Anthropologie et Evolution
Nodier était un évolutionniste convaincu, croyant aux transformations des êtres depuis le minéral, la plante, l'infusûire, jusqu'à l'homme; ses idées sur ce sujet, très originales, sont développées dans les Essais suivants: De la, Perfectibilité de lliomme ; La fin produiine du genre humain; De la Palingénésie humaine et de la RéKurrection (2).
Dans le deuxième de ces essais, Nodier se transporte plaisamment aux époques géologiques futures, oli (( des espèces nouvelles s'amuseront à recomposer de débris fossiles le squelette de l'homme actuel. . . et à lui chercher une place convenable à côté de ceux du singe et de la chauve-souris » (p. 303). Il émet, du reste, des idées très justes sur la jjersistance des organismes les plus simples et le peu de durée des organismes compliqués (id.) et il conclut ; « les espèces finissent, donc l'homme doit finir » (p. 305).
(1) Coules en vers et en prose, éd. Rendue), t. XI, p. 167. ,2j Hêverie^-, éd. Rendue), t. V, p. 239, 301, 305. 376.
Mais par quoi sera-t-il remplacé ?
Par un être supérieur à l'homme, l'Etre compréhensif dont il donne cette très curieuse description.
L'être compréhensif ressemblera probablement à l'homme comme l'homme ressemble aux animaux, auxquels il ne ressemble que trop, mais avec un développement d'organes dont nous ne pouvons imaginer l'étendue et la portée; il aura tous les sens que nous avons observés dans le surplus des êtres créés, et une multitude d'autres qui nous échappent et sont réservés pour lui. La matière génératrice n'a besoin que de quelques modifications pour lui soumettre la nature. C'est si peu de choses qu'il n'y a pas le moindre effort d'esprit à faire pour le concevoir. Qu'elle ait la bonté d'entretenir comme cela s'est rencontré dans quelques individus exceptionnels, l'ouverture du trou de Botal; qu'elle maintienne dans tous, après la naissance, le mode de circulation qu'elle a établi dans la vie intra-utérine — et il lui en coûte bien peu, puisque ce n'est qu'un acte de conservation ; — qu'elle réduise l'usage de l'appareil respiratoire à une fonction facultative, ainsi qu'elle l'a fait dans les amphibies et les poissons, et voilà une créature nouvelle qui a conquis les profondeurs de la mer. Ne vous embarrassez pas de ses poumons presque inutiles et qui ne seront plus que l'organe d'une jouissance volontaire ; élargissez au contraire l'espace qu'ils occupent dans un torse vaste et solide, qui semble déjà destiné, par sa conformation, à les contenir comme la carcasse d'un navire aérien; donnez-leur l'ampleur d'un aérostat, calculé sur le faible poids qu'il déplace pour s'élever dans l'atmosphère, et enveloppé, au lieu de son lourd parenchyme, d'une membrane élastique et docile, et l'être que vous venez d'inventer si facilement avec moi, traversera les airs dans toutes les directions qu'il lui plaira de parcourir, non pas à la manière d'Icare, dont l'ajustement d'oiseau répugnait à toutes les possibilités de notre configuration physique, non pas avec les quatre ailes de Mercure, que l'iconographie poétique avait mieux assorties à l'équilibre et au mécanisme de nos forces ; mais en faisant le vide, à son gré, dans son large viscère pneumatique, et en frappant la terre du pied, comme l'instinct de son organisme progressif l'enseigne à l'iiomme dans ses rêves. » {Palingénésie humaine^ p, 37G).
On retrouve cette fantaisie paradoxale de Nodier sur les effets de la persistance du trou de Botal, dans une lettre qu'il adressait, le 27 juillet 1832, à son beau -frère, le D' Tourtelle, lettre reproduite dans la CJironique médicale du ["décembre 1909, p. 785.
Le processus même de l'évolution générale des êtres, d'après Nodier, nous paraîtra aujourd'hui aussi singulier : après les transformations du minéral apparaît le lichen, être vivant engendré dans la famille des cryptogames, être indécis entre l'oxyde et la plante (•); puis les mousses, la fougère, les champignons et les plantes sensitives, s'animalisant dans les byssus, les conferves, les polypiers (2), puis les animaux et l'homme (De la jialingénésie humaine, ^g. 357).
Et, affirmation remarquable pour l'époque, « la perfectibilité n'est plus une théorie abandonnée à la discussion, comme le reste du système ; c'est un fait philosophique auquel il manque à peine' quelque vernis de mysticité pour être converti en dogme. On ne le démontre plus, on le professe ; et un des talents les plus purs, les plus élevés, les plus consciencieux de notre nouvelle école, lui prête en Sorbonne, la triple autorité de sa raison, de son savoir et de sa bonne foi » {De la fin prodiaine du genre humain, p. 331).
Le professeur de Sorbonne dont Nodier rappelle ici l'enseignement est évidemment Geofïroy-St-Hilaire (3) ; Nodier,
(1) Nodier s'est inspiré certainement des idées bizarres du naturaliste La Metherie qu'il avait connu probablement avec Lamarck, à Paris en 1800 (voy. Cliap. IV § 2). Certains lichens crus;tacés. colùrés par l'oxyle de fer, comme les Lecidea alroaiba Fr. {Rluzocarpum petrœum var. P Œderi Ach.), Lecidea conjluens forma oxyilata Krbr., etc., pouvaient, en effet, à cette époque, sembler un passage du minéral à la plante !
(2) Ici, Nodier se souvient des recherches de son ancien maître Girod- Ghantrans sur les conferves, qu'il considérait comme des polvpiers (voy. Chap. II gl).
i3) Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, né à Etampes en 1772, moit à Paris en 1844, la même année que Nodier, a été professeur de Zoologie au Muséum depuis 1794 et à la Faculté des sciences de Paris, de 1809 à 1840.
écrivait, en effet, ces lii^nes au moment où avait lien, devant l'Europe savante attentive et aux applaudissements de Gœthe, la célèbre discussion entre Guvier, défenseur de la fixité de l'espèce et Geuiïroy-St-Hilaire, partisan de sa variabilité et des idées transformistes. On voit que Nodier approuvait sans réserves l'enseignement de Geoffroy combattu alors, avec tant d'acharnement, par l'école officielle.
On retrouve ces mêmes idées exposées encore dans VExcimen des Lettres à Julie (voy. chap. IX, ^ 2) et dans la Fee aux miettes, ouvrages de la même époque ; dans ce dernier conte, Nodier indique ainsi quelles sont, d'après lui, les grandes lignes de l'évolution des êtres :
Il y a de la finesse et presque de la profondeur dans cette idée, Daniel. Nous remarquons en effet que la nature, dans l'enchaînement méthodique des innomlirables anneaux de sa création, n'a point laissé d'espace vide. Ainsi le lichen tenace qui s'identifie avec le rocher, unit le minéral à la plante; le polype aux bras rameux, végétatifs et rédivives, qui se reproduit de bouture, unit la plante à l'animal; le pongo, qui pourroit bien devenir éducable, et qui l'est probablement devenu quelque part, unit le quadrupède à l'homme. A l'homme s'arrête la portée de nos classifications naturelles, mais non la portée du principe générateur des créations et des mondes (La Fée aux miettes, p. 27).
Nous avons vu plus haut comment Nodier avait complété son système, en imaginant l'être supérieur à l'homme, son Être compréhensif, brillante fantaisie qui montre, suivant l'expression du D' Fabre, « ce que devient la physiologie générale sous la plume magique de Nodier ».