I. — Le Naturaliste
On sait que Goethe aimait à se distraire, au milieu de ses créations poétiques, en travaillant à sa Théorie des couleurs et en faisant d’intéressantes études sur les métamorphoses des plantes. De môme,
Si par va licet componere magnis ,
Nodier garda le goût de l’entomologie jusque dans la bibliothèque de l’Arsenal. Et cependant cette passion l’avait saisi bien jeune. Dès 1798, à peine âgé de dix-huit ans, Nodier avait publié, à Besançon, un travail intitulé : v Dissertation sur l’usage des antennes dans les insectes et sur l’organe de l’ouïe dans ces mômes animaux » (in-4). Avant Duméril, Nodier avait donc décrit l’appareil auditif des insectes, et il se montra toujours jaloux de la priorité de sa découverte.
Trois ans plus tard, il donna sa Bibliographie entomologique , ou catalogue raisonné des ouvrages relatifs à V Entomologie et aux Insectes , avec des notes critiques et V exposition des méthodes. (Paris, in-18, an IX, chez Moutardier).
Dans cet opuscule (il n’est que de VIII-64 pages), le jeune Charles Nodier fait preuve d’une grande maturité d’esprit, et d’une très précoce largeur de vues. Il divise son petit traité en deux grandes classes : Y Entomologie descriptive et Y Entomologie philosophique.
Sa première classe, qui contient les historiens, comprend sept sections :
1° Les Archéographes , ou ceux qui ont traité des éléments de la science.
2o Les Pangraphes, ou ceux qui ont traité des insectes en général.
3o Les Polggraplies, qui ont traité de plusieurs espèces.
4° Les Monographes , qui n’ont traité que d’une seule espèce.
î>° Les auteurs nationaux , qui n’ont traité que des insectes d’un pays particulier.
60 Les Iconographes , ou ceux qui se sont bornés à donner des peintures d’insectes.
7o Les Muséographes , ou ceux qui ont donné l’histoire d’une collection seulement, et ceux qui ont considéré les insectes sous le rapport de leur valeur commerciale.
La seconde classe, Y Entomologie philosophique , réservée aux observateurs, comporte cinq sections :
1° Les Philosophes, ou ceux qui ont considéré les insectes au point de vue moral et qui ont traité de leurs habitudes.
2o Les Physiciens , ou ceux qui ont observé les insectes microscopiques.
3o Les Anatomistes et les Physiologistes , ou ceux qui ont traité des organes des insectes et de leurs facultés.
4« Les Economistes , ou ceux qui ont considéré les insectes sous le rapport de leur utilité et de leur nuisibilité (sic). Charles Nodier subdivise cette section en quatre paragraphes : Le premier contient les insectes utiles dans les arts, le deuxième est réservé aux insectes utiles dans l’économie rurale, le troisième s’occupe des insectes utiles en médecine, et le quatrième traite des insectes nuisibles.
5° Les Philologues , ou ceux qui ont écrit sur les insectes, sous des rapports critiques et littéraires.
On le voit, le cadre était vaste ; il faut convenir que Nodier ne l’a pas complètement rempli, il a fort laissé à faire aux glaneurs; son petit livre 11e doit être considéré que comme un essai, essai intéressant sans doute, mais qui ne saurait se mettre en parallèle avec la Bibliographie Entomologique que A. Percheron publia en 1837 (et qui comprend 2 vol. in-8). Chose curieuse! Nodier ne se trouve pas cité dans cet immense recueil.
Là s’arrêtent les travaux techniques publiés par Charles Nodier en entomologie. Néanmoins, sa passion pour les insectes ne s’éteignit pas de sitôt. Jusqu’à ses dernières années, il enrichissait sa collection. Maints passages de ses lettres à Charles Weiss en témoignent.
L’origine de ce goût si vivace pour l’entomologie se rattachait étroitement au rôle que Nodier joua ou crut jouer dans un certain nombre de conspirations.
Car Nodier fut aussi conspirateur ; et à côté des titres multiples de Nodier à la renommée, à côté de tous ces titres sérieux que nous avons énumérés, Nodier, par une étrange bizarrerie de sa charmante nature, semblait ambitionner plus que toute autre la gloire de conspirateur et de persécuté. Il a raconté sous bien des formes l’histoire, qui n’est souvent qu’un roman, de sa participation aux conspirations, tant sous la Révolution que sous le Consulat. 11 fut même emprisonné pour avoir, en 1801», publié une ode révolutionnaire, intitulée la Napoléone. Bientôt relâché, il reprit sa vie vagabonde qu’il avait déjà menée lors de scs précédentes escapades. Durant ces pérégrinations à travers les bois et les champs, tandis qu’il fuyait les gendarmes réels ou imaginaires qui étaient ou qu’il pensait être à sa poursuite, il faisait la chasse aux insectes. Puis, la nuit venue, ce Werther de la politique cherchait un asile dans quelque cabane de paysan, ou «arrivait, ainsi que nous le raconte Mérimée (1), à un presbytère écarté. D’abord if se faisait connaître, exagérant les dangers qui le menaçaient, ceux-mêmes auxquels il était contraint d’exposer ses hôtes. Alors s’engageait un combat de générosité où Nodier se laissait vaincre. Il soupait gaiement, dormait sur la paille, et repartait à l’aube, emportant les vœux et les bénédictions du bon prêtre.
« Après les curés, c’était aux médecins de campagne qu’il s’adressait d’ordinaire pour se donner ces scènes de roman, si souvent répétées, qu’il avait fini par se croire le plus persécuté des proscrits. Habile à discourir sur la médecine, comme sur toutes les sciences qui s'y rattachent, il étonnait ses hôtes par l’étendue et la variété de ses connaissances. En les quittant, il leur laissait des plantes rares, des insectes curieux, et les engageait à faire des collections. Professeur nomade d’histoire naturelle, il a formé de nombreux élèves dans le Jura, qui se rappellent encore ses leçons, rendues plus attrayantes par le charme merveilleux de sa conversation et l’intérêt qu’excitait sa mystérieuse existence. »
Le goût de Nodier pour l’histoire naturelle remontait donc assez haut dans sa vie aventureuse. Et il le garda jusqu’à sa mort.
Dans une page de sa Palingénésie humaine (2), il a lâché la bride à son imagination en cherchant à refaire l’homme dans un état plus parfait. Voyons ce que devient la physiologie générale sous cette plume magique. Son nouvel être, l'être compréhensif, ressemblera, dit-il, « à l’homme, comme l’homme ressemble aux animaux, auxquels il ne ressemble que trop, mais avec un développement d’organes dont nous ne pouvons imaginer l’étendue et la portée ; il aura tous les sens que nous avons observés dans le surplus des êtres créés, et une multitude d’autres qui nous échappent et sont réservés pour lui.
« La matière génératrice n’a besoin quede quelques modifications pour lui soumettre la nature. C’est si peu de chose qu’il n’y a pas le moindre elfort d’esprit à faire poulie concevoir. Qu’elle ait la bonté d’entretenir, comme cela s’est rencontré dans quelques individus exceptionnels, l’ouverture du trou de Botal ; qu’elle maintienne dans
(1) Discours de réception à l’Académie française, en remplacement de Nodier, prononcé le 5 février 1815.
(2) Parue en 1832, dans la Revue de Paris. Réimprimée dans le V" volume des Œuvres de Charles Nodier, Paris, Renduel, 1832, p. 377.
tous, après la naissance, le mode de circulation qu’elle a établi dans la vie intrautérine — et il lui en coûte bien peu, puisque ce n’est qu’un acte de conservation ; — qu’elle réduise l’usage de l’appareil respiratoire à une fonction facultative, ainsi qu’elle l’a fait dans les amphibies et les poissons, et voilà une créature nouvelle qui a conquis les profondeurs de la mer.
« Ne vous embarrassez pas de ses poumons presque inutiles et qui ne seront plus que l’organe d’une jouissance volontaire ; élargissez au contraire l’espace qu’ils occupent dans un torse vaste et solide, qui semble déjà destiné, pear sa conformation, à les contenir comme la carcasse d’un navire aérien ; donnez-leur l’ampleur d’un aérostat, calculé sur le faible poids qu’il déplace pour s’élever dans l’atmosphère, et enveloppé, au lieu de son lourd parenchyme, d’une membrane élastique et docile, et l’être que vous venez d’inventer si facilement avec moi, traversera les airs dans toutes les directions qu’il lui plaira de parcourir, non pas à la manière d’Icare, dont l’ajustement d’oiseau répugnait à toutes les possibilités de notre configuration physique, non pas avec les quatre ailes de Mercure, que l’iconographie poétique avait mieux assorties à l’équilibre et au mécanisme de nos forces ; mais en faisant le vide, à son gré, dans son large viscère pneumatique, et en frappant la terre du pied, comme l’instinct de son organisme progressif l’enseigne à l’homme dans ses rêves. »
Rêves, oui assurément ; mais quel amusant rêveur que Nodier, et quel admirable précurseur de Jules Verne il aurait pu devenir, s’il s’en était donné la peine 1 II était capable de tant de choses ! Ainsi nous ne le connaissions pas sous le bonnet doctoral ; et voici qu’il nous est apparu presque complètement médecin dans le recueil de lettres publiées par M. A. Estignard (1) sous ce titre : Correspondance inédite de Charles Nodier (1796-1844).