II. — Charles NODIER médecin
L’écrivain franc-comtois a-t-il rêvé aussi qu’il était docteur en médecine, lui qui avait rêvé tant de choses ? C’est, probable. Car aucune preuve n’existe qui démontre son droit à ce titre.
Nous avons eu beau consulter toutes les biographies qui ont été publiées sur ce charmant conteur, depuis celle de Francis Wev, parue au lendemain de sa mort (2), jusqu’à celle d’Emile Montégut (3) et jusqu’à l’article de M. Pierre de Vaissière (4), en passant par les notices que lui ont consacrées Sainte-Beuve (5), Louis de Loménie (6', Jules Janin (7), Léo Joubert (8), Michaud jeune (9), sa fille même
(1) Paris, un vol. in-8, 1876.
(2) En tète de la Description raisonnée d'une jolie collection de livres. Paris, Téchener, 1844.
(3) Revue des Deux-Mondes, 1er et 15 juin 1882.
(4) Charles Nodier conspirateur d’après des documents nouveaux , dans Le Correspondant du 25 octobre 1896.
(5) Portraits littéraires, t. I, p. 441 et 483.
(6) Galerie des Hommes illustres, par un homme de rien.
(7) En tête de Franeiscas Columna, dernière nouvelle de Charles Nodier. Paris, Paulin et Techener, 1844.
(8) Dans la Nouvelle Biographie générale de Hoefer, publiée chez Didot.
(9) Biographie Universelle, au supplément, t. 75.
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Madame Monnessier-Nodier (1), nulle part nous n’avons rien trouvé qui puisse justifier cette allégation ou cette prétention.
Jamais il n'aurait pu faire d’études médicales régulières ; il n’y a pas de place dans sa vie où on pût raisonnablement supposer qu’il ait suivi des cours de médecine.
Francis Wey, qui était né ù Besançon, avait connu le premier maître de Charles Nodier en histoire naturelle, M. de Chantrans.
« C’était, dit-il (2), un ancien officier du génie, petit, contrefait et d’une figure charmante ; un homme du temps jadis, plein d’indulgence, de sérénité, voué à l’amour de la nature, à l’étude des sciences, aux recherches de la botanique et de l’entomologie. Il était vieux déjà, alors, et presque centenaire, lorsque Nodier m’envoya près de lui en 4834 ; je passai, dans sa retraite, cinq jours délicieux. Il m’apprit que, du temps de la Terreur, ayant voulu se faire oublier, il était venu s’enfouir à la campagne, avec Nodier que son père lui avait confié. Effrayé du débordement d’idées, du désordre d’imagination de ce cerveau toujours en délire, M. de Chantrans enseigna à l’enfant un peu de mathématiques par manière de potion réfrigérante ; il y joignit la botanique et l’étude des insectes, dans laquelle Charles, avec sa mémoire surprenante, ne tarda pas à exceller. Il fit des collections que M. de Chantrans conservait encore, et sa prédilection pour ces travaux de flâneur, d’amant des bois et des prairies, l’accompagna toujours. Son style s’en ressent et ses descriptions sont toutes fleuries de belles plantes, de moucherons d’or ou d’émeraude. L’entomologie lui inspira une foule d’idées fantastiques à la manière d’Hoffmann, avant môme qu’il ne connût Hoffmann. »
On le voit, Charles Nodier n’avait reçu de M. de Chantrans que des leçons de botanique et d’entomologie, et dans la suite de sa vie nous ne trouvons pas qu’il ait reçu de vraies leçons de médecine, ni qu’il ait pu se livrer à des dissections anatomiques, non plus que suivre des cours de clinique.
Assurément les notions médicales de Charles Nodier sont fort au-dessus de celles des vulgaires profanes, et meme des littérateurs de profession les plus instruits. Dans bon nombre de ses œuvres on rencontre des preuves de connaissances rares chez un romancier.
Ainsi dans le bizarre roman de Jean Sbogar paru en 1818, l’on trouve formulée la notion de l’hérédité de la phthisie: « La mère d’Antonia, dit-il (3), a succombé à une maladie de poitrine : Antonia ne paraissait pas atteinte de cette affection, souvent héréditaire ; mais elle semblait n’avoir puisé dans son sein déjà habité par la mort, qu’une existence fragile et imparfaite. »
Nodier a publié aussi maints articles dans lesquels on est également étonné de lui voir déployer les connaissances les plus sérieuses en physiologie et en médecine. Qu’il me suffise de rappeler son compte-rendu du cours complet de Physiologie, par
(1) Dans le volume intitulé : Charles Nodier, Episodes et Souvenirs de sa vie. Paris, Didier, 18G7.
(2) En tête du volume intitulé : Description raisonnée d’une jolie collection de livres. ( Nouveaux mélanges tirés d’une petite bibliothèque). Paris, J. Téchener, 1844, pp. 8 et 9.
(3) Jean Sbogar. Edition d’Eugène Renduel, 1832, p. 44,
M. de Grimaud (1) et son analyse critique des Expériences sur la Digestion dans l'homme , par M. de Montègre (2).
Charles Nodier a même essayé de faire une Physiologie du sommeil, sous ce titre : De quelques phénomènes du sommeil (3). Dans ce même volume, intitulé : Kéveries, on trouvera un chapitre sur M. de Lamettrie, et un autre sur latin prochaine du genre humain, sans compter celui de la palingênésie humaine auquel nous avons déjà fait un emprunt.
Dans ses Mélanges tirés d’une petite bibliothèque (4), il a touché aussi à plusieurs points afférents aux sciences biologiques et médicales. Ainsi, à propos de l’Onéirocritie,ou l’art de se rendre heureux par les songes (5), à propos des animaux ayant ailes par Bauhin (6), à propos des livres qui ont été composés par des Fous (7) ; et enfin à propos du livre l2pou AtcoXXwvoç IepoyXucptxa, article dans lequel il a exposé des recherches fort curieuses sur le scarabée sacré des Egyptiens, ses significations, ses attributs, ses espèces et variétés (S).
Dans le volume posthume des Nouveaux Mélanges ou description raisonnée d’une jolie collection de livres (9), Nodier, à propos du Trompette Français — Le Miroir des Alchimistes , a parlé du neveu de Paracelse, Bombast, et aussi de St-Germain et de Cagliostro, un peu dédaigneusement sans doute, mais d’une manière intéressante.
Mais c’est surtout dans YExamen critique des dictionnaires de la langue française (10), que Charles Nodier s’est donné carrière pour faire un exposé de la variété de ses connaissances, à propos de maintes définitions relatives à l’histoire naturelle, botanique, zoologie et plus spécialement l’entomologie, et à la médecine, etc
Comme il est heureux de reprocher à des gens qui ne savaient pas le grec , de s’être permis d’introduire dans la science des mots plus qu’irréguliers. Il comprendrait que l’on écrive aimoptysie, aimorragie, aimorrhoïdes, et il a étymologiquement bien raison.
Mais le souverain maître est l’usage
« Quem penes arbitrium est et jus et norma loquendi », comme a dit Horace.
Où Nodier triomphe surtout, c’est lorsqu’il rencontre sous sa férule de critique des définitions comme celle-ci : « Conniîle, grand poisson ci coquille , bon à manger. — Monsieur Boiste se trompe quand il croit enrichir notre langue du mot Connijle. Monsieur de Wailly le connaissait déjà ; mais certainement ils se trompent l’un et l’autre quand ils définissent la connifle un poisson à coquille. Je n’ai jamais mangé
(1) Mélanges de littérature et de critique, mis en ordre et publiés par M. Alexandre Barginet (de Grenoble! 2 vol. in-8. Paris, 1820, t. I, p. 30.
(2) Idem, p. 37.
(3) Œuvres de Charles Nodier, t. V. Rêveries. Paris, Eugène Renduel, 1832, pp. 159-190.
(4) Paris, Crapelet, 1829, in-8,
(5) Mélanges, p. 209.
(6) Mélanges, p. 213.
(7) La Sextessence dialactique et potentielle de Demours, p. 243.
(8) Mélanges, p. 408.
(9) Paris, Techener, 1844.
(10) Paris, Delang'le, 1824.
de connijle, mais je sais qu’il n’y a point de poisson à coquille. Un dictionnaire de la langue doit contenir des définitions exactes et par conséquent il ne doit pas être en arrière avec les sciences » (1). Que d’utiles rectifications on trouvera dans ce volume, et avec quelle grâce féline Nodier se joue des lexicographes qui l’ont précédé !
Charles Nodier, on le voit, avait plus que des aptitudes, il avait un goût naturel non seulement pour les sciences naturelles en général, mais encore pour la médecine en particulier. Il possédait même des notions assez étendues et assez précises. Mais tous ses titres au doctorat se réduisent à cola. Jamais d’ailleurs il ne s’est dit médecin, bien au contraire; dans deux passages de ses œuvres nous avons relevé une assertion formelle du contraire. Dans son Piranèse, contes psychologiques à propos de la monomanie réjlective (2), il débute par ces lignes:
« Je vous demande pardon, d’abord pour Y intitulât ion revêche et pédantesque de ce fatras, mais en vous priant de vous rassurer sur la suite. Je ne suis ni néologue, ni néographe, ni médecin , ni académicien, ni faiseur de nomenclatures, ni champion de paradoxes, et je n’en sais pas plus sur la psychologie que la section des sciences morales et politiques.... »
Au tome Y, celui des Rêveries (3), l’article : De quelques phénomènes du sommeil , commence ainsi :
« Je ne suis ni médecin, ni physiologiste, ni philosophe, et tout ce que je sais de ces hautes sciences peut se réduire à quelques impressions communes qui ne valent pas la peine d’être assujetties à une méthode.... »
On voit combien Charles Nodier est explicite. Cela n’a pas empêché ses amis do lui prêter de plus hautes prétentions et de sembler y croire. Témoin Charles Weiss, son ami d’enfance, son frère siamois pour ainsi dire, en bibliophilie et en bibliographie.