 2IÎ édit., 18-29, p. 157, éd. Renduel, t. 11, 1837, p. 420
Le houx aux lances meurtrières,
L'ancolie au front obscurci
Qui se penclie sur les bruyères, Le jonc qui des étangs protège les lisières, Et la pâle anémone et l'éclatant souci, L'orme géant des bois que la foudre a noirci, Le sapin, le mélèze, ombres hospitalières, Erèbe que le jour n'a jamais éclairci.
Et de franges irrégulières L'humble toit décoré par les bras des vieux lierres ! Les arbres que j'aimois ne croissent point ici.
Leopoldsruhe, 1811.
A cette catégorie appai'tiennerit le Buùsoa, la Violette, le Printemps (l).
Mais ce sont surtout les insectes, leurs mœurs, leurs brillantes parures, qui devaient tenter, de bonne heure, l'âme poétique de Nodier ; d'après Sainte-Beuve, il avait, tout jeune « commencé un poème sur les charmants objets de ses études ; on en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant bien, retrouveraient peut-être encore ».
Le fragment suivant, exti'ait de Retirez-vous de mon soleil, s'y rapporte probablement.
Alors, parmi les bois épiant les insectes. J'observe leurs travaux, leurs mœurs et leurs amours. Chasseurs ingénieux, innocents architectes, Hôtels légers des fleurs, créés pour les beaux jours, J'admire cette main qui soigna vos atours ;
Avec quelle pompe elle étale Sur les brillants habits dont vous êtes parés, Et la nacre polie, et la changeante opale, Et des réseaux d'argent, et des disques dorés ! Quel lustre éblouissant, quelles i)eautés parfaites
(i) Sur les i'uesitm botaniques faites par Nodier à Quintigny, voy. Sainte-Beuve, I, p. 473, D. Monnier, Souvenirs, 1871, p. 201-209.
Elle fuit briller à mes yeux
Dans ces panaches glorieux,
Dans ces éclatantes aigrettes
Qui couvrent vos fronts radieux !
Je vous quitte pourtant. . . Horace ou La Fontaine,
Montaigne ou Platon à la main, Egarant à plaisir ma démarche incertaine, A travers le vallon je me fraie un cliemin.
§2. Influence du naturaliste sur l'écrivain.
I. Il est certain que les études scientifiques auxquelles- Nodier a consacré ses années de jeunesse ont eu une grande influence sur le penseur et l'écrivain, en l'exerçant à l'observation minutieuse des faits et en lui donnant cette précision des détails qui caractérise ses descriptions. Ses recherches de botanique et d'entomologie sur le terrain lui ont aussi développé le sentiment des beautés naturelles et on leur doit plusieurs de ses plus charmantes Nouvelles ; suivant la remarque très juste de M. Bouvier [XLII, p. 1], « elles ont été la source d'impressions merveilleusement exprimées. . . ; croit-on que notre compatriote eût pu donner tant de saveur et d'exquis sentiment à son conte le plus délicieux, le Chien de BrUquet, sans un grand amour et une intime fréquentation de la nature ! » .
M. Michel Salomon avait aussi reconnu cette heureuse influence : « L'entomologiste n'est pas le Nodier dont la postérité se souvient. Elle lui sait gré, seulement, comme au botaniste, de ce que leur doit le conteur dont il a plus d'une fois précisé le trait descriptif [XIX, 225] ».
A la vérité, dit encore plus loin M. M. Salomon, il réussissait à toute description. 11 plaidait pro domo quand il faisait l'apologie du genre descriptif : « Je tremble de penser que, si on enlève ces dernières ressources, empruntées d'une nature pliy-
sique invariable, aux nations avancées chez lesquelles les plus précieuses ressources de l'inspiration morale n'existent plus, il faudra bientôt renoncer aux arts et à la poésie. Il est généralement vrai que la poésie descriptive est la dernière qui vienne à briller cliez les peuples, mais c'est que chez les peuples vieillis il n'y a plus rien à décrire que la nature, qui ne vieillit jamais ». Il réclama toujours pour lui « le droit de s'égarer sous le frigus opactim des poètes paysagistes ». M. Girod de Gliantrans lui en avait appris de bonne heure le cliemin. A ce gentilhomme, qui lui fut, dans la botanique et l'entomologie, un si aimable initiateur, il ne dut pas seulement le plaisir de se promener avec des curiosités de naturaliste. Il lui dut une précision dans le pittoresque et une vérité vive de détail qui allait se retrouver chez George Sand, sauvée, elle aussi, bien souvent, des généralités vagues et de la banalité par ses souvenirs d'herborisation.. . . Il a quelque part, lui-même caractérisé sa prose. Il y regrettait un peu trop de termes techniques. Il avait raison. . . Mais c'est là tache légère. Il dit juste aussi lorsqu'il voit dans son style le produit de sa « singulière éducation ». Disons son heureuse éducation puisqu'il en sortit sensible aux spectacles de la nature, conime Rousseau, après ses étapes de nomade [XIX, p. 300].
L'influence de cette éducation scientifique se manifeste, en effet, par l'emploi fréquent d'expressions techniques, de noms d'insectes ou de plantes, non seulement dans ses brillantes descriptions de paysages, mais dans des œuvres purement littéraires, où l'on s'attend le moins à les trouver.
Nous avons déjà cité, à titre d'exemple, à propos de Nodier entomologiste, botaniste, etc., de noiubieux extraits de Sérdpinne, Thérèse, La Fée aiijc ïnietLes, etc. ; nous rappellerons particulièrement l'énuméi'ation du Peintre de Snlzhourg : « Là s'échappaient, du milieu des marches rompues, les cylindres veloutés du verbascum, les cloches bleues des campanules, des bouquets d'arabeltes et des touffes d'éclairé dorée ; la jusquiame y croissait aussi avec ses couleurs acres et ses fleurs meurtries ».
Et l'on peut en trouver encore d'autres aussi caractérisés.
Dans Trilbij, le naturaliste se décèle, à chaque page, surtout au cours d'une description, ou pour trouver les éléments d'une coni[)araison : c'est la « cellule harmonieuse du grillon dans la chaumière » ; ou « les colonnes d'une chapelle ahandonnée semblables aux fats blanchâtres dea hêtres; » ou encore : la soie argentée des sphaignes ; Trilby qui effleure la surface du lac sous la forme d'une mouche ou d'une phalène, etc.
Du reste, Nodier était, pour ainsi dire, tellement imprégné de ses souvenirs de naturaliste, tellement poui'suivi par l'obsession des phénomènes intéressants qu'il observait depuis son enfance, que, à chatjue instant, les comparaisons les plus imprévues, prises dans l'Histoire naturelle, arrivent sous sa plume.
Dans le Songe d'Or, les esprits de Dieu ont « de larges ailes bleues, comme un papillon géant. »
Veut-il montrer combien il est difficile à un parvenu de cacher son origine véritable, Nodier trouvera dans les métamorphoses des insectes cette heureuse comparaison : « tu aurais beau te cacher dans ton faste comme le ver dans son cocon de soie et la chenille dans sa chrysalide dorée », fait-il dire à la Fée aux miettes s'adressant à Daniel qu'elle a comblé de ses richesses.
Et lorsque dans Piranèse, « conte psychologique », Nodier veut indiquer que le suicide se rattache toujours à quelque cause immédiate, c'est à la botanique, à l'organographie végétale, qu'il empruntera l'épilhète caractéristique : « le suicide, écrit-il, n'est pas un acte sessile, comme disent les botanistes, c'est-à-dire sans pédoncule, sans tige, sans racines, sans origine sensible »; l'idée de l'emploi de ce terme technique ne pouvait évidemment venir qu'à l'esprit d'un botaniste de piofession !
II. On a souvent observé que la tournure d'esprit de l'homme de lettres n'est pas favorable à l'observation scientifique; nous devons donc rechercher si, chez Nodier, les brillantes qualités de l'écrivain n'ont pas porté préjudice aux facultés du naturaliste.
D'abord, il ne parait pas que la vive imagination de Nodier ait nui à ses observations scientifiques ; dans le temps de sa ferveur de naturaliste, il n'en a pas compté avec moins de patience et moins d'exactitude les articles des tarses ou des antennes, et analysé avec moins de soins les diverses parties d'une fleur ; elle n'a pas eu non plus de prise sur son talent de dessinateur d'histoire naturelle : les ébauches qui nous en restent sont la représentation très exacte de ce qu'il observait Cl).
Plus tard seulement, le littérateur l'a emporté sur le naturaliste, en ralentissant puis en arrêtant complètement sa passion pour l'entomologie, sans cependant lui en enlever entièrement le goût.
Mais, par contre, on pouvait craindre que l'éducation si exclusivement analytique, de ses années de jeunesse, ne ui donnât cette sécheresse qu'on observe dans trop d'ouvrages scientifiques; Nodier reconnaît lui même, dans SérapJiine [p. 37, 38], l'influence de la lecture de ce qu'il appelle (( les méthodistes », c'est-à-dire les classificateurs.
« Je m'entretenois avec facilité dans le souvenir tout
récent de mes études latines par la lecture assidue et passionnée de nos méthodistes, qui avoit pris tant d'empire sur mes pensées que je n'en concevois pas une seule sans qu'elle vînt à se formuler subitement en phrases concises et descriptives, iiérissées d'ablatifs, comme celle de Linné ; et si je m'étois reconnu depuis ce don caractéristique du talent qu'on appelle le style, je n'aurois pas été embarrassé à en expliquer les qualités et les défauts par ces premières habitudes de ma laborieuse
(1) Voy précédemment, Cliap. VI, p. 77 et Cliap. VIII, p. 108.
enfance. Il seroit peut-être plein, précis, pittoresque, propre à faire valoir les idées par leurs aspects saillants, mais trop chargé de termes techniques et de figures verbales; abondant en épithètes justes, mais qui n'expriment souvent que des nuances ; étranglé comme une proposition arithmétique, toutes les fois que j'essaie d'y faire entrer l'expression sous une forme puissante ; conforme et diffus comme une amplification, quand je sens le besoin de l'étendre et de la développer ; obscur pour être court, et pâle pour être clair, mais rappelant partout l'aphorisme dans le tour, et le latinisme dans la parole ; un mauvais style enfin, si c'étoit un style, et il n'y a pas deux hommes par siècle qui aient un style à eux ; mais un style sorti, tel qu'il est, de ma singulière éducation, et que les circonstances ne m'ont pas permis de modifier depuis.
Nodier apprécie trop modestement les heureuses qualités de son style, manifestées, de bonne heure, dans ses productions, même exclusivement scientifiques, comme la Dissertation sur le rôle des antennes ; ce mémoire est déjà écrit d'une plume alerte, dans une langue claire et imagée, avec toutes les qualités de l'écrivain qu'on retrouvera, plus tard, si développées, dans son oeuvre scientifique et littéraire.
« Ce qui est certain, dit Sainte-Beuve [I, p. 495j, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence voués au techni(juo et à une sorte de sécheresse, toute la grâce et la fertilité de ses développements » ; observation très juste que M. M. Salomon condense dans cette phrase : « le naturaliste n'étouffait pas en lui l'artiste » [XIX, p. 233].
Nodier négligea du reste, de plus en plus, les termes scientifiques ; il en déconseille d'abord l'usage dans les œuvres littéraires ("1) ; il s'en moque même, plus tard, dans la Diatribe du i)r Neophohus (2 ; il en arrive enfin à maudire les
(1) « Des nomenclatures scientifiques », dans Bull, du Biblioph , t. I, 1825, n» 24 ; voy. Chap. XI, § 2, p. 152, note ^').
(2) Revue de Parus, mai 1843.
nomenclatures scientifiques et à protester contre les terminologies savantes (l'.
Nodier était donc parvenu à un parfait équilibre entre ces deux tendances opposées du naturaliste et de l'écrivain, du savant et du styliste et c'est ainsi qu'il a pu écrire ces pages admirables de Séraphine, où il décrit le monde des papillons avec des couleurs si brillantes et en même temps une si étonnante vérité des caractères. ,
Tout le monde ayant fait, plus ou moins, la chasse aux papillons dans sa jeunesse, tout le monde connaît, — et cela est nécessaire pour goûter toute la saveur de cette description,— quelques-uns au moins des noms qu'on leur adonnés, noms souvent empruntés à des particularités de leurs mœurs, de leur organisation, ou à des personnages de la Mythologie. Voici comment Nodier les caractérise dans cette énumération, chef-d'œuvre de science et de poésie.
Il y a quelque chose de merveilleusement doux dans cette étude de la nature, qui attache un nom à tous les êtres, une pensée à tous les noms, luie affection et des souvenirs à i eûtes les pensées; et l'iiomaie qui n'a pas pénétré dans la grâce de ces mystères a peut-être manqué d'un sens pour goûter la vie.. .
. . . Voyez-vous ces brillantes familles de papillons, qui ne sont que des papillons pour le vulgaire? C'est une féerie complète. . .
. . .Ceux là sont des chevaliers grecs et troyens. A sa cotte de mailles, échiquetée de jaune et de noir, vous reconnaissez le prudent Machaon, fils presque divin du divin Esculape, et fidèle, comme autrefois, au culte des plantes qui recèlent de précieux spécifiques pour les maladies et les blessures; il ne inaiicjuera pas de s'arrêter sur le fenouil. Si vous descendez aux pacages, ne vous étonnez pas de la simplicité de leurs habitants. Ces papillons sont des bergers, et la nature n'a fait pour eux que les frais d'un vêtement rustique. C'est Tityre, c'est MyrtU, c'est Cori/don.Un seul se distingue parmi eux à l'éclat de son manteau d'azur, sous lequel rayonnent des yeux innombrables comme
(1) Bulletin du liibltOpliUe, n" tO.
les astres de la nuit dans un ciel éloilc ; mais c'est le roi des pâturages, c'est Argus, qui veille toujours à la garde des troupeaux. Avez-vous franchi d'un [las curieux la lisière des bois, défendue par Silène et les Satyres : voici la bande des sylvains, qui s'égarent au milieu des solitudes, et les nymphes, encore plus légères, qui se jouent de voti-e poursuite, laissent bientôt un ruisseau entre elles et vous, et disparoissent, comme Lycoris, sans redouter d'être vues, derrière les arbrisseaux du rivage opposé. Tentez-vous le sommet des montagnes les plus élevées : vous n'aurez pas de peine à vous y rappeler l'Olympe et le Parnasse ; car vous y trouverez les héliconiens et les dieux; Mars, qui se dislingue à sa cuirasse d'acier briuii, frappé par le soleil de glacis transparents et variés; Vulcatn llamboyant de lingots d'ini rouge ardent comme le fer dans la fournaise, ou h\en Apollon dans son plus superbe appareil, livrant aux airs sa robe d'un blanc de neige relevée de bandelettes de pourpre (p. 40-43).
Observez comment chaque espèce est merveilleusement décrite dans cette série de portraits oili le caractère distinctif est brossé, en quelques mots, avec la précision du naturaliste et l'élégance, la grâce du styliste le plus délicat.
Et il en est ainsi de nombreuses pages des Nouvelles de Nodier, des moins scientifiques, de celles souvent citées même par les critiques qui se refusent à voir dans Nodier un naturaliste; mais il faut savoir les lire avec des yeux, sinon prévenus, ce qu'on nous reprochera peut-être, du moins suffisamment avertis. En analysant tous les mots de ces descriptions, on se convainct qu'elles ne pouvaient être écrites que par un naturaliste exercé, sachant observer, décrire, l'eprésenter avec les détails scientifiques les plus minutieux, peindre avec leurs couleurs naturelles, les objets de ses études favorites ; le littérateur le plus habile, doué de l'imagination la plus vive, mis en présence de ces êtres si divers, si variés, pourra en donner une description aussi brillante, aussi colorée, mais il ne saura y mettre la précision des caractères distinctifs que seul le naturaliste peut saisir.
Ces pages, si remarquables de vérité scientifique et de cliarme poétique, ne pouvaient donc éti'e écrites que par un lettré doublé d'un savant ; elles sont une nouvelle preuve de l'alliance possible de la science et du style ; Nodier n'en est pas, en effet, le seul exemple ; il en cite lui-même plusieurs dans le discours qu'il pi-ononça à l'inauguration de la statue de Cuvier à Montbéliard iD, eu rappelant les noms <le Descartes, de Buffon, de Laplace, à côté de celui de Cuvier. Ajoutons que J.-J. Rousseau, M""* Roland, Gœthe, Ampère, G. Sand, Th. Johanneau, Tlieui'iet, de Mau passant, JVlaurice Donnay et d'autres écrivains, s'adonnéi'ent aussi à l'histoire naturelle'.'-) et qu'on peut citer une belle lignée de savants remarquables autant par le mérite littéraire de leurs écrits que par l'importance de leurs découvertes, mérite qui leur a ouvert les portes de l'Académie française, depuis Fontenelle et Buffon jusqu'à Cl. Bernard, Pasteur, Berthelot et récemment M. H. Poincarré. Si on ne peut comparer Nodier, même de loin, à ces savants incontestés, il convient de le placer, non à la suite, mais dans le voisinage de cette brillante pléiade d'esprits distingués qui furent à la fois des hommes de science, amateurs ou savants, et de remarquables écrivains.
§ 3. Nodier peut-Il être considéré comme un véritable naturaliste ?
Les faits l'éunis dans cet ouvrage à l'appui de cette thèse que Nodier a été en même temps qu'un brillant littérateur un véritable naturaliste, nous paraissent tellement probants
(i) Voy. Ctiap. Vil, g 2, p. 92 ; ce diseoiii-s est rejirodiiit dans la 2« partie, n» vil.
(2, Voy. -su !■ J.-J. Rousseau. M"'« Roland, Ampère, G. Sand, etc., notre Prodrome d'une Uist. des Botanistes lijoanais, dans Soc. botan. de Lyon, 1906, 1907, 1910, n" 9i, 97, etc.; M. Dijv.a.1., id., 1910, !«'■ mars; Clironi(jne médicale, 1910, etc.
que nous pourrions; conclure de suite, mais il nous semble nécessaire de voirtjuellea été l'opinion de nos prédécesseurs sur ce sujet avant de conclure nous-mêmes.
Comme nous l'avons dit au début de ce travail, très peu de biograpbes de Nodier ont examiné cette question de Nodiei- naturaliste avec le soin nécessaire et des documents suffisants.
Les Biographies générales y font à peine allusion ; elles se bornent à citer ses deux ouvi'oges de jeunesse sur l'Entomologie : la Dissertation -mr Vasage des antennes de 1797 et \3i Bibliographie entotnologiijiie de 1800; elles ne mentionnent pas, ou à peine, ses autres mémoires d'bistoire naturelle et les traces si nombreuses que le naturaliste a laissées à cbaque page de ses œuvres littéraii-es.
On lit, par exemple, dans la Biographie universelle de Michaud, que, depuis les deux ouvrages cités plus haut, Nodier « s'abstint d'écrire sur l'histoire naturelle des insectes » ; elle reconnaît cependant « qu'il leur a, dans quelques-uns de ses romans, consacré des pages charmantes : » et plus loin, à propos seulement des Mélanges de iittératnre et de critique, « en bien des pages, dit-elle, l'attachement de Nodier pour les insectes et pour les livres se montre avec etrusion » ; et c'est tout : aucune mention de ses observations d'histoire naturelle en Ecosse, de ses Essais sur les Sphinx, sur les Scarabées des Hiéroglyphes, de ses Contes entomologiques, comme Sibylle Mérian, et d'autres ouvrages analogues.
La Grande Encyclopédie de Berthelot est encore plus laconique ; elle ne cite le goût de Nodier pour l'histoire naturelle que dans cette appréciation générale bien vague :
« conteur charmant , il a mis de la fantaisie dans l'his-
t(jire..., dans l'entomologie... et jusque dans la Bibliographie. )) La concision exigée par le plan de l'ouvrage n'excuse pas cette généralisation spirituelle mais insuffisante et inexacte.
— dw2 —
Si nous consultons les nombreux ouvrages publiés sur Nodier, nous constaterons que la plupart de ses biographes, depuis Sainte-Beuve jusqu'à M. Michel Salomon, insistent peu sur la partie scientifique de son œuvre et de ses recherches.
(( S'il étudie la botanique et les insectes, écrit Sainte- Beuve, c'est à un [ujint de vue particulier, toujours et sans s'inquiéter des classifications générales » [I, 452] ; cette dernière assertion est tout à fait inexacte, comme on l'a vu dans un Chapitre précédent (•).
Pour M. Michel Salomon, « l'entomologiste n'est pas le Nodier dont la postérité se souvient » ; c'est vrai ; on le connaît mal, en effet, à ce point de vue ; mais l'argument ne porte pas. M. Michel Salomon ajoute encore, plus loin : (( En histoire naturelle, Nodier compte pour un amateur précoce et passionné ; herboriseur et chasseur de papillons.. ., il ne reste de lui, en histoire naturelle, que deux minces brochures. » [XIX, 225-227]. On s'étonnera de trouver, dans cet ouvrage récent, ordinairement si bien informé, une documentation si incomplète, particuhèrement l'oubli des inémoires d'histoire naturelle, des articles de ciitique, où Nodier se révèle comme un véritable naturaliste !
Cependant, déjà, dans le Bulletin du Bibliophile, en 1857, répondant à Quérard qui prétendait que Nodier ne pouvait être l'auteur de la Disscrtalion de 1797, Albert de la Fizelière avait signalé les divers articles d'Histoire naturelle publiés par Nodier après ce premier travail et affirmé sa valeur comme naturaliste : « Il est de notoriété, disait-il, pour ceux qui ont connu Nodier, qu'il était de première force en Entomologie et que les Coléoptères surtout, et les Lépidoptères, n'avaient point de secret pour .ses observations ingénieuses et sagaces. J'ai eu, pour ma part, l'extrême bonne fortune de profiter de ses connaissances étendues à ce sujet et je déclare qu'elles étaient de premier ordre. » (N° de mars, p. 131).
(1) Voy. Cliap. XI. § '2, p. 152.
Quelques années plus tard, Paul Lacroix (alias le Bibliopliile .lacoh) rappelait aussi, dans le même Recueil, diverses i-echerches scientifiques peu connues de Nodier, comme ses observations sur les animaux réviviscents, et montrait l'utilité et l'intérêt de la réimpression de ses œuvres d'histoire naturelle (-1).
Plus récemment, deux auteurs, l'un et l'autre médecins, se sont i)articulièrement occupés de Nodier naturaliste ; mais ils sont arrivés, à des conclusions absolument différentes.
Le D"" Fabre (de Gommentry), dans son Etude sur Ch. Nodier naturaliste et médecin [XXXVII], insiste sur l'intéi-èt et rim[)ortance des productions scientifiques de Nodier; il en donne une énuinération assez coniplète et paraît bien considérer l'auteur de ces recherches comme un naturaliste dans le sens véritable du mot.
;< Si Gh. Nodier, dit-il, n'a eu aucun titre officiel, ni comme naturaliste, ni comme médecin, nous croyons avoir démontré qu'il possédait de vastes connaissances scientifiques. En maintes occasions, non seulement il a abordé en homme instruit des questions de l'ordre biologique, mais il a su les traiter souvent avec originalité et un esprit plein de clairvoyance et de rectitude, et toujours aussi avec une grande largeur de vues ». (p. 16).
Tout autre est l'opinion de notre compatriote, le D' Baudin, auteur d'un intéressant mémoire, intitulé Cli. Nodier médecin et malade, communiqué il y a sept ans à l'Académie de Besançon [XXXIX] ; le distingué confrère et dévoué Président de la Société d'Emulation, dont on déplore la perte récente, ne voit dans Gh. Nodier « qu'un enthousiaste élève de Girod- Ghantrans, brillant étudiant de l'Ecole centrale, audacieux théoricien, classificateur érudit et sagace, collectionneur achai-né, qui sut, jeune encore, conquérir une place d'iion-
(1) Bull, du liibliophile, 186i, p. 1037 et 1169; 1865, p. 158.
neur dans la science entomologique » ; s'il a publié la DiifKerlalion sur Viisage des antennes et la Bibliographie entomologique, « cela ne suffit pas, ajoute-t-il, pour faire de Nodier un naturaliste au sens élevé et véritalMement scientifique du mot. » (p. 207).
Plus loin, notre ancien confière précise encore mieux son sentiment : « Nodier fut, dit-il, en sciences naturelles, un très bon élève, exceptionnellement doué au point de vue de la mémoire et de l'imagination ; très vite spécialisé dans l'entomologie, il demeure un amateur distingué et un collectionneur bors ligne. Là, se bornent, en réalité, ses titres de savant, de naturaliste. » (p. 208).
Cette appréciation est trop sévère et du reste inexacte ; nous avons vu, en effet, que non seulement Nodier fut a un très bon élève », mais qu'il a été aussi un excellent professeur I) ; il a été aussi mieux a qu'un amateur distingué et qu'un collectionneur bors ligne » ; le D' Baudin reconnaît lui-même en Nodier, « un audacieux théoricien et un classificateur érudit et sagace » ; que faut-il de plus pour être un -naturaliste dans le sens scientifique du mot ? et si l'on ajoute que Nodier a fait des recherches originales sur la classification et la physiologie des insectes, recherches qui dénotent non seulement de l'observation sagace, mais des idées générales, qu'il est l'auteur de plusieurs autres mémoires, il est vi'ai moins connus, d'histoire naturelle, on ne peut lui refuser le titre de naturaliste qu'on a donné à beaucoup d'autres (( amateurs ou collectionneurs », — pour euiployer l'expression de nos contradicteurs, — moins qualifiés que lui pour le l'ecevoir !
Pour asseoir définitivement notre jugement sur la valeur scientifique de Nodier, on |)eut encore faire i\p[)e\ au sentiment intime de Nodier lui-même, peu suspect dans les circonstances où il s'est manifesté.
(Il Vûv. Chap. Xll. îi -2.
Quand parurent les Lettres à Julie de Mulsant (1830), Nodier écrit à l'éditeur, à propos de ses connaissances en entomologie : c Car cette science de fourmis et de cirons est de toutes celles que j'ai étudiées, la plus en rapport avec mes facultés littéraires et Je me flatte de la bien savoir !. »
Déjà, au moment de la création de l'Université de Besanuon (181 1), Nodier, postulant la chaire d'Histoire naturelle de la Faculté des sciences, avait affirmé sa parfaite compétence : « Oh ! pour cela je ne ferai pas le modeste, car je aérai très capable selon moi. »
On sait que la chaire fut confiée à Désiré Ordinaii-e ''voy. plus haut, p. 172) et qu'il s'en fallut de bien peu que Nodier ne devint le [iremier professeur d'Iiistoire naturelle de notre Université bisontine.
Faut-il le l'ogretter ?
Définitivement professeur d'histoire naturelle, l'orientation de la vie et des travaux de Nodier était complètement changée ; les sciences naturelles devenaient l'objet principal de ses préoccupations; Nodier achevait les ouvrages importants qu'il avait commencés sur les insectes et sur la flore du Jura ; il dev^enait enfin le naturaliste non contesté qu'il n'est pas encore aujourd'hui; mais aurait-on vu paraître cette magnifique série de contes et de nouvelles qui charmeront toujours le plus grand noinbi'e des lecteurs, mieux que les plus savants ouvrages d'histoire naturelle, fussent-ils écrits par la plume enchanteresse de Nodier ? le naturaliste serait peut-être mal venu à s'en plaindre, puisqu'il y trouve lui-même autant d'intérêt au point de vue scientifique que le profane y trouve de plaisir au point de vue littéraire.
Le résumé de la vie scientifique de Nodier sera la meilleure démonstration de sa valeur comme naturaliste.
Nodier cultive les sciences naturelles, particulièrement l'Entomologie et la Botanique, d'une façon presque continue, pendant vingt ans, de 1794 à 1814, puis par intermittence,
jusqu'en 18-20; il les étudie Ihéoriquement et pratiquement, réunissant des collections de plantes et d'insectes, composant des ouvrages, les uns publiés, les autres restés manuscrits ou inachevés ; il professe l'histoire naturelle pendant plusieurs années (1807 à 1810), avec un succès assez brillant |)our qu'on lui olïre une chaire dans l'Université et pour qu'il ait pu prétendre à la place de professeur de sciences naturelles à la Faculté des sciences de Besançon, lors de sa fondation (1811) ; plus tard, Nodier ne délaisse pas complètement les sciences dont il s'était occupé avec passion pendant la premièi'e partie de sa vie ; il saisit toutes les occasions d'y revenir; un voyage en Ecosse, où il allait vérifier une question de géographie botanique et zoologique, lui permet de faire quelques observations intéressantes sur la flore et la faune de cette contrée ; il publie, pi'esque jusqu'à la lin de sa vie, des Essais où il utilise les connaissances très étendues qu'il possédait en histoire naturelle, par exemple, à propos des Sphinx de ,1. Bauhin et des Scarabées des hiéroglyphes ; quant à ses deux publications entomoiogiques principales, la Bibliographie, bien qu'elle ait été l'objet de critiques assez justifiées, n'est cependant pas sans valeur et sa Dissertation expose très judicieusement, avec les seuls arguments qu'on pouvait donner à cette époque, des théories actuellement adoptées par les biologistes; on peut seulement regretter que Nodier n'ait pas pu terminer les ouvrages importants qu'il laissait prescjue achevés à Quinligny et qui l'auraient classé définitivement parmi les naturalistes les plus autorisés.
Mais Nodier avait l'imagination trop vive, l'esprit trop curieux, pour s'attarder longtemps sur les mêmes sujets : il a été toujours et partout, un observateur inquiet et un promeneur inlassable; il a observé d'abord les plantes et les insectes, puis les gens et les institutions, il s'est observé lui-même, étudiant sa personnalité intime, ses rêves, ses
maladies (1); il s'est, promené dans les prairies et dans les bois, dans les sentiers les plus vai'iés de la science, de l'histoire, delà littérature, notant ce qui lui paraissait curieux, oi'iginal, digne d'être étudié ; et de ces promenades, de ces excursions, il rapporte des collections de plantes ou d'insectes, des collections de faits ; il en établit des systèmes et des classifications ; il en décrit les plus intéressants, d'abord dans des ouvrages didactiques, puis dans des œuvres de forme entièrement littéraire, où il pouvait plus facilement donner libre cours à l'abondance et à la variété de ses souvenirs, aux fantaisies de son imagination, à la poésie qu'il savait mettre partout, même dans les sujets les plus arides, les plus scientitiques.
Nodier a été, en effet, surtout en science, un observateur assurément consciencieux, mais entraîné bientôt à côté par la folle du logis ; c'était un savant doublé d'un poète ; et un savant dans le sens le plus large du mot ; ainsi que le disait A. Dumas, paraphrasant ce que déjà on avait dit de Pic de la Mirandole : « Nodier était le savant par excellence ; il savait tout puis encore une foule d'autres choses au delà de ce tout ». Mais sa science était parfois superficielle, n'ayant jamais eu la patience d'approfondir les sujets que son esprit chercheur lui avait tait découvrir.
Ce qui a manqué, en effet, à Nodiei-, pour devenir un grand naturaliste, c'est le temps, la persévérance, la continuité du travail qui lui auraient permis d'entreprendre des œuvres importantes comme la Flore du Jura, en germe dans son esprit, et d'achever les ouvrages d'une véritable valeur scientifique dans lesquels il avait réuni toutes ses observations sur les insectes, comme les Harmonies de la Botaiiique et
(1) Voy. sa curieuse lettre à J. De Bry où il s'est décrit lui même en trois personnes, « trinité mal assorlie composée d'un fou bizarre et capricieux, d'un pédant frotté d'érudition et de nomenclature et d'un honnête garçon faible et sensible » , L Pingauij [Xli], IjOYEr de Ste-Suzanne [IX, 399, iOOJ, M. Salo.mon- [XIX, ;i07J
de VEnlomoloyie et le Muséum enlowologicum qu'il laissa presque terminés ; on n'eût pas alors discuté sa valeur comme naturaliste. Ce qui nous reste de ses œuvres scientifiques nous suffit cependant pour le considérer comme un naturaliste digne de ce nom. et pour ajoutei'défmitivement ce nouveau fleuron à la couronne déjà si riche ilu charmant conteur, de l'érudit bibhographe, du philologue, du lexicographe, de celui qui tut, en un mot, un des plus féconds et des plus brillants écrivains de la première moitié du siècle dernier el le plus illustre de nos littérateurs tVanc-comtois.