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DES NOMENCLATURES SCIENTIFIQUES

J'ai souvent parlé des nomenclatures sans le moindre respect, et, toute vanité mise à part, je dois me défendre contre l'induction fort naturelle qu'on pourroit tirer de mon obstination. Elle ne tient réellement pas au dépit de l'ignorance. Je sais infiniment peu. mais je sais les nomenclatures qui .sont moins que rien. J'ai passé la meilleure, la plus regrettable partie de ma vie à étudier des nomenclatures. J'ai fait delà nomenclature comme tout le monde, comme le moindre grimaud qui a mis le nez dans les sciences, et j'ai l'orgueil de croire que ma nomenclature éloit même assez supportable pour de la nomenclature, parce que j'avois au moins un avantage que tous les nomenclateurs n'ont pas, celui de savoir ce que je disois en deux ou trois langues. Il ne tient qu'à moi d'écrire avec toute l'impénétrable obscurité d'un professeur sur les matières les plus stupides, d'obscurcir par l'expression les questions les plus claires, de déconcerter les fabricants de nomenclatures eux-mêmes, en leur jetant au visage une nomenclature qu'ils n'ont point faite et qu'ils ne comprendront peut-être jamais. Je m'en garderai bien, ce genre de succès ne peut convenir qu'cà la licence effrénée du néologue, et qu'à l'intrépide aplomb du charlatan.

Ce qui m'indigne contre les nomenclatures, ce n'est donc pas la diflicultè de les apprendre et de recommencer à les apprendre toujours. Tant que le nomenclateur n'aura pas épuisé tout à fait les radicaux qu'il épuise avec une si dévorante impatience, il me trouvera en mesure de débrouiller son hyéroglyphe et d'appeler son fantôme du nom qu'il a voit sui' terre, avant de devenir ce je ne sais quoi de Tertullien

qui n'a plus de nom dans aucune langue. Je l'attends de pied ferme au patois et à l'argot, et j'irai s'il le faut le retrouver dans le sanscrit. Je ne crains nullement, pour mon usage particulier, d'être mis en défaut par la physionomie baroque et saugrtînue d'un mot composé. Tout cet artifice se réduit à une charade assez niaise dont j'ai ramassé la clef au collège.

Ce que je reproche à la nomenclature, c'est de pervertir et de fausser l'étude de la science pour eu faire un monopole ; c'est de dérober l'univers à l'homme, poui- le livrer en apanage à une poignée de pédants et de cuistres ; c'est d'inféoder à des ignares, vernis do mauvais grec et de mauvais latin, ces riches domaines de la nature qui appartiennent à tous. C'est d'avoir mis à la place des magnifiques images du ciel qii'avoient tracé des bergers, des chiffres et des logogriphes; c'est d'avoir substitué dans la description des choses naturelles un jargon barbare et inintelligible aux métaphores gracieuses et pittoresques du peuple ; c'est d'avoir fermé d'ime barrière insurmontable aux femmes et aux enfants l'accès de ces connaissances charmantes qui semblent faites pour eux. C'est surtout d'étouffer les langues sous un odieux fatras de mots hétéroclites que les langues n'ont pas porlés, et qui n'ontauciine harmonie, aucun écho dans la parole naïve que Dieu avoit donné à chaque pays, à chaque aggrégation d'hommes, pour ses perceptions, pour ses besoins, pour ses jouissances. C'est de s'obstiner à bâtir une Babel confuse et impie au milieu de la création du Seigneur. La philosophie du dix-huitième siècle avait tué le grand principe, la pensée souveraine des choses. La science du dix-neuvième siècle ne s'est pas prise si haut, mais elle a frappé les sociétés humaines plus avant dans le cœur. Elle a tué le verbe.

Qu'est-ce aujourd'hui que nos vocabulaires à côté du progrès toujours croissant de ses conquêtes? Un pauvre patois à peine débarrassé de ses lany;ues, le bégayement maladroit de l'esprit et du cœur, de l'éloquence et de la poésie, du génie et de la nature. Oh ! que Pascal reculeroit devant l'idiosyncrasie, Mallebranche devant la phrénologie, et Féuelon devant l'esthétique !

Grands mots que Pradon croit des termes de chimie et que le Dictionnaire va èli'e obligé d'arborer à chaque page comme de hideux épouvantails ! Dante ne resta pas plus surpris quand il eut déchiffré la formidable inscription de l'enfer, et noua voilà réduits à nous écrier connue lui :

Questp parole di colore osciiro

\ id'io scritte al sommo d'uiia porta :

Perch'i, maestro, il neriso lor m'p diiro !

Je ne dis pas qu'une science puisse se passer absolument d'un langage, ou, si l'on veut, d'une technologie qui lui est pr.ipre. Je conviendrai même qu'il y a telle science spéciale dont la nomenclature a besoin d'être dissimulée au vulgaire, pour ne pas trop favoriser la pernicieuse industrie des jongleurs, et surtout de ceux qu'Horace appelle:

AinJniba'iarum cnllegia, pliarmacopolae.

Encore est-il bon de remai'quei- que les inconvénients de ce système eu balancent au moins les avantages. Les charlatans ne sont jamais les derniers à pénétrer les faciles arcanes d'une méthode. Ce sont presque toujours eux qui les inventent.

Je ne suis pas non plus de ceux qui s'ofïensent de ijuelque défaut de parure et même de correction dans des pages scientifiques, d'ailleurs claires et instructives. Uranie est la plus cliaste des muses, mais je voudrois qu'elle fut peu vêtue, et je lui défendrois rigoui'eusement l'oripeau et les falbalas ; stylurn oralorium in descriplionibas. niliil est magis abominabile, dit le bon chevalier Linnée, et cette citation suffit pouicaractériser la modestie bourgeoise de sa latinité. Protester ainsi contre le beau langage, c'est joindre l'exemple au précepte. Pliît à Dieu, pourtant, que nous en fussions là.

Oui, sans doute, il faut que les sciences aient une langue ; il faut que cette langue n'ait rien de l'abandon insouciant, des molles circonlocutions de la langue familière ; il faut qu'elle soit concise, mais qu'elle dise tout ce qu'elle doit dire ; il faut qu'elle soit rapide, mais qu'elle sache où elle

va; il faut qu'elle soit teohiiique, au besoiu, pour échapper au danger d'être vague, mais qu'elle soit positive daus ses acceptions et invariable dans son usage. Il faut surtout qu'elle soit formée d'éléments intelligibles à la pensée, de notions accessibles à l'éîude. Les nomenclatures n'ont pas une de ces qualités.

Duclos s'étoit mis dans la tête l'idée à jamais ridicule que les mots avoient été appliqués fortuitement à leur signification ; qu'ils n'avoient ponU de propriété, point de valeur qui no fût le résultat d'une convention, et que la plus universelle de ces conventions éloit l'etïet d'un caprice. Il suffit d'avoir étudié pendant une heure la philosophie des langues pour être bien convaincu que cette théorie est la plus absurde que les pliilosophes se soient jamais avisés d'écrire, et si l'absurde peut aller plus loin qu'il n'est allé dans les écrits des philosophes, il n'a de mesure que l'infini. Eh bien ! cette rêverie fantasque de Duclos, c'est le secret des nomenclatures scientitiques. Définir le fait naturel par un barbarisme révoltant de non sens et d'étrangeté, que tout le monde a le droit de faire sans esprit, sans lecture, sans notions de la manière dont les mots se composent, que tout le monde a le droit d appliquer sans égard à l'espèce et au caractère de l'objet dénommé, que tout le monde a le droit de transporter à d'autres acceptions, sans tenir le moindre compte des harmonies, des analogies, des apparences qui rendroient cette mutation tolérable, c'est l'art du nomenclateur. Ne lui demandez pas ce que sa parole signifie : il se soucie peu qu'on le sache, et il ne le sait pas lui-même.

Les choses ont un nom véritable, un nom qui leur appartient, celui que tout homme est appelé à leur imposer quand elles frappent ses yeux pour la première fois, et cela en vertu d'une faculté innée qui est le sceau distinctif de son espèce. Comment ce nom s'est-il formé dans la sensation avant de se manifester par la parole? par quelles affinités s'est-il lié si intimement aux atiections les plus sympathiques, les plus tendres, les plus élevées de l'humanité? d'oià résulte le rapprochement merveilleux qui le rattache avec tant de charme

à nos pi-emières croyances i-eligieuseb", a nos premières fables poétiques? Je n'entreprendrai pas de l'expliquer. Ce qu'il y a de certain, c'est que c'est ainsi qu'il jaillit toujours de la pensée du nomenclateur ingénu qui a présidé à la formation des langues, et qui seul avoit reçu mission de les faire, car ce privilège est interdit aux savants. Chez les anciens, un arbuste, c'étoit Daphné, un roseau, c'étoit Syrinx, une fleur Hyacinthe ou Narcisse, Glytie ou Galtha. La rose elle-même ne devoit son coloris qu'aux gouttes du sang d'Adonis. Chez nous, c'ei't le même sentiment qui anime encore une fois la nature. Pour ne parler que de la botanique, le nom de la plante étoit déterminé tantôt par l'époque de sa floraison, comme dans la perce-neige, la primevère, la jolie pasquerelle, si hâtive, qui remplit déjà les corbeilles des fêtes de Pâques ; tantôc par la configuration d'une de ses pirties, comme dans le mufle de veau, la barbe de bouc, la dent du lion, la cLochelie ou campanule, la bourse à pasteur; tantôt par les usages auxquels elle étoit propre dans la médecine ou dans l'industrie, comme la scabieuse et la puhno mire, comme le fusain des peintres donl le fruit s'appeloit bonnet de prêtre elle cardère des foulons ; tantôt par (juelque beau souvenir emblématique, ou par quelque allusion remplie de grâces comme le sceau de Salomon, l'herbe de Saint-Jacques, les yeux de la Sainte- Vierge, les gants dr Notre-Dame, le bon Henri ; cours de poésie vivante et naïve qui captivoit l'attention par le cœur, et qui fîxoit la mémoire de la chose par la vivacité pittoresque du nom, jusques dans l'esprit des petits enfants. J'écris vite, je n'ai pas le moment de choisir; et voilà cependant le modèle d'une nomenclature délicieuse, cUune nomenclature sublime qu'il faudroit inventer si elle n'existoit pas.

Mais elle n'est pas universellement intelligible ? Belle raison ! Racine et Fénelon ne le sont pas non plus. Etes-vous si savants qu'il faille absolument que votre science déborde? Eh bien ! donnez-nous des synonymies. Plus vous nous en donnerez, plus nous aurons de noms excellents, comme le peuple en fait partout et comme vous n'en ferez jamais. Les ijeux de la Sainte-Vierge s'appellent Souvenez-vous de moi en

Italie, 7ie M'oubliez pas, en Allemagne, Plus je vous vois, plus je vous aime, au pied des Alpes suisses. Je serois désolé de l'ignorer et je plaindrois la science qui auroit dédaigné de me l'apprendre, Linnée qui n'écrivoit point le latin fort élégamment, comme nous venons de le voir, mais qui étoit voire maître à tous, n'avoit point dédaigné ces ravissantes combinaisons de la mnémonique naturelle, qui éternisent un souvenir par une image, et qui. à chaque pas de l'observateur, éveillent un sentiment à côté d'une conquête. Ses papillons de jour étoient divisés en castes comme un grand peuple. L'Argus aux cent yeux gardoil les pâturages, comme du temps de Mercure ; tous les bergers de Théocrite et de Virgile voltigeoienl autour de lui dans leurs vêtements rustiques. Les Sylvains habiloient la lisière des bois. Les Satyres fréquenloient les antres les plus reculés, les lieux les plus âpres et les plus Sauvages, le bord des sources dont ils épioient la nymphe timide. Les chevaliers grecs et Iroyens se disputoient comme autrefois quelques rochers stériles, ainsi que des fortifications ou des retranchements. On remarquoit parmi eux le sage et savant Machaon, fidèle au culte des plantes médicinales dont son père lui avoit enseigne les mystères, et composant encore probablement des dictâmes précieux sur l'origan, la fraxinelle et le fenouil. Vers le sommet des monts, commençoit l'empire des Héliconiens et des dieux. C'est là que Mars étaloit les reflets de son armure d'acier poli, et qu'Apollon déployoit avec magnificence les pans de sa robe blanche brodée de pourpre. Quand la science fait des langues, voilà comment il faut qu'elle les fasse, (lelle-ci est presque aussi belle que la nature.

Je vous conjure d'y prendre garde, messieurs; lorsqu'on est bien décidé à écrire sur les sciences, et à faire des nomenclatures, il n'y a pas de milieu. 11 faut de toute nécessité avoir la naïveté du peuple ou l'esprit de Linnée.

Que nous donne-t-on au lieu de ces merveilles dont la poésie s'enrichiroit avec un si juste orgueil ? Du giec qui n'est pas grec, du latin qui n'est pas latin, un amalgame hibride de grec et de latin dont le moindre défaut est de

n'être pas françois, des mots insignifiants et stupides en toute langue, et que toutes les langues répudient. Ah ! si à force d'études, la pensée ou l'imagination pouvoient arracher un sens au gryplie impénétrable qui les enveloppe! Mais comment tacher un sen^ dans ce qu'on dit ? Si ce n'est pas là le cas de tous ceux qui composent des nomenclatures, c'est le cas du moins de la plupart de ceux qui les copient, qui les scindent, qui les transportent d'un genre à un autre, qui les bourrent maladroitement de faits contradictoires avec le signe dénominateur, avec le caractère de leur type. Quand on me parloit autrefois d'un insecte appelé pyrochre ou lampyre par les Grecs, et cicindéle par les Latins, je savois bien, avec un peu de latin et de grec, qu'il s'agissoit d'un insecte brillant, enflammé, comme incandescent. Maintenant on me montre sur le boni du doigt un insecte pâle, ou, comme on dit, luride ou chlorotique, et je sais positivement que la nomenclature a menti. Mais pourquoi la nomenclature s'amuse-t-elle à mentir au sens des idées et à la nature des choses par le nom qu'elle leur donne? Ilya là-dessous un mystère effrayant qui est plus difficile à nommer que tous les êtres de la création pris les uns après les autres. C'est une question infiniment délicate à laquelle un ami que j'ai par le monde, et qui n'y fera pas fortune, se contentoit de répondre, par une question moins chanceuse : Pourquoi les prêtres d'Egypte ont-ils inventé la langue impénétrable des sphinx et des obéhsques.

O prêtres d'Egypte ! jusques à quand abuserez-vous de la sotte confiance et de l'aveugle créduhié des hommes ?

Depuis trois cents ans, l'étude de la nature étoit en France la plus révérée comme la plus douce de toutes les études. Voyez quel enchantement elle a répandu sur les écrits du vieux Dupinet, du savant et modeste Belon, du sage et profond Bauhin, de Charlevoix, de Du Tertre, de Labat, de Tournefort, de Réaumur, de Bonnet, de llousseau, de Bernardin de Saint-Pierre ! Je ne parle pas de Buflon, parce que je suis assez disposé à partager l'opinion de Linnée : Nihil est mayis aboininabile quam slyUcm oratorium. N'y

a-t-il pas de quoi pleurer de douleur et d'indignation, en voyant ces charmantes révélations du monde naturel qui laisoient le bonheur de nos pères et qui avoient fait celui de leurs ayeux, remplacés par d'infâmes catalogues en français macaroniqueou eu latin iroquois. dans lesquels on seroit fort en peine de dire ce qu'il y a de plus odieux, de la sécheresse du sentiment ou de la dépravation du langage? Quel effet ne produiroient pas aujourd'hui des livres à la hauteur de la science, comme celui que prépare, dit-on, un jeune et docte botaniste. M. Lemaout, et qui daigneroient nous enseigner en françois ce qu'on prend tant de soins à nous déguiser depuis quelques années sous des argots monstrueux? C^ette belle langue françoise, si vantée et si méconnue, a-t-elle i)erdu le privilège de tout nommer et de tout peindre? Faut-il qu'elle le dérobe, pour exprimer des faits nouveaux, à des langues mortes depuis deux mille ans, qui ne les ont probablement pas observés avant elle? A quel peuple, à quel siècle s'est-on promis de faire adopter une idée aussi absurde ?

Il y auroit des volumes à grossoyer sur les bévues, sur les ,turpitudes, sur la nullité, sur le scandale et l'ignominie des nouvelles nomenclatures scientifiques, sur des préjudices bien plus funestes, bien plus irréparables que ceux qu'elles ont portés à la langue et à l'enseignement et (ju'elles entraînent tous les jours dans toutes leurs applications. Je ne serois pas embarrassé de citer (mais je n'ose) un mot de nouvelle nomenclature médicale, qui a coûté plus de sang à l'humanité que la terreur de Robespierre et les guerres de Bonaparte, un mot de nouvelle nomenclature chimique qui a mis au tombeau plus de pauvres en fans que les proscriptions d'Hérode. Etrange progrès de l'uitelligeuce et de la parole que celui qui ramène la Société à l'époque barbare où Galaad égorgeoit Ephraïm pour la mauvaise prononciation de leur fatal Sibboleih !

Montaigne a dit quelque part qu'il n'hésiteroit pas à mettre un clou à notre roue, s'il en éloit capable, pour empècheinotre croulement. Personne n'a mis ce clou préservateur à la roue de la civilisation, et il n'est pas difficile de voir où

elle nous mène. Je vondrois bien pouvoir aussi enrayer le char de la science sur la pente de l'abîme où il est entraîné par l'élan dévergondé des nomenclatures ; mais ce di'oit no m'est pas môme acquis à titre de conseil, et Dieu sait de (juclle fin de uon-recevoir sei'Oit accueilli mon pauvre vernaculegal- Ucqiie par les écoliei's limousnis de nos jours de progrès, qui font rage de despurner Los verbocinations hellène et laliale, si ces pages tomboient jamais sous hnirs yeux. Il faudroit pour cette mission un Rabelais ou un Molière, (]ue je vous souhaite de toute mon ame.

L'Académie des sciences, si grande, si puissante, si universellement honorée, l'Académie des sciences qui s'est déjà signalée par tant de bienfaits à la reconnoissance des générations à venir est seule capable de porter la sape au pied de cette Babel verbale, plus impie et plus ridicule que l'autre S'en occnpera-t-elle un jour ? Je n'oserois pas vous le promettre.

Gh. Nodip:r.

[BuUelin du Bibliophile, 1835, p. 1-11, à la suite du n" 24].

[Notes explicatives]

[A propos des idées de Ch. Nodier sur les Nomenclatures scientifiques, voyez notre Première partie. Chapitre XI, § 2, p. 152 et Chapitre XllI, § 2, p. 187.

Page 321 : à propos de cette énumération de plantes, voyez dans la Première partie, le Chapitre XI, § 2, p. 149, où nous étudions Ch. Nodier botaniste.

Page 322 : cette énumération de papillons rappelle les pages admirables de Séraphine, où Nodier fait, presque dans les mêmes termes, un tableau pittoresque des principaux groupes des papillons de jour, pages (|uo nous avons reproduites dans la Première partie, Chapitre XIII, § 2, p. 188.

Page 324 : Le Maout (Emmanuel), professeur à Paris, né à Guiugamp, en 1800, a en effet, publié à Paris, en 1844, des Leçons élémenlaires de botanique fondées sur i'anabjse de 50 piailles vulgaires et foi'manl u)i traité d'organographie et de physiologie végétale : 2 vol., 8°, de xv et 888 p., avec atlas de 50 pi. ; Le Maout est l'auteur de plusieurs autres ouvrages de botanique, quelques-uns en collaboration avec Decaisne, comme son Traité général de botanique descriptive bien connu (Paris, 1868).J

UN ANIMAL RESSUSCITANT : LE TARENTATELLO OBSERVATIONS DE NODIER (1800,?)

Racontées par A. DUMAS (1864)

Mais ce n'étoient pas seulement des créatures humaines, ce n'étoient pas seulement des filles d'Eve et des fils d'Adam que Nodier animoit de sou souffle créateur. Nodier avoit inventé un animal, il l'avoit baptisé. Puis il l'avoit, de sa propre autorité, sans s'inquiéter de ce que Dieu en disoit, doté de la vie éternelle.

Cet animal, cétoit le tarantatello.

Vous ne connoissez point le tarantatello, n'est-ce pas ? Ni moi non plus; mais Nodier le connoissoit, lui, Nodier le savoit par cœur. Il vous racontoit les moeurs, les caprices du tarantatello. Il vous eût raconté ses amours, si, du moment où il s'était aperçu que le tarantatello portoit en lui le principe de la vie éternelle, il ne l'eût condamné au célibat, la reproduction étant inutile là où existe la résurrection.

Comment Nodier avait-il découvert le tarantatello?

Je vais vous le dire.

A dix -huit ans, Nodier s'occupait d'entomologie. La vie de Nodier s'est divisée en six phases diiïérentes :

D'abord, il fit de l'histoire naturelle : La Bibliothèque entornologique ;

Puis de la linguistique : Le Dictionnaire des Onomatopées ;

Puis de la politique : La Napoleone :

Puis de la philosophie religieuse : Les Mcdilations du Cloître ;

Puis des poésies : Les Essais d'un jeune Barde;

Puis du romau : Jean Sbogar; Smarra; Trilby ; le Peintre de Salzboury ; Mademoiselle de Marsan; Adèle; le Vampire; le Songe d'Or: les Souvenirs de Jeunesse; le Roi de Bohême cl ses sept Châteaux ; les Fantaisies du docteur Néophobus, ci mille choses encore que vous conuoissez, que je coiinois et dont le nom ne se retrouve pas sous ma plume.

Nodier en étoit donc à la première phase de ses travaux : Nodier s'occupoit d'entomologie. Nodier demouroit au sixième, — un étage plus haut que Béranger ne loge le poète. Il faisoit des expériences au microscope sur les intiniment petits, et, bien avant Raspail, il avoit découvert tout un monde d'animalcules invisibles. Un jour, après avoir soumis à l'examen l'eau, le vin, le vinaigre, le fromage, le pain, tous les objets enfin sur lesquels on fait habituellement des expériences, il prit un peu de sable mouillé dans la gouttière et le posa dans la cage de son microscope ; puis, il appliqua son œil sur la lentille.

Alors, il vit se mouvoir un animal étrange, ayant la forme d'un vélocipède, armé de deux roues qu'il agitoil rapidement Avoit-il une rivière à traverser, ses roues lui servoienl comme celles d'un bateau à vapeur ; avoit-il un terrain sec à franchir, ses roues luiservoient comme celles d'un cabriolet. Nodier le regarda, le détailla, le dessina, l'analysa si longtemps qu'il se souvint tout à coup qu'il oublioil un rendez-vous et qu'il se sauva, laissant là son microscope, sa pincée de sable et le larantatello dont elle étoit le monde.

Quand Nodier rentra, il étoit tard; il étoit fatigué, il se coucha et dormit comme ou dort à dix-huit ans. Ce fut donc le lendemain seulement, en ouvi-ant les yeux, qu'il pensa à la pincée de sable, au microscope et au larantatello.

Hélas! pendant la nuit, le sable avoit sécliè et le pauvre larantatello, qui. sans doute, avoit besoin d'humidité pour

vivre, étoit mort. Son petit cadavre étoit couché sur le côté, ses roues éloient iuunobiles. Le bateau à vapeur n'alloit plus ; le vélocipède étoit arrêté.

Mais, tout mort qu'il étoit, l'animal n'en étoit pas moins une curieuse variété des éphémères, et son cadavre méritoit d'être conservé aussi bien que celui d'un mahmoulh ou d'un mastodonte; seulement, il lalloit prendre, on le comprend, des précautions bien autrement gi-andes pour manier un animal cent l'ois plus petit qu'un ciron qu'il n'en faut prendre pou!' changer de place un animal dix fois gi-os comme un éléphant.

Ce fut donc avec la barbe d'une; plume que Nodier transporta sa pincée de sable de la cage de son microscope dans une petite boîte de carton destinée à devenir le sépulcre du tarantatello.

11 se promettoit de faire voir ce cadavre au premier savant qui se hasarderoit à monter ses six étages.

Il y a tant de choses auxquelles on pense à dix-huit ans qu'il est bien permis d'oublier le cadavre d'un éphémère. Nodier oublia, pendant trois mois, dix mois, un an peutêtre, le cadavre du tarantatello.

Puis, un jour, la boîte lui tomba sous la main. Il voulut voir quel changement un an avoit produit sur son animal. Le temps étoit couvert, il tomboit une grosse pluie d'orage. Four mieux voir, il approcha le microscope de la fenêtre et vida dans la cage le contenu de la petite boîte.

Le cadavre étoit toujours immobile et couché sur le sable ; seulement, le temps, qui a tant de prise sur les colosses, sembloit avoir oublié l'intlniment petit.

No lier regardoit donc son éphémère, quand tout à coup une goutte de pluie, chassée par le vent, tombe dans la cage du microscope et humecte la pincée de sable.

Alors, au contact de cette fraîcheur vivifiante, il semble à Nodier que son tarantatello se ranime, qu'il remue une antenne, puis l'autre ; qu'il fait tourner une de ses roues,

qu'il fait tourner ses deux roues, qu'il reprend son centre de gravité, que ses mouvements se régularisent, qu'il vil enfin.

i^e miracle de la résurrection vient de s'accomplir, non pas au bout de trois jours, mais au bout d'un an.

Dix fois Nodier renouvela la même épreuve, dix lois le sable sécha et le tarantatello mourut, dix fois le sable fut humecté et le tarantatello ressuscita.

Ce n'étoit pas un éphémère que Nodier avoit découvert, c'étoit un inmiortel. Selon toute probabilité, son tarantatello avoit vu le Déluge, et devoit assister au Jugement dernier.

Malheureusement, un jour que Nodier, pour la vingtième fois peut-être, s'apprêtoit à renouveler son expérience, un coup de vent emporta le sable séché et, avec le sable, le cadavre du phénoménal tarantatello.

Nodier reprit bien des pincées de sable mouillé sur sa gouttière et ailleurs, mais ce fut inutilement ; jamais il ne retrouva l'équivalent de ce qu'il avoit perdu : le tarantatello étoit le seul de son espèce, et. perdu pour les hommes, il ne vivoit plus que dans les souvenirs de Nodier.

Al. Dumas.

[Extrait d'un article du bibliophile Jacob dans le Bulklin du Bibliophile, 1864, p. 1041 ; — voy. l-'e partie, chap. XI, § 1 , où l'on trouvera des renseignements sur les animaux dits ressuscitants et l'explication des phénomènes singuliers qu'ils présentent.]

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