LES VISITEURS DE YUSTE
LES VISITEURS DE YCSTE. — FRAY JUAN D*ORTBGA. — LE CONFESSEUR. — LE CHRO- NIQUEUR SEPULVEDA. — LE PHILOSOPHE NIPHUS. — LUIS Ij'AVILA. — NOUVEAUX CADEAUX. — LES PILLARDS DE QUAÇOS. — CHARLES-QUINT ET LE GRAND CONDÉ JARDINIERS. — ÉLÉONORB ET SA FILLE. — POLITIQUE DU PORTUGAL. — VISITE DBS DEUX REINES. — PÈRE FRANÇOIS. — LES UÉHOIRES DE CHARLES-QUINT ET CEUX DB NAPOLÉON.
Charles-Quint lui-même voyait avec peine l'absence de Quixada, qui était parti pour Villag^arcia depuis le mois d'avril. Le majordome fut invité, directement et indirectement, à ne pas prolong-erson absence. L'Empereur, attendant la visite des reines ses sœurs, comptait sur lui pour leur réception; — « et puis, » écrivait Gaztelu, « les moines qui se sont emparés du service ne comprennent pas Sa Majesté ; je crois qu'il s'aperçoit enfin qu'il s'est trompé en les croyant propres à remplacer ses serviteurs habituels. » Quixada dut être d'autant plus charmé du compliment, qu'il était, nous l'avons dit, dé ces bons chrétiens qui, comme M. de La Chaulx, le chambellan belge, trouvaient les moines naturellement trop portés à abuserfles privilèges de leur robe.
A tout prendre, si la présence de Quixada était nécessaire pour remettre le bon ordre dans le palais, c'était un peu la faute de Charles-Quint. L'Empereur, encourageant les familiarités de ses hôtes, devait finir par paraître moins imposant à leurs yeux que l'austère majordome. Ces familiarités ont donné dans les chroniques de l'Ordre, une espèce d'immortalité à ce
frère Alonzo Mudarra, qui avait renoncé à la gloire mondaine de ses fonctions de la vie civile pour devenir l'obscur chef de la cuisine de Yuste. Charles-Quint riait volontiers des semonces un peu brusques que frère Mudarra adressait à la fille qu'il avait eue avant d'être moine et qui venait de temps en temps saluer son père avec une toilette dont la coquetterie le choquait comme une livrée de Satan : « Ma fille, » disait-il en séparant, lui, de son plus sale tablier, a voyez quel est mon costume de » gala ; je mets tout mon orgueil et tout mon plaisir dans Thu- » milité et l'obéissance : vos belles robes de soie et vos vanités » féminines ne m'inspirent plus qu'une pitié profonde. »
Charles-Quint se préparait à faire un accueil plus gracieux aux princesses de sa famille; mais il était trop partisan de la règle en toute chose,pourapprouver quelesfemmeseussentfacilement accès à la porte du monastère. Lorsque fray Nicolas de Segura et fray Juan de Herrera, les visiteurs officiels de l'Ordre, vinrent faire leur inspection d'usage, ils s'informèrent, de la part du Général, si tout était à son gré, ou si quelque chose lui semblait requérir remède : « Tout me paraît bien, » réponditil, a si ce n'est qu'il vient beaucoup trop de jeunes filles recevoir les aumônes que la maison distribue et parler avec les moines, ce qui provoque les remarques de mes gens. » Défense fut faite désormais, par une proclamation, aux mendiants de l'autre sexe de franchir la limite d'un oratoire situé à deux portées d'arbalète des murs extérieurs, sous peine de recevoir cent coups de fouet (cien azotes) ; — « A notre tour, dirent les visiteurs, nous formulerons quatre griefs ou recommandations à 'NlDtre Majesté : — qu'à l'avenir elle veuille bien s'abstenir: —
1® D'exciter nos frères au péché de gourmandise par quelque
régal extraordinaire; — 2^ De reconnaître par un don d'argent
les services qu'un moine lui aurait rendu, car un moine ne doit
rien posséder en propre; — 3^ De jamais intervenir, soit par J
lui-même, soit par la recommandation de sa fille la Régente,
quand un religieux a encouru une peine disciplinaire ; — 4® De
jamais hésiter à employer à son service un membre de l'Or- I
lire, serait-ce le Général, tous étant trop honorés de lui être agréables. » — Il résulta de ces remontrances en quatre points une explication toute cordiale, et l'Empereur promit de s'y conformer, en se disant très édifié de la visite die ces inspecteurs, qui expédiaient, selon lui, leur besogne avec une conscience et une célérité dignes d'être imitées par les officiers de l'État.
Il y avait cependant, il nous semble, dans le troisième paragraphe formulé par les révérends pères, une allusion à la protection accordée par Charles-Quirit à fray Juan d'Ortega, cet aimable religieux dépossédé du généralat, et que son successeur ne pouvait voir sans ombrage prolongeant son séjour à Yuste. Soit que fray Juan l'eût compris de même, soit par raison de santé, seul motif qu'il donna, il retourna dans son couvent d'Alba de Tormes. Là, il se mit entre les mains d'un empirique, et mourut, laissant dans sa cellule le manuscrit de ce roman que le licencié Ferez, le bon curé de Don Quichotte, n'eût probablement pas condamné au feu s'il l'eût trouvé dans la bibliothèque du chevalier de la Manche. Charles-Quint fut très affligé de la mort de fray Juan d'Ortega, lorsqu'il l'apprit dans les derniers jours du mois d'août.
Peut-être le confesseur Juan de Régla n'aurait-il pas été étranger au départ de fray d'Ortega, si nous devions adopter l'opinion des chroniqueurs qui font de ce directeur de la conscience de l'Empereur un moine jaloux de ceux de si robe aussi bien que des religieux de la société de Jésus. Le confesseur devait être satisfait au moins de la déférence que son auguste pénitent lui témoignait, tout en exigeant de lui, comme nous l'avons vu, une assiduité de «chaque jour et de chaque heure. Charles-Quint voulait que Juan de Régla demeurât assis en sa présence, et il l'empêchait même de se lever quand entrait le chambellan de service ou un autre des officiers de sa maison : « N'êtes-vous pas mon pire spirituel?» lui diâait-il quand ^y Juan hésitait à accepter tant d'honneur, — plus modeste, en apparence du moins, que Talavera, le confesseur de la grande reine Isabelle, qui, même lorsque la princesse priait avec lui,
restait gravement assis, sous prétexte que, dans ses actes de dévotion, son rôle était de représenter le Juge tout-puissant aux pieds dé qui doivent s'humilier les rois de la terre (1).
Avant que fray Juan d'Ortega eût pris congé de l'Empereur, on avait vu arriver à Yuste un lettré ecclésiastique, ancien chapelain de la maison impériale, précepteur de Philippe II, et nommé depuis plusieurs années un des historiographes ou « coronistes » de Sa Majesté. C'était Juan Ginès de Sepulveda, à qui la littérature espagnole, prodigue en classiques parallèles, a décerné le titre de Tite-Live de l'Espagne. Les historiographes ou « coronistes» de Charles-Quint étaient, les uns, chargés de la chronique g^énérale des événements, comme Ocampo et Garibay ; les autres devaient écrire plus spécialement la chronique personnelle ou biographie du souverain, comme Guevarra, Sepulveda, Mexia et ceux dont le nom est moins connu, car le nombre en était déterminé, ce qui semblait promettre à la postérité plus de détails que nous n'en avons sur le règne du grand Empereur. Malheureusement, presque tous ces historiographes, coronistes et biographes officiels, commençantleur récita Adam, àNoé, à Hercule, ou pour le moins aux Césars de Rome, mouraient avant d'être arrivés au César de l'Espagne. Grâces soient rendues à ceux qui, au moyen de ce qui devait leur paraître une vaste lacune, nous ont réellement fait connaître, à l'exemple de Sepulveda, quelques-uns des faits et gestes de leur héros! Ginès de Sepulveda, qui avait alors la soixantaine, avait débuté jeune dens les lettres. Ayant fréquenté les Universités d'Italie et vécu avec leurs doctes professeurs, il aimait la polémique non moins que l'histoire. Il avait écrit sur des ques- •tions théologiques, philosophiques, politiques, militaires même,
(1) « C'est ici le tribunal de Dieu, et c'est moi qui suis son ministre, » disait Taiavera. Isabelle, qui avait le sentiment de sa dignité, avait d'abord paru surprise ; mais elle se rendit à une pareille raison. Ces anecdot&s rétrospectives ont, selon nous, le double intérêt de peindre les mœurs générales do l'Espagne et l'influence de la tradition de famille sur le solitaire de Yuste. Voir ï Histoire de l'Ordre de Saint-Jérôme^ par le père Siguenza, et un dialogue manuscrit sur Taiavera, cité par M. Prescott, Histoire de Ferdinand et d'Isabelle^ tom. I*% p. 207.
' croisant la plume tour à tour avec Erasme et Las Casas, défendant le catholicisme contre l'un et le droit de faire les Indiens esclaves contre l'autre, quoique assez tolérant d'ailleurs envers les ennemis de la foi, et ayant la franchise de déclarer aux conquérants du Nouveau-Monde, qu'on ne devait priver de la liberté une nation conquise qu'après avoir employé la douceur pour la convertir, — parce que, selon lui, la révolte seule légitimait la servitude. Bref, Ginès de Sepulveda était libéral comme on pouvait l'être en ce temps-là. Ses thèses et sea écrits lui avaient valu plusieurs bénéfices qu'il cumulait, en toute sécurité de conscience, avec sa pension de coroniste impérial, et ^ était allé se fixer à Pozoblanco, près de Cordoue, lieu de sa naissance, pour y rédiger ses quinze livres de Hebusgestis Caroli Quinti, imperatoris et régis Hispaniœ, (1). C'était bien le moins, l'Empereur se fixant lui-même en Espagne, que le peintre demandât quelques séances à son auguste modèle, d'autant mieux qu'un bénéfice déplus, à lui conféré récemment (l'archiprêtrise de Ledesma) , exigeait que le nouveau titulaire fît le voyage de Salamanque pour prendre possession. Or, une fois à Salamanque, les deux tiers du chemin étaient déjà parcourus entre Cordoue et Placencia.
Van Maie était pour Sepulveda un vieil ami, motif de plus pour franchir les frontières de l'Estramadure. Charles-Quint et Van Maie furent également ravis de le voir ; Sepulveda passa quelques jours à Yuste, s'entretenant de son histoire avec l'Empereur et de ses chers auteurs latins avec le secrétaire, son rival dans la composition des épîtres latines. Une des plus agréables de celles de Sepulveda, est consacrée à raconter à son ami son retour de Yuste à Salamanque, épisode d'une véritable odyssée, car le chroniqueur fut surpris par un orage dans les montagnes ; forcé de descendre de sa mule, il marcha pendant
(1) Cette chronique de Cliarlcs^uint était restée manuscrite jusqu'en 1780, époque où elic parut dans la belle édition des CEuvres de Sepulveda^ A vol. iii-A", publiée par TAcadéniic d'histoire espagnole.
trois lieues à travers la boue ou la neig'e, et arriva dans le siège de son pouveau bénéfice avec un rhume qui faillit être mortel... mais il fut si bien guéri, grâce aux soins du chanoine son hôte, que nous voyons, dans la Biographie universelle^ Juan Ginès de Sepulveda vivre au-delà de quatre-vingt-trois ans(rj.
Remarquons, en passant, que Charles-Quint dans sa retraite méritait bien que les lettrés comme Sepulveda vinssent lui porter leurs hommages, puisque autrefois il allait les chercher luimême, en s'exposant aux boutades de ceux qui, par orgueil ou par bizarrerie, affectaient d'être insensibles à la gracieuse courtoisie d'un empereur. Quand on lui avait dit, à Naples, que le fameux Niphus (Agostino Nifo) , philosophe fameux de ce tempslà, bien oublié aujourd'hui , refusait de se présenter à la cour, quoique Sa Majesté eût exprimé le désir de le voir, Charles- Quint voulut lui rendre la première visite , se rappelant sans doute qu'Alexandre avait fait aussi les avances avec Diogène. Il trouva un Diogène italien qui joua son rôle jusqu'au bout. Il n'y a-vait qu'une chaise dans le cabinet du savant original et c'était lui qui l'occupait. En voyant entrer l'Empereur, Niphus ne se leva pas et il lui dit : * — Sire, puissant comme vous êtes, vous eussiez dû faire apporter un siège avec vous. Je ne cède pas plus ma chaise que vous ne céderiez votre trône ; car, sachez, sire, que je suis empereur au Parnasse comme vous l'êtes dans vôtre cour et votre camp. » Niphus avait l'orgueil d'un
(1) Quoique lo Manuscrit Gonzalez ne mentionne la visite de Juan Ginès de Sepulveda que dans une note à la date de mai 1558, cette visite eut lieu eu mars 1557. — Sepulveda ayant surtout écrit en latin, M. Ticknor en parle trfcs brièvement dans sa belle histoire de la littérature espagnole. Les thèses publiques que le coronistc impérial soutint contre Las Casas firent beaucoup de bruit, et il fallut que Charles-Quint intervint pour faire plaider les deux antagonistes devant un tribunal de théologiens. Sepulveda avait traduit la politique d'Aristote et écrit une vie du cardinal Albomos. Nous remarquons, parmi ses premiers ouvrages, une allocution à Charles-Quint, pour l'exhorter h faire la paix avec toutes les puissances chrétiennes et à tourner ses armes contre les Turcs : « Ad Carolum Y cohoT' iatiOy ut fnctâ cum omnibus christianis pace^ bellum suscipiat in Turcas. » Bologne, 1520. Ce ne fut que cinq à six ans après cât écrit que Sepulveda fut nommé historiographe.
savant caressé par les papes et les princes. L'histoire ne nous dit pas ce que Charles-Quint répondit à cette impertinence ; il dut probablement regretter de n'avoir pas amené avec lui son fou en titre d'oflfîce pour relever celui qui se croyait un sage philosophe, et qui, ce jour-là du moins (que Minerve nous pardonne!), ne fut, selon nous, qu'un sot impertinent. La philosophie, la science et la littérature doivent être polies... même envers les rois !
Don Luis d'Avila, le grand-commandeur de l'Ordre d'Alcantara, l'auteur des Commeniaires.de la guerre d' Allemagne A^ collaborateur de Charles-Quint et de Van Maie, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, habitait une résidence trop voisine de Yuste pour qu'il pût ou voulût se dispenser d'y venir aussi entretenir son ancien maître de leurs campagnes, certain, comme il l'était, d'être le bienvenu. TJn jour qu'on annonçait son arrivée à l'Empereur pendant que SaMajesté était à table et avait déjà attaqué un chapon avec son meilleur appétit: r — Qu'on garde pour le grand-commandeur ce qui reste de ce chapon, » dit Charles-Quint; « qui sait s'il y en aurait un autre à lui servir ! » marque de haute faveur en même temps que de cordiale amitié, quoiqu'on l'ait citée aussi pour prouver que, rigoureux sur l'étiquette impériale jusque ddhs sa retraite mpnastique, Charles-Quint aurait cru la violer si, plus cordialement encore, il avait invité son compagnon d'armes à s'asseoir à table avec lui, comme il avait jadis invité le duc d'Albe. Dans un des entretiens qu'ils eurent ensemble à Yuste, don Luis d'Avila lui décrivit les fresques qu'il faisait exécuter dans son château de Placencia, et il cita entre autres une peinture de l'affaire de Renty, cette bataille que le duc de Guise avait livrée aux Impériaux en 1554, bravant les reîtres du comte Wolfram, qui s'étaient hideusement noirci le visage pourparaître plus terribles, et ces premiers canons tournant sur leur roues, appelés les pistolets de r Empereur. Le sujet était délicat^ car la victoire avait été réellement gagnée par le prince lorrain, lorsqu'une retraite inexplicable,* « sonnée, «dit un pamphlet du temps.
<» par le souflBle de l'Envie (1), >» permit à Charles-Quint de secourir la place assiégée et de se proclamer le vainqueur. L'artiste, sous l'inspiration de don Luis d'Avila, avait assez naturellement fait fuir les Fraticais à toute bride ; mais la conscience de Charles-Quint le força de déclarer au grand-commandeur qu'il serait honnête et loyal de modifier cette fresque : « Qu'on voie, dit-il, quece fut plutôt une honorable retraite qu'une fuite, parce qu'en vérité ce n'en fut pas une. » Pouvait-on demander davantage à celui qui avait perdu sous les murs de Renty deux Aeses fameux pistolets? An reste, si don Luis d'Avila relatait avec sa plume une victoire moins douteuse que celle de sa fresque, il n'y épargnait pas les embellissements de la poésie. Tout en protestant contre la simplicité de son style véridique quand il avait à célébrer les exploits « d'un Empereur supérieur à César, vainqueur des Gaules, et à Charlemagne, vainqueur des Saxons, » ne disait-il pas avoir vu, sur les bords de TElbe, le soleil s'arrêter dans sa course pour Charles-Quint comme jadis pour Josué?... miracle sur lequel le duc d'Albe, présent, lui aussi, à la bataille de Muhlberg, s'abstenait d'exprimer une opinion aflSrmative, cous prétexte «qu'il avait été, ce jour-là,, si occupé de ce qui se passait sur terre, que le temps lui avait manqué pour remarquer ce qui se passait dans le ciel (2) . »
La visite que fit don Luis à l'Empereur, pendant le mois d'août, paraît avoir été provoquée par ces bruits qui couraient de temps en temps sur la prochaine apparition du solitaire de Yuste à la tête d'une armée; on l'attendait surtout en Navarre.
(1) La conjonction des Lettres et des Armes ^ etc., citée par M. de Bouille {Histoire des Guises, tom. I*% p. 311.)
(2) RusTACT : rida del Duque de Alba, Cette anecdote a été souvent racontée : celle de la fresque de Renty est citée par don Antonio de Vera, comme .la preuve de la grande modestie.de Charles-Quint, « si éloigné, dit-il, de tout ce qui approchait de la moiiKlre vanité, qu'il ne pouvait consentir qu'on Ht tort à la réputation de personne. » Le dernier historien des Guises, M. de Bouille, qui a très bien raconté le combat meurtrier de Renty, compte cette affaire au nombre de celles qui avaient pu mettre « le comble au dépit de Charles-Quint, et donner sujet à beaucoup de gens en France de dire alors, sans trop d'etagération, que c'était le duc
Pour savoir à quoi s'en tenir, don Luis venait se mettre à la disposition de l'Empereur, qui lui dit ne pas songer le moins du monde à quitter sa retraite, quoi qu'on eût pu prétendre à Valladolid et quoi qu'eût pu écriïe la Régente sa fille. Comme ces bruits se reproduisaient encore, don Luis d'Avila crut devoir communiquer au secrétaire Vasquez ses doutes en même temps que l'impression qu'il avait rapportée de sa dernière visite :
« J'ai laissé frère Carlos très calmé, quoique ayant repris » assez de confiance dans ses forces et se croyant parfaitement » en état de sortir de sa retraite... Depuis ma dernière visite, D toutes ses idées sur ce chapitre peuvent avoir changé, et je » le crois capable de tout entreprendre pour l'amour de son » fils, moi qui connais son courage et ses anciennes habitudes, » élevé ainsi qu'il l'a été dans la guerre, comme la salamandre » dans la fournaise du verrier {horno de vidrio) . La lettre de la » princesse nous a mis tous ici en émoi, et je ne pense pas qu'un M seul homme des nôtres resterait en arrière si l'Empereur en- » trait en campagne. Mais si cette bravata, comme on dit en » Italie, doit être réellement exécutée, je prie Dieu que ce soit » promptement, car la saison est avancée, et la Navarre, » avec ses précoces hivers, n'est pas l'Estramadure (1). »
Heureusement pour l'Espagne que, dans la guerre de 1557, le Pape et la France invoquèrent en vain le secours de Solyman. Ce monarque se contenta de menacer les côtes par ses vaisseaux quand il aurait pu faire une diversion sérieuse par le
de Guise qui obligeait l*Einpereur à se faire moine. » M. de Bouille a eu tort luimôme d'adopter cette exagération, en répétant que Cbarles-Q^int : «Découragé plutôt que philosophe, s'imaginait paraître véritablement Romain en échangeant le manteau impérial, qu'il ne lui était pas permis d'étendre sur le monde entier, contre le froc obscur des religieux du monastère de Saint-Juste. » Histoire des ducs de Guise^ tom. I*', p. 328. Ainsi, en 1840, on répétait encore dans une excellente histoire, que Charles-<}uint s'était fait moine.
(1) Nous citons surtout cette lettre du itanuscrit Gonzalez^ à cause de l'exprès* sion de frère Carlos (fray Carlos)^ dont se sert le commandeur, expression plaisante et familière, qu'on pourrait prendre dans un sens littéral, si on l'isolait du reste do la lettre.
débarquement d'une armée d'invasion. En septembre même, don Francisco Bolivar, payeur de la marine, vint à Yuste infonner l'Empereur que la flotte turque faisait voile pour le Levant. Cette bonne nouvelle valut à don Francisco une longue audience et le présent d'une chaîne d'or, Charles-Quint ne songeant nullement à se prévaloir de sa retraite monastique pour justifier le reproche d'avarice que lui adresse un ambassadeur vénitien, et sachant, dans l'occasion, montrer sa munificence impériale, soit aux courriers d'État, soit à ceux de ses serviteurs qu'il voulait honorer d'une faveur. Perico San-Erbas, leboufl^on, avait réellement eu du malheur à Valladolid de n'obtenir de lui que son courtois salut pour prix de ses bons mots (1 ) . Charles-Quint continua aussi à recevoir à Yuste, de la haute noblesse et du clergé, ces cadeaux en poissons, en gibier et en fruits, dont il avait été comblé à Xarandilla. Le cadeau le plus singulier, d'après l'Anonyme hiéronymite, fut celui du prieur du monastère de Guadalupe, qui envoya à Charles-Quint un frère tailleur de son Ordre, afin de lui couper une simarre de fourrure et des gants, avec une recommandation expresse de n'accepter aucune rétribution pour son travail, « attention 'tellement agréable à l'Empereur, que personne ne fut mieux hébergé que le prieur, les deux . fois qu'il vint rendre visite à Yuste (2). » Quelques-uns de ces hommages et de ces présents
(1) C'est toujours le Vénitien Badouaro qui reproche à Charle&<}uint d'avoir récompensé, avec une mesquinerie indigne de lui, les courriers, les héi'aults d'armes et les soldats qui se distinguaient ou lui apportaient quelque riche dépouille. Un autre Vénitien, B. Navagero, disait plus justement que l'Empereur réfléchissait avant de faire une dépense ; mais savait Otre libéral quand la dépense était utile. En d'autres termes, il hésitait avant d'ouvrir sa bourse pour cent ducats ; mais, une fois ouverte, il en dépensait largement cent mille. Paul Jove avait vanté son économie comme une vertu, et, lorsqu'il changea de langage, ce fut parce qu'il no recevait pas un présent sur lequel il comptait. Les artistes enfin n'avaient pas à se plaindre de l'avarice d'un prince qui payait au Titien mille écus d'or poui: chacun de ses portraits, en dehors d'une pension annuelle de deux cents écus d'or.
(2) Manuscrit de ta Retraite de Chartes-Quint^ etc., p. à2 et &3.
La princesse régente avait pourvu à l'approvisionnement régulier de la maison de Gbarlc&<}uint par l'ordonnance suivante, transmise au principal fonctionnaire de Placencia :
» \otre corrcgidor ou juge résident de la cité de Placencia, ou votre lieutenant
étaient nécessairement moins désintéressés, comme, par exemple, ceux de la duchesse de Bt\jar, qui envoya sou chapelain pour o'btenir la i;estitution du duché de Placencia, sorti depuis long'-temps de sa famille, et qui flattait plus la vanité aristocratique des Zurûgas que le duché de Bejar; Charles-Quint n'accorda pas cette faveur. Les Zunigas ont depuis conquis de nouveaux titres de noblesse dans les armes et les lettres. Le moins beau n'est pas celui de fig-urer au frontispice de Don Quichotte, grâce à la dédicace de Cervantes. Les écrivains, eux aussi, parfois, décernent des couronnes, et quand ces écrivains s'appellent Cervantes, Shakspeare ou Molière, elles ne sont pas à dédaigner pour le plus riche blason.
Les paysans du village de Quacos avaient aussi leur part des générosités impériales, et entre autres des cent ducats qu'il faisait chaque mois distribuer en aumônes aux indigents ; mais ces voisins rustiques du grand Empereur, aussi pillards que des Turcs, enhardis peut-être aussi par l'absence du majordome, faisaient des incursions dans le jardin, le verger et le potager, dérobant les fruits et péchant les truites des réservoirs. «Ils détournaient aussi les vaches de la laiterie impériale pour les traire à leur profit ; ils allaient attendre les mules chargées au pied de la montagne et pillaient les provisions; bref, l'un d'eux, qui avait vendu le produit d'un cerisier au pourvoyeur de Sa Majesté, argent comptant et le double de sa valeur,- le vendit encore à un autre qui, ayant payé aussi, n'attendit pas que les cerises fussent trop mûres pour les cueillir, ne laissant que les branches et les feuilles au premier acheteur. Il fallut recourir
» vous êtes déjà informé comment l'Empereur, mon Seigneur, s'est retiré dans le '» monastère de Yuste, de l'Ordre de SainUlérôme, où se «trouve Son Auguste per- » sonne. Or, conmic il sera besoin pour son service et pour les subsistances de sa n maison et de ses serviteurs, qu'on tire de cette cité et de son territoire beaucoup » de vivres et toutes les autres provisions nécessaires, Je vous ordonne de mettre » un soin tout particulier à ce que les personnes qui se présenteront à cet eflet n soient expédiées et pourvues avec beaucoup d'attention et de diligence, ainsi » qu'il convient. En cela, nous nous tiendrons pour bien servie par vous, etc. » Lettres des Archives de Bruxelles. — Archives de Simancas. — Manuscrit Gotf zalez.
à la justice civile. La princesse rég'ente avait placé à Quacosun juge de paix, le licencié Murga, assisté d'un greffier (escribano), Juan Rodriguez, et d'un alguazil, Francisco de Malaguilla. Tel était le tribunal auquel la Majesté Impériale dut adresser sa plainte. Le juge verbalisa, le greffier griffonna ses procès-verbaux, et Talguazil retroussa sa moustache ; mais les déprédateurs rustiques se montrèrent plus récalcitrants que les fraudeurs de Séville, ou la justice de Quacos moins sévère que le Conseil des Indes ; car Tordre ne fut rétabli que lorsqu'on vit arriver don Juan de Vega, magistrat d'une plus haute cour, qui menaça le juge lui-même de le rendre solidaire. Charles-Quint finit par demander la grâce des délinquants qui avaient été arrêtés, et il ne garda pas rancune de leurs lenteurs ou de leur indulgence au licencié, au greffier et à l'alguazil, puisqu'il les recommande tous les trois par leurs noms à son fils dans son codicille. Ce qui pouvait rendre les habitants de Quacos excusables, c'est qu'il paraît que le printemps de l'année 1557 avait été mauvais pour les biens de la terre dans la Vera et dans toute la province d'Estramadure Les offices de Yuste regorgeaient seuls de provisions au milieu de la famine, et le jardin de Charles-Quint, abrité contre les vents perfides, cultivé et soigné par im artiste que dirigeait le maître lui-même, semblait un petit Eden où l'Empereur méditait de nouveaux embellissements au milieu de ses plates-bandes (1 ) . Parmi ses fleurs, il pouvait admirer les boutures de ces œillets dont il avait apporté lui-même en Europe une variété de Tunis, et qui étaient sa fleur favorite comme avant lui celle du roi René et depuis lui celle du grand Condé, prisonnier à la Bastille (2). Aussi,
(1) tt Je soupire bien après la paix, mon cher mylord ; ballotté par la fortune, vieux et décrépit comme je suis, il n'y a plus qu'à cultiver mon jardin. » — Lettre du grand Frédéric à Mylord Maréchal.
(2) Qui ne sait par coeur les vers inspirés à Madame de Scudéry par la vue de Condé cultivant ses œillets et que M. Cousin vient de citer encore dans son histoire de Madame de Longucville :
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Cultive d'une main qui gagna des batailles.
quand don Luis Quixada revînt de Villagarcia au mois d'août, il trouva son maître toujours plus charmé de sa retraite, malgré les contrariétés qui avaient parfois mis sa patience à l'épreuve : « Sa Majesté, » écrivait-il à Vasquez, « est Thomme le plus content du monde, le plus heureux de son repos et le moins disposé à en sortir pouraller n'importe où, ainsi qu'il le dit(l). » Quant au majordome, revenant encore seul cette fois, il se fût bien gardé de dire que le monastère lui paraissait embelli, et il datait une autre lettre de Yuste le 30 de ce mois, avec cette boutade en post'scriptum : « De Yuste : maudit soit celui qui le construisit ici (2) . »
Quixada était revenu probablement à la hâte, ayant couru la poste jusqu'à Médina del Campo, d'où il avait achevé sa route avec les chevaux on les mules du pays. Charles-Quint, cependant, songeait à lui laisser enfin cumuler auprès de luises deux fonctions de majordome et de gouverneur de don Juan d'Autriche, puisque nous le voyons, dans sa correspondance, s'informer des appointements que touchait don Garcia de Tolède, en sa qualité de gouverneur de don Carlos, et de ceux dont avait joui, auprès de la reine sa mère, le marquis de Dénia, son majordome (3).
Souvien»-toi qu'Apollon a b&ti des murailles, Et ne t*étonne plus que Mars soit Jardinier.
La conquête de Tœillet d'Afrique par Charles-Quint, est célébrée dans le poème des Jardins, du père Rapin.
Hune pn'mus pœno quondam de littore florem, Dum premeret duro obsedione Tunisum, Carolus Austriades terne transmisit Iber».
Le rapprochement des goûts horticoles du roi René, du grand Condé et de Frédéric nous appartient ; mais c'est M. Stirling qui nous a rappelé, dans une note, les vers du père Rapin.
(1) « Esta el hombre el mas contento del mundo, y con mas repose y con menos gana para salir para ninguna parte, y ansi dice. » Manuscrit Gonzalez.
(2) « En Yuste : mal haya quien aqui lo ediflco ; à los 30 de Auguste, 1557. mIbid.
(3) C'est ici mieux qu'une conjecture, quoique les lettres du Manuscrit Gonzalez soient sans indication précise à ce sujet. Seulement, une note de ce manuscrit dit : « On ne sait pas s'il (Quixada) amena avec lui don Juan d'Autriche, tant cette affaire fut entourée de mystère, etc. » — « No se sabe se tn^6 consigo à don Juan de Austria, porque fue tal el recato con que se procedio a este negocio, etc.»
Ibid.
C'était la prochaine visite des reines Éléonore et Marie qui avait causé le retour de Quixada, et peut-être aussi le nouveau retard de son établissement domestique à Quacos, où cependant la maison était prête,
Cette visite se rattachait à une affaire qui ne préoccupait g-uère moins l'Empereur que l'aînée de ses sœurs, la reine Éléonore, mère de l'Infante Marie de Portugal. Cette princesse souhaitait plus que jamais de revoir sa fille, laquelle ne pouvait plus objecter à cette réunion que son beau-père, le roi Jean III, y mettait obstacle. Ce monarque était mort à Lisbonne, le 15 juin, ne laissant d'autre héritier que son petit-fils don Sébastien, fils posthume de l'Infant don Juan et de l'Infante Juana à qui son père avait confié la régence des Espagnes en l'absence de Philippe II.
Si le jeune Sébastien fût venu à mourir, Thérifage de la mai- ^
son d'Aviz revenait à Philippe II qui j en effet, monta sur le trône de Portugal lorsque cet événement eut lieu. Le regard de Charles-Quint était donc toujours fixé sur un royaume qu'il regardait comme un annexe naturel de tous ceux que le mariage de son aïeul et de son aïeule, les Rois Catholiques, avaient réunis sur sa tête dans la Péninsule ; mais, justement, le même sentiment entretenait une jalouse inquiétude à la cour de Lisbonne, et les princesses espagnoles qui n'y devenaient pas franchement portugaises, se voyaient l'objet d'une défiance parfois très blessante pour elles. Ainsi la fille de Charles- Quint, l'Infante Juana, quoique mère de l'héritier présomptif, s'était vue forcée d'abandonner et sa patrie adoptive et son fils. Malgré le titre de princesse douairière du Brésil, qui lui était resté après son veuvage, et quelque preuves de capacité qu'elle eût données dans le gouvernement de l'Espagne qui lui avait ' été confié par son père et son frère, il était douteux que Jean II l'eût désignée pour tutrice de Sébastien et régente du Portugal, comme l'aurait ambitionné Charles-Quint. Celui-ci devait se rappeler qu'ayant proposé à son beau-frère un traité international pour l'extradition des réfugiés, Jean III avait répondu : « Où
donc mes sujets pourraient-ils attendre que je teur pardonne! » Chrétienne et paternelle sentence, sans doute (comme Charles- Quint en prononçait aussi quelquefois (1) ), mais qui, au point de vue politique, maintenait sur la frontière la démarcation des deux nationalités. Charles-Quint commanda, cependant, un grand deuil pour toute sa maison, et envoya ambassadeurs sur ambassadeurs porter à sa sœur Catherine ses compliments de condoléance, avec des instructions secrètes qui leur recommandaient de ne pas effaroucher la susceptibilité portugaise, tout en faisant valoir les droits de la mère du roi mineur. Il était trop fin politique pour faire parler trop haut ses négociateurs ; il aurait pu compromettre à la fois les droits de sa fille et ceux de sa sœur, la reine Catherine, l'aïeule de Sébastien. Celle-ci fut préférée par le conseil, comme moins dévouée aux intérêts de l'Espagne que sa fille; la reine Catherine, la sœur de l'Empereur, fit bénir son gouvernement, combattît avec énergie les Maures révoltés, eut à contenir une faction turbulente, et alla finir ses jours dans un couvent, laissant les rênes de l'État à des mains moins fortes que les siennes, celles du cardinal Henri.
Quelle que fût la pensée secrète de Charles-Quint, il parut n'avoir eu d'autre but, dans sa diplomatie avec le Portugal, que de réunir l'Infante Maria à sa mère... négociation qui se prolongea encore après la mort de Jean III, parce que l'Infante n'ayant, comme nous l'avons déjà dit, renoncé au mariage que pour déclarer qu'elle voulait prendre le voile, la cour de Lisbonne, qui la considérait comme une Infante portugaise, avait peur que son douaire et le riche héritage qu'elle attendait de sa mère ne fussent laissés après elle à un couvent espagnol. On ne crut pas à Valladolid et à Yuste, que pour triompher de cette nouvelle difficulté le génie et la piété du père François Borgia
(1) Citons-en une : Lonqu^après la rébellion des Comuneros, un courtisan vint dire à Charles-Quint qu'il connaissait Tasile d'un de ses plus mortels ennemis : « Vous feriez mieux, » répondit-il, « de lui apprendre où je suis que de m'apprendre où il est. »
rent renversées ; une troisième prit feu. Les rameaux des orangers et des citronniers jonchèrent le jardin; un de ces arbres fut arraché, une maison de Quacos s'affaissa sous les ruines de sa toiture. Les paysans, effrayés, purent croire que la colère céleste déchaînait les démons autour d'eux ,
Quelques jours après, le 20 décembre, arriva un saint contre lequel l'enfer semblait aussi avoir déchaîné tous les éléments : c'était le père François Pécheur , qui revenait de sa mission en Portugal. Le pieux Jésuite raconta à l'Empereur qu'une fièvre mortelle l'avait arrêté plusieurs jours dans la ville d'Evora, et que, lorsqu'il s'était mis en route, il avait failli se noyer en traversant le Tage pour se rendre à Lisbonne pendant un ouragan. Heureusement, son double titre d'envoyé de l'Empe-
reur et de religieux déjà en odeur de sainteté, lui avait procuré les soins les plus assidus . La reine Catherine, l'Infante Maria et le cardinal Henri étaient accourus auprès de son lit de souffrance : il ne lui restait plus qu'à remercier le ciel de l'avoir sauvé de la fièvre et du naufrage. Quant à sa mission politique, elle n'avait réussi qu'à moitié ; il avait dn moins, par sa prédication, fortifié la reine et l'Infante dans leurs sentiments de piété.
Charles-Quint désira que son ami le père François Pécheur se reposât quelques jours à Yuste, et le père y consentit (1). Leurs conférences furent fréquentes, et il faut s'en rapporter à ce qu'un des deux interlocuteurs voulut bien raconter du sujet de leurs entretiens. Il paraît que, pendant son séjour à Valladolid, le
(1) Quoique le chanoine Gonzalez doute de ces deux visites du père Borgia au monastère de Yuste, le récit de I*hagiographe Ribadaneira, remplit réellement une lacune du manuscrit de la Bibliothèque des affaires étrangères. D'ailleurs, Sandoval raconte aussi ces deux visites' d'après la relation ^u prieur F. Martin Angulo. Dans le manuscrit, la régente (20 août 1551) annonce, par une lettre à l'Empereur, son intention d'envoyer le père Borgia en Portugal, et une lettre de Gaztelu à Vasquez (28 décembre) prouve qu'il avait passé par Yuste. Voici les propres termes de Sandoval : « Otras dos vezes estuvo en Yuste el Padre Francisco Borja, la una llamandole el Emperador para embiarle à Portugal a dar el pesame de la muerte del rey don Juan y tratar cerlo négocia da imporiancia^ con la reyna dona Catalina su hermana, v la otra quando volvio con la rcspuesta desta embaxada. »
père Borgia avait écrit à Charles-Quint pour lui faire connaître ses observations sur les principaux personnages de cette cour. Il redemanda ses lettres qui .lui furent rendues : « Vous pouvez être certain, >i dit Charles-Quint à son correspondant, «que vos lettres n'ont été lues que par moi seul. » La discrétion^ de l'Empereur était égale à la discrétion du Jésuite. Celui-ci le savait bien : il avait pu tout dire sans craindre d'être compromis. De son côté, il montra combien il était désintéressé dans les choses de ce monde; Charles-Quint lui raconta qu'il venait d'être pris pour arbitre entre deux Grands d'Espagne qui se disputaient la propriété d'un domaine : le premier était don Alonzo de Cardona, l'amiral d'Aragon; le second, le duc de Gandia, le propre fils du père François Pécheur . « Sire, » lui dit le père François, « je ne sais pas quel est celui des deux qui a raison ; mais, pour peu que l'équité soit du côté de l'amiral, je vous supplie de lui accorder aussi votre faveur. » Charles-Quint lui faisant observer que c'était là plus que de l'impartialité : « Sire, » reprit le père François, a l'amiral a plus besoin sans doute que le duc des revenus de ce domaine, et il est écrit : Faites l'aumône aux pauvres. (1) »
Charles-Quint consulta le père François sur la continuation des Commentaires ou des Méniôires militaires commencés par lui dans l'été de 1550. C'était un cas de conscience où la vanité d'auteur était tout aussi intéressée que l'histoire. « Je n'ai pas écrit, » disait-il, « pour amplifier la gloire de mes actions, mais pour rétablir la vérité que les historiens dénaturent souvent par ignorance des faits sinon par passion et prévention. Néanmoins, n'est-ce pas sacrifier à une vanité mondaine que d'écrire soi même l'histoire de ses actions ?» Il est évident que cette question était dictée par un scrupule plus digne d'un
(1) Quand le père Borgia eut pris congé de Charleft-Quint, en décembre 1557, TEmpcreur lui fît remettre par Quixada, 200 ducats pour ses pauvres : « C'est une faible somme, n dit le majordome; u mais relativement aux revenus actuels de mon maître, c'est pcut-Otre la plus grande générosité qu'il ait faite en un seul don. » Cette aumône est relatée dans le liv. xxxii* do V Histoire de Charles-Quinty par Sandoval.
moine dévot que d'un souverain politique. Les biographes de Borgia et l'historien Sandoval ont éludé de nous faire connaître sa réponse (1) ; mais évidemment elle fut de nature à rassurer l'Empereur. En 1561, pensant que ces Mémoires étaient encore dans les papiers de Van Maie, qui venait de mourir, Philippe II écrivit au cardinal Granvelle d'inventorier ses portefeuilles pour s'en saisir. Le cardinal répondit au roi, le 7 mars 1569 : « Je n'ai rien trouvé dans les papiers de Van » Maie, qui s'était plaint que Quixada lui eût enlevé les Mémoi- » res qu'il avait écrits avec l'Empereur , et qui, lui-même, a » détruit beaucoup de papiers avant de mourir. (2) »
C'est un malheur pour l'histoire et la biographie que la perte de ces Mémoires, dont Van Maie disait dans ses lettres à son ami le seigneur de Praët :
«f Pendant les loisirs de sa navigation sur le Rhin, César a » entrepris d'écrire le récit de ses voyages et de ses expédi- » tions depuis l'année 1515 jusqu'à ce jour. L'ouvrage, d'un » style admirablement poli et élégant, atteste une grande vi- » gueur d'esprit et une grande éloquence. Certes, je n'aurais » pas cru facilement que César possédât des qualités pareilles, » puisqu'il m'a avoué qu'il n'en devait rien à l'éducation » et qu'il les avait entièrement puisées dans ses seules mé- » ditations et son travail. Quant à l'autorité et à l'agrément » de l'ouvrage, ils consistent principalement en cette exacti-
(1) C'est dans le § xv de son récit du séjour de Charles-Quint à Yuste, que Sandoval mentionne cette question adressée au père Borgia ; mais rien de plus. HiS" toria de la vida y de los hechos d'el emperador Carlos V, tom. ii, lib. xxxii, § xv, par don fray Prddbncio dit Sandoval. Édition d* Anvers, 1681.
(2) Papiers d'Etat du cardinal de Granvelle^ t. vi, p. 191. Cette lettre de Pliilippe U à son ministre fut probablement motivée par l'assertion de RusccUi (l'auteur italien des Imprcse illustre^ dédiées à Philippe II), qui annonçait que les Mémoires de Charles-Quint étaient sous presse. Voir, sur les Mémoires de Charles Quint, une dissertation inédite de M. Gacliard, insérée dans le bulletin de l'Académie de Bruxelles, t. xii, 1'* partie. Nous rappellerons ici qu'un article de M. J. Stephen, publié par la Revue Britannique et attribué à M. Macaulay (année 1852, livr. de décembre), accuse le P. Borgia d'avoir dissuadé Charles^}uint de publier ses Mémoires.
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« iude et cette gravité auxquelles l'histoire doit son crédit et sa » puissance. (1) »
Plus loin, Van Maie disait aussi que déjà, à cette époque, l'Empereur semblait ne pas songer à la publication de son œuvre historique, penchant même à la détruire, « sans égard pour ses serviteurs et son siècle. » « Iniquus tamen est Cœsar et nobis et seculOj qiiod rem supprimi vellet et servare centum clavibus, (2) »
S'il nous était démontré que Charles-Quint supprima réellement lui-même son autobiographie, après avoir exigé que Van Maie publiât son imitation du roman d'Olivier de la Marche, nous aurions peine à lui pardonner cette espèce de suicide littéraire, comme nous ne pardonnerions pas à Napoléon s'il avait préféré la publication de Julio ^ conte -sentimental^ imité du Moine de Lewjs, à celle des belles pages sur les campagnes d'Italie dictées par lui à Sainte-Hélène, et que notre poètehistorien, si sévère, ailleurs pour le César français, appelle les « notes épiques de sa vie, » comparables aux commentaires du César romain par l'ampleur du récit, aux histoires de Tacite par la profondeur du sens politique : — « L'historien, dans ces » notes, est égal au poète, le poète au politique, le politique au » général. L'historien, le poète, le politique, le général, n'y » sont qu'un seul homme, et cet homme est Napoléon! » — expressions d'un style plus enthousiaste encore que celui qu'emploie le cicéronien Van Maie pour parler des pages écrites par lui-même sous la dictée de Charles-Quint (3).
(1) Lettres sur la ?ic intérieure de Tempercar Charles-Quint, par Van Malb, et éditées par le baron de Rbiffbnbebg. Bruxelles 1866.