‹ Charles-QuintChapitre 10 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SVSTAIJLA'nON ET "VIE A YIISTC.

.Palak de Cbarles-Quint à Yuste: sa distribulion intérieure; ses com» munications avec le monastère; ses terrasses; son jardin. — Amcu— blement de l'Empereur; son argenterie; ses tableaux; ses cartes; ses instruments de mathématiques ; ses livres ; ses mémoires. — Nombre et offices de ses serviteurs; logements qu'ils occupent, ou dans le cloître du monastère, ou dans le village voisin de Quacos. — Vie de ^ GbarleS'Quiut à Yuste; distribution de sa journée. — Ses relations avec les moines ; son confesseur Juan I^egla ; ses trois prcdicalcun ; . son lecteur, ses chantres. — Satisfaction qu'il éprouve dans la solitude •et le repos du cloître. — Célébration h Yuste du 24 février, anniver-jaire de sa naissance, de son couronnement et de la viclolre de Pavie. — Sonune de vingt mille dpcats d'or qu'il fixe pour son entretien. — Retour de Lourenço Pires de Tavora à Yuste, et reprise de la négociation à la suite de laquelle Gl)Arle(|»Quiiit objjent de Jean III la venue ée l'infante doua Maria en Espagne.

Ce fut le 3 février que Charles-Quint s'enferma âv Yuste. L'habitation qu'il y avait fait construire pour sa retraite était plus agréable, plus commode et plue saine que ne l'avaient représentée de Jarandilia, dans leurs moroses descriptions, ôes serviteurs attristés par les pluies de la saison et la solitude dn lieu. Elle

était située au midi du monastère S et dominait la Vera de Plasencia. Vers le nord, elle s'adossait à Téglise même dû couvent, qui Tabritaiten la dépassant, et der- . rière laquelle du levant a,u couchant s'étendaient les deux cloîtrés occupés par les moines et appelés, Fun le cloître vieux, l'autre le cloître neuf. Huit pièces carrées, de dimension égale, ayant chacune vingtcinq pieds de long sur vingt de large, composaient la demeure impériale. Ces pièces, dont quatre étaient au rez-de-chaussée et quatre formaient l'étage supérieur, s'élevaient poqr .ainsi dire en amphithéâtre surla pente très-inclinée de la montagne ; les plus hautes se trouvaient au niveau des cloîtres. La position de celles qui faisaient face au midi les rendait lumineuses et chaudes; dans toutes, d'ailleurs, l'on avait eu soin de pratiquer, contre les usages du pays, d'assez grandes cheminées.

Un corridor séparait à chaque étage les quatre pièces, dont les portes s'ouvraient sur ce passage intérieur, qui les travpj^sait de l'est à l'ouest. Le corridor d'en haut ^conduisait des deux côtés à deux terrasses assez vastes

.* Cette description est faite d'après le Père Joseph de Signenza, part. 111, liv. I, p. 190; lechap. xiidu manuscrit hiéronymite espagnol, imprimé dans Betraite et mort de Charles- Quint, etc., vol. Il, p. 13 et 14, et d'après le plan primitif, mais modifié plus tard sur quelques points, et qui est annexé au manuscrit de don Tômas Gonzalez.

situées en plein air et formant une galerie couverte que supportaient des piliers, et que' l'Empereur transforma plus tard en jardins*; il les orna de fleurs odoriférantes qu'il se plut à voir cultiver, les planta d'orangers, de citronniers, et y fit placer des fontaines 43fii coulaient les eaux vives sorties des flancs ou descendues des cimes neigeuses de ces montagnes, ©ans le bassin d'un réservoir qu'alimentait une source abondante et qui fut revêtu de carreaux de Hollande, se conservèrent comme en un vivier des tanches ainsi que les truites destinées à sa table les jours maigres, et pêchées surtout dans les clairs et froids torrents de Gargantà-la-OUa et des villages voisins. Le corridor qui traversait le quartier d'en bas aboutissait par ses deux extrémités au jardin du monastère, que les religieux avaient cédé à l'Empereur, pour s'en ménager un autre au nord-est de leur cloître. De ce jardin couvert de verdure, rempli de plantes potagères et d'arbres à fruit, les tiges des orangers et des citronïiiers* s'élançaient jusqu'aux fenêtres de la demeure

' Qiiijada écrivait en septembre : « Su Magestad quiere lomar ^ pasa tiempo en hacer un jardin en lo alto, que es donde « esta un terrado, el cual quiere cubrir y traer una fuente en H medio del, y à la redonda por les lados hacer un jardin de « muchos naranjos y flores; y lo mismo quiere hacer en lo « bajo. » (Retiro, estaruda, etc., fol. 158 \*, 151) r*. — Retraité eCmortde Charles-Quint, elc,, vol. I, p. 177.)

* 0 ... Y al fin rodeado todo de naranjos y cidros que se lan-

impériale, y portaient leurs belles fleurs blanches et leurs suaves odeurs.

L'appartemeirt occupé par Charles-Quint était à l'étage supérieur. De sa chambre même, située au nord du corridor, il se trouvait en communication avec Féglise du cx)uvent, qui était contiguë, et sur laquelle s'ouvrait une fenêtre placée au niveau du maitre-autelV Cette fenêtre, d'où on apercevait le prêtre officiant et par où l'on pouvait entrer dans Féglise, était à la fois une tribune et un passage. Elle avait la double fermeture d un vitrage et d'une porte, et devait permettre à l'Empereur d'entendre la messe de son lit lorsqu'il serait malade et d'assister aux offices sans être au milieu des moines •. 11 pouvait à son gré se mettre en relation avec ceux-ci,' en se rendant par des communi-

« çan por las mismas ventanas de las quadras; alegrandolo con « olor, color y verdura. » (Fray Joseph de Siguenza, part. IIÏ^ liv. I,p. 190.)

* Manuscrit hiéronymite, c. x, dans Retraiteet mort de Charles- Quint y etc. , vol. II, p. 10 et 11.

* Quijada y voyait des inconvénients . « Y tambien, dit-il, es « inconveniente que, oyendo él misa desde su cama, le vean « los frayles que la dijeren y la sirvieren. Lo otro que pienso, f no se si me engano, que las horas que los frayles dijeren, las « oirâ Su 3Iagestad en su cama, y esto le podra desasosegar,. « puesto que en la ventana hay vedrieras y se hace agora otra « puerta ventana que iguale con el muro. » (Retiro, estanr cia, etc., fol. 75 v*. — Retraite et mort de Charles Quinte etc., Yol. I, p. 59.)

cations intérieures dans le ciiœur de leur église, ou bien rester séparé d'eux en demeurant dans son indépendante habitation et sur ses terrasses cultivées.

La pièce qui servit de cabinet à Charles- Quint était au sud du corridor, dans une position ravissante, et offrait une vue magnifique. Elle était en plein soleil et plongeait sur le jardin. Des fenêtres de cette pièce, où travailla l'Empereur et où il reçut les ambassadeurs . et les grands personnages qui vinrent le visiter à Yuste, s'apercevaient les groupes des coteaux environnants chargés de massifs de châtaigniers, de noyers, de mûriers, d'amandiers, et se terminant par de douces pentes dans le large et verdoyant bassin de la Vera. Les beaux aspects dont il jouissait de son cabinet, Charles-Quint les retrouvait sur la terrasse occidentale, lieu de prédilection où il alla fréquemment se promener et s'asseoir, un peu avant le déclin du jour, lorsque le soleil, s' abaissant déjà vera l'horizon, répandait ses feux adoucis sur la montagne et sur la plaine et les dorait encore de ses rayons. C'est de là qu'en suivant un sentier légèrement incliné il descendait sans fatigue dans le jardin, dont les murailles environnaient son appartement de tous les côtés, et dont la porte principale s'ouvrait sur la vaste forêt de chênes et de châtaigniers qui couvrait les flancs et les cimes de la iTiontagne. Dans cette forêt, où purent paître librement les deux vaches destinées à fournir le lait de sa table,.

étaient disposés de loin en loin les oratoires du couvent, à quatre cents pas duquel s'élevait Fermitage de Belem, que TEmpereur alla visiter le lendemain de son arrivée à Yuste ^ iJ ^ Charles-Quint ne vécut point parmi les moines,

comme on Ta cru, et à Yuste le cénobite ne cessa pas d'être empereur. S'il n'y trouva point la splendeur d'une cour, il fut tout aussi loin de s'y réduire à la nudité d'une cellule et de s'y condamner aux rigueurs de l'existence monastique. Dans cette retraite à la fois pieuse et noble, dans cette vie consacrée à Dieu et encore occupée des grands intérêts du monde, son esprit resta ferme, son âme haute, son caractère décidé, ses vues fortes ; et il donna sur la conduite de la monarchie espagnole les plus habiles conseils et les directions les plus prévoyantes à sa fille, la gouvernante d'Espagne, et «u roi son fils, qui les sollicitèrent avec instance et les suivirent avec respect. Il n'y eut pas en lui un seul moment d'affaiblissement moral *, et les assertions de Roberlson à cet égard ne sont pas plus vmies que ne sont exacts les récits donnés par Sandoval et par lui sur le séjour de Charles-Quint au monastère de Yuste. « Il y vivait si pauvrement, dit Sandoval, que ses ap- « partements semblaient plutôt avoir été dépouillés

* Lettre de Quijada à Vasquez du 4 février 1557. Retraite et foort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 118. ^ Rûbertson, Histoire de Charles-Quint, liv. XII.

« par des soldats qu'ornés pour le séjour d'un si grand « prince. Il n'y avait qu'une tenture de drap noir, et a encore uniquement dans la chambre où dormait Sa « Majesté. Il n'y avait qu'un seul fauteuil, et tellement « vieux et de si peu de valeur, que, s'il avait été mis « en vente, on n'en aurait pas donné quatre réaux. « Les vêtements pour sa personne n'étaient pas moins « pauvres et toujours en noir *. » Robertson ajoute : « Ce fut dans cette humble retraite, à peine suffisante « pour loger un simple particulier, que Charles-Quint a entra, accompagné seulement de douze domesti- « ques •. »

A ces descriptions imaginées pour établir un contraste complet entre la grandeur passée du souverain et le dénûment nouveau du solitaire, nous allons substituer des descriptions certaines. Nous les tirerons du codicille • dans lequel l'Empereur nommait lui-même, en les récompensant, tous les serviteurs qui l'avaient suivi à Yuste, et de l'inventaire * que l'on dressa après

*■ Sandoval, Vida del emperador Carlos Y en Yuste ^ g 5 p. 825.

• Robertson, Histoire de Charles-Quint, liv. XIÎ.

' Qu*il fit dresser par Gaztelû le 8, et qu'il signa le 9 septembre, douze jours avant sa mort. Il est dans Sandoval, Vida del emperador Carlos V en Yuste, p. 881 à 891, et dans Retiro estancia^ etc., Appendices n** 11 et 12, fol. 107 v* à 121.

^ Cet inventaire, dressé par Quijada et Gaztelû, du 28 septembre au 1" novembre 1558, après la mort de TEmpereur, est dans RelirOf estancia, etc.. Appendice n» 7, fol. 41 à 54.

sa mort, de tous les objets meublant ou omant sa demeure. Sans avoir le luxe d'un palais, son habitation n'était dépourvue d'aucune des commodités intérieures que les princes se procuraiçpi,à cette époque déjà élé- j gante, et il y jouissait des nobles agréments des arts qu'il avait le mieux aimés. Vingt-quatre pièces de tapisserie, qu'il fit venir de Flandre, les unes en soie, les » autres en laine, reprësof^t^ut des sujets divers, des ^ animaux, des paysages, étaient destinées à en couvrir les murailles. L'appartement qu'il occupait, et qui portait les marques du deuil que lui-même ne quitta plus depuis la mort de sa mère jusqu'à la sienne, était tendu tout entier de drap noir fin, avec des portières de la même couleur. 11 y avait sept tapis de pied, dont quatre de Turquie et trois d'Alcai^, et, à côté de bancs à dossier revêtus de tapis, l'on y remarquait trois dais de drap noir et un dais plus riche de velours noir *. La chambre de Charles-Quint n'avait rien de la nudité claustrale que lui prête Sandoval. Deux lits, dont l'un plus grand que l'autre, y avaient été dressés avec un luxe extraordinaire de couvertures, de matelas, de coussins *, pour l'usage de l'Empereur, qui possédait une telle abondance de vêtements, qu'il avait jusqu'à seize robes longues, en velours, en soie, fourrées de

* Article Tapiceria, dans Tlnventaire, Appendice n» 7, foL 51 y\

* Appendice n* 7, fol. 52 f*,

plume àe Tlnde, garnies d'hermine, tissues avec des poils de chevreau de Tunis *. L'ameublement y consistait en douze sièges de noyer artîstcment travaillés et ornés de clous dorés, six bancs qui s'ouvraient et se fermaient en forme de pliants, auxquels s'adaptaient <les couvertures de drap, six fauteuils de velours noir €t deux fauteuils particuliers appropriés à l'état presque toujours infirme de Charles-Quint. De ces deux fauteuils, destinés à lui servir de siège quand il était malade, ou à le changer de place lorsqu'il était conva-* lescent, le premier était entouré de six coussins poui' soutenir doucement les diverses parties de son corps , avec un tabouret pour appuyer ses pieds; le second, aussi mollement rembourré, avait des bras en saillie au moyen desquels on le portait d'un lieu dans un autre*, et notamment sur la terrasse cultivée, où il allait manger quelquefois en plein air, lorsque le temps était beau et sa santé bonne.

Les goûts vifs et délicats qu'il avait eus sur le trône / pour la peinture, la musique, l'astronomie, les travaux ingénieux de la mécanique, les œuvres élevées de l'esprit, le suivirent au monastère. Le Titien avait | été son peintre de prédilection : il l'avait toujours ; beaucoup admiré et l'avait comblé de distinctions et de j

* Appendice n" 7, fol. 52 v* « Ibid., fol. 52 r^ et ?•.

présents : il lui avait donné un ordre de chevalerie, avait payé de mille écus d'or chacun de ses portraits, lui avait assigné une pension de deux cents écus d'or sur les revenus du royaume de Naples \ et la tradition rapporte que, dans son enthousiasme pour ce grand peintre, qu'il allait voir travailler dans son atelier, il avait un jour ramassé lui-même le pinceau tombé de ses mains en disant que « le Titien méritait d'être servi par un empereur. » Le Titien avait fait son portrait à tous les âges et sous toutes les formes ; il avait peint aussi plusieurs fois l'impératrice, dont Charles- Quint conservait un souvenir si cher. Les divers portraits de l'Empereur, ceux de l'Impératrice^ au nombre de quatre, plusieurs portraits de son fils, Philippe II, de ses filles, la princesse de Portugal et la reine de Bohême, de sa fille naturdle, la duchesse de Parme, et de ses petits-enfants, tous sur toile ou sur bois *, suspendus aux murailles de son appartement ou enfermés en des coffrets élégants, décoraient sa demeure et y rendaient sa famille comme présente à ses yeux. Mais ce n'étaient pas seulement ces souvenirs des affections terrestres qu'il avait portés dans sa solitude, il y avait placé de beaux tableaux religieux qui plai-

* Vie du Titien^ par Vasari, t. XIII des Vite dépiii eccelenti jdtlori, scultori, etc., édit. de Milan de 1811, in-8% p. 374-375.

• Cruces, pintures, y otras cosas, dans Tlnventaire, fol. 60- 51, et aussi fol. 42 r'.

saient à la fois à son imagination et à sa piété. Le plus magnifique comme le plus grand de ces tableaux était une Trinité qu II avait commandée au Titien quelques années avant de descendre du trône S afin de l'avoir devait lui au monastère de Yuste, d'où elle suivit plus tard ses restes mortels* jusqu'à TEscurial. Dans la partie la plus haute du ciel, au milieu d'un champ de feu, image de l'amour divin, sur des nuages tout resplendissants de lumière, le peintre avait représenté la Trinité chrétienne, qu'environnaient d'innombrables chérubins répandus jusqu'aux profondeurs les plus lointaines de l'espace, et un peu au-dessous de laquelle s'élevait la Vierge du côté du Christ. Presque aux pieds de la Trinité, et vers la gauche, Charles-Quint, soutenu par un ange qui lui montrait le saint mystère, était à genoux, les mains jointes dans l'attitude de la contemplation et de la prière. Près de lui était déposée la couronne impériale. Sa tête, nue et relevée en arrière, était empreinte des fatigues de Page et de l'autorité, mais exprimait les élans d'une adoraiton profonde et d'une foi suppliante. Non loin de lui, llmpératrice, agenouillée aussi sur un nuage et doucement relevée par un ange dont le bras se plaçait au-dessous dusieo»

* « Una pintura de la Trinitad, de mano del Ticiano : sobiO • tela. » {lietiro, e$ianciay etc., Appendice n* 7, Inventairo, fol. 50 r\ Vawri, t. XIII, p. 576-377.)

«En 157-4.

tlO INSTALLATION

les mains croisées sur la poitrine, les yeux baissés et Tâme ravie, paraissait plongée dans une sainte béatitude, et Ton eût dit que, n'appartenant plus à la terre, . elle jouissait déjà de ce que demandait la prière ardente de TEmpereur , prêt à franchir bientôt lui-même le seuil éternel. A quelque distance, parmi d'autres princes et d'autres princesses, apparaissait la figure, jeune, mais sévère, de Philippe II, sur laquelle se lisait une piété ferme dans une adoration tranquille. Ce groupe de la famille impériale, invoquant la Trinité, semblait protégé auprès du trône divin et comme porté jusqu'à lui par une foule de patriarches, de prophètes, d'apôtres, dasaînts, que précédait l'Eglise sous l'image d'une femme, et qui tous, dans de pieuses attitudes et avec des formes savamment hardies et admirablement variées, se déployaient dans les airs en cercle lumineux au-dessous de la Trinité céleste et formaient, pour ainsi dire, son cortège venu de là terre*.

D'autres tableaux, la plupart œuvres du Titien, comme celui qui représentait la terrible scène du ju-

* Ce tableaa, de douze pieds huit pouces de haut sur huit pieds sept pouces de large, fut transporté, en 1574, du couvent de Yuste à FEscurial, où il fut placé dans Vaula de Moral\ï\ y est resté jusqu'après 1833. Aujourd'hui il se trouve au musée royal de Madrid, sous le n* 752. l\ fut gravé par Cort en 1566, sous les yeux mômes du Titien. Cette gravure, d'après laquelle j'en ai fait la description, se voit au dépôt des estampes de la Bibliothèque impériale.

ET VIE Â YUSTE. 2it

gement dernier, retraçaient sur toile, sur bois, sur des battants d'ébène qui s'ouvraient et se fermaient à volonté : le Christ flagellé ; la Vierge tenant sur ses genoux son fils desœndu de la croix ; l'enfant Jésus porté au bras droit de sa mère, ayant auprès d'elle, d'un côté Joseph, et, de l'autre, Elisabeth avec saint Jean- Baptiste ; Marie tenant par la main Jésus, qui jouait avec saint Jean-Baptiste, et que contemplaient des hommes et des femmes groupés au-dessous*. Un peintre nommé maestro Miguel, qui était aussi sculpteur ■ et qui avait travaillé en commun avec le Titien à plusieurs de ces ouvrages, avait fait pour l'Empereur un Christ portant la croix sur la route du Golgotha, un Christ crucifié, une sculpture de la Vierge, et une peinture du saint sacrement tenu par deux anges avec des encensoirs à la main*. Toutes ces religieuses représentations, que complétaient et une Annonciation de la Vierge * sur bois et une Adoration

Rettro, estancia, etc , Appendice, fol. 50. C'est peut-être le Florentin el maestro Miguel dont Çean Bermudez raconte la venue et expose les travaux en Espagne dans le deuxième volume de son Diccionario histdrico de los mas ilustres professores de las bellas artes en Espana, Madrid,

3 Betiro, estancia, etc.» Appendice, fol. 50-51.

* « Un tablero bien hecho, en forma de puertas, en madera « con dos tabulas en que hay en la una Annunciacion de Nuéîs- « tra Senora. » (Ibid., fol. 50 v*.)

Z\i INSTALLATION

des mages reproduites sur une tapisserie d*or, d'argent et de soie S retraçaient sans cesse aux yeux de TEmpereur la touchante histoire de la rédemption chrétienne : et Thumble naissance du Sauveur dans une crèche, et sa douce enfance, et sa passion doulourçuse, et son sacrifice suprême, et son Mour triomphant à la droite de son Pèi^e, d'où il répandait les rayons de sa gloire sur la famille impériale, et Toffrande journalière de son corps, au moyen de laquelle il unissait à lui rhumanité purifiée.

Charles-Quint possédait également à Yuste plusieurs reliquaires, dans lesquels il avait d'autant plus de confiance, qu'ils lui avaient été transmis comme contenant du bois de la vraie croix* ; et il gardait avec un soin pieux le crucifix que Tlmpératrice expirante avait tenu entre ses mains, et que lui' et son fils devaient avoir entre les leurs au moment de la mortf Des objets bien

* « Una pieza de tapiceria de oro, plata y seda, que es la « Adoracion de los reyes. » (RetirOf estancia, etc., Appendice> bl. 50 v«.)

^ « Una cruz mediana de oro, y la custodia en que esta de « plata dorada que tiene muchas reliquias y entre otras la de « la vera cruz. . . Otra cruz de oro con un lignum crucis. » (Retira, estancitty etc., Appendice, fol. 48 r°.) «Una cadenilla de oro con « una cruz de lo misrao en que dicen que hay palo de la vera « cruz. » (Ibid.y fol. 49 r*.)

^ « El crucifijo con que muriô Su Magestad y la emperatriz. » H)id.,io\.Ad Y\)

différents, capables de distraire son esprit et d'occuper ses loisirs, avaient été portés au monastère de Yuste pour les travaux de mécanique, d'horlogerie, d'astronomie et de géographie. Le savant mécanicien Giovanni Torriano*, que secondait un horloger ordinaire appelé Jean Valin, avait construit pour l'Empereur quatre belles et grandes horloges*, outre un nombre considérable de petites horloges portatives, qu'on a depuis appelées montres, et auxquelles il travaillait à Yuste avec Charles-Quint. La plus grande des quatre horloges, enfermée dans sa caisse et posée sur une table de noyer, était dans la diambre de l'Empereur; les trois autres, dont l'une se nommait el portai (le portique), l'autre el espejo (le miroir), et dont la dernière était sur pied, mais sans nom', avaient été pla-

* Le fameux Cardan, après avoir parlé, dans le livre XVII, De artibiis, des horloges* à ressorts et à roues dentelées qui a vient succédé aux horloges à poids et à cordes, et dans la confection desquelles excellait Giovanni Torriano, dit qu'il fit, au moyen de ressorts et de cercles sur un char de campagne, un siège où l'Empereur était immobile quel qu'en fût le mouvement, et qu'il construisit pour lui une horloge qui donnait toutes les divisions de la terre et tous les mouvements des astres dans le ciel. Cardan, De subtilitatef p. 478, édit. pet. infoL, Baie, 1582.

* « Otix)s reloges redondos , pequeiios para traer en loa « pechos. » (Retira, estancia, etc.. Appendice n* 7, Inventaire, fol. b\y\)

»/^zd., fol. SlretV.

cées dans d'autres pièces de la résidence impériale. Charles-Quint avait aussi un cadran solaire doré et tous les instruments pour en faire d'autres *.

Les instruments de mathématiques ne lui manquaient pas non plus, et il avait des quarts de cercle, des compas, une règle géométrique à compartiments, deux astrolabes, un anneau astronomique*, des miroirs de cristal de roche et des lunettes', pour lever les hauteurs, mesurer les distances et aider sa vue imparfaite ou fatiguée. Avec une carte marine que lui avait envoyée le prince Doria, il avait des cartes d'Italie, d'Espagne, de Flandre, d'Allemagne, de Constantinople, des Indes*, sur lesquelles il pouvait suivre du fond de sa retraite les événements du monde.

Sa bibliothèque ne consistait qu'en quelques livres de science, d'histoire, de philosophie chrétienne et de pratique religieuse. VAlmageste, ou la grande composition astronomique de Ptolémée, qui restait encore l'explication et la règle des mouvements célestes ; Y Astronome impérial de Santa-Cruz, qui avait donné des

* Retiro, estancia, etc., Appendice n* 7, Inventaire, fol. 43 v* 148 v*.

* « Dos astrolabios y una sortija con que se mira que hora / es y se toma el soL » {Ibid., foL 51 r".)

5 II en est dénombré plus de trente paires. Ibid., fol. 43 V et 44 r*.

* Ibid., fol. 43 r* et r-

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Charles-Quint avait pris une part plus active encore à une autre œuvre : il avait traduit en grande partie en langue espagnole et avec le rhythme castillan le poème du Chevalier délibéré ^ dans lequel Olivier de la Marche avait retracé allégoriquement la vie aventureuse de son bisaïeul Charles le Téméraire. Cette traduction, qu'il remit à don Fernand de Acuiia, fut achevée par ce gentilhomme lettré, qui savait aussi bien écrire que combattre, et auquel TEmpereur avait tonfié, après la bataille de Muhlbërg, la garde de l'électeur de Saxe Jean-Frédéric * . Ce fut l'un des exemplaires de cette traduction, imprimée par ses ordres, en 1555, chez Jean Steelz, à Anvers, sous le titre du Caballero determinado, que Charles-Quint porta à Yuste, en même temps que le poëme français, couvert d'enluminures*. / Les commentaires de César dont il se servait n'étaient pas en latin ; il ne comprenait pas très-bien cette lan" gue, que son gouverneur Chièvres avait presque interdit au docte précepteur Adrien de lui apprendre à fond, pendant ses jeunes années, parce qu'il prétendait qu'un

latine et dans une traduction flamande; à Paris, en français, en 4551; en italien, à Venise, en 1549 et 1553. Lettres de Matinxus (van Maie) sur la vie intérieure de Charles-Quint, par le baron de Reiffenberg; Introd., p. xxiv-xxv, et p. 8-9, gr. in-8% Bruxelles, 1845.

* Lettre de Malimms, du 13 janvier 1551. Ibid., p. 15-16.

• Avec des couvertures de velours cramoisi. lietiro, estan>^ cia, etc., Appendi':e n' 7, Inventaire, fol 43 v*.

ET VIE A YCSTE. ÎI7

!'oî devait être élevé dans les exercices guerriers d'un gentilhomme, et non au milieu des livres comme un savant ^ Aussi avait-il eu recours à une traduction des C4ommentaire8 de César en italien-toscan*, qui était alors la langue de la politique et de la guerre, et qui seule pouvait rendre, avec sa mâle simplicité et dans sa rapidité élégante, l'œuvre du conquérant de la Gaule et du dominateur de Rome

Ce livre, digne de servir de modèle à ceux qui, après avoir fait de grandes choses, voulaient les écrire, était sans doute déjà sous les yeux de Charles-Quint lorsque, arrivé au comble de la puissance et de la gloire/il commença, dans Tété de 1550, ses propres Commentaires, dont son confident littéraire van Maie parle en ces termes : « Dans les loisirs de sa navigation sur le « Rhin, TEmpereur, livré aux plus libérales occupa- « tions sur son navire, a entrepris d'écrire ses voyages « et ses expéditions depuis l'année 1515 jusqu'à préci sent. L'ouvrage est admirablement poli et élégant, « et le style atteste une grande force d'esprit et d'élo « quence. A coup sûr, je n'aurais pas cru facilement « que l'Empereur possédât des qualités pareilles, puis- « qu'il m'a avoué lui-même qu'il n'en devait rien à

* Vita nadriani texiî, auctore Gerardo Moringo, cap. xii, p. 30-31, dans Casparus Burmannus, in-4% Utrecht, 1727.

> « Los Commentarios de César en Toscane. » (Riliro, eslan* cia, otc, Appendice n* 7, Inventaire» fol. 45 r*.)

/« Téducation et qu'il les avait entièrement puisées I « dans ses seules méditations et dans son travail. Quant « à Tautorité et à l'agrément de l'ouvrage, ils consis- « tent surtout en cette fidélité et cette gravité aux- « quelles l'histoire doit son crédit et sa puissance*. » Si Charles-Quint continua dans le couvent de l'Estrémadure ces précieux mémoires commencés sept années auparavant sur le Rhin, ses propres scrupules*, et ^peut-être les conseils trop humbles du Père Borja ', et les volontés trop hautaines de Philippe II, les ont dérobés à la curiosité du monde*,

* Lettre de Malinœus, écrite, le 17 juillet 4550, d'Augsbourg, dansReiffenberg, p. 12.

* Charles-Quint avait d'abord permis à vân Maie de les traduire en lalin, après qu'ils auraient été vus par Granvelle et par son fils, et van Wale se proposait de les traduire en style composé des styles mêlés des plus célèbres historiens latins. « Statui, disait-il au seigneur de Prat, novum quoddam scri- « bendi temperamentum effingere mixtum ex Livio, Caesare, « Suetonio, Tacito. » Mais bientôt Charles-Quint s'était ravisé, et van Maie ajoutait déjà : « Iniquus tamen est Csesar et nobis « et saeculo, quod rem supprimi velit et servare centum clavi- « bus. » (Ibid.y p. 15.)

* Sandoval, Historia de Carlos V, liv. XXXIÏ, § 15. Il paraît que le Père Borja dissuada Charles-Quint de publier ses Commentaires. Voyez Tarticle de M. Macaulay dans la Revue britannique, année 1^42.

* Van Maie mourut en janvier 15bl, après avoir lacéré et brûlé beaucoup de papiers; mais Philippe II, en apprenant sa mort, craignit qu'il n'eût fait une histoire de Charles-Quint, et il écrivit à Granvelle, le 17 février, de visiter les papiers de

Charles-Quînt tenait ses propres papiers dans un grand portefeuille de veloui's noir, qui, à sa mort, fut envoyé cacheté à la gouvernante d'Espagne, sa fille ^ Ce portefeuille restait toujours dans sa chambre, où se

van Maie et de lui envoyer ceux que van Maie pouvait avoir écrits sur rhistoire de TEmpereur son père, afin qu'il les jelâl au feu. Papiers (TÊtat du cardinal de Granvelle, t. VI, p. 273- Granvelle répondit, le 7 mars, à Philippe II, pour le rassurer, en lui disant : « Qull n'avait rien trouvé dans les papiers de « van Maie, qu'il s'était plaint que Quijada lui eût enlevé de « force les Mémoires qu'il avait écrits avec l'Empereur, et qui, « de plus, avait détruit beaucoup de papiers avant de mourir. » {îbid., t. VI, p. 291.) — Depuis lors on ne trouve plus aucunetrace des Commentaires de Charles-Qui7U, qui ont été perdus ou détruits, et sur le sort desquels M. Gachard a inséré une intéressante dissertation dans le Bulletin de V Académie de Bruxelles, t. XII, I" partie, p. 29-38. — Tout récemment, D. Manuel Garcia Gonzalez, garde des archives royales de Simancas, a transmis à M. Gachard une liste des objets ayant appartenu à Charles- Quint el réservés pour le roi son fils. Il s'y trouvf cette indication précieuse : « Una boisa de terciepolo negro de papeles, la cual Uevô el senor Luis Quijada, con algunos papeles de importancia, sellados, para entregallo todo à Su Magestad Real. Locual estaba â cargo de Guillermo Malineo, segan dijo el dicho Joanes (Janin Stercke que servia en Yusle de guardajoyas). y^

M. Gachard, dans une nouvelle dissertation sur les Commen^ iaires de Charles-Quint, a conclu, avec tt)ute vraisemblance ^ue les papiers contenus dans ce sac de velours étaient les Mé moires de l'Empereur pris à van Maie par Quijada, et remis à Philippe II, qui lesjeta.au feu, comme il y aurait jeté l'histoire de l'Empereur par van Maie si on l'avait trouvée à Bruges. (Aca^ demie royale de Belgique, vol. XXI des Bulletins, n' 6.)

* RetirOy estanda, etc., fol. 43 v®.

voyaient encore toutes sortes de joyaux et de petits meubles délicatement travaillés en argent, en or, en émail, contenus dans des boîtes couvertes de velours de diverses couleun^fTès plus précieux étaient sans doute ceux qui renfermaient des substances auxquelles •la crédulité du temps attribuait des vertus curatives. Charles-Quint possédait une grande quantité de ces talismans médicaux : il avait des pierres incrustées dans de Tor propres à arrêter le sang*; deux bracelets et deux bagues en or et en os contre les hémorroïdes *; une pierre bleue enchâssée dans des griffes d'or pour préserver de la goutte'; neuf bagues d'Angleterre contre la crampe*; une pierre philosophale que lui avait donnée un certain docteur Beltran; enfin, plusieurs pierres de bézoard venues d'Orient et destinées à combattre diverses indispositions '. Avec ces merveilleux spécifiques il aurait dû être délivré de toutes ses maladies. Mais, si son imagination avait pu le disposer un moment à mettre en eux quelque espérance, l'intraitable réalité l'avait ramené bien vite aux ordonnances

* « Una sortija de oro con piedra de restanar sangre; otra « piedra de la misma virtudengastadaenoro. » (Retiro estancia, fol. 41U^ \

ol. 48 V.

)iedra azul, con dos corchetes de oro que dicen Tia para la gola. » {Ibid,, fol. 48 r*.) 48 v*.

presque aussi vaines de son médecin Mathys et aux remèdes non moins impuissants préparés par son pharmacien Overstraeten.

L'argenterie qu'il avait portée au monastère était appropriée avec profusion aux besoins variés de sa personne et de sa maison. Il avait en vermeil et double tout le service pour l'autel de sa chapelle particulière \ Des cadres d'or, d'argent et d'énlail contenaient toutes sortes de joyaux ou d'objets de prix. La vaisselle de sa table, les objets destinés aux soins assez recherchés de sa toilette ou employés dans l'intérieur de sa chambre, des vases, des bassins, des aiguières, des flacons de toutes dimensions, des ustensiles de toute espèce, des meubles de diverses natures pour sa cuisine, sa cave, sa paneterie, sa brasserie, sa pharmacie, etc..^.^ étaient en argent et pesaient au delà de quinze cents

marcs*

Loin d'être indigente et restreinte, comme l'ont prétendu SandovaletRobertson, la maison de Charles- Quint comprenait des serviteurs dont le nombre était aussi étendu et dont les fonctions étaient aussi variées que pouvaient l'être ses besoins. Elle se composait de cinquante personnes qui en remplissaient les divers j

« « Plata de la capilla. » (RetirOj eslancia, etc., fol. -44.) « « Plata de la c&pilla, plata que servia en la câraara, en la « panateria, en la cava, en la sauseria, en h botica, en la cet reria, y ni cargo del gnardajoyas. » (Ibid., fol. 44-40.)

offices*. Le majordome Luis Quijada en avait la suprême direction. En l'attachant définitivement à son service, TEmpereur lui accorda le traitement qu'avait eu le marquis de Dénia lorsqu'il était auprès de sa mère Jeanne la Folle, dans le château de Tordesillas. Venaient ensuite, en les classant d'après la somme d'argent qu'ils recevaient chaque année, d'abord le secrétaire Gastelù et le médecin Mathys, ayant l'un et l'autre 150,000 maravédis de gages ou 750 florins, dont la valeur équivaudrait à celle de 16,000 francs au moins de notre monnaie ■, puis le Franc-Comtois Guyon de Moron, à qui il était alloué 400 florins comme maître de la garde-robe •.

*■ Voir cette liste tirée des archives de Simancas, avec les noms dont l'exactitude est rétablie par M. Gachard aux pages l et Li de la préface de Retraite et mort de Charles-Quintt etc.

* Le florin de Flandre pesait alors 6 fr. 97 cent, de notre monnaie et valait 200 maravédis du temps. La valeur du florin serait aujourd'hui trois fois plus forte au moins que son poids métallique, à cause de rabaissement successif du pouvoir de l'argent» qui se fît sentir surtout dans le seizième siècle, par suite de la découverte des mines du nouveau monde. D'après les évaluations savantes et judicieuses de M. Leher dans le Mémoire sur Tappréciation de la fortune privée au moyen âge, inséré dans le premier volume des Savants étrangers du Recueil de TÀcadémie des inscriptions et belles-lettres, le pouvoir de l'argent descendit» sous le même poids, de 11 à 6, depuis Charlemagne jusqu'au premier quart du seizième siècle, à A dans le deuxième quart, à 3 dans le troisième quart, et à 2 dans le dernier quart.

' Codicille, t  Guyon de Moaran my guardarropa, etc. » (Re*

Le service de la chambre impériale était confié à quatre ayudas de cdmara^ qui étaient Guillaume van Maie, Charles Prévost, Ogier Bodard, Matthieu Routart, ayant chacun 500 florins, et à quatre barberas ou sous-aides nommés Guillaume Wyckersloot, Nicolas Bénigne, Dierick Tack et Gabriel de Suert, en recevant tous 250'. Le savant et habile Giovanni Torriano avait une pension un peu plus forte, puisqu'il touchait 350 florins; mais Thorloger, J,ean Valin, n en avait que 200 *. Les autres serviteurs de Charles-Quint, la plupart Belges ou Bourguignons, étaient un apothicaire et son aide de pharmacie, unpanetier et son aide, deux boulangers dont un Allemand, deux cuisiniers et deux garçons de cuisine, un sommelier pour le vin avec un valet de cave, un brasseur et un tonnelier, un pâtissier, deux fruitiers, un saucier et son aide, un chef du garde-manger et son contrôleur, un cirier, un pourvoyeur de volaille, un chasseur de gibier, un jardinier, trois laquais porteurs de litière, un garde-joyaux, un portier, un écrivain employé dans l'office de fray Lo-

tiro, estancia, etc., Appendice nM 2, fol. 115 v*.) 11 était baron et seigneur de Terny et de Beaumont. Il fut brûlé en 1565 par rinquisition. — P. 26, note 2 du manuscrit hiéronymite analysé par M. Bakhuizen. — Groen van Prinsterer, Archives de la maison de Nassau, t. I, p. 278.

* Reiiro, estancia, etc., Codicille, Appendice n» 12, fol. Mo et 117 r»,

^Ibid,, fol. 117-120.

renzo del Losar, auquel l'Empereur confia les approvisionnements de sa maison, enfin deux lavandières, Hippoly ta Reynier, femme de van Maie, et Ysabeau Pl^itinckx, ayant soin, l'une du linge de corps, l'autre du linge de table. Charles-Quint avait de plus amené pour lui l'aumônier George Nepotis, et pour les gens de sa maison, le moine franciscain Jean de Halis, qui les confessait et leur administrait à Jarandilla les sacrements de l'Église. La totalité de leurs gages montait à plus de 10,000 florins, qui auraient aujourd'hui la valeur d'environ 210,000 de nos francs *.

Avant de partir de JarandiUa, Charles-Quint avait distribué en présents tous ses chevaux, qui lui étaient désormais inutiles, et n'en avait gardé qu'un seul déjà vieux et plus accommodé à son usage en ce pays de montagnes, si toutefois ses infirmités lui permettaient de s'en servir encore. 11 avait renvoyé trente bêtes de somme à Valladolid, et n'avait conservé que six mulets et deux mules * pour les transports habituels entre Yuste et les villages voisins. Les relatiops étaient surtout très-fréquentes avec le village de Quacos, situé à

* D'après Tévaluation métallique relative ci-dessus.

* C'est ce que Quijada avait écrit à Vasquez le 2 février, en lui disant que TEmpereur « enviara a Valladolid treinta acé- « mhas; que los caballos todos los habia regalado, quedandose « solo con uno, con sels mulos, dos mulas, y dos literas y uua € silla de manos. » IRetiro, estancia, etc., fol. 91 y^J

El >1E A ÏUSTE. 225

une demî-lîeue du couvent, et où s'établîrent Quijada^ Moron^ Gaztelù et tous ceux qui ne purent pas être logés à Yuste, mais qui y vinrent tous les jours. Charles-Qbint ne garda auprès de lui que les serviteurs dont la présence lui était le plus indispensable. Les ayudas de càmàra^ les barberas^ les cuisiniers, les panetiers et même Thorloger, habitèrent une partie du nouveau cloître disposée pour eux ; le médecin, le boulanger, le brasseur, occupèrent rhôtellerie même du monastère. Us pénétraient facilement dans la demeure impériale, tandis que tous les passages qui pouvaient les mettre en communication avec les moines furent soigneusement fermés *. La maison de Charles-Quint formait ainsi, soit à Yuste, soit à Quacos, un établissement commode et complet, qui non-seulement satisfaisait aux services divers de sa personne, mais où se fabriquait encore tout ce qui lui était nécessaire, depuis le pain de sa table jusqu'aux remèdes pour ses maladies, depuis le vin et la bière de sa cave jusqu'à la cire pour sa chapelle.

Dès qu'il fut entré à Yuste, la princesse sa fille, afin de faciliter ses approvisionnements, avait transmis, au nom du -roi, l'ordre suivant à la ville la plus voisine : a Notre corrégidor ou juge de résidence dans la cité

* Sandoval, Vida del emperador en Yuste, d'après le manuscrit du prieur frav Martin de Angulo, § 11 , p 824.

« de Plascncia, ou voire lieutenant : vous avez déjà « appris comment l'Empereur, mon seigneur, s'est « retire dans le monastère de Yuste, de Tordre de « Saint-Jérôme, où est vïiaintenant son impériale périr sonne. Et parce qu'il sera besoin, pour son service « et pour les subsistances de sa maison et de ses ser- « \ileurs, qu'on tire de cette cité et de son territoire « beaucoup de vivres et toutes les autres choses nécès- « saires, je vous ordonne de mettre un soin tout parti ticulier à ce que les personnes qui se présenteront à « cet effet soient expédiées et pourvues avec beaucoup « d'attention et de diligence, ainsi qu'il convient. Nous « nous tiendrons en cela pour bien servie par vous ^» La gouvernante d'Espagne plaça aussi à Quacos un juge licencié nommé Murga, avec son greffier et son alguazil *, pour prévenir ou terminer les différends qui s'élèveraient entre les gens de l'Empereur et les habitants du pays, ce qui eut lieu en quelques rencontres.

La vie de Charles-Quint au monastère de Yuste, composé d(3 trente-huit religieux, y compris le prieur et son vicaire, était entièrenient séparée de celle des moines, avec lesquels il n'avait que des rapports religieux. 11 avait clioisi parmi eux son confesseur, frère

* Reliro, estancia, etc., fol. 95.

« Ils sont mentionnés dans le codicille àe TEmpereur, qui 8 en remet à sa fille pour la récompense qui doit leur être ao tordée. Appendice n* 12, fol. 120 r".

ET VIE A TUSTE. 227

Juan Régla; son lecteur, frère Bernardîno de Salinas, docteur de FUniversîté de Paris; et ses trois prédicateurs, frère Francisco de Villalba du couvent de Montamarta près de Zamora, et plus tard chapelain de Philippe II à l'Escurial, frère Juan de Açaloras, profès de Notre-Dame de Prado dans le voisinage de Valladolid, depuis évêque des Canaries, et frère Juan de Santandres, appartenant au monastère de Santa Catalina à Talavera. Les deux premiers avaient d'assez grandes connaissances théologiques et beaucoup d'éloquence religieuse. Le dernier était doué d une piété plus simple, accompagnée d'une^onction touchante \

Juan Régla avait acquis de la célébrité comme confesseur, et il avait dû à son savoir et à sa doctrine d'étrè envoyé, en 1551, au concile de Trente comme l'un des théologiens du royaume d'Aragon. Né de pauvres paysans, dans une humble cabane des montagnes de Jaca, sa vive intelligence et le désir de s'instruire l'avaient conduit, à l'âge de quatorze ans, dans la ville de Saragosse. Il y avait vécu d'aumônes à la porte d« Santa Engracia, qui lui avait donné tout à la fois la nourriture du corps et celle de l'esprit, et que, par une affectueuse reconnaissance, il appela depuis lors sa

* Siguenza, part, lll, cap. xxxvii, p. i 92-193. — Manuscrit hiéronymite, ch. xx, dans Retraite et mort de Charle&'Quint, etc., vol. II, p. 24-25.

mère. Sur la recommandation des hiéronymîtes, qui avaient remarqué la studieuse régularité de sa vie et son ardeur intelligente, il avait été placé auprès du fils d'un riche cavallero qu'il avait accompagné à l'université de Salamanque. Il avait consacré treize années à la connaissance du grec et de l'hébreu, aux arts de l'école et aux sciences de la foi. Devenu un profond théologien, un docte canoniste, un casuiste délié et un linguiste habile,*il avait pris l'habit religieux dans le monastère môme où il avait reçu le pain de la charité et où son intelligence s'était ouverte aux premiers rayons du savoir *. A son retour de Trente, il en aVait été nommé prieur. Ni sa participation au concile, ni la di- 'gnité religieuse dont l'avait revêtu la confiance des moines de Santa Engracia ne l'avaient soustrait aux poursuites de l'inquisition espagnole, qui l'avait contraint d'abjurer dix-huit propositions dénoncées comme suspectes par les jésuites, auxquels Juan Régla ne pardonna jamais cette attaque et cette humiliation*.

Son gouvernement triennal était expiré lorsque Charles-Quint l'avait appelé à Jarandilla' pour lui donner la direction de sa conscience. Juan Régla s'é-

* Toute son histoire est racontée par Signenza; partie III, lib. II, p. 440-449.

^ LIorente, Histoire critique de l* Inquisition, t. III, c. xxix» art. 2, g 8.

> Lettre de Gaztelû à Vasquezdu iO janvier 1557» Retraite et mort de CharUs-Quint, etc., Toi. I, p. 90.

ET Vlli A YUSTE. î»

lail montré comme épouvanté d'une pareille charge et avait voulu d*abord la refuser, a Pourquoi donc? lui demanda TEmpereur. — Parce que, répondit le moine, je suis insuffisant et ne me trouve point digne de servir en cela Votre Majesté.— Rassurez-vous, frère Juan, lui dit l'Empereur, j'ai eu près de moi, pendant un an entier, avant mon départ de Flandre, cinq théo-

logions et canonistes avec lesquels j'ai déchargé ma conscience sur toutes les affaires passées; vous n'aurez à connaître que ce qui surviendra à l'avenir'. » Juan Régla était timide et insinuant, scrupuleux et soumis, et son caractère faisait de lui un confesseur porté au respect et à l'obéissance, comme il le fallait à un péni* tent aussi impérieux.

Charles-Quint voulut qu'il fût assis en sa présence, non-seulement quand ils étaient seuls, mais devant Quijada môme, qui ne pouvait pas s'accoutumer à cet abandon de l'étiquette impériale et que choquait toujours la vue d'un simple moine dans une position aussi familière à côté d'un grand empereur. Régla se jeta plusieurs fois aux genoux de Charles-Quint pour qu'il lui permit de rester debout, parce qu'il sentait la rougeur lui monter au front lorsque entrait quelqu'un. « Ne vous inquiétez point de cela, lui répondit l'Empe-

• Siguenza, c. xxxvi, p. 190, part. III. — Manuscrit hiéronymite analysé par M. Balëhoisen, c. xti, p. 30.

reur. Vous êtes mon maître et mon père en confession; je suis bien aise qu on vous \oie assis, et je ne le suis pas moins de voir que vous changiez de visage * . » Maïs , s'il le respecta comme pénitent, iirasservit comme maître. 11 exigea qu'il fût toujours prêt à se rendre à ses commandements ; et un jour que Juan Régla était allé dans la ville voisine de Plasencia, l'Empereur lui dépêcha un exprès pour le faire revenir. « Sachez, frère Juan^ lui dit-il à son retour, que c'est ma volonté bien arrêtée que vous ne sortiez point d'ici sans que j'en sois instruit, parce que j'entends que vous ne mé quittiez pas un seul instant, » Le moine tout ému s'excusa, et il ne s'éloigna plus du monastère jusqu'à la dernière heure de l'Empereur •. H fut l'un des exécuteurs testamentaires de Charles-Quint, et après avoir été son confesseur à Yuste, il devint celui de Philippe II à TEscurial '.

Charles-Quint, comme on Ta déjà vu, avait toujoui;s été très-pieux *. U avait la foi rude et l'intolérance violente d'un Espagnol. Il portait dans les pratiques religieuses la régularité zélée qu'il mettait dans ses

« ^iguenza, part. HI, lib. II, p. 448.

«Manuscrit hiéronymite, c. xvi, dans Retraite et mort de CIiarleS'Quint, etc., vol. II, p. i9-'20.

*Siguenza, part. III, p. 448, 449.

* Voir Contarini, en 1525. Tiepelo, en 1532, dans Alberi, série I, vol. II, p. 61, et vol. I, p. 65.

croyances. Avant de se retirer au monaslôre il entendait tous les jours, en se levant, une messe privée pour rame de rimpératrice ; et après avoir donné quelques audiences et expédié les affaires les plus urgentes, il allait à une messe publique dans sa chapelle ^ ; le dimanche et les fêtes solennelles, il assistait aux vêpres et à la prédication ; quatre fois au moins par an il se confessait et communiait'. Souvent on le voyait en prière devant la croix : il y avait passé plusieurs heures de la nuit qui précéda la bataille d'Ingolstadt. Ce fut pour ainsi dire de son prie-Dieu qu'il s'élança avec une valeureuse impétuosité à la défense de son camp, attaqué par Tarmée luthérienne, beaucoup plus forte que la sienne '. Il parcourait à cheval le front de ses troupes au milieu des décharges de l'artillerie ennemie, lorsque le vieux Granvelle, effrayé de son péril, lui fit dire, de la part de son confesseur, de ne pas s'exposer ainsi. Avec une intrépidité résolue et une foi confiante, il répondit « qu'on n'avait pas encore vu un roi ou un empereur mourir d'un coup de canon, et que si le sort avait décidé de commencer par lui, il valait mieux qu'il mourût ainsi que de vivre de l'autre manière *. »

* Bernardo Navagero, en 1546; dans Alberi, sér. I,y. I, p. 342.

• Marino Cavalli, en 1551; Ibid., vol. II. p. 2i3.

»Feder. Badoaro, en 1557. Ms. Saint-Cerraain llariay, n'277, ^ Relazione di Moncenigo, en 1548, dans BucholU, Geschichte der Regicrung Ferdinand deit^ ersten, t. VL

La vie religieuse qu'il avait menée sur le trône, il la continua dans le monastère. Chaque jour il y faisait dire quatre messes et offrir le sacrifice chrétien pour Tâme de son père, celle de sa mère, celle de sa femme et la sienne; c'est à cette dernière qu'il assistait, soit dans le chœur de l'église, où on lui avait élevé une petite tribune séparée, soit de la fenêtre de sa chambre, où il se plaçait toujours pour entendre les vêpres. Les jeudis, une messe du saint sacrement, dans lequel il avait conservé, comme toute sa race, la plus grande dévotion, était célébrée pour lui en plein-chant et avec la pompeuse solennité de la Fête-Dieu*. La musique le charmait autant que la peinture, et son ancienne chapelle impériale, où se trouvaient quarante chantres des mieux exercés et des plus habiles, avait été réputée la première de toute la chrétienté *. Aussi, quand il fut à Yuste, y fit-on venir, par ses ordres, des divers couvents de l'Espagne, les moines qui avaient les voix les plus belles et qui chantaient le mieux. On y appela du monastère de Saint-Barthélémy de Lupiana fray Antonio de Avih pour servir d'organiste, aiàsi que deux ténors, deux contralto, deux basses-tailles et deux dessus, qui furent choisis dans les maisons hiéronymites

* Manuscrit hiéronymite, c. xxi; dans Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. Il, p. 25-26.

* Marine Gavalli, dans Alberi, série I, vol. II, p. 207 208.

)xi

de Valence, de Prado, de Zamora et de Ségovîe. Plus lard, cette musique fut complétée par la \enue du frère Juan de Villamayor, qui passa du monastère del Pariai à Ségovie dans celui de Yuste pour être maître de chapelle et basse-taille, et par celle d'un nouveau ténor, d'une nouvelle basse, d'un nouveau dessus, tirés des couvents de Barcelone, de Talavera de la Reyna, d'Estrella et de Saragosse. Après la mort de Charles- Quint, ils reçurent tous un don comme prix de leur déplacement et en témoignage de la satisfaction que l'Empereur avait eue à les entendre *.

La distribution de la journée de l'Empereur à Yuslc était très-régulière; mais Tordre en était fréquemment troublé par la politique et par les affaires. En s' éveillant il avait coutume de manger, son estomac ne pouvant jamais rester vide. Cette habitude était si impérieuse qu'elle ne cédait ni à la maladie ni à la dévotion. Les jours même où il communiait, il n'était pas à jeun, contrairement à la règle catholique, en recevant l'hostie consacrée; et par une exception extraordinaire, une bulle du pape Jules III Ty avait autorisé sur sa demande, en 1554. Jules III disait dans cette bulle : « Votre Majesté nous a fait connaître qu'elle était poussée et contrainte par l'état de sa santé et d'a-

< Leurs noms et la somme d*argent qui fut donnée à chacun d'eux sont dans Reriro, eslancia, etc., foL 255 y* à 257 r".

près le conseil de ses médecins à prendre, pour le souticH de son estomac, un léger déjeuner les jours môme où elle avait coutume de recevoir la très-sacrée eucharistie, et elle nous a supplié de lui accorder à cet égard, en vertu de l'autorité apostolique, une absolution pour le passé et une dispense pour l'avenir. C'est pourquoi, considérant cette nécessité où vous êtes et reconnaissanl l'esprit pieux et sincèr'" «ivec lequel Votre Majesté a constamment respecté et bw toute rencontre défendu la religion catholique et les constitutions des saints Pères, nous vous déchargeons, au nom du Seigneur, de tout scrupule de conscience que vous pourriez avoir conservé à ce sujet ; et au nom du même Seigneur, en vertu du pouvoir qu'il nous a conféré, nous vous autorisons avec indulgence à prendre la nourriture dont vous avez besoin avant de recevoir le très-saint sacrement de l'eucharistie. » Le pape terminait en conjurant (^harles-Quint de veiller à la conservation d'une santé «ur laquelle reposait à un si^aut point le salut de la .république chrétienne*.

Dès que la porte de l'Empereur était ouverte, le confesseur Juan Régla entrait dans sa chambre, où il était souvent précédé par Juanello; Charles-Quint priait avec l'un et travaillait avec l'autre. A dix heures, les

* Cette bulle, du 19 mars 1554, est dans Siguenza, part. III t. xxxvii, p. 19-i.

ET VIE A YUSTE. 23b

ayudas de càmara et les barberos rhabillaient. Lorsque sa santé le lui permettait, il allait à Téglise, ou bien de sa chambre il entendait la messe avec un profond recueillement. L'heure du dîner venue, il aimait à découper lui-même ce qu'il mangeait quand ses mains étaient libres, et il avait auprès de lui van Maie et le docteur Mathys, tous les-deux fort doctes, qui lui faisaient une lecture ou l'entretenaient de quelque sujet intéressant d'histoire et de science. Après le dîner, revenait Juan Régla, qui lui lisait d'ordinaire un fragment de saint Bernard, ou de saint Augustin, ou de saint Jérôme, sur lequel s'engageait une conversation pieuse. Charles-Quint prenait ensuite un peu de repos dans une courte sieste. A trois heures, il se rendait les mercredis et les vendredis au sermon de Tun de ses trois prédicateurs, ou, s'il ne pouvait pas y assister, ce qui lui arrivait souvent, Juan Régla était chargé de lui en rendre compte. Les lundis, les mardis, les jeudis, les samedis, étaient consacrés à des lectures que lui faisait le docteur Bemardino de Salinas ^ Ces pauvres moines n'étaient, du reste, jamais pleinement rassurés devant lui, et dans le religieux pénitent de Yuste ils reconnaissaient toujours l'imposant empe-

' Tous ces détails sont tirés de fray Joseph de Siguenza, ibid., p. 192-193, et des chapitres xix, xx, xxi, xxii du manuscrit hiéronymlie publié dans Hetruite et mort de Ckarles-Quintf etc., vol. II. p. 22 à 27.

reur. Un jour, en se rendant à l'autel au moment de Toffrande, il fut obligé de prendre lui-même la patène que le moine interdit oubliait de lui offrir *, et la première fois qu'il entra dans réglise, sa présence jeta dans un tel trouble le religieux qui devait lui donner Veau bénite, qu'il demeura immobile et comme pétrifié. Saisissant alors le goupillon et s* aspergeant luimôme : « Père, lui dit Charles-Quint, c'est ainsi qu'il « faut faire désormais et sans avoir peur •. »

Le seul moine qu'il employa dans son service particulier, fut fray Lorenzo del Losar, qui connaissait le pays et qui fut chargé de l'achat des vivres pour sa maison. Mais il ne paraît pas qu'il s'en soit beaucoup applaudi, car, quelque temps après, ayant permis à Quijada d'aller voir sa famille à Villagarcia, il le rappela en lui faisant dire de « venir au plus tôt, parce « que son service avait besoin de lui, et que les moines « n'y entendaient rien ^. » Gaztelù ajoutait : « Je crois « que Sa Majesté est à présent persuadée qu'il lui con- « vient de n'employer les moines en quoi que ce soit*,»

' Siguenza, p. 195; Retraite et mort de CharlesrQuint, etc.» vol. II, c. XXVI, p. 32.

* Ibid., p. 104; ibid., c. xxvi, p. 32.

> « Porque para su service convieneque no faite unapersona i de su calidad que tenga cuenta con este, por que los frayles « no lo entendien. » (Hetiro, estanciaf etc.» fol. 127 i*.)

^ « Yo creo que se va ya Su Magestad desengaiiando de que

ET VIE A YtJSTE. 237

Le séjour de Yuste plaisait infiniment à TEmpereur. Il y goûtait avec une douceur profonde le plaisir inaccoutumé d'être en repos et de se porter mieux. Mais ce qui avait tant de charme pour lui faisait la désolation de ses serviteurs. « La solitude de cette maison et de « cette terre, écrivait Quijada, est aussi grande que Sa « Majesté a pu la désirer depuis tant d'années. C'est « la vie la plus délaissée et la plus triste qui se soit ja- « mais vue... Personne ne saurait la supporter, si ce « n'est ceux qui laissent et leurs biens et le monde « pour devenir moines*. » Il y était fort peu disposé pour sa part, et il ajoutait dans une autre lettre, après avoir obtenu de l'Empereur l'autorisation de se retirer quelque temps dans son château : « J'espère bien n'a- « voir plus à manger les asperges et les truffes de ce « pays*. »

Charles-Quint était depuis vingt et un jours au monastère lorsque arriva le 24 février, fête de saint Matthias. Cette fête était pour lui un grand anniversaire : c'était le 24 février qu'il était venu au monde, en 1 500; qu'il s'était assuré, en 1525, la possession de l'Italie

« no le conviens occuparlos en nada. » (Reltro, estancia, etc. fol. 127 r.)

nbid.Jol.UY*.

* « No vol ver à Eslremadura â corner esparragos y turmai f de lierra. » ( Lettre de Quijada à Vasquez du 28 mars. — Hetraite et monde Charles-Quint, elc., vol. I. p. 135.)

par la victoire de Pavio et la captivité de François T' ; qu*il avait été couronné empereur à Bologne, en 1 530, et il avait en singulière dévotion Tapôtre qui avait ainsi présidé à sa naissance et à ses plus hautes prospérités. Aussi célébrait-il avec une vénération reconnaissante la fête de saint Matthias, à laquelle un pape avait attaché des indulgences partout où se trouverait Charles- Quint. Ce jour-là, les habitants de l'Estrémadure vinrent à Yuste de quarante lieues à la ronde, afin de gagner l'indulgence promise à leur piété, et aussi afin d voirie religieux et grand empereur auquel ils en étaienl, redevables. On avait dressé hors du nàonastère, au milieu des champs déjà ranimés par la vive lumière et la chaleur naissante d*un printemps précoce, un autel et une chaire pour la messe et la prédication des pèlerins. Quant à l'Empereur; dont les officiers et les serviteurs avaient communié dès le matin avec leurs habits de fôle, il put lui-môme, richement vôtu et portant le collier de la Toison d'or, se rendre jusqu'au pied du grand autel du couvent, où il remercia Dieu de toutes les félicités dont il lavait comblé durant le cours de sa vie, et où il déposa autant de pièces d'or qu'il comptait d'années, en y comprenant celle dans laquelle il entrait le 24 février 1357*. « Vous ne sauriez croire, « écrivait Quijada à Vasquez, comme Sa Majesté se

^ Siguenza, p. III, c. xxxvii, p. 195. — G. xxiii du Ms. hiéron., ddins Retraite et niQH de Charles-Quint, etc., vol. 11, p. 27-28.

« porte bien ; le jour de saint Matthias il est allé sur « ses jambes, en étant, il est vrai, un peu aidé, faire « lui-môme son offrande au maître-autel*. »

Trois jours après, il envoya à Valladolid Martin G.aztelù, avec des instructions pour la gouvernante d'Espagne relatives soit à ses arrangements particuliers à Yuste, soit aux levées d'argent qu'exigeait le service du roi son (ils. 11 le chargea en môme temps d'une lettre ainsi conçue pour le ministre principal : « Juan « Vasquezde Molina, mon secrétaire et de mon conseil, « ayant achevé de prendre en tout ma résolution, et « de fixer ce dont j'aurai besoin chaque année pour ma « dépense, j'ai jugé à propos de faire parJir Gaztelù, « afin qu'il en instruise la princesse ma fille, ei qu'on « règle comment, à qui et à quelles époques il con- « viendra de le fournir*. » La somme qu'il avait indiquée comme nécessaire à son entretien ne s'élevait qu'à vingt mille ducats d'or '. Il l'avait auparavant

^ c y. no puede pensar cuan bueno esta... El dià de Santo € Malia saliô à ofrecer al altar mayor por sus pies; es verdad « que ayudândole un poquito. » (lielraite et mort de Charles^ Quint, etc., vol. I, p. 127.)

* € Joan Vasquez de Molina, mi secrelario y del mi con- 0 sejo, » etc. (Retira y eslancia^ etc., fol. 95 r*.)

' « Dândose por contento y servido de que los 20" ducados « que habia fijado defînitivamente para sus gastos y assistencia « en el monasterio se hubiesen consignados sobre el producto « de las minas de Guadalcanal. » {Ibid., fol. 97 v°.) Le ducat, dont il était taillé 98 dans la livre d'or de 12 onces espagnoles.

bornée à seize mille, mais il s'était aperçu qu'elle était insuffisante *. Le payement en fut établi sur les mines d'argent de Guadalcanal, qu'on exploitait non loin de Yuste, dans la sierra Morena, et qui commençaient à* donner des produits considérables ; il s'était en outre ménagé la perception d'un droit de onze et six sur mille que recevait pour lui le facteur général Herman Lopez del Campo *. Satisfait de cet arrangement, l'Empereur tenait de plus en réserve trente mille ducats d'or déposés dans un coffre au château de Simancas ', pour l'acquittement, après sa mort, des legs pieux qu'il prescrivait par son testament. Il répandit de grandes aumônes à Yuste et dans les villages voisins, qu'une forte disette désola et dépeupla en partie l'année suivante,

valait 12 de nos francs comme poids, et représentait 375 maravédis de veillon. Voyez Demonstracion histôrica del verdadero valor de todas las monedns que corrian en Caslilla, etc., par le Padre fray licenciado Saez, Madrid, 1805, in4% p. 238-239. D'après révaluation ci-dessus, cette somme équivaudrait à 720,000 de nos francs.

* Lettre de Quijada a Vasquez du 14 mars. Retraite et mort de Char leS'Quintf etc., vol. I, p. 130.

' Once y seis al millar. Il en est fait mention dans la lettre que Charles-Quint écrit, le 27 février 1557, à Vasquez, Retiro, estancia, etc., fol. 95 r"; dans celle du 19 mai au même, fol. 108 r", et dans son codicille du 9 septembre 1558. Ibid, Appendice n° 12, fol. 12l}-121.

' Ibid.t fol. 126 V', et Retraite et mort de Charles-Quint, etc. vol. II, p. 214, note 1.

et OÙ il délivra des prisonniers pour dettes et maria de jeunes filles pauvres*.

II avait poursuivi avec activité la venue de Tinfante de Portugal. Lourenço Pires deTavora, aprôs d'infructueuses conférences à Valladolid avec les reines de France et de Hongrie, était revenu à Yustc. La mère et la tante de dofia Maria, démêlant dans les arlificicuses propositions de mariage que faisait Jean 111 Tintontion où était ce prince de retenir sa sœur en Portugal, demandèrent avant tout qu'elle pût se rendre librement en Espagne, comme les traités lui en donnaient le droit. Elles adressèrent à TEmpereilr un long mémoire à ce sujet, et le firent supplier de plus par Vasquez • de ne pas souffrir que Jean III gardût l'infante en quelque sorte prisonnière, sous prétexte de lui trouver un mari qu'il ne se souciait pas de lui donner. De son côté, Jean III, irrité des impatientes et injurieuses exigences des deux reines, avait ordonné à Lourenço Pires d'aller retrouver l'Empereur, dont les paroles seules auraient de raulorilé sur lui *.

* Siguenza» part. III, p. 191. Manuscrit hiéronymite, c. ztii dans Uetraite et mort de Charles-Quint, vol. II, p. 20.

* Lettres de Vasquez à l'Empereur du 26 et du 30 janvier 1557. Retraite et mort de Charles- Quint, etc., voL I, p. 101 à 104, et p. 106 et 1Ô7.

» Lettre de Jean HI à Lourenço Pires du 21 février 1557. Collection de pièces diplomatiques recueillies par le vicomte de Santarem.

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Pires amva au monastère le 4 mars. Charles-Quînl tout occupé dans ce moment de ses dévotions et privé d'ailleurs de son secrétaire Gaztelù, qui était encore à Valladolid, envoya à Quacos pour quelques jours Pires, qui y devînt Thôte de Quijada. Lorsque la négociation fut reprise, le 7 mars, elle fut très-simplifiée. L'infante déclara qu'elle ne voulait pas se marier*. Restait la question seule du voyage. Pour la résoudre comme il l'entendait, Charles-Quint s'y prit fort adroitement. U loua beaucoup l'affectueuse sollicitude de Jean III, qui s'était conduit envers l'infante encore plus en père qu'en frère. Mais il ajouta <[ue Jean Dîne devait pas se faire un cas d'honneur de la laisser partir sans être mariée ; que telle était son opinion comme chrétien et comme cavallero *. Lourenço Pires lui ayant objecté que, au dire de l'ambassadeur portugais, SoanoRodriguez Correa, arrivé récemment de Londres, la présence de rinfante à la cour de Philippe II serait d'un mauvais effet et pourrait même exciter les inquiètes défiances de la reine d'Angleterre, l'Empereur lui répliqua « que les Anglaises n'étaient point jalouses, et que d'ailleurs l'infante demeurerait en Espagne, où sa présence n'aurait aucun inconvément*. » Il insista donc

* Dépî^he de Lourenço Pires à Jean lU, mars 1557. Même eoHecUoQ.

« Ibiit

pour que Jean III, respectant les stipulations du traité de mariage du roi dom Manuel son père, permît à l'infante de venir auprès de la reine Éléonore. « Je l'attends, dit-il, de son amitié comme la plus grande faveur qu'il puisse me faire dans ma solitude. Eussé-Je la possession de plus de royaumes et d'États que je n'en ai laissé, je n'emploierais pas autre chose que la prière, qui m'est commandée par la nouvelle profession que j'ai prise*. »

C'est ce qu'il écrivit à Jean III et à la reine Catherine, sa sœur, en expédiant Lourenço Pires pour Lisbonne •. Les favorables effets de son intervention ne se firent pas longtemps attendre. Jean III autorisa le départ de l'infante. Il l'annonça lui-même à Charles- Quint par l'envoi d'un gentilhomme portugais, qui lui porta aussi des lettres de la reine Catherine •, et auquel Charles-Quint, dans son contentement, donna une chaîne d'or de cent ducats *. L'évêque de Salamanque et le marquis de Villanueva furent désignés • pour aller recevoir à la frontière de Portugal l'infante, auprès de laquelle l'Empereur approuva l'envoi de don Geronimo

* Même dépêche.

* Lettres de Quijada et de Gaztelû à Vasquez du \k mars. Hetraite et mort de Charles-Quint, vol. I, p. 129, 131, 132.

s Lettre de Gaztelù à Vasquez du 12 avriL Ibid., p. 143.

* Lettre de Gaztelù à Vasquez du 30 avriL Ibid,, p. 145.

» Lettre deTEmpereur d Vasquez du 31 mars. Ibid., p. 140.

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