DANS LES MÊMES ANIMAUX
Les Entomologistes n'ont, oncoi'c avancé sur l'usage des antennes (jue de faibles conjectures dénuées de toute vraisemblance. La plus plausible à notre avis est celle tant de fois répétée, que ces organes sont destinés à tâter au devant de l'insecte les corps qui pourraient s'opposer à son passage, et contre lesijuels il se heurterait souvent si le tact exqiiis dont ils sont doués ne l'avertissait pas du danger avant qu'il devînt inévitable. Tant de probabilités s'élèvent d'abord à l'appui de cette supposition, qu'on serait volontiers porté à l'admettre si elle n'était pas détruite par l'observation.
En etlét, et nous nous en rapportons aux auteurs même de cette conjecture, à quoi sei'viraienl au cerf-volant {^), au scarabée hercule C^-), au scarabée clwrinéei^) et à la nombreuse [P. 4] famille || des insectes cornus, les petites antennes, dont leurs têtes sont ornées, quand il est vrai que les longues excroissances qui les précèdent pourraient se briser cent lois
(1) Cerf-volant, IHaticerus cervus Geolfroy l"'' genre. Luranus ccrcu:i Lin. FdJj.
(2) Scarabée hercule, Olivier et t^in, genre scarabée. (3j Scarabée chorinée, idem.
avant que la délicatesse de ces organes se trouvât offensée par le moindre choc ? A celte première remarque il s'en joint une foule d'autres, toutes aussi irrésistibles, que nous allons rapidement parcourir.
S'il était une situation d'habitude oii les insectes eussent besom d'une espèce de main qui les précètiât et leur annonçât les obstacles qu'ils ont à éviter, ce serait sans doute pendant le vol. On observe cependant communément que les insectes à longues antennes tels que les capricornes i\), les lsptU7'es {V, les stencores (^} etc., les portent couchées en arrière dans ce temps-là. et en général tous les insectes ne les dii'igenl presque jamais en avant, mais les tiennent de part et d'autre sur les côtés, dans ijuelque situation que ce soit.
D'ailleui'S pourquoi la nature, qui ne l'ait rien en vain, aurait-elle pourvu la leplure agile d'antennes si longues, et les lourds scarabées (4^ d'antennes si courtes? 11 semble que la première qui vole, dès qu'elle aperçoit le péril, n'a pas -besoin d'organes si allongés, et qu'il en eût fallu de moins courts aux autres, qui ont besoin d'un espace de tems considérable pour se préparer à fuir.
A quoi serviraient les antennes aux insectes solitaires qui n'abandonnent que rarement le lieu ou ils se son.t fixés? L'ouïe qui les avertirait de l'approche de leurs ennemis, ne leur serait-elle pas plus essentielle que ce tact délicat destiné à leur annoncer un danger auquel ils ne s'exposent presque jamais ?
Enfin, que l'on observe l'organisation et la structure intérieure des antennes, on verra qu'elles sont cieuses, percées d'un grand nombre de pores, garnies de poils plus ou moins apparens et évasées par leur partie inférieure qui commu-
(1) Capricorne, Cerainbix GeoU". genre 23.
(2) Leplure, Leptura GeofT. genre 24.
(3) Stencore, bteneconis Geoff. genre 25.
(4) Scarabée, Hcarabeus GeolF. genre 3.
[I* f)] nique à la corvelle. || Tout cela semble fort, iimlilo poiii* constituer l'organe du tact; et encore une fois la nature no fait rien d'inutile. Cet organe est en (jnelque sorte tout extérieur, il ne lui faut pour exercer sa propriété qu'une surface assez considérable, comme celle des mains ; et pres(juc toutes les antennes sont de la ténuité et de l'épaisseur d'un cheveu ou d'un til. Il lui faut une matière flexible, et les antennes de presque tous les insectes sont d'une matière cornée, dure et cassante.
Il n'est donc pas probable que les anten^ies soient destinées uniquement à lâter les corps qui se trouvent an devant de l'insecte. 11 ne les agiterait jamais dans l'état de repos, comme cela arrive presque toujours ; elles ne lui serviraient que dans la marche ou dans son vol, comme cela arrive rarement. Uemarquons cependant ici ijuo cet usage qu'attribuent aux antennes des insectes plusieurs naturalistes, no semble pas incompatible avec un autre plus essentiel. Ainsi on ne peut pas nier que quelques-uns de ces petits animaux ne les emploient quelquefois à sonder le terrain ; mais induire de là que ces antennes leur servent seulement à cet usage, c'est comme avancer que les mains d'un aveugle lui servent d'yeux, et ne lui servent que dans ce sens, parce qu'on le voit les porter au devant de lui dans sa marche pour éviter les dangers.
11 nous semble que cet organe d'un genre nouveau n'aurait pas dû être particulier aux insectes ; ils ont une vue qui est reconnue assez avantageuse pour disliuguer au loin les obstacles, et l'usage les a sans doute instruits, comme les autres animaux, à mesurer les distances. Pourquoi donc la nature eùt-clle été si libérale envers eux, que de leur accorder des faveurs pi'esque inutiles, tandis qu'il semblerait par le silence des naturaliste^, (ju'elle leiu' eût refusé l'organe de ïouïe.
Après avoir détruit des probabilités qui nous ont paru dénuées de fondement, et avoir en quelque sorte ravi aux insectes un sens qui leur était approprié par plusieurs écrivains naturalistes, il paraît assez juste que nous cherchions
les moyens de lein- en reslilner nn anlie qne ces mêmes écrivains onl méconnn : ce sens est celui de Vouïe dont nous venons de pailei-.
[P. 6] Nou'ï croyons iunlile d'élever ici une foule de preuves pour démontrer l'existence de ce sens dans les insectes ; il suffit de l'observaiion d'un moment pour acijuéi'ir la certitude qu'ils en jouissent tous. Si l'on a donné dans quelques erreurs dans cette intéressante partie de l'histoire naturelle, c'est que sans doute on ne l'a point encore assez étudiée ; c'est que d'une science d'observation, on a fait une connaissance toute théoriijue, et que l'on a passé sans examen suides assertions accréditées par le méi-ite de leurs auteurs.
Nous devons le remarquer ici : on a trop étudié les insectes dans les collections, et trop peu observé dans la nature. On apprend plus de choses nouvelles en une heure, au sein de la campagne, que pendant des années dans ces immenses tombeaux; et essayer de faire l'histoire des choses sur ces li'istes restes de leur vie passée, c'est comme si l'on tnlreprenait l'histoire des grands hommes, parce qu'on a sous les -yeux leurs portivùts
Qu'on nous paidonnc celte digression, elle était amenée ujlnrellement par ce iju'ont avancé ijnel«]ues éci'ivains, (]ui ont dit que les insectes n'entcîndent pas, parce qu'ils n'avaient pas cru voir leurs oicilles. Sûrement ils n'avaient pas vu aussi le cloforle arDuidilleV) se replier sur lui-même quand on l'approche, ni la cisiclU ("') imiter l'état de n)ort par son immobilité [subite, ni le Qvibouri (3) se laisser tomber des feuilles sur les(]uelles il est posé, d;ins l'épaisseur du gazon. Les amateurs savent que quelque précaution qu'on prenne pour se déi'ol)er à la vue de ces petits insectes et les approcher par derrière, ils emploient sur-le-champ leur ihiso
(I) Cloporte armnilille. Oniscus. (ieolT. goure 116.
(■2) Cistelle. Vixtelu. GeofT. genre 9.
(3) Griboiiri. Cri/pUicephalus. G(;oÏÏ. genre '27.
acconliiniée el écha[)[)iMil an danger sans avoir pu en être piôvenus que par l'or;,^•lllO (lt3 ['mi'ir.
11 est donc hors de iouL donle quo les insectes entendent comme tous les autres animaux ; mais l'usage des antennes étant inconnu dans ceax-ci. on ignore de même quelles sont [P. 7] les parties extérieures |] ati'ectées en eux à l'organe de l'ouïe ; et comme aussi ies antennes sont les seules parties généralement répandues sur tons les insectes sans exception, dont l'usage soit ignoré, dj même ïouïe est le seul organe essentiel qui n'ait pas encore été reconnu, depuis les obseivations dernièrement consignées dans les journaux de la Société philomatique, où l'on indique d'une manière plausible le siège de l'odorat.
()n avait prétendu cependant (jue ce dernier organe l'ésidait dans les antennes : et le savant auteur des papillons d' Europe 0) avad fondé cette conjecture sur ce qu'on voit les papillons dresser et agiler les leurs quand ils sont posés suides llenrs, comme pour recueillir le parfum des plantes qui les environnent. L'auteur de l'intéressante découverte dont nous venons de parler pins haut, ne s'est pas arrêté à ces observations ; il a jugé par analogie qu'il serait trop extraordinaire de voir dans un animal quelconque deux nés difï'érens portés à droite et à gauche sur de longs pédicules mobiles ; et il a pu révoquer en doute un système établi sur ce simple mouvement, que nous observerons ici être commun à une grande partie des quadrupèdes à longues oreilles, tels que le cheval et l'âne, qui les dressent et les agitent lorsqu'ils approchent de la crèche ou de l'abreuvoir, et dans plusieurs antres circonstances ; enfin quelque déférence i[u'on doive à un naturaliste distingué^ il ne faut pas hésiter à proclamer une découverte inti3ressante, fût-elle eu contradiction avec ses observations particulières.
(Il l'ajiilloiis (l'Eiiropo iieints il'après nature parEnrst. Discours préliminaire sur ks insectes. Tome l»"', page 29.
Il est donc cerlain que l'organe de Vouïe est le seul dont on n'a pas trouvé dans les insocLes les pai'ties évidentes et externes. Avant d'exposer nos doutes sur les parties de l'insecte que nous lui croyons consacrées, examinons rapidement quelles doivent en être la forme, la structure et la consistance, d'après le témoignage des anatomistes et de l'analogie; nous verrons ensuite si les insectes ont quelques instrumens [P. 8] extérieurs auxquels celte description soit || applicable, et dans le cas de l'affirmative, nous n'aurons plus aucun doute sur le lieu où cet organe réside.
MusscHENBROCK, daus SOU Essai de physique ^^), (}X[A\quQ le but Je la nature d'une manière si évidente et si sensée, qu'il est impossible d'hésiter sur ce point : il dit qu'elle a revêtu le cartilage élastique de l'oreille de l'homme, d'une membrane, pour empêcher que le son ne soit ni trop éclatant, ni de trop longue durée. La nature, qui a dispensé libéralement ses dons à tous les êtres avec tant de sagesse et de prévoyance, n'a refusé Vouïe h -aurun animal connu ; mais elle a varié par quelques nuances, la forme du membre extérieur destiné à étouffer le son et h le transmettre au nerf auditif, après en avoir diminué la violence, Klle a revêtu le dehors de cet organe d'une toufTe de poils plus ou moins considérable dans presque tous les oiseaux ; elle a rendu cette loufïe plus épaisse, plus prolongée, plus propre enfin à affaiblir les sons dans plusieurs oiseaux de nuit, qui, accoutumés au calme profond et au silence éternel de leurs rochers, seraient vivement affectés s'ils i-ecevaient des sons trop violens. Elle n'a point donné de ces poils au casoar, au coq dinde, à la pintade, à la poule, parce qu'il fallait que ces lourds animaux fussent avertis longtems à l'avance des dangers qu'ils avaient à courir et de l'approche de leurs ennemis. Peut être aussi la délicatesse de cet organe les rend-ils [ilus propres à l'état de domesticité auquel la nature les a destinés en les rendant uioins sensibles
(l) Essai de physique, Tome '2, cliap. 37. Du Son.
au bruit par riiahiludc ilo l'en tend l'O, si elle a refusé aux poissons, aux tortues, à plusieurs auiiuaux amphibies cl ai]ualiques, les membres extérieurs de Vouïe propres à diminuer la violence dos sons, c'est parce que l'élément qu'ils habitent eu fait pour eux l'office et ne les leur transmet que très afïaiblis. Si on ne trouve pas non plus d'oreilles externes dans les lézards et les serpens, c'est que ces animaux qui habitent non loin des sentiers et des chemins battus, courraient risque à [P. 9] chaque instant d'être écrasés par les || voyageui-s. D'ailleurs les senûmeus d'horreur qu'inspire la plus grande partie de ces animaux, dont (luelques-uns sont dangereux, leur ayant fait de tous les hommes presque autant d'ennemis, la nature a dû par tous les moyens les rendre habiles à veiller à leur conservation. Enfin, si les taupes qui passent leur vie dans la terre, ont le conduit de l'oreille fermé, c'est que s'il était ouvert, il ne manquerait pas d'être bientôt obstrué par des amas de poussière et de terre, au travers desquels ces petits quadrupèdes s'ouvi'ont un passage.
Voilà sans doute quels motifs ont dirigé la nature dans la répartition variée des formes de l'oreille. Voyons maintenant quelle structure devraient avoir celles des insectes, pour s'accorder parfaitement avec leurs besoins, et quelli- est la forme essentielle qui devrait la caractériser.
Les insectes sont les plus petits animaux et les [jIus répandus de la nature ; ils sont entourés sans cesse d'hommes, d'oiseaux, de quadrupèdes; il fait donc, pour les rendre moins sensibles au bruit (|ui les environne et (]ui ne peut manquer d'être fort violent relativement à la ténuité de leurs organes, qu'ils aient des oi'cilles ou des instrumens externes de ïouïe, comme on voudra les appeler, qui affaiblissent le son et ne le transmettent au nei'f auditif qu'autant (ju'il le faut pour prévenir l'animal des dangers (jii'il peut courir. On supposera que la forme de ces instrumens sera déterminée d'après les besoins de l'insecte, et que par conséquent elle sera variée dans tous ; il faudra qu'elle soit différente dans
le hannelon^ qui se laisse approcher sans éviler son ennemi, de ce (ju'elle est dans le gribouri qui se laisse, comme nous l'avons dit, tomber de la feuille où il est posé, dès que le moindre bruit vient offenser le tact exquis de ses organes auditifs ('.'.
[P. 1 0]. A près avoir déterminé ce premier point que les insectes doivent avoir des oreilles externes propres à recevoir, afïaiblir et transmettre à la conque les ondes de l'air agité par le son ; et cet autre non moins intéressant que la forme de ces oreilles doit être variée et différente dans tous, examinons brièvement quelle est la structure générale qui doit être commune à ces organes dans toutes les espèces, et nous passerons de là aux différences plus ou moins nuancées qui doivent les caractériser en particulier.
D'abord ils doivent être fermés en dehors, puisque les insectes sont comme les taupes, sujets à habiter la terre, la poussière et les ordures, four suppléer à cotte ouverture, il parait que les oi-eilles de l'insecte ne pourraient avoir aucune forme plus convenable que celle d'un canal long composé de -plusieurs anneaux qui feraient l'office des petites cavités et éminenccs que l'on remarque dans l'oreille de l'homme, i-amasseraient et se i-éfléchiraient le son, qui, atrailjli dans l'espace qu'il aurait à parcourir, ne viendrait frapper le nerf auditif (jue d'un choc peu violent. La nature, lécoude en moyens, aurait sans doute percé ce canal de petits pores imperceptibles, trop étroits pour donner passage aux atomes les plus tléUés de la poussière, mais qui recevant facilement l'air agité d,ms leurs ouvertures microscopiques, l'eussent propagé dans le tube vuide de l'oreille externe; elle l'aurait aussi probablement tapissé de petits poils fins et soyeux qui seraient
(I) Qu'il nous sjit permis d'observer ici que la nalure semble n'avoir donné au lianueton tant (l'imperfection dans l'ouïe, rjne parce qu'il fallait qu'un animal aussi multiplié, et contraire au progrès de la végétation des plantes qu'il habite, eût peu de moyens do se préserver du ilan^'er et d'éviter ses ennemis
aulaiil de canaux deslinés au uième usage que les pores, el égaleuienl piopi'fcs à atl'aiblir et à propager les vibrations de lair. Si après avoir reconnu ces vérités, on cherche dans l'insecte la partie que nous venons de décrire ; si porté par l'analogie, on jette les yeux sur le même endroit où les oredles sont ordinairement placées dans tous les animaux; si dans les auleiines qui y sont attachées on voit en etîét une espèce de cylindre creux, composé d'anneaux, percé de pores, garni do poils, évasé vei's la cervelle, qui pourra douter que les antennes sont l'organe externe de Youit dans les insectes ?
Si l'on passe ensuite à l'examen des antennes en particulier, [P. 11] loin de concevoir encore quelques doutes sur leur usage, on aura mille fois lieu d'admirer la prévoyance ingénieuse de la nature, qui avarié les formes des organes d'après les besoins de l'individu.
On observei'a que généralement les a7î/ennes les plus courtes et les plus sinq^les dans leur organisation, appartiennent aux espèces qui jouissent plus pleinement de la faculté auditive, et qui reçoivent le son moins affaibli. I.e becniarei^;, qui ne diffère du charançon (î) que parce que ses antennes sont droites, et que celles de ce dernier sont coudées, entend beaucoup mieux ; c'est pourquoi il est plus difficile à un amateur d'insectes de saisir le premier que le second. Il semble que le son, obligé de parcourir successivement deux canaux dilléremment dirigés, perde de sa force, en même tems qu'il est réfléchi par le coude de Vanlenne contre le conduit auditif et les organes de l'oreille intei-ne.
Par la même raison, les insectes qui ont les antennes composées d'un grand nombi'e de papilles, comme les plaiicères, les scarabées et beaucoup d'autres, ne reçoivent qu'un son affaibli par le grand nombre de chocs qu'il a éprouvés ; landis que les rjribouri^^ les leplures et les papillons, elc , dont les
(1) Le Hecmare, Hhinoinacrr Geoff. genre '\?,. A ntenn;f da'^ ai œ intégra: (î) Le Charançon, Curculio Geolf. genre 3i Antenne clacala^ fractx.
aiilennes sont droites et composées d'un canal non interrompu, jouissent d'une ouïe délicate (0; il est inutile d'observer qu'aucun insecte ne doit jouir d'une ouïe plus parfaite que la mouche(-) et la ciyale(3), dans lesquelles les antennes, à peine apparentes, ne servent qu'à enlever à l'air agité ce qu'il a de trop rude pour les organes intoiT.es.
Enfin la nature, pour donner encore plus d'efficacité à la [P. \'l] vertu II auditive des insectes dans ceux à qui ce sens, paraît le plus essentiel, a employé plusieurs moyens aussi admirables les uns que les autres, parmi lesquels nous nous contenterons de ren)arquer ce qu'on observe dans le» antennes de Vayaifjtice. (}\\ sait qu'elle a placé à l'extrémité de celles du mâle de ce genre d'aptéi-es, les organes de la génération, sans doute pour que l'ébranleniont de l'air, en contact avec ces organes délicats, l'avertit doublement et comme par un choc répété de l'enlacement de sa proie dans ses filets, ou des périls qu'il peut courir. Peut-être n'a-t-elle employé ce moyen dans le mâle, qui porte seul au bout de ses antennes les organes générateurs, que parce que, moins intéressé que la 'femelle à la conservation de son espèce, et peut être moins doué de cette industrie et de cette vivacité dont elle est pourvue, il avait b'^soin d'un stimulant plus actif et d'une monition plus prompte. Peut-être aussi le mâle n'approchant pas la femelle sans danger, était-il nécessaire (jue ces parties fussent portées eu avant, afin qu'il pût courir moins de risques auprès d'elle et s'en éloigner plus promptement après l'accouplement. Au surplus, si le but de la nature ne nous est pas
(I) Il est à remarquer que los antennes des papillons de nuit ou phalènes, étant comi)osée3 d'un grand nombre île papilles ou d'anneau.^, sont beaucoup plus propres à affaiblir le son que celles des autres papillons; c« qui s'accorde parfaitement avec ce que nous avons dit pour les oiseaux de nuit.
("2) La Mouche, Miisca. Si l'on ne voit pas que l'espèce commune de ce genre évite beaucoup le bruit, malgré Vouïe délicate que nous lui attribuons, c'est que l'habilude l'y rend moins sensible.
(3) La Cigale, Cicada, Geofl". genre G). Antenniv ca\nlc breviores.
évi{]emmoiU connu dans la réunion de ces deux organes aux anicnnes du mâle de l'araignée, (jni pont pour cela nier la possibilité de son existence 1
On voit nue ces observations peuvent être appliquées à tous les insectes, tant individuellement qu'en général, et nous croyons pouvoir ailinner, tant d'après ces présomptions importantes qu'ensuite de nos propres expériences, que les antennes sont dans les insectes l'organe externe de l'ouïe.
[Notes explicatives]
[Cette Dissertation, rédigée par Ch. Nodier et sou ami l'ingénieur Luczot (voy. Cliap. III, § I), en 1797, a été étudiée et analysée dans le Chap. VIll, § 1, de la 1"'^ partie.
Dnméril, n'ayant pas adopté, dans son Traité élémentaire d'Histoire naturelle publié en 1804, la théorie de nos jeunes entomologistes, Nodier crut devoir protester par la lettre suivante adiessée aux rédacteurs de la Décade philosophique ; cette lettre a été reproduite dans le liulletin du Bibliuphile (18(35, p. 157); elle y est précédée de renseignements sur les conditions lians lesquelles Nodier y avait t'ait cette publication.!
LETTRE AL\ ALTEIJRS DE LA DECADE PIIILOSOPHliilË
[Charles Nodier signoit de l'iiiiliale de son nom les articles de critique littéraire qu'il faisoit paraître dans la Décade. Mais les souscripteurs de cette revue si estimée, tout en remarquant ces articles, pouvoient ignorer le nom de l'auteur; aussi bien, celui ci etoit-il à peine incorporé dans la rédaction, qui avoit conservé d'ailleurs la plupart des écrivains connus, à qui elle devoit son succès et son autorité, non seulement en littérature, mais encore en philosophie et en politique, Nodier imagina donc, pour dégager sa personnalité des voiles de l'anonyme, d'adresser aux rédacteurs de la Drcade, une lettre qu'il signeroit de son nom et qui trahiroit ainsi, le plus naturellement du monde, le secret de son initiale, aux yeux des lecteurs ordinaires de ce recueil. Ce fut de sa part un cilcul d'amour-propre, qui tourna malheureusement contre lui.
Il chercha le sujet de sa lettre en dehors de ses attributions et de son rôle de rédacteur, car on n'eût pas admis un article littéraire signé de lui, l'usage des initiales étant rigoureusement adopté depuis la création de la revue, dans laquelle un grand nombre d'articles paroissoient même sans aucune signature. Nodier se garda bien de faire rouler sa lettre sur la poésie françoise, qui sembloit dès lors être réservée exclusivement à son examen, il éprouva sans doute un certain sentiment de vanité à montrer à ses collaborateurs, qu'il s'était occupé des sciences autant que des lettres, et (ju'il avoit fait des découvertes importantes en entomologie.
Personne, à coup sûr, dans la rédaction de la Drcade, ne soupçonnoit que le premier (juvrage de Charles Nodier avoit été un essai d'histoire naturelle. Il n'avoit fait tirer, il est vrai, qu'à cinquante exemplaire.-, >a Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes, et sur l'organe de l'ouïe dans ces mêmes animaux (Besançon, an VII, in-^"), mais sa Bibliographie entomologicfue, imprimée à F*aris et publiée chez Moutardier, an IX, in-8o de 64 pages, avoit attiré l'attention des savants frannois et étrangers sur le jeune naturaliste, qui renonçoit maintenant à l'entomologie pour la littérature. La
lettre de Charles \oilicr, signée de son nom, parut dans le cahier du W mai 1804. Cette lettre, qu'on ne négligera pas de réunir aux ouvrages d'histoin- naturelle de l'auteur si on les réimpiime jamais, expose succinctement le système aus<;i neuf qu'original dont Nodier étoit l'ingénieux créateur.
Il ne faut pas oublier que Charles Nodier s'étoit senti bibliographe en étudiant l'entomologie, car la science des livres est un puissant auxiliaire pour acquérir toutes les sciences. Nous recueillerons donc cette lettre intéressante, qui n'étoit au fond (ju'une ruse de guerre pour forcer les rédacteurs de la Drcade à le nommer dans leur recueil. (Bull, du Diblioplulc, 1865, p. 157)].
« Aux AUTKUUS Di: la « DkCADK philosophique, rt
« Citoyens, la sollicitude avec laquelle vous recueillez tout ce qui peut contribuer au progrès des sciences, me fait espérer (]ue vous ne dédaignerez nas d'admettre dans votre estimable journal des obsorvalions que je crois dignes de raltention des naturalistes et (jui peuvent jeter sur une partie de leurs études, de nouvelles notions et de nouvelles clartés.
« Quand les Elémenls d'Iiisloire naturelle, rédigés par M. Constant Duméril, à l'usage des lycées, me tombèrent entre les mains, je présumai que cet observateur distingué s'étoit attaché à ne présenter, dans la série de propositions dont ils sont composés, qu'une suite de vérités exactes et généralement reconnues. Cependant je ne m'étonnai point, quand j'y remai'quai, à la classe d'oilomologie, que M. Duméril donnoit pour probable et ;i deiLX reprises différentes, l'existence de l'organe de l'odorat des insectes, à l'orifice des trachées, quoique cette découverte dont il est l'auteur, ne fût appuyée que de simples conjectures. Mais j'ai eu lieu d'être surpris, quand j'y ai lu que le siège de l'organe de l'ouïe n'avoit pas encore été reconnu dans les mêmes animaux, quoiqu'il fût démontré cependant ([u'ils jouissent de la faculté d'entendre. M. Duméril a été personnellement instruit que M. Luczot de Thébaudais, et moi, nous avons indiqué le siège de cet organe, d'une manière assez plausible, dès le (;ourant
de l'an VI : et si loutefois les raisoiineiiieats dont nous lui fîmes part à cette époque, et qui ont obtenu le suffrage de plusieurs savants distingués, et entre autres celui de l'illustre Fabricius, u'étoient pas de nature à lui paraître assez concluants pour établir une convicLion parfaite, ils meritoient du moins quelque égard, et, conjecture pour conjecture, ils n'étaient pas tout à fait à rebuter.
« Croit-on, en eifet, avoir donné une idée juste d'une partie aussi importante de l'organisation des insectes, que celle qu'on appelle les anlennes, quand ou a dit que c'est une corne articulée qui atfecte dilferentes formes *? Ou cette partie est inutile, et ce seroit une chose sans exemple dans la Nature, ou il y a en elle un but, et quel est-il ?
« Si vous répondez, avec Réaumur et quelques autres, que les antennes servent à tâter devant l'insecte les corps qui pourroient s'opposer à son passage, le dernier écolier vous observera qu'il n'a jamais vu d'insecte les employer à cet usage; qu'elles seraient inutiles à tous dans l'état de vol ; qu'elles neserviroient, en aucun cas, à l'innombrable famille des insectes cornus, tels que les scarabées hercule et choriaée et presque tous les lucanus; qu'il ne voit pas pourquoi tant d'insectes agiles, comme les ceranibix, seroient doués d'antennes si longues, tandis que les lourds les ont à peine apparentes ; qu'elles ne seroient bonnes à rien aux insectes sédentaires ; que l'organe du tact a besoin, pour s'exercer, d'une surface considérable et molle jusqu'à un certain point, et que les antennes sont généralement ténues, déliées, cornées et cassantes, a Mais si l'on cherche quel peut être l'emploi des antennes, et qu'on se détermine d'abord sur le rapport de l'analogie, on verra que cet organe ne peut servir qu'à la transmission des sons, et je le prouve à la fois par sa position et par sa conformation. Les antennes occupent dans les insectes la place des oreilles.
« Elles sont creuses, évasées vers le bas, implantées en quelque manière sur la cervelle.
« Ellos sont composées d'anneaux, percées de pores, garnies de poils, ?autant de moyens de recevoii- et de commnniqner les sons.
« On a remarqué que l'organe de l'ouïe était plus ou moins paifait dans les insectes, suivanL (jue col instrument auditif y éloit modifié, comme ou l'a remanjué dans les autres animaux. La plupai't des papillons nocturnes l'ont enveloppé de pajiilles et cliai-gé de panaches, comme les oiseaux de nuit; l;i mouche el la cigale, dans lesquelles on distingue une ou'ie extraordinairemenl sensible, ont l'oreille interne à peine prolongée dans une antenne imperceptible, el cet organe est presque à nu dans ces espèces, comme dans les serpents. Le hanneton, dont l'élal est une espèce de domesticité, a les antennes lameJlécs et ai'ticulées grossièrement. Tous les insectes que la mollesse de leurs élylres, ou la délicatesse de leurs ailes, expose à des dangeis plus fréquents, ont l'organe de l'ouïe plus parfait et les antennes conséquemment liliformes. le plus souvent sans nœuds et sans articulations, comme les ckindèles et les papillons diunies. Mais des expériences fréquemment répétées ont assez confirmé ce système, pour qu'il ne soil plus besoin de l'appuyer de nouvelles preuves. <' Je vous pi'ie donc. Citoyens, de ne pas me refuser la satisfaction de le voir consigné dans un de vos premiers numéros, (^cst le tribunal où je le soumets de nouveau à l'examen des entomologistes, el en particulier de M. Duméril, dont je respecte inûnimerit l'opinion sur cette matière. Je me propose, d'ailleurs, d'exposer cette idée avec de nouveaux développements dans une seconde édition de ma Bibliographie vnlo ma logique, .le souhaite que mes recherches ne soient pas inutiles à l'avancement d'une science qui a fait presque tout le charme de ma vie et qui est encore liée aux plus doux de mes souvenirs.
« Je suis, avec considération, voire très-dévoué,
« CuAHLES NoDn:a. »