DON CARLOS
les évoques. Philippe II avait aussi chargé Ruy Gomez de consulter Charles-Quint afin de savoir si , dans l'intérêt de leur commune politique,, il ne serait pas utile de faire venir le jeune don Carlos à Bruxelles pour y recevoir, en sa qualité d'héritier présomptif, le serment d'allégeance des sujets du vieux duché de Bourgogne, auquel cas Ruy Gomez eût emmené ce jeune prince avec lui. L'Empereur ne fut pas de cet avis, trouvant don Carlos encore trop enfant, ou peut-être , au contraire , craignant l'impression que pourrait produire sur un caractère difficile et une ambition précoce , cette espèce d'association à la couronne qui n'était pas cependant sans exemple dans l'histoire des monarchies espagnoles.
Nous avons dit les préventions défavorables conçues par Charles-Quint contre son petit-fils, lorsqu'il l'avait vu pour la première fois à Cabezon et à Valladolid. Elles n'étaient pas dissipées par la lecture des lettres du gouverneur de l'Infant d'Espagne-, don Garcia de Tolède, qui avait ordre de le tenir au courant de l'éducation de son élève. Don Garcia n'allait pas aussi loin que ceux qui accusaient don Carlos d'égorger de ses mains des lièvres et autres animaux pour repaître ses yeux de leurs tortures et de leur agonie ; mais il se plaignait de son caractère farouche, ombrageux, colère, ennemi de toute application et de toute contrainte. Si encore il n'avait eu que l'antipathie des livres : c'est le malheur dé beaucoup d'écoliers , nés princes ou sans naissance ; mais l'Infant d'Espagne, qui avait semblé d'abord plein d'une ardeur guerrière , n'aimait guère mieux les exercices des princes de son âge que les offices de Cicéron : il ne mettait aucune vanité à bien monter à cheval ni à bien faire des armes ; il se livrait avec la même indolence au jeu comme à l'étude, fâcheux symptômes, en eflFet, indication trop sûre d'un naturel peu aimable et que le gouverneur attribuait à un tempérament qui exigeait des « remèdes laxatifs; » car les gouverneurs, quand leur morale n'est pas écoutée, appellent volontiers la médecine à leur secours, afin de mettre à couvert la responsabilité de leur mé-
thode. Don Garcia proposait de conduire don Carlos à Yusfe, pour dompter Tindocile Infant avec l'aide de son aïeul ; mais Charles-Quint n'entendait pas tenir école dans sa retraite, comme jadis Denys de Syracuse quand il descendit du trône, d'autant plus qu'il voyait approcher le moment où il lui serait impossible de résister plus long-temps à la tristesse du fidèle Quixada, qui s'accoutumait mal à vieillir loin de sa dona Magdalena et de cet autre écolier, dont certainement le majordome donnait des nouvelles à son maître avec un langage plus paternel que celui du gouverneur de l'indompté don Carlos. (1).
(1) Voir ci-dessus, page 307.