‹ Charles-Quint;Chapitre 48 sur 58 · LETTRES DE CHARLE$-QUINT ET D*ISABELLE · texte numérisé non relu

LETTRES DE CHARLE$-QUINT ET D*ISABELLE

J*ai poussé peut-être un peu trop loin le scrupule en ne me servant pas de quelques lettres de Gharles-Quint et d*Isabelle, tout-à-fait favorables à mon système (qui n'est pas un système, j'espère), parce que Vauthenlicite de toutes les expressions ne m'en a pas été démontrée encore eu l'absence du texte. On Irouve ces lettres dans François b^ et la Renaissance, tableau d'bistoire trace par M. Capefigue avec sa verve brillanle, mais que quelques inexactiludes ne permettent pas de citer toujours. Ces documents étant de l'époque de l'expédition de Tunis, j'y aurai recours plus tard. Je me contenterai d'un extrait qui prouverait que , dans leurs lettres, Charles-Quint et sa f^mme bien-aimée s'écrivaient dans les termes les plus tendres :

A la date du 17 janvier, Charles-Quint avait écrit à Isabelle, une lettre que Sandoval cite en entier, sauf celte première phrase : « Ma )) très chère et bien-aimée femme, après avoir baisé ce papier avec la » même tendresse et la même ardeur que je baiserais vos lèvres si f é- » tais près de vous, je vous écris que les avis que j'ai du côté des Turcs » diffèrent depuis quelques jours de ceux que j'avais ci-devant re- » çus, etc. »

C'est à cette lettre que semble répondre Isabelle à la date du 3 mars suivant, d'Alcala :

« Au très invincible et très puissant empereur Charles, empereur des » Romains, roi d'Espagne, de Naples, dq, Sicile, de Jérusalem, etc. Isa- » belle, qui a le bonheur d'être servante et épouse d'un si glorieux >^ prince, lui souhaite salut et longue vie pour le bien de la chrétienté et » de sesËtats, et un heureux retour entre ses bras.

» Mon très cher et très honoré seigneur et époux ( après avoir mille » et mille fois baisé votre très aimable lettre), contentez-vous, mon » très honoré seigneur et époux, que votre Isabelle, qui a pour vous la » plus forte et la plus tendre passion, vous remercie de la dernière ex- 9 pression de votre lettre par laquelle vous daignez, par un effet de » votre bonté, m'assurer que vous me conserver pure et entière cette foi » que vous m'avez donnée et qui m'est inflniment précieuse : mais qui » pourrait jamais , mon bien-aimé empereur et seigneur, tomber dans une » assez grande incrédulité pour la révoquer en doute? Vous qui êtes si » religieux observateur de votre parole à l'égard des étrangers, comment » pourriez-vous violer au mien la foi conjugale, et manquer tant soit » peu à ce que vous avez promis à une personne qui fait tant d'état de

» votre amour^ qui vous adore et qui a le bonheur d'être réciproquement » tant aimée de vous, etc., etc. »

Les deux lettres suivantes ont clé traduites de Tespagno! par M. Gachard (Voir TAvant-Propos). Je n'y ai introduit que la variante de quelques mots.

Le tire de l'archevêque de Tolède [Carranza) à la princesse dona Juana,

«Très haute et très puissante dame, ayant appris enroule que la maladie de l'Empereur s'aggravait, je me hâtai, et Dieu voulut que je vinsse à temps, ponr traiter avec lui Taflaire la plus importante : celle de son salut. J'arrivai ici mardi matin, et tout de suite je me transportai au monastère. Je trouvai l'Empereur dans tout son bon sens, et parlant aux personnes qui l'entouraient. Je fus avec lui un instant; puis, sur son ordre, j'allai me reposer. L'après-diner, je retournai auprès de lui. Quoiqu'il sût qu'il allait mourir, nous le lui répétâmes, et il se réjouit beaucoup de l'entendre.

» Je l'entretins ainsi de temps en temps sur ce sujet, jusqu'à huit heures du soir, qu'il commença à défaillir. 11 conserva néanmoins son sens entier, prononçant toujours quelques paroles, jusqu'à plus de deux heures après minuit; 11 ordonna qu'on allumât les cierges bénits qu'il avait ; il me demanda ensuite un crucifix que je tenais et avec lequel était morte l'Impératrice, notre souveraine; il le prit, et le plaça deux fois en travers de sa poitrine. Quand je m'aperçus qu'il faiblissait, je le lui repris pour le mettre devant ses yeux. Il expira en le regardant, entre deux et trois heures, entoure de quelques-uns des religieux de cette maison, qui l'assistaient, du comte d'Oropesa. du grand-commandeur d'Alcantara, de Luifi Quijada, de ses domestiques, de don Francisco et de don Diego de Tolède.

))I1 avait reçu tous les sacrements avec une grande piété, et néanmoins il voulut communier de nouveau la veille de sa mort. 11 étonna et consola tous ceux qui étaient présents, par les sentiments religieux, la tranquillité et le contentement qu'il montra jusqu'à son dernier soupir. Je dis cela, parce que, l'ayant plusieurs fois interrogé là-dessus , il me répondit ainsi, le faisant par des signes de tête, lorsque la parole lui manqua ; et je le dis à Votre Altesse, afin que la douleur qu'elle ressentira justement de la perle de son père, soit adoucie par la pensée qu'il est

mort si chrétiennement et avec tant d'espoir de son saint, espoir que partagèrent ceux qui furent témoins de ses derniers instants.

»Je demeurerai en ce lieu jusqu'à ce que nous ayons déposé son corps, ainsi qu'il Va ordonné, et trois jours ensuite, pendant lesquels on dira trois messes avec solennité, et autant de messes basses qu'il sera possible. Si, dans cet intervalle, Votre Altesse a des ordres à me donner, je les attendrai pour les remplir.

» L'Empereur avait voulu d'abord être enterré ici, et qu'on y apportât le corps de l'Impératrice; mais, depuis, il remit ce point à la volonté du roi notre seigneur; et ainsi on le déposera, jusqu'à ce que Sa Majesté ait fait connaître ses intentions.

)} Il convient que Votre Altesse expédie tout de suite un courrier au roi pour l'informer de cet événement, dont il importe que Sa Majesté ait connaissance dans le plus bref délai possible, quelque malheureux qu'il soit ; qu'elle en donne de même avis en Portugal , et qu'elle ordonne de faire dans tout le royaume ce que nous sommes obligés et avons coutume de faire en des cas semblables.

» Pour le moment, je ne veux rien dire déplus à Votre Altesse, sinon qu'elle reçoive cette affliction, que Dieu lui a envoyée, avec la constance que tous nous nous promettons de ses sentiuients religieux. Notre Seigneur la lui donne comme je le désire. — Amen.

»Du monastère de Yuste, le jour de Saint-Mathieu 1558, à cinq heures du matin.

» Serviteur et chapelain de Votre Altesse, dont il baise les mains ,

» Fb. B>i Archevêque de Tolède.»

Lettre de Luis Quijada à Philippe IL

«Sacrée, Catholique et Royale Majesté, le 21 de ce mois, au point du jour, j'informai Votre Majesté de la mort de l'Empereur, qui est au ciel. Peu de jours auparavant, j'avais adressé à Votre Majesté une relation succincte de ce qui était arrivé jusqu'au 17 du même mois, m'en remettant à celle qu'envoyaient les docteurs Cornelio et Mathys. Ainsi, tout ce que j'aurai à dire sur la maladie de l'Empereur, c'est que, depuis qu'elle éclata, elle alla toujours en augmentant; et, quoique les médecins prétendissent que quelquefois la fièvre le quittait, je crois qu'il n'en fut pas libre un seul instant. S'il avait pu prendre des aliments, ou du moins quelques bouillons ou autres choses substantielles, nous l'eussions conservé plus long-temps ; mais telle était la violence du mal, qu'elle ne le lui permit pas, et son dégoût fut extrême jusqu au moment où il rendit le dernier soupir.

)> Votre Majesté a de grandes obligations à Dieu, pour la faveur qu*il a faite à son père de le laisser mourir avec tout son bon sens :. car c'était ime chose que l'Empereur craignait toujours de s* en voir prive à cette heure suprême; et cela je le sais, parce que souvent il m*en parlait, disant qu*il n*y avait rien quMl appréhendât davantage, et que, si une fièvre lui survenait, il se confesserait, recevrait le Saint-Sacrement, et ferait les dispositions qu*il avait à faire. En effet, aussitôt après que la première (lèvre l'eut quitté, il se confessa, communia, et^ le même jour, il ordonna la rédaction du codicille que Votre Majesté trouvera joint à la présente. La fièvre étant devenue quarte, il lui sembla qu*il n'en se* rait jamais délivré, et dès lors sa maladie lit de tels progrès que, le lundi, à midi, les médecins voulurent qu'on lui administrât l'Extrême- Onction. Je crus que c'était trop tôt, parce que l'Empereur avait encore bon visage, et qu'il aurait pu en être trout^lé. Je n'y consentis donc pas ; mais, à neuf heures du soir, les médecins l'ayant presque exigé, l'Extrême-Onciion lui fut administrée par son confesseur; il la reçut avec la connaissance qu'il conserva jusqu'à la fin, et avec une dévotion exemplaire.

» A partir de ce moment, son confesseur et fray Francisco de Villalba, prédicateur de ce monastère, qu'il écoutait avec plaisir, ne le quittèrent plus : ils lui parlaient comme il est d'usage de le faire en de pareilles circonstances, et lui récitaient des oraisons et des psaumes. Lui-même le leur demandait^ disant : « Récitez-moi tel psaume, ou telle prière : » c'étaient ceux auxquels il avait le plus de foi. Alors ils les lui récitaient, et, quand il s'offrait quelque passage qui fût applicable à la situation, ils s'y arrêtaient, pour l'interpréter. Ils lui récitèrent aussi la Passion, en s'arrêlant de même sur les endroits convenables : ce qu'il écoutait avec beaucoup d'attention et de contrition, joignant les mains, tournant ses regards vers le ciel, ainsi que vers un crucifix et une image de la Vierge, que Tlmpératrice, notre souveraine, avait eus à l'instant de sa mort : il me les avait montrés , et m'avait fait connaître sa volonté de les avoir, quand il arriverait à ce moment suprême. Et ainsi se passa toute la nuit.

» Le jour suivant, il se confessa et communia de nouveau. Gomme je l'avertis que l'hostie sainte ne pourrait peut-être point passer, il me répondit que si, et il ordonna qu'on la lui apportât du tabernacle , de crainte que la messe ne tardât trop pour qu'il pût la recevoir alors. Ce fut avec peine, en effet, qu'il parvint à la prendre ; mais son sens était si entier, qu'il ouvrit la bouche de lui-même pour qu'on s'assurât que rien n'en restait en dehors. Plus tard, il entendit la messe avec la plus grande piété, se frappant la poitrine quand on disait les agnus. Peu-

dant toute'la journée, il agil de celle manière en prince 1res chrétien. » A midi, arriva l'archevêque de Tolède: ce prélat lui tint un discours approprié à la situation où il se trouvait. Il écoutait les uns et les autres avec une. componction extrême, et il conservait tellement son bon sens, qu'un peu avant la nuit il me demanda si j'avais là quelque cierge bénit. Je lui répondis affirmativement; et, bien que quelquefois il fermât les yeux, il les ouvrait et se montrait attentif dés qu'on rentretenait de Dieu.

» Lorsqu'il me parut que son dernier moment approchait, je fis appeler l'archevêque de Tolède, qui était dans sa chambre. Le prélat vint et lui adressa quelques paroles qu'il entendit. A deux heures du m^iin, on lui mit le cierge bénit dans la main droite^ que je lui tenais,* tandis qu'il étendait le bras gauche, pour prendre de l'autre main le crucifix,, en disant : « 11 est temps; il prononça encore le nom de Jésus, et il rendit son âme à Dieu, sans plus faire d'autre mouvement que de remuer deux ou trois fois les lèvres.

» Votre Majesté doit remercier Dieu d'une telle fin; car, certes, jamais on ne vit personne mourir avec plus de connaissance, ni plus de dévotion, de coniriiion et de repentir. Je crois, comme chrétien, qu'il est allé droit au ciel. J'ai vu mourir la reine de France : sa fin fut trèschrétienne; mais l'Empereur Ta surpassée en tout, car je ne le vis pas un seul instant craindre la mort, ni s'en inquiéter, quoiqu'on lui en parlât assez souvent.

» Le mardi , avant de recevoir le Saint-Sacrement, il m'appela, et fit sortir de sa chambre son confesseur, ainsi que les autres personnes qui y étaient. M'étant agenouille devant sou lit, il me dit : « Luis Quijada, » je sens que je m'en vais peu à peu, et j'en rends grâces à Dieu, puis- » que c'est sa volonté. Vous direz au roi, mon fils, que je le prie d'avoir » soin de tous ceux généralement qui m'ont servi ici jusqu'à ma der- )> nière heure; d'employer Guillaume Van Maie en ce à quoi il le trou- » vera propre, et de ne permettre que personne loge dan§ cette maisou.^) En ce qui me concerne personnellement, je ne veux pas, comme intéressé, répéter ce qu'il me chargea de déclarer à Votre Majesté. Il m'ordonna encore de dire à Votre Majesté d'autres choses que je lui dirai, lorsqu'elle reviendra en Espagne; plaise à Dieu que ce soit avec le bonheur que tous nous lui souhaitons 1 Quant à ce qui touche l'enterrement et le dépôt du corps, j'en envoie le détail à Eraso, qui eu rendra compte à Votre Majesté.

» L'Empereur regretta beaucoup de n'avoir pu entretenir du fait du roi de Bohême, l'archevêque de Tolède, à qui Votre Majesté avait donne ses instructions sur ce point; il était détermine à envoyer un personnage

de qualité audit roi, pour lui faire savoir ce qu'il pensait de sa conduite ; mais le retard que I*archeVéque mit dans son voyage fut cause que la chose en resta là. Je réserve , pour quand Votre Majesté arrivera, ce qu*il m'a dit de plus touchant le même points et sur ce que Voire Majesté sait que j'ai à ma charge.

» Je terminerai, en suppliant Votre Majesté de me pardonner la longueur de cette lettre, et la peine qu'elle lui causera, puisque je ne pouvais me dispenser de l'instruire de ce qui s'était passé.

» J'envoie au secrétaire Eraso la liste des dépêches qui nous manquent encore pour licencier les gens de la maison de l'Empereur, en conformité de ce qui est déclaré dans l'état nominatif arrêté ; et , quoique je sois assuré que Votre Majesté fera exécuter les intentions de son père» néanmoins, pour obéir aux ordres de l'Empereur, je no puis laisser de l'en entretenir, et de la supplier qu'elle fasse expédier les provisions uécessaircs; car la plupart desdites gens, ayant peu de moyens, souffriraient, s'il y avait du relard dans cette expédition.

» De moi, je ne veux pas en importuner Votre Majesté : je me borne à la supplier de vouloir se ressouvenir que j'ai servi, le mieux que j'ai pu, pendant trente-sept ans, et que j'aurais servi de même pendant le reste de ma vie.

» Noire-Seigneur garde la Sacrée, Catholique et Royale personne de Votre Majesté, comme tous nous le désirons I

» De Yuste, le 30 septembre 1658.

» De Votre Sacrée, Catholique et Royale Majesté, le vassal (1),

» Lois QoiiADA. »

L INQUISITION ▲ NAPLC8.

En citant VHistoria de lo8 Protestantes espanoles , j'ai fait toutes réserves contre là passion qui me semble entraîner un peu trop loin l'auteur, surtout lorsque ses invectives ne s'adressent pas exclusivement à Philippe H.

11 est un épisode des annales de l'Inquisition qui mériterait un chapi. tre à part. C'est l'histoire de la tentative faite par le vice-roi don Pedro

(1) Le docteur Cornelio, cité dans cette lettre, serait, d'apK» M. Gachard, Corneille de Baersdorp. Suivant d'autres indications, ce serait un second docteur Corneille Mathys (homonyme de Corneille-Honri Mathys), médecin belge de la reine de Hongrie. J*ai dit que l'orthographe espagnole défigure les noms propres et expose à confondre deux personnages en un, ou à en supposer deux quand il n'en existe qu'un seul. Ici la confusion est provenue de la ressemblance des noms.

536 PIÈCKS JUSTIFICATIVES.

de Tolède pour introduire Tlnquisilion à Naples , et de la résistance qu'y opposèrent les habitants de toutes les classes réunies dans un même intérêt. Charlcs-Quint, on ne peut le nier, était indirectement solidaire de lu tentative ; mais il est juste de reconnaître qu*à Naples comme en Allemagne, il sut cédera propos, — ce que le fanatisme aveugle qu*on lui attribue ne fait guère en général. En eiïei , il était h Nuremberg quand on 'vint s*en référer à lui : sa décision fut que les insurgés devaient déposer les armes cl qu'il oublierait d'autant plus facilement la révolte que son intenlien n*avait jamais été d'introduire Flnquisilion à Naplcfs. — Voir Scipione Micio, Vila di Uon Pictro di Toledo, Florence, 1846. -—Antonio Pakrino, Teatro eroico e pqlilico, etc., Naples, t730. — Ag. Gervasio, VHistoria d'italia nell anno 1547, etc.^ Naples, 1839. — Palerhi, Narrazioni e documenti, etCy dalV anno 1K22 al 1607, etc. — Alfred de Recjmont. Naples mous la domination espagnole.

TABLEAU de LA DESCENDANCE ESPAGNOLE DE CHARLES-QULNT

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