DEUXIEME ARTICLE
Quand Louis-Sebastien Mercier mourut, il y avait vingt ans qu'il ne lui était arrivé d'ouvrir un livre. Il ne lisait que les journaux, et ne connaissait la littérature contemporaine que par ana-
[P. 8] lyse. La raison qu'il en donnait vaut la peine d'être conservée : « Selon que la pensée d'un ouvrage nouveau me rebute ou a m'agrée, disait-il, je l'adopte ou je la laisse-là. Si elle ne vaut « rien, que m'importe la main d'œuvre, fouillis d'artiste ou d'ou- « vrier qui s'est sottement adonné à badigeonner des turpitudes ? « Si elle est bonne, c'est-à-dire, émouvanle ou profonde, je la « prends à mon compte; je la déveloiipe dans mou esprit; je la « fais palpiter, vibrer, courir; je la fouette comme une toupie; « je m'en amuse pendant un quart-d'heure, et il existe réelle- « ment alors pour moi un excellent livre de plus, non pas vrai- « ment celui qui est en vente chez NicoUe ou chez Maradan, mais « celui qu'a composé en se jouant Louis-Sébastien Mercier, dans « le trajet de l'hôtel de la Rochefoucauld à l'Institut. L'autre me « fait pitié d'y penser. Les gens qui lisent ce que l'on compose « aujourd'hui ont une immense obligation aux auteurs, celle de « n'être pas tout-à-fait les plus grands sols de la terre ».
Je n'écris pas mes articles pour des lecteurs d'un amour-[iropre aussi intrépide et aussi robuste ; j'imagine qu'ils attachent aussi peu d'importance que moi à la sèche anatomie d'une conception toute vivante de détails, et qu'ils ne seront jamais tentés d'aller chercher des linéamens de la beauté sur la tête blanchie d'un squelette. Je compterais avec une exactitude capable de fairp envie au savant M. Dupin tous les pétales et toutes les étamines d'une rose, que je ne mo flatterais pas d'avoir donné une juste idée de la rose à celui qui ne l'a pas vue ; il faut jouir des fleurs sur leur tige, et des livres dans les livres. Voilà pourquoi j'ai si peu parlé dan? mon premier article du livre de M. .Mulsani, dont je parlerai fort peu dans le second. C'est cependant une producduction délicieuse, pleine d'un intérêt doux et gracieux, animée de sentimens tendres et jjurs, revêtue d'un style touj(.)urs clair, presque toujours élégant, et qui se fait remarquer |iar une correction plus raie maintenant à Paris qu'en province. C'pst l'utile dulci du poète, c'est la leçon qui instruit en amusant, dont parle Fénelon ; et, sous le rapport matériel, c'est encore un ouvrage charmant, essentiel aux lionnes bibliothètjues de campagne, mais qui fera honneur aux belles bibliothèques de luxe. J^es presses de M. Rossary de Lyon ne le cèdent en rien à celles de la capitale, et les dessins parfaits de M. Lanviu à nos meilleures iconographies. Ils révèlent un genre de mérite fort rare dan? les peintres d'his-
[1^. 9] Loire naturelle, une connaissance approfondie de la science. On ne reproduit pas ainsi les insectes avec leurs caractères distinctifs, leur port et leur physionomie, sans les connaître et les aimer.
Ici tuiit la part d'une critique sans amertume, je pense, mais pour laquelle je proteste aussi contre le reproche d'une bienveillance exagérée. C'est tout simplement l'expression de ce que j'ai senti en lisant ces aimables pages, qui me ramenaient avec une douceur infinie aux premières études et au premier bonheur de ma jeunesse. Maintenant, je reprpnds mon élan, et je remonte à plaisir le califourchon de Tristam, sans me soucier autrement de la logique et de la méthode, les deux mortelles ennemies de l'imagination et du sens commun.
M. Mulsant a pensé que l'Entomologie était ce que l'on pouvait enseigner de plus agréable aux femmes, et il est bien entendu que c'est de science que je parle. Il est parii de cette idée, qui est le principe, l'àme, le but de son livie, et qui me sourit beaucoup. (Cependant j'ai besoin d'air, d'espace et d'ébats, et j'espère qu'en faveur de mes concessions sur le fond il me pardonnera de n'être pas tout à fait d'accord avec lui sur la forme.
S'il y a quelque chose de disparate et de choquant dans une civilisation qui se flatte d'être éminemment perfectionnée, ce ne sont pas les femmes; Dieu me préserve de le croire, c'est leur éducation ; et, chose déplorable à imaginer, cette éducation faussée, factice, bâtarde, sacrilège, qui altère et dénature le chef-d'œuvre de Dieu, ce sont les hommes d'esprit qui l'ont faite, comme presijue toutes les sottises qui se font au monde. Je ne puis me soustraire au besoin d'en dire ouvertement mon avis, qui commence à ne plus tirer à conséquence en pareille matière. J'en suis bien fâché.
On croit généralement sur toute la teri-e, et ])articulièrement en France, qu'une femme est un être aimable, ingénieux et sensible, organisé pour des émotions tendres et délicates, et qui porte presque toujours plus loin que nous la finesse des perceptions et l'excitabilité des sentimens. Sous ce rapport, nous ne sommes que justes, et c'était là qu"il fallait s'en tenir pour être juste. Par quel malheur se fait-il que toutes les institutions relatives à l'éducation des femmes, et tous les discours ({u'on leur adresse, et tous les livres qu'on fait pour elles, manifestent si expliciiement, je rougis de l'avouer, l'insolent dédain que nous professons dans
[P. 10] notre orgueil pour leur intelligence et leur raison? Ne semble-t-il pas que nous ayons voulu leur faire expier ces avantages extérieurs qui en font presque une espèce au-dessus de l'homme, en réprimant l'essor de leur pensée et en coupant les ailes à leur âme? N'aurions-nous pas agi à leur égard comme ce pêcheur des Mille et une Nuits dont tout le monde a lu l'histoire, ce qui ne m'empêchera cerlainement pas de la raconter?
Il venait de tirer de son filet un vase fermé du sceau de Salomon, et qui renfermait un génie, comme la bouteille brisée par D. Gléophas dans le cabinet de l'alchimiste. Le pêcheur, lui, n'avait pas brisé son vase, et bien lui en prit, car à l'aspect de ce dieu nouveau qu'irritait le souvenir d'un long esclavage, et qui menaçait de s'en venger sur son lihérateur lui-même, il sentit la moelle se geler de terreur dans ses os, en comprenant qu'il ne pouvait s'affranchir de son redoutable maître (jue par adresse et par prudence. Heureusement Iss génies sont naïfs, confians, crédules, défauts ou qualités (jui se concilient très-bien avec la force. Notre pêcheur décida facilement ce géant de la terre, dont la tête se perdait au ciel, à lui prouver qu'il avait pu être contenu quelque trentaine de siècles dans un espace si étroit. Une fois rentré on devine qu'il ne sortit plus. Pandore nous aurait épargné bien des malheurs en s'avisant de ce moyen ; mais, comme une jeune tille étourdie et sans connaissance du monde (il y avait alors d'excellentes raisons pour cela), elle ne retint rien, absolument rien des illusions et des lléaux de sa boîte fatale, car je ne suis plus du nombre de ceux qui croient qu'elle y a gardé l'espérance.
Me voilà si loin de mon sujet, qu'on penserait volontiers que je n'y rentrerais jamais, si je n'emprunte les ailes de chauve-souris d'un afrite ou les boites de sept lieues d'un ogre : j'y retourne cependant plus vite, soit dit sans vanité, que ces courriers intrépides des immortels qui ont fourni à M. Boileau le plus poétique et le mieux coupé de ses hémistiches. Au moment où je vous parle, je n'en suis plus qu'à la distance d'un alinéa qui est le plus court relais d'un conteur.
Le vase du pêcheur des Mille et une Nuits, c'est l'éducation dt;s femmes.
Les femmes émanci[jées par le christianisme étaient rentrées dans les privilèges de leur admirable nature. Elles apparurent à l'horizon du moyen-àge ctimme des astres tutélaires. Le druidisme
[P. llj les avait élevées au saceriloce ; la chevalerie leur conféra la suuveraineté. L'aveu unanime des peuples les plus éclairés remit entre leurs mains les balances de la justice dans les occasions solennelles où il s'agissait de récompenser la vertu, d'honorer le courage, de couronner le génie. Elles firent les héros et h's poètes. Elles auraient fait les dieux. Cette belle période de l'histoire du genre humain aboutit, comme toutes choses, à l'époque de décomposition et de marasme moral où la société, corrompue et abrutie par de sottes inventions, reprit les chaînes de la force. L'empire des femmes finissait. Il ne s'en fallait pas de si longtemps qu'on le pense que la société finît aussi.
Chose étrange! elles se réfugièrent peu à peu, et, je crois, par quelque malin esprit de dérision qui leur est propre, dans les études les plus sérieuses de l'homme, comme pour défier la portée de sa pensée de s'y élever jusqu'à elles, depuis Olympia Fulvia Morata, dont Gurion, Théodore de Bèze et de Thou respectaient le savoir; depuis Marie le Jars de Gournay, la fille adoptive de Montaigne, et quelquefois son égale ; depuis Anne-Marie Schurmann, devant qui se prosterna la science orgueilleuse de Spanheim, et qui fut peut-être l'Egérie de Guillaume Penn ; depuis Anne Lefèvre, la plus belle des illustrations littéraires qui se rattachent au nom du savant Dacier; depuis ma parfaite amie, Marie Sibylle Mérian, morte le 13 janvier 1717, et dont je préfère les études exactes et pittoresques à toutes les \ aines et mystiques élucubrations de Swammerdam, jusqu'à Mad. de Staël, qui a tranché assez nettement la question, et qui fut, dans un peuple de Titans remué par une révolution, le plus grand homme de son siècle.
M. de Fontenelle, qui a vécu cent ans, aurait vécu cent ans de plus, que vous ne lui auriez pas fait entendre un mot de tout cela. Il regardait la femme comme une créature assez jolie, et il avait raison ; mais il ne pensait nas qu'elle valût la peine d'être noblement initiée dans de nobles mystères, dont il n'avait lui-même pénétré que la superficie. M. de Fontenelle s'avisa que pour élever l'esprit des femmes à quelques idées solennelles, il fallait mettre du fard à la science, et il inventa cette déplaisante Uranie des mondes, avec tout son attirail de mouches. Je pompons et de vertugadins, muse tombée de l'Observatoire dans la ruelle, et dont les leçons alambiquées tiennent un assez juste milieu entre les énigmes de l'abbé Gottin et les madrigaux de Mascarille.
[F*. 12] Les mauvais exemples sont aussi contagieux en littérature que sur le vaisseau de Panurge. Le bonhomme Pluche ne manqua pas de sauter après l'académicien bas-normand, et nous eûmes l'histoire naturelle toute entière en dialogues niaisement marquetés de toutes les misères d'une mauvaise conversation de salon, qui court après le savoir et après l'esprit sans atteindre ni l'un ni l'autre. La honteuse métamorphose d'Hipparque et d'Aristole n'était pas de bon augure pour Newton. Il fut obligé de se rapetisser à son tour comme les anges déchus du Pand^emoniiim sous la plume d'oiseau mouche, qui transportait les miniatures optiques du galant Algarotti sur l'aile d'une phalène. Enfin Demoustier vint, et la vieille théogonie d'Orphée, d'Hésiode et d'Homère, armée du trait emmiellé qui aiguise m.oUement les couplets de fêtes, emprisonna ses conceptions épiques, plus grandes et plus belles que la nature, dans le cadre coquet du triolet de Ranchin et de l'impromptu de Saint- Aulaire. Les Hymnes^ les Hyades et les Métamorphoses descendirent de l'Olympe antique â !a hauteur des Pâmasses confits du Fidèle Berger, et vous les verriez encorî émailler d'innocens rébus à rimes redoublées leurs jolis sentiers de sucre.
, Ceci me conduirait naturellement à un homme dont je chéris le talent élégant et varié, et qui a suivi les mêmes voies avec bien plus d'adresse et de goût dans des Lettres charmantes sur l'Entomologie. Il avait vingt ans alors, âge de grâce et de déception, qui n'est, comme les premières transformations de nos insectes, qu'une préparation de la vie, et ses ailes ont poussé. Je l'attends avec une conviction imperturbable à des succès d'un autre genre qui auront selon toute apparence moins d'éclat que celui-ci, mais pour lesquels je me sens d'avance un peu plus de sympathie.
M. Mulsant sait déjà, peut-être, à n'en pas douter, s'il me fait la grâce de lire mon article, que son livre, inappréciable dans les détails, me laisse quelque chose à désirer sous le rapport de la forme. L'opinion que j'ai des femmes me porte à les croire appelées à une destination immense que cette méthode de composition ne suppose pas, et dignes de s'associer aux essors les plus passionnés de notre âme par un attrait plus énergique et plus généreux que celui de la vanité. Ce n'est pas, au reste, un arrêt que je prononce, mais une fin de nnn-recevoir qui attend le jugement; et s'il m'est défavorable, je ne m'en é-tomierai point. Je conviendrai même volon-
[P. 13J tiers que je connais fort peu les femmes, surtout depuis (juelque temps liasse encore pour plaider, mais il faut être de bonne foi.
Je croyais donc, et, si on ne ?e liàte pas de me désabuser, je suis homme à mourir avant d'avoir changé d'avis, que la sensibilité des femmes, touchée pai' une main puissante et quelque peu exercée à la faire mouvoir, ne rendrait pas des harmonies moins touchantes et moms délicieuses que cette coquetterie de boudoirsous laquelle on a jusqu'ici cherché à surprendre leur âme. Je crois savoir qu'elles sentent mieux que nous tout ce qu'il y a de beau dans la création, car je ne l'ai souvent senti que par elles ; et je me suis bien trompé si ou ne peut parvenir de leur esprjt à leur cœur, ou de leur cœur à leur esprit, qu'en les comparant aux roses et aux papillons. Cela doit être fort joli dans un bal ou dans une veillée ; mais au milieu de la nature vivante, il y a une autre manière de les entraîner avec soi, et de les soulever jusqu'à des espaces où elles finissent par nous entraîner elles-mêmes, parce qu'ils leur appartiennent bien plus qu'à nous. Alors elles deviennent nos guides, nos phai'es, nos étoiles; elles ont reconnu leurs domaines. Cette sotte et ennuyeuse pédante de Cirey, dont le soulier de salin n'avait jamais quitté le parquet que pour marquer la mesure du menuet de la cour, n'a-telle pas failli faire de Voltaire lui-même une espèce de mauvais physicien.
Un jour que j'étais descendu dans le caveau de Sainte-Marthe, à Marseille, j'y trouvai une jeune et jolie femme qui méditait devant le tombeau, et je ne me rappelle plus si j'y étais descendu pour la jolie femme ou pour la sainte. Je frappai le tombeau de la sainte du goupillon bénit et je ne dis rien à la jolie femme. C'était ma manière de commencer les conversations sérieuses quand je devenais amoureux. J'éprouvais cependant quelque embarras, et je ne fus pas fâché d'en être distrait par le mouvement furtif d'un insecte obscur qui fuyait devant mon flambeau. Je le saisis, je le reconnus, et je me hâtai de le replacer dans l'embrasure la plus humide et la plus étroite de ces souterrains. — Va, mon ami, lui dis-je, il y a trop de feux et de lumière ici pour toi. — Quel est cet insecte? me dit l'étrangère. Et elle l'était en etfet : elle était anglaise. — -Madame, lui répondis-je, c'est un pauvre animal dont le nom est effrayant, mais dont les mœurs sont douces et solitaires. Quoiqu'il ne vive pas des débris de la mort, il aime la demeure des morts,
[F. 14] parce qu'elle est obscure et mélancolique comme lui. Quand on le voit au jour, il est de mauvais aspect, parce qu'il a l'instinct des funérailles, et qu'il les suit volontiers pour chercher un asile sous une pelletée de terre qui lui laisse un peu d'air et d'espace pour marcher. Il appartient à une famille innombrable d'insectes ailés, et cependant la nature ne lui a pas donné des ailes qui lui seraient inutiles comme à nous, destinés à vivre comme lui au milieu des sépultures de tant d'amis que nous ne voudrions pas quitter. Elle a fait plus, elle a cousu ses étuis d'un point serré comme un suaire, et dans une certaine de ses métamorphoses, je l'ai vu traîner des étuis vides comme un cénotaphe, sans cœur, aans viscères, sans organisme sensible ; emblème, caché au sépulcre, de la résurrection qui en sortira. Les naturalistes l'appellent le blaps, présage de mort.
Je reconduisis cette dame à l'hôtel Beauveau. Elle a fait depuis un livre merveilleux de poésie et d'imagination sur l'Entomologie, mais on ne l'a pas encore traduit; et tant qu'on ne l'aura pas traduit, M. Mulsant est maître de modifier son excellent travail d'après mes inspirations, si elles valent quelque chose. Un fait qui me paraît démontré, c'est que pour initier les femmes à une science, il faut beaucoup aimer la science et surtout les femmes.
En parlant d'elles avec un enthousiasme dont je ne suis pas guéri, j'ai bien quelque pudeur de laisser percer la plus rebutante prétention des vieillards, celle de passer pour un jeune homme, et, ce qui est pis encore, pour un joli homme, comme ce bon Delille de Salles qui avait rêvé l'idéal de sa Palmyre à vingt ans, et qui eut le bonheur de la trouver à quatre-vingts, si ce fut un bonheur Ce n'est pas mon opinion. Je n'ai pensé à rien de pareil, mais je crois profondément que l'amour passionné du beau est le signe d'une organisation d'espérance qui ne rêve plus en vain. Et pour en revenir à mon thème, voyez comme les chenilles aiment les fleurs, mais n'en riez pas, je vous prie. Les jolies femmes deviennent vieilles, et les chenilles papillons.
[Noies explicalives ; voy. p. 342] .
Discours prononcé à l'inanj^iiralion de la statue de (luvier
à niontbéliard, le 23 août i S3S
Messieurs,
Quand l'Académie française nous a chargés de la représenter dans cette cérémonie, elle n'ignorait point qu'an moment où nous prendrions la parole. C'.uvier aurait été déjà dignement apprécié devant vous par l'orateur de l'Académie des sciences. C'est aux savants émules de cet homme immortel qu'il appartenait de vous tracer le tableau do ses laborieuses conquêtes, de le suivre pas à pas dans ses sublimes découveries, de vous le montrer observateur assidu et patient architecte sui' les ruines du vieux monde, ressuscitant les créations passées avec la Genèse et la nature, génie immense et complet dont la Providence avait marqué la place à la suite de nos philosophies ambitieuses et insensées, pour éclaircir tout ce qu'elles avaient obscurci, et pour démontreitout ce qu'elles avaient nié !
Ce n'était point à ce litre. Messieurs, que l'Académie française crut devoir décorer son front glorieux d une nouvelle couronne. Juge de la parole, de cette magnifique puissance qui est aussi une des plus belles créations de Dieu, elle honora, en Cuvier, la faculté d'exprimer, avec une élégante correction, et souvent avec une éloquente énergie, les idées et les détails, qui semblent se prêter le moins aux combinaisons du style et aux ornements du langage. L'Académie française avait admiré en lui, avec l'Europe entière, l'homme de savoir et de génie qui donnait un autre univers à la pensée ; elle s'associa l'écrivain qui assouplissait notre langue à ses notions nouvelles, sans l'appauvrir d'un faux luxe, comme l'aurait fait la médiocrité, si la médiocrité découvrait quelque chose. Cette double illustration du savant et de l'écrivain n'a jamais été iort commune dans nos fastes littéraires ;
c'est que le privilège de rendre sensibles à tontes les intelligences les conceptions d'une intelligence élevée, comme CuviER l'a fait dans ses ouvrages techniques, c'est que la propriété de i-aconter des faits vulgaires avec un charme entraînant, et d'exposer des théories sévères et profondes avec une lumineuse simplicité, comme Cuvier l'a fait dans ses excellents éloges académiques: c'est que l'alliance du talent qui embrasse une méthode avec puissance, et du talent qui la développe avec les grâces vigoureuses d'un bon style, ne se trouve que chez ces esprits d'élite, (;iui comprennent leur pensée dans tous ses éléments, qui la possèdent dans tonte son étendue, qui la suivent dans toutes ses applications el qui lepenchent comme ils l'ont reçue avec ordre et avec clarté. Bien concevoir et bien juger, dit le plus sage des poètes anciens, c'est l'art même de bien écrire. Descartes, Malebranche, Buifon, La Place, Cuvier, sont les modèles du langage, comme les maîtres de la science. Un exemple tout récent a pu vous prouver que leur précieux secret n'était point perdu.
Il nous resterait une lâche bien difficile à remplir, Messieurs, si nous avions entrepris de peindre nos impressions dans cette noble ville, qui s'enorgueillit si justement d'avoir vu naître Cuvier ; au pied de cette statue, qui nous rappelle des traits, si chers à notre inémoii'e, et, oserais-je le dire. à notre amitié; devant ce concours de citoyens pour lesquels sa perte, hélas ! est d'un souvenir si récent ! — Ah ! nos discours n'ajouteraient rien à la pompe de cette inauguration ! Le nom de Cuvier en dit assez. 11 est plus éloquent que nous !
Conservez bien, Messieuis. ce digne monument de la reconnaissance et de l'admir'ation d'un peuple éclairé et sensible ! Monument durable, sans doute, et qui verra de longs siècles s'écouler sans subir les outrages du temps; mais moins durable cependant que la haute et pure renommée de CuviKit, qui se maintiendra vénérée dans la mémoire des hommes, quand tous les monuments des arts seront retombés, sans forme, dans ce monde matériel dont il a exhumé les débris.