‹ Charles-QuintChapitre 17 sur 28 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

assez avancé pour les recevoir, Pftilippe II les fit transi^orter dans ce majestueux et sévère monument, palais <t monastère tout ensemble, qui devint le sépulcre vénéré du père, la résidence préférée du fils, et où Philippe II devait, comme Charles-Quint, finir ses jours au milieu des hiéronymites*.

L'Empereur tie fut pas porté seul sous les voûtes de rédifice gigantesque dédié au martyr saint Laurent en ^ souvenir de la victoire de Saint-Quentin, gagnée le

10 août, jour de sa fête. Philippe II voulut Ty entourer de ceux qu'il avait le plus aimés. La même année, les cercueils de Charles- Quint, de sa mère Jeanne la Folle, de sa femme Isabelle de Portugal, de ses enfants don Ferdinand et don Juan, de sa bru dona Maria, de ses sœurs, la reine Éléonore, qui l'avait précédé de huit mois dans la tombe, et la reine &Iarie, qui l'y suivit de SI près, partis de Yuste, de Grenade, de Mérida, de Cigales, furent conduits processionnellement à TEs-

curial*.

En ce moment le fidèle Luis Quijada n'était plus. Il

* Voir tout le troisièpie livre du t. III de Tordre de Saint- Jérôme, par Siguenza, et notammeut les discursos xx, xxt» xxii, fol. 668-690.

* Ibid.ydiscurso vu, fol. 5G6-57 1 ; Memorias de fray Juan de San Gerénimo, dans la Coleccion de documentos inéditos, elc, t. VU, p. 90-118; et c. xlvii, xlviii et xux du manuscrit hiéronymite, dans Betraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. Il, p. 57 4 65.

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avait été tué quatre années auparavant* d'un coup d'arquebuse en combattant les Morisques révoltés dans les montagnes des Âlpujaras, où il avait accompagné l'héroïque pupille que lui avait laissé Charles-Quint et auquel Philippe II, qui l'avait reconnu pour son frère en 1559, avait donné, en 1569, le commandement de^ troupes espagnoles et permis ainsi la gloire à défaut de la puissance. Mais Gaztelù, devenu secrétaire de Philippe n, vivait encore : ce fut lui qui alla chercher dans l'Estrémadure le cercueil de son maître, qu'il accompagna, à travers les populations prosternées, jusqu'au seuil de l'Escurial. Charles-Quint avait laissé au roi son fils le choix de sa dernière demeure, « pourvu, avait-il « dit, que le corps de l'Impératrice et le mien soient « près l'uii de l'autre, comme nous nous le sommes c< promis de notre vivant. » Ce vœu fut alors rempli; et cinq années après son fils don Juan d'Autriche , le glorieux héritier de sa valeur dans les batailles, le victorieux continuateur de ses desseins dans la Méditer* ranée, vint à son tour prendre place à côté de lui.

* Il était mort le 25 février 1570. Philippe II avait reconnu et récompensé magnifiquement les longs et grands service? qu'il avait rendus â FEmpereur son père. Il Tavait nommé commandeur del Viso et Santa Cruz, de Argamasilla et del Moral, administrateur général de Tordre de Calatrava, conseiller d'État et de guerre, président du conseil royal des Indes, gouverneur de don Juan d'Autnche et grand écuyer du prince don Carlos.

En terminant l'histoire longtemps inconnue ou défigurée des deux dernières années de Charles-Quint, j'ai peut-être à craindre de lui avoir donné trop d'étendue. Mais rien de ce qui touche à un grand homme n'est indifférent. On aime encore à savoir ce qu*il a pensé lorsqu'il a cessé d*agir, et comment il a vécu quand il n'a plus régné. D'ailleurs les détails intérieurs de son existence privée servent à expliquer la fin, sans cela singulière , de son existence politique ; les infirmités multipliées de sa personne, les intempérances insurmontables de ses appétits, les lassitudes anciennes de son âme, les ardeurs croissantes de sa foi, Tont conduit du trône dans la solitude, et rapidement de la solitude au tombeau.

Charles-Quint a été le souverain le plus puissant et le plus grand du seizième siècle. Issu des quatre maisons d'Aragon, de Castille, d'Autriche, de Bourgogne, il en a représenté les qualités variées et, à plusieurs égards, contraires, comme il en a possédé les divers et vastes Étals. L'esprit toujours politique et souvent astucieux de son grand-père Ferdinand le Catholique ; la noble élévation de son aïeule Isabelle de Castille, à laquelle s'était mêlée la mélancolique tristesse de Jeanne la Folle sa mère ; la valeur chevaleresque et entrepre* nante de son bisaïeul Charles le Téméraire, auquel il ressemblait de visage; l'ambition industrieuse, le goût des beaux-arts., le talent pour les sciences mécaniques

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de son aïeul Fempereur Maximilien, lui avaient été transmis avec Thëritage de leur domination et de leurs desseins. L'homme n'avait pas fléchi sous la charge du souverain. Les grandeurs et les félicités que le hasard de nombreuses successions et la prévoyance de plusieurs princes avaient accumulées sur lui, il les porta à leur comble. Pendant longtemps ses qualités si différentes et si fortes lui permirent de suffire non sans succès à la diversité de ses rôles et à la multiplicité de ses enlreprises. Toutefois la tâche était trop immense pour un seul homme.

Roi d'Aragon, il lui fallait maintenir en Italie l'œuvre de ses prédécesseurs, qui lui avaient laissé la Sardaigne, la Sicile, le royaume de Naples, et y accomplir la sienne en se rendant maître du duché de Milan, afin d'enlever le haut de cette péninsule au rival puissant qui aurait pu le déposséder du bas. Roi de Castille, il avait à poursuivre la conquête et à opérer la colonisation de l'Amérique. Souverain des Pays-Bas, il devait préserver les possessions de la maison de Bourgogne des atteintes de la maison de France. Empereur d'Allemagne, il avait, comme chef politique, à la protéger contre les invasions des Turcs, parvenus alors au plus haut degré de leur force et de leur ambition ; comme dief catholique, à y empêcher les progrès et le triomphe des doctrines protestantes . 111 entreprit successivement. Aidé de grands capitaines et d'hommes d litai

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habiles, qu il sut choisir avec art, employer avec discernement, il dirigea d'mie manière supérieure et persévérante une politique toujours compliquée , des guerres sans cesse renaissantes. On le vit à plusieurs reprises se transporter dans tous les pays, faire face à tous ses adversaires, conclure lui-même toutes ses affaires, conduire en personne la plupart de ses expéditions. Il n'évita aucune des obligations que lui imposaient sa grandeur et sa croyance. Mais, sans cesse détourné de la poursuite d un dessein par la nécessité d'en reprendre un autre, il ne put pas toujours commencer assez vite pour réussir ni persister assez longtemps pour achever.

II parvint toutefois à réaliser quelques-unes de ses entreprises. Ayant à s étendre en Italie, à garder une partie de ce beau pays disputé, et à constituer Vautre dans ses intérêts, il y réussit, malgré François T' et Henri II, au prix de trente-quatre ans d'efforts , do cinq longues guerres, dans lesquelles, presque toujours victorieux, il fit un roi de France et un pape prisonniers. Il parvint aussi non-seulement à préserver les Pays-Bas, mais à les accroître : au nord, du duché de Gueldre; de Tévéché d'Utrecht, du comté de Zutplien , au sud, de Tarchevêché de Cambrai ; il les dégagea en même temps de* la suzeraineté de la France sur la Flandre et sur TArloîs. Mais comment empêcher la Hongrie d'être envahie par les Turcs, les côtes de TEs-

pagne, les îles de la Méditerranée, le littoral de lltalie d'être ravagés par les Barbaresques? Il le tenta cependant. Lui-même repoussa le formidable Soliman II de Vienne en 1532 ; enleva la Goulelte et Tunis à Tintrépide dévastateur Barberousse en 15»35, voulut en 1541 se rendre maître d'Alger, d'où le repoussa la tempête. Il aurait complété sur terre et sur mer cette défense des pays clirétiens, et aurait devancé dans le protectorat de la Méditerranée son fils immortel, l'héroïque vainqueur de Lépante, s'il n'avait pas été constamment réduit à se tourner vers d'autres desseins par d'autres dangers. Quant au projet de ramener l'Allemagne à la vieille croyance catholique, il dut être impuissant parce qu'il fut tardif. Charles-Quint, obligé de souffrir le protestantisme lorsqu'il était encore faible, l'attaqua lorsqu'il était devenu trop fort pour être, je ne dirai pas détruit, mais contenu. Durant trente années, l'arbre de la nouvelle croyance avait poussé de profondes racines sous le sol de toute l'Allemagne, qu'il couvrait alors de ses impénétrables rameaux. Comment l'abattre et le déraciner? Le catholique espagnol, le dominateur italien, le chef couronné du saint-empire romain, auquel l'ardeur religieuse de sa foi comme l'entraînement politique de son rôle interdisaient d'admettre le protestantisme, qu'il n'avait jamais que temporairement toléré, crut en 1546 pouvoir le dompter par les armes et le convertir par le concile. ApK#

avoir aflcrmi ses établissements en Italie, renouvelé ses victoires en France, étendu ses conquêtes en Afrique, il marcha en Allemagne. Dans deux campagnes il triompha des troupes protestantes; mais, après avoii désarmé les bras, il ne put soumettre les consciences. Son triomphe religieux et militaire sur TAUcmagne protestante et libre, qui n'entendait être ni convertie ni opprimée, fut le signal d'un irrésistible soulèvement de TElbe au Danube, et ranima toutes les vieilles inî» miliés contre Charlcs-Quint dans le reste de l'Europe, où tout ce qui paraissait décidé en sa faveur se trouva remisen question. Il fit encore face à la fortune; mais il était au bout de ses forces, de sa félicité, de sa vie. Accablé de maladies, surpris par ce grand et inévitable revers de son dernier dessein, hors d'état d'entreprendre, & peine capable de résister, ne pouvant plus diriger et accroître cette vaste domination, dont la charge devait être divisée après lui, n'entendant pas composer avec Ibérésie victorieuse en Allemagne, trouvant à agrandir son fils en Angleterre, ayant soutenu une lutte et fait une trêve sans désavantage avec la France, il réalisa le projet d'abdicatîon qu'il avait médité depuis tant d'années, et que lui rendaient nécessaire les maladies de l'homme, les fatigues du souverain, les sentiments du chrétien.

La retraite ne le changea point: le profond politique se montra toujours dans le pieux solitaire, et l'habitude

an commandement survécut chez lui à sa renonciation. S'il devint désintéressé pour lui-môme, il demeura ambitieux pour son fils. Se prononçant du fond de son monastère en 1557 contre Paul IV, comme il l'avait fait en 1527 du haut de son trône contre Clément Yll; conseillant à Philippe II de poursuivre Henri II avec la même vigueur qu'il avait mise à poursuivre dans son temps François!*'; songeant sans cesse à garantir les pays chrétiens des dévastations des Turcs , qu'il avait autrefois repousses de l'Allemagne et vaincus en Afrique ; défendant les doctrines catholiques des atteintes protestantes, sinon avec plus de conviction, du moins avec plus d'ardeur, parce qu'il n'avait point alors à agir, mais simplement à croire, et que, si la conduite est souvent obligée d'être accommodante, la pensée peut toujours être inflexible ; arbitre consulté et chef obéi de la famille, dont les tendres respects et les invariables soumissions se tournaient incessamment vers lui : on peut dire qu'il ne fut pas autre dans le couvent que sur le trône. Espagnol intraitable par la croyance, ferme politique par le jugement, toujours égal en des situations diverses, s'il a terminé sa vie dans l'humble dévotion du chrétien, il a pensé jusqu'au bout avec la persévérante hauteur du grand homme.

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