‹ Charles-QuintChapitre 16 sur 28 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

nORT ET OBSEQUES DE CHARUCS-QUCSV.

Grandes chaleurs et fièvres dangereuses en Eslrémadure vers la fi i de l'éléde 1558. — Refroidissement auquel s'expose l'Empereur en dormant les fenêtres ouvertes pendant la nuit, et attaque de goutte inusitée qu'il a dans cette saison. — Arrivée à Yustc de Gurcilaso de la Yega avec une nn'ssion de Philippe II. — Pressante intervention de Charles-Quint auprès de la reine de Hongrie pour la décidera reprendre le gouvernement des Pays-Bas. — Récit et examen des funérailles simulées que Gharles-Quint, d'après les moines hiéronymites, aurait fait célébrer de son vivant. — Lieu, moment et cause de sa dernière maladie. — Sentiment qu'il a de sa gravité et de son péril. — Ses actes religieux; son codicile; son entretien avec Quijada sur le lieu oi!i seront déposés ses restes à côté de ceux de l'Impératrice. — Réponse de la reine de Hongrie, qui consent à retourner dans les Pays-Ras ; contentement qu'en reçoit l'Empereur. — Défaite du comte d'Alcaudète en Afrique cachée à Charles-Quint, de peur que celte nouvelle n'aggrave son mal, dont les paroxysmes deviennent plus rapprochés et plus violents. — Inquiétudes de la princesse dona Juana et de la reine de Hongrie, qui demandent à venir à Yuste pour voir et pour servir l'Empereur. — Refus de Charles-Quint. — Après dix-huit jours de maladie, accès du 17 septembre, qui le laisse vingt-deux heures sans parole «t sans mouvement. — Craintes et douleur de ses médecins et de set serviteurs. — Extrême-onction administrée par Juan Régla. — Viatique que Charles-Quint demande et qu'il reçoit le 20 septembre avec «a pleine connaissance et une grande dévotion. — Son suprême et secret

entretien avec Quijada. — ^Arrivée tardive au monastère de l'archevêque de Tolède Garranza, venu de Flandre et chargé d*une mission de Philippe II auprès de Charles-Quint. — Accueil qu'il reçoit de TEmpereur mourant et assistance religieuse qu*il lui donne. — Dernières paroles de Gharles-Quint. — Simplicité touchante et grandeur religieuse de sa mort, survenue le 21 septembre 1558, à deux heures et demie du matin.

— Admiration de tous ceux qui en ont été témoins ; lettres qu'ils écrivent au roi Philippe II et à la régente doSa Juana. — Désolation de Quijada. — Obsèques de Gliarles-Quinl dans l'église de Yuste. — Dépôt de son corps sous le maître-autel. — Départ successif de tous ceux que la présence de l'Empereur avait conduits ou fait établir à Yuste. — Services religieux célébrés avec une grande solennité en Espngne, en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en l'honneur de Charles-Quint. — Son oraison funèbre prononcée à Yalladolid par le Père François de Borja. — Fin de Quijada et de don Juan d' Autriche, qui repose après sa mort à côté de l'Empereur son père. — Yisite de Philippe lï à Yuste.

— Translation, en 1574, des restes de Charles-Quint du monastère de Yuste au monastère de l'Escurial. — Dernières vues sur le règne, la retraite, l'esprit cl le caractère de Charles-Quini.

Charles-Quint touchait au terme de ses jours. L'éruption des jambes était revenue avec violence. Ne pouvant supporter l'irritation qu'elle lui causait, il eut recours pour s'en délivrer à des moyens dangereux. « La démangeaison des jambes , écrivait Mathys le « 9 août, a recommencé. Elle est très-incommode à « l'Empereur, qui fait usage de répercussifs dont il « assure se trouver mieux que je ne le suppose. Ces ré- « percussifs me déplaisent, car ils sont très-périlleux. « Bien que Sa Majesté me dise qu'elle préfère une pe- « tite fièvre à cette démangeaison, je ne pense pas qu'il « soit en notre pouvoir de choisir nos maux. Je sais «'très-bien qu'il pourrait en résulter un mal pire que

« celui qu'elle a. Plaise à Notre-Seigneur qu'il n'en « soit pas ainsi , et puisse-t-il lui donner la santé n dont nous avons besoin * I »

Soumis aux volontés impérieuses de son intraitable malade, le clairvoyant mais timide médecin osait blâmer ses écarts de régime , sans être capable de les arrêter. 11 le laissait dormir les portes et les fenêtres ouvertes pendant les nuits d'août, qui, étouffantes le soir, étaient très-fraîches vers le malin *. Aussi Charles- Quint prit-il un refroidissement qui lui irrita la gorge et lui donna ensuite un accès de goutte inusité dans cette saison. Le 10 août on fut obligé de le soutenir lorsqu'il alla entendre la messe ; et le 15, fête de l'Assomption, il se fit porter à l'église, où il communia assis*. Le lendemain la tête lui toumia, et il eut une sorte de défaillance*. Depuis il resta faible, avec du malaise, de la chaleur, et sans appétit, ce qui était un mauvais signe. La saison était marquée par des maladies nombreuses qui régnaient aux alentours du monastère, et qui s'étaient étendues jusqu'à Valladolid et à Cigales. Les fièvres tierces ravageaient la contrée;

' Lettre de Mathys à Vasquez, du 9 août, dans Retraite ei mort de Ckarles-Quint, etc., vol. I, p. 314 et 315.

« Lettre de Quijada, du 9 août. Ibid., p. 314, note 1, et Re-- Hro, estancia, etc., fol. 215 i*.

» Lettre de Mathys à Vasquez, du 17 août. p. 315-316.

♦ Lettre de (Juijada à Vasquez, du 17 août. Ibid., p. 3i9.

beaucoup de gens en mouraient dans les villages voisins ; le comte d*Oropesa en était atteint au château de Jarandilla, et les serviteurs mômes de Charles-Quint, dont un assez grand nombre étaient malades , n'y avaient pas échappé sur les hauteurs de Yuste*.

Le temps commença à changer le 28 août. Ce jourlà un orage violent se déchaîna sur la montagne, où vingt-sept vaches furent frappées de la foudre*. I/air s*en trouva rafraîchi. Jusque-là Charles-Quint s'était occupé d'affaires importantes ou délicates, qui touchaient aux grands intérêts de la monarchie espagnole ou à la concorde un peu troublée de sa famille. 11 avait reçu plusieurs visites à Yuste, et il en attendait d'autres. Le comte d'Uruena, avec une suite considérable, était venu lui baiser les mains • . Charle^-Quint avait été charmé d'apprendre de don Pedro Manriquc, premier député aux récentes cortès de Valladolid comme procurador du Burgos, ce qui s'était passé dans cette assemblée, close à la fin de juillet, et où avaient été votés un servicio financier ordinaire et un semcio extraordinaire. Don Pedro Manrique allait à Bruxelles informer Philippe II de cette utile assistance, dont il

^ Lettre de Quijada, da 17 août. Rçtraiteet mort de Charle»' Quintf etc., vol. L p. 319.

* Lettre de Quijada à Vasquez, du 28 août. Ibid., vol. Il, p. 489.

rendit auparavant compte à TEmpereur, qui, sur la recommandation de dona Juana, lui remit une lettre de faveur pour le roi son fils. Cette lettre fut une des dernières qu'il écrivit*.

En même temps que Pedro Manrique, Charles-Quint avait vu arriver au monastère Garcilaso de la Vega, qui venait de Flandre avec Tarchevèque de Tolède Carranza et le régent d'Aragon Figueroa. Garcilaso lui avait apporté des dépêches de Bruxelles et de Valladolid, ainsi que les relations détaillées de tous les événements militaires. Philippe II avait chargé l'archevêque Carranza et le régent Figueroa de ses plus secrètes communications pour son père ; il priait ardemment l'Empereur de décider la reine de Hongrie à reprendre l'administration des Pays-Bas lorsqu'il s'en éloignerait lui-même. Il le conjurait aussi d'intervenir avec son irrésistible autorité auprès du roi de Bohême, son gendre, pour l'obliger à rendre plus heureuse l'infante Marie, qui avait à se plaindre de lui*.

Charles-Quint lut avidement les lettres et les relations qui lui étaient adressées des Pays-Bas ou envoyées de Valladolid. Il apprit avec satisfaction le bon état où se trouvaient les armées et les affaires de son fils sur la frontière de Picardie après la victoire de Gra vélines; il ne se montra pas moins content du succès qu'avaient

* Rctiro, estancia, etc., fol. 220 v*.

« Ilnd., fol. 222 V-.

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obtenu le duc d*Albuquerque et don Carvajal au delà des Pyrénées françaises, où ils avaient fait une excursion et brûlé la ville de Saint-Jean-de-Luz ; enfin il fut soulagé en acquérant la certitude que la flotte turque retournait dans les mers du Levant. 11 passa presque toute la journée du 27 août à écrire des lettres pour la régente d'Espagne, la reine de Hongrie* et le ministre Vasquez , auquel il disait en terminant : « Qu'on ne « dépêche pas de courrier en Flandre sans une extrême « nécessité, jusqu'à ce que j'aie entendu l'archevêque « de Tolède et Figueroa, et répondu à ce que le roi « doit m'écrire par eux et à ce que Garcilaso m'a dit « de sa part *. »

Le 28, jour du grand orage, TEmpereur eut un long entretien avec Garcilaso de la Vega. 11 lui donna oralement et par écrit ses instructions pour la princesse sa fille et la reine sa sœur. Il ne s'expliquait pas sur l'envoi si vivement sollicité de l'infant don Carlos à Yuste, ni sur la translation désirée de la cour dans une autre ville que Valladolid; mais il pressait, avec les instances les plus grandes et par les raisons les plus persuasives, la reine de Hongrie d'accepter le gouvernement des Pays-Bas. « La reine, disait-il, ne doit pas permettre que de notre temps notre maison subisse un afTront et un affaiblissement tels qu'elle les subirait si

* RetirOj estancia, etc., fol. 921 v*.

• Ibid., fol. 221 r*.

rhoiineur et le patrimoine que nous avons hérités de nos pères et de nos aïeux, que nous avons conservés jusqu'ici et pour lesquels elle-même a essuyé tant et de si grandes fatigues, venaient maintenant à se perdre avec infamie pour nous et pour le roi, qui est son fils aussi bien que le mien. Dites-lui que j'ai cette confiance dans sa bonté, ainsi que dans l'amour et l'affection que toujours elle me montra et qu'elle a de même montrés au roi, que, nonobstant ce qui s'est passé làdessus, soit entre elle et moi, soit avec d'autres personnes, et voyant clairement le danger qui menace notre maison, elle se disposera, sacrifiant toute autre considération, à aller aux Pays Bas pour le prévenir. C'est le plus notable service qu'elle puisse rendre à Dieu, comme le plus grand bien qu'elle puisse faire à tous et à notre maison en particulier, et dont le roi et moi lui aurons le plus d'obligation*. » Garcilaso partit ensuite pour Valladolid et pour Cigales, avec ordre de

* Lettre de Charles-Quint à la princesse dona Juana, dont la copie se trouve dans un manuscrit de TAcadémie royale d'histoire de Madrid, intitulé Libro de cosas curiosas de en tiempo del emperador Carlos V y el rey don Phelipe 11 nuestro sëfioTy escrito par Antonio de Cercnda, para el mismo, — M. Gacliard en a tir^ le fragment qu'il cite et traduit aux pages xLiv et xLv de sa préface de Hetraite et mort de Charles- Quint, etc.; il n'y a pas trouvé la lettre adressée directement à la reine de Hongrie, mais il en a extrait celles que la reine de Hongrie a écrites à Philippe IL

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revenir au plus tôt à Yuste y rendre compte de la mission dont le chargeait TEmpereur*. Le surlendemain de son départ Charles-Quint ressentit la première atteinte de la maladie à laquelle il succomba. Cette maladie, à en croire le récit des moines hiéronymitesqu'ontgénéralement suivi les historiens, aurait été précédée et en quelque sorte causée par des obsèques que Charles-Quint voulut célébrer pour lui-même de son vivant.

Huit jours auparavant, c'est-à-dire lorsque la goutte le quittait à peine, au moment où l'éruption des jambes le tourmentait de nouveau, au milieu de ses vives préoccupations politiques et de ses correspondances les plus multipliées, TEmpereur aurait eu, d'après la chronique du prieur fray Martin de Angulo, la conversation suivante avec Nicolas Bénigne , l'un de ses barberos ; « Maître Nicolas, sais-tu à quoi je pense? — « A quoi, sire? répondit le barbcro. — Je pense, con- « tinua l'Empereur, que j'ai là deux mille couronnes « d'économies, et je calcule comment je pourrai les « employer à faire mes funérailles. — Que Votre Mate jesté ne prenne pas ce soin, répliqua Bénigne, car, « si elle meurt et que nous lui survivions, nous sau- « rons bien les faire nous-mêmes. — Tu me comprends « mal, dit l'Empereur; pour bien cheminer, il y a une

• Retiro, eslancia, etc., fol. 222 r*.

« grande différence à avoir la lumière derrière ou à « ravoir devant soi. » La chronique du prieur de Yuste ajoute que ce fut à la suite de cette conversation que l'Empereur ordonna de faire les obsèques de ses parents et les siennes. Sandoval, qui rapporte la conversation, ne raconte pas les obsèques* ; et, comme il le& omet, il est probable qu il n'y croit pas.

Le moine anonyme dont M. Bakhuisen a analysé le manuscrit que vient de faire imprimer M. Gachard, et le Père Joseph de Siguenza, qui Ta probablement copié dans son Histoire de l'ordre de Saint-Jérôme» vont plus loin dans leur récit. Selon eux, Charles-Quint, jouissant d*une santé parfaite et se trouvant mieux disposé que jamais, appela son confesseur Juan Régla et lui dit : « Fray Juan, je me sens bien portant, sou- « lagé et sans douleur ; que vous semblerait-il si je « faisais célébrer le service funèbre de mon père, de « ma mère et de l'Impératrice? — Le confesseur ap- « prouva le dessein de l'Empereur, qui ordonna sur- « le champ de tout préparer pour ces religieuses « cérémonies. La célébration en commença le lundi « ( 29 août ) en l'honneur de son père, et fut continuée

« Sandoval, Vida del emperador Carlos V en Ymtey g 3, a I» fin du l. II, p. 826. Sandoval ajoute même que ces deux mille couronnes furent employées, après la mort de Charles-Quint, à acheter la cire, les tentures et les vêtements de deuil pour ses véritables funérailles.

■« les jours suivants. Chaque jour, ajoute fray Joseph « de Siguenza, l'Empereur y assistait avec son cierge « allumé, qu'un page portait devant lui. Placé au pied « de Tautel, il suivait tous les offices, en priant avec « beaucoup de dévotion dans des Heures assez pau- « vres et mal ornées. Ces commémorations pieuses H étant achevées, il appela de nouveau son confesseur « et lui dit : Ne vous paraît-il pas, fray Juan, qu'ayant « fait les obsèques de mes proches, je puisse aussi « faire les miennes, et voir ce qui arrivera bientôt pour « moi ? En entendant ces paroles , fray Juan Régla « s'attendrit, les larmes lui vinrent aux yeux, et il dit « comme il put : Que Votre Majesté vive nombre d'an- « nées, s'il plaît à Dieu, et qu'elle ne nous annonce H pas sa mort avant l'heure. Ceux d'entre nous qui lui « survivront s'acquitteront de ce devoir, si Notre-Sei- <( gneur le permet, comme ils y sont tenus. L'Empe- « reur, qu'animait un esprit plus haut, lui dit : Ne « croyez-vous point que cela me profiterait ? — Oui, « sire, répondit fray Juan, et beaucoup. Les œuvres « pieuses que quelqu'un fait pendant sa vie sont d'un « plus grand mérite et elles ont un caractère bien plus « satisfactoire que celles qu'on fait pour lui après sa ^ mort. Plût à Dieu que nous tous en fissions autant et a que nous eussions d'aussi bonnes pensées ! L'Empe « reur ordonna qu'on préparât tout pour le soir et « qu'on commençât aussitôt ses obsèques.

« On dressa au milieu de la grande chapelle un ca- « tafalque entouré de cierges. Tous les serviteurs de « Sa Majesté descendirent en habit de deuil. Le pieux « monarque, également vêtu de deuil et un cierge à la « main, y vint aussi pour se voir enterrer et célébrer « ses funérailles. Il pria Dieu pour cette âme à la- « quelle il avait accordé tant de grâces pendant la vie, « afin que, arrivée au moment suprême , il prît pitié « d'elle. Ce fut un spectacle qui arracha des larmes et « des soupirs à ceux qui étaient présents, et qui ne « l'auraient pas pleuré davantage s'ils l'avaient vu <i réellement mort. Pour lui, à la messe de ses funé- « railles, il alla faire l'offrande de son cierge entre « les mains du prêtre, comme s'il avait déposé entre « les mains de Dieu son âme, que les anciens repré- « sentaient par un semblable symbole. Aussitôt, sans « laisser passer le milieu du jour, l'aprés-midi sui- « vante du 51 août, il appela son confesseur, et lui dit « combien il était joyeux d'avoir fait ces funérailles, « et qu'il sentait dans son âme comme une allégresse « qui lui semblait déborder jusque dans le corps.

« Le même jour, l'Empereur appela son garde- « joyaux, et se fit remettre par lui le portrait de Tlm- « pératrice, sa femme. 11 resta un moment à le con- « templer. Puis il dit au garde-joyaux : Enfermez-le, « et donnez-moi le tableau de la prière dans le jardin « des Oliviers. — Il regarda pendant longtemps '^o ta*

« bleau, et ses yeux paraissaient répandre au dehors c( les sentiments élevés qu'il avait dans lâmc. Il le « renvoya et dit : Apportez-moi l'autre tableau du ju- « gement dernier. — Cette fois la contemplation fut « plus longue, la méditation plus profonde, au point « que le médecin Mathys lui dit qu'il prît garde de ne « pas se rendre malade en tenant si longtemps sus- « pendues les puissances de l'âme, qui dirigent les « opérations du corps. Dans ce moment même, l'Em- « pereur eut un frisson; et, se tournant vers son raé- « decin il lui dit : Je me sens mal. — C'était le dernier « d'août, vers les quatre heures du soir. Mathys lui « toucha le pouls, et y trouva un peu d'altération. On « le porta aussitôt dans sa chambre, et, dès ce mo- « ment, le mal alla toujours en s'aggravant*. »

Voilà une scène parfaitement arrangée et à laquelle il ne manque rien. La plupart des historiens Font acceptée des moines, et quelques-uns d'entre eux y ont ajouté des détails plus extraordinaires encore. Nonseulement ils ont fait assister Charles-Quint à ses propres funérailles, mais ils l'ont étendu comme un mort dans sa bière. De là il mêlait sa voix à celle des moines

^ Manuscrit hiéronymite analysé par M. Bakhuisen, c. xxxiii, p. 44 et 45. Gachard, Retraite et mort de Charles-Quint , etc., vol. I. Appendice C, p. lxxxyiii à xc; — Histona de la orden de San Gefonimo, etc., par Siguenza, tercera parte, lib. I, c. xxxvui, fol. 2ÛOet201.

iCS MORT ET OBSÈQUES

qui rhantaîcnl sur lui les prières des trépassés*. Cette scène singulière est-elle vraie? La nature de la cérémonie, la santé de TEmpereur, les occupations qui remplissaient son temps, les pensées qui absorbaient son esprit, le témoignage de ses serviteurs qui contredisent les récits des moines, les faits authentiques qui sont en désaccord avec la date assignée à cet acte bizarre, ne permettent guère d'y ajouter foi.

Comment admettre d'abord la cérémonie en ellemême? L'Église catholique la réserve aux morts et ne l'applique pas aux vivants". Accomplie hors de propos, elle perdrait son efficacité avec sa raison, et devien-

* Robertson, entre autres, à la fin du livre XII de son Histoire de Charles-Quint,

* Un concile, tenu à Toulouse au commencement du quatorzième siècle, eut l'occasion de prononcer contre elle une condamnation formelle. Le 22 avril 1527, Tun des consuls de cette ville fit célébrer avec pompe ses funérailles de son vivant. Étendu dans un cercueil, au milieu de Téglise des frères prêcheurs, il y entendit une grand'messe des morts, fut porté jusqu'au pied du maître autel comme s'il allait y être enseveli; puis, sortant du cercueil, il fut accompagné par les capitouls, ses collègues, jusqu'à sa maison, où était préparé et où ils mangèrent le repas funèbre. L'archevêque de Toulouse était alors absent. En apprenant, à son retour, ce qui s'était passé, il assembla en concile tous les évêques ses suffragants et tous les abbés de la province. Ce concile déclara que l'Église tenait pour un acte de superstition des funérailles anticipées, que n'autorisaient ni le droit ecclésiastique ni le droit séculier, et il défendit, sous peine d'excommunication, à tout prêtre ou religieux d'y consentir et d'y procéder désormais. Voici ce qu'on

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draît une sorte de profanation. LTglise prie pour ceux qui ne peuvent plus prier eux-mênnes. Elle offre à leur intention le sacrifice chrétien, auquel il sont désormais hors d*état de prendre part. Cet accompagnement pieux et solennel de l'âme dans son passage de la via périssable à la vie éternelle n'a son mérite et sa grandeur qu'en ayant sa réalité. 11 ne doit faire défaut à personne, pas plus que la mort elle-même. L'Église eût été digne de blâme en accordant à la fantaisie déréglée d'un vivant ce qui est consacré à l'utilité spirituelle des morts. Charles-Quint savait bien d'ailleurs qu'il y a plus d'avantage à prier soi-même qu'à être l'objet des prières d'autrui, à s'approprier le sacrifice

lit à ce sujet dans les collections de conciles d'Hardouin et de Mans! :

« Die mercurii xxii aprilis mcccxxvii, dominus d'Escalqueutio, unus de consulibus civitalis Tolosae, voluit vivus tunmlari; et sibi viventi, tanqaan; mortuo, exsequias fieri in ecclesia fratrum praedicatonim : quod factum fuit cum magna et funebri pompa, omnibus viris capitularibus prsesentibus, et ipso d'Escalqueutio posito in feretro, et decumbente, more defunctorum adornato, manibus junctis, et quadraginta intertorciniis ardentibus illuminât©. Missa alla de mor.uis celebrata, et omnibus cœremoniis, quse in hujusmodi funeribus adhiberi soient peractis, feretrum cum corpore fuit adportatum, tamquam sepulturae demandaudum, et prope majus altare depositum : et sic fuit terminus hujus ofdcii funeralis; et inde • cum coUegis suis domum repetit, et ibi prandio funebri donati sunt.

i Dum haec gerebantur, absens erat dominus archiepiscopus;

du Rédempteur par la communion eucharistique qu'à y être indirectement associé par une pieuse sollicitude de rÉglise. C'est ce qu'il avait fait quinze jours auparavant, et c'est ce qu'il fit bientôt encore. Le reste n'est qu'un supplément religieux, la suprême et immanquable supplication de l'Église en faveur de ceux qui, sortis de ce monde, ne peuvent plus ni se repentir du mal, ni opérer le bien, ni perfectionner leur âme, ni changer eux-mêmes leur destinée.

Ces raisons générales seraient insuffisantes pour douter des obsèques, si elles étaient seules. Elles ne le sont pas. La plupart des circonstances racontées par les moines sont invraisemblables ou fausses. Les chroniqueurs hiéronymites prétendent que Charles-Quint

qui reversns, et de prsemissis plene informatus, convocavît synodum suorum suffraganeorum, et omnium abbatum sua8 provinciae; qui convenerunt Tolosam, in palatio archiepiscopali, die octava mensis junii, ubi per très dies sequentes, quœstione solemniter agitata : an justum et rationi consentaneum esset, exsequias et funera vivi, tamquam mortui, celebrare : definitum fuit plane, anticipalionem funebrem nullo jure niti, nec ecclesiastico, nec sseculari; ab ecclesia tamquam superstitiosam teneri; injungendo omnibus ecclesiasticîs tam regularibus, quam sœcularibus, ne in posterum taiia praesamant, sub pœna excommunicationis.

c Concilium Tolosanum celebratum anno domini mcggxxvii die Yiii junii. » (Ex chronico ms. Guillelmi Bardini sub anno wcccxxvii. Ilard., conc, t. Vil, p. 1535. — Mansi, conc, t. XXV, p. 807.)

DE CHARLES-OUINT. 4ÎÏ

consacra à cette cérémonie deux mille couronnes qu'il avait économisées. D'abord une forte objection s'élève contre Ténormité de la somme pour Tacte. Deux mille couronnes vaudraient au moins soixante-six mille de nos francs*. A peine si une très-faible partie aurait pu être employée à des obsèques sans éclat et presque sans dépense. Il est probable, au contraire, comme rassure Saudoval, que sur cette somme furent pris plus tard les frais des véritables funérailles, dont le service solennel dura neuf jours •. D'ailleurs, les forces

* La couronne avait Ja valeur mélallique de 1 1 francs. Quant à la valeur relative de Targent, elle était en 1558 de trois à quatre fois supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui.

^ La somme de tî.OOO couronnes était précieusement conservée dans la chambre de Charles-Quint, qui ne voulait pas y touclier. Les traces de cette soigneuse conservation se trouvent dans une lettre de Gaztelû du 27 janvier 1558. (Retraite et mort de Ckarles-Quint, etc., vol. H, p. 305.) Les 2,000 couronnes, dont j'avais précédemment (p. 409 de la I~ édition de cet ouvrage) contesté Texislence, étaient gardées, à Yuste. Quel en fut remploi? Si elles étaient gardées dans la petite bourse d& soie noire dont il est question dans l'inventaire, on n'y trouva que cinquante-quatre écus d'or lorsque l'inventaire fut dressé par Quijada et par Gaztelû : cinquanta y qualro escudos de oro del sol en una boUila de aguja de seda negra. (Retiro, estant cifif etc., Appendice n' 7, fol. 48 r*.) Qu'était devenu le reste? M. Gachard a trouvé, dans une lettre écrite le i2 octobre 155& par Quijada à Philippe II, que 600 de ces couronnes furent remises, par ordre de Charles-Quint, la veille de sa mort, à Vayuda de câmara Bodart pour Barbe Blomberg, mère de don Juan d'Autriche (Su Magestad me mandô el dia antes que

de TEmpereur ne se seraient guère prêtées aux fatigués d une semblable cérémonie. Sa santé n'était pas, comme le disent les moines, meilleure que jamais. Il s'était fait transporter le 15 août à l'église, où il avait communié assis ; la goutte ne l'avait quitté que le 24, l'éruption des jambes avait depuis lors succédé à la goutte, et il était peu capable de se rendre à l'autel le 29 et de s'y tenir debout pendant plusieurs matinées de suite. Loin d'avoir les pensées bizarres que le désœuvrement peut suggérer à l'imagination, il était

fâlleciese, que de sn càmara se le diesen seîsdentos escudos en horo que con ellos comprase doscientos florins de por vida para la persona qu el dira à Vuestra Magestad). M. Gachard se demande si les 1 ,346 autres écus d'or, dont remploi est inconnu, n'auraient pas servi aux obsèques simulées. Il ne me paraît pas passible de l'admettre. Ces 1,346 écus feraient au moins 44,418 de nos francs. Or comment supposer qu'ils aient été consacrés à la dépense nécessairement peu considérable de ces fausses obsèques célébrées à Timproviste et sans solennité, dans lesquelles on n'aurait pas acheté de vêtements de deuil aux serviteurs de Charles-Quint, puisqu'on ne le fit qu'après sa mort, et l'on n'aurait pas tendu l'église de noir, puisque les cent varas de drap noir qui eurent cette destination, avec le drap de deuil gardé dans l'office impérial, ne furent achetées par Quijada que pour les funérailles réelles, qui eurent un grand éclat et une longue durée? (Lettres de Quijada, des 25 sept» et 16 oct. 1558, dans Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. 1, p. 402 et 432.) C'est ce que dit aussi Sandoval : Y con las mismas coronas se comprô la cera y lutos con que fue sepultado y se le hicieron las honras. (Vida del emperador Carlos V ^n Yusu, § 3, à la fin du vol. Il, p. 820.)

fort sérieusement occupé des besoins de l'Etat et des intérêts de sa famille; il avait des décisions à prendi^e sur les demandes de sa fille, des résolutions à persuader à sa sœur, des conférences à tenir avec les envoyés de son fils, dont il écoutait les uns et attendait les autres ; il donnait des instructions et il écrivait dei lettres jusqu'à Tavant-vcille de sa maladie mortelle, sans que les infirmités et les affaires lui laissassent beaucoup de rejpos et de liberté. Dans cette faiblesse physique et avec cette préoccupation morale, il était d'autant moins en mesure et en disposition de consacrer le 29, le 30 et le 31 août aux services funèbres de sa femme, de son père, de sa mère et de lui-môme^ qu'il avait déjà célébré celui de Tlmpératrice le l"mai, anniversaire de sa mort S et que, le 31 août, jour assigné au sien, il était depuis vingt-quatre heures retenu dans sa chambre par la maladie. Si ces invraisemblances et ces impossibilités n'arrêtaient pas, il resterait à expliquer pourquoi ni le majordome de^ Charles-Quint , ni son secrétaire, ni son médecin, qui mentionnent dans leurs lettres les incidents même: ordinaires de sa vie religieuse, surtout lorsqu'ils ont quelque rapport avec sa santé, ne parlent pas d'ua

• Le !•' mai 1558, Gaztelù écrit à Vasquez : « Juan Gaytan i ha venido para poner orden le de la cera y otras cosas nece- « sarlas para honras que cada ano se hacen à primero de maya « por la Imperatriz. » (Betiro, estancia, etc. fol. 181 f.)

événement aussi extraordinaire; pourquoi, rappelant le service funèbre de F Impératrice à Tanniversaire du 1** mai, ils ne disent rien des funérailles anticipées que TEmpereur aurait ordonnées pour lui même; pourquoi, ayant raconté qu'il avait été porté le 15 août à l'église, où il avait communié assis, ils se taisent entièrement sur ces étranges obsèques du 31, auxquelles leur maître les aurait conviés, et qui avaient été sitôt suivies de sa mort. Mais ils font bien plus que de s'en taire, ils les démentent indirectement. Leurs récits sont en complet désaccord avec ceux des moines. Le médecin Mathys, qui figure dans la scène racontée par les hiéronymites, ne put pas y être présent le 50, jour où Charles-Quint l'avait envoyé auprès du comte d'Oropesa, à Jarandilla, ni le 31, jour où Charles-Quint était déjà malade dans sa chambre. Lui et Quijada donnent à la maladie de l'Empereur une autre date et une autre cause. Voici ce que dit, à ce sujet, Mathys à Vasquez, le 1*' septembre :

c< Très-illustre seigneur, il y a peu de jours que je « vous écrivis que Sa Majesté était dans une disposi- « tion passable, mais que l'éruption était revenue, cî « que, vers le soir. Sa Majesté avait un peu de douleur « de tête et avait eu recours aux répercussifs contre « l'éruption. Maintenant j'ai à faire savoir à Votre Sei- « gneurie que, mardi passé, 30 du mois d'août. Sa « Majesté mangea sur la terrasse, où la réverbération

DE CUARLES-QUINT. 415

« du soleil était très-forte. L'Empereur mangea peu et « avec peu d'appétit, comme il me le dit le soir, lors- « que je revins de Jarandilla, où j'étais allé par son « ordre pour Tindisposition du comte d'Oropesa. Pen- « dant que l'Empereur mangeait , il lui survint une « douleur de tête qu'il garda tout le reste du jour. Il « dormit mal pendant la nuit, et passa plus d'une a heure et demie sans sommeil : il eut de la chaleur et « but. Le mercredi au matin il se trouva plus soulagé, « mais avec de l'accablement et de la soif. Il se leva, « mangea peu, et il eut plus d'envie de boire que de « manger. Depuis, vers les deux heures, il sentit un « peu de froid, et s'endormit quasi une heure. En s'é- « veillant, il éprouva un froid plus grand qui lui cou- « rait par les épaules, l'épine du dos, les flancs et la c< tête, et qui dura jusqu'à sept heures du soir. Alors « commença avec douleur et grande chaleur de tête « une fièvre qui s'est prolongée dans sa violence jusce qu'à six heures du matin d'aujourd'hui l*'septemc( bre, a rendu la nuit très-agitée, et a porté la chaleur « de la tête presque au délire. Sa Majesté s'est levée « de son lit, a mangé très-peu et n'a pas été quittée « par la fièvre, qui est cependant un peu remise. Ce « qui m'inquiète en cela, c'est de voir que la fièvre ne « cesse point, et de trouver Sa Majesté très-affaiblie à « à la suite de ce premier paroxysme. Si dans la mati- « née l'Empereur n'en est pas débarrassé, je suis dé-

c< terminé à le saigner. » Après avoir prié Vasquez de communiquer ces fâcheuses nouvelles à la princesse dona Juana, Malhys ajoutait en post-scriptum : « On « s*aperçoit que Sa Majesté n est pas sans crainte « parce que c'est pour elle une chose nouvelle, qu'une « fièvre principalement putride. Aussi a-t-elle songé « tout de suite à s'occuper de son testament. Jusqu'ici c< la fièvre ne paraît pas devoir partir, et il s'est déjà « passé vingt-quatre heures ^ »

Quijada, un peu moins inqutet que Mathys, chercha le même jour à rassurer la princesse, en lui disant que l'Empereur se trouvait un peu mieux ; qu'il avait entendu la messe hors de son lit; qu'au moment môme où il écrivait, vers huit heures du soir, l'Empereur faisait collation avec du sucre rosé, et que la demande du testament ne signifiait rien de sa part, parce qu'il avait voulu s'en occuper en santé". Dans une lettre qu'il adressa aussi à Vasquez, le 1" septembre , il disait : c< Je crains que cet accident ne soit survenu à Sa « Majesté pour avoir aaangé avant-hier sur la terrasse « couverte. Le soleil était ardent et il réverbérait beau- « coup. L'Empereur y resta jusqu'à quatre heures de « l'après-midi, et lorsqu'il partit de là il avait un peu

* Lettre de Mathys à Vasquez, du 1" septembre 1558, dans Retraile et mon de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 322-323.

' Lettre de Quijada à la princesse dona Juaua, du !•' septembre. lbid.9 p. 524.

« de douleur de tête. Cette nuit il dormit mal, il pour- « rait bien se faire que cela eût causé le froid et la K fièvre*. »

Le 1" septembre même, Charles-Quint s'entretint de ses dernières dispositions testamentaires avec son majordome et son confesseur. 11 se sentit comme frappé à mort. Depuis trente ans il n'avait jamais eu de fièvre sans avoir la goutte*. U voulut ajouter un codicille au

* Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 326. Quijada, qui n'était point à Yusle, mais à Quacos, le 30 août (voir sa lettre, vol. I, p. 320, et la note qu'y joint M. Gachard), n'a été témoin que de l'accès assez alarmant du 31. U place aussi la maladie de l'Empereur au 31, sans mentionner l'indisposition survenue sur la terrasse le 30. Tandis que le médecin fait remonter le mal jusque-là, le majordome le fixe au lendemain, frappé qu'il a été, ce second jour, de sa plus violente explosion; mais le médecin, le majordome et le secrétaire sont d'accord sur la date et le lieu du repas auquel ils attribuent l'origine de la maladie. « Martes « pasado, 50 del mes de agosto, » dit Mathys le l" septembre, « S. M**^ comiô en el terrado, dove reverberaba mucho el « sol, » etc. (P. 322.) a Yo temo que este accidente sobrevino « de corner antier^n écrit aussi Quijada le 1" septembre, « en « un terrado ciibierto, y hacia sol y reverberaba alli mu- « cho, » etc. (P. 326.) Gaztelù s'en remet à ce qu'écrit le médecin, p. 529. Aucun d'eux ne fait allusion, soit durant les vingt et un jours de maladie de l'Empereur, soit à propos de ses funérailles, aux obsèques anticipées qui, selon les moines, auraient été célébrées le 31 août.

* a Pônenos en cuidado, porque ha treinta anos que S. M*** no « ha tenidocdlentura sin a^'/Cidente de gota » (//^i^f., p. 326-327.)

testament qu'il avait fait à Bruxelles le 6 juin 1554 Pour que ce codicille fût \alable, Quijada demanda à Vasquez, parles ordres de l'Empereur, queGaztelùfût au plus tôt investi des pouvoirs de notaire public*, et Gaztelù prévint, de son côté, Vasquez de faire établir par le maître général des postes des courriers et des estafettes sur la route de Valladolid à Yuste, afin de rendre les communications plus promptes entre larésidence impériale et la cour". Chaque jour plusieurs lettres partirent du couvent ou de Quacos pour donner des nouvelles de l'Empereur à la princesse sa fille et au roi son fils.

La maladie alla en empirant. Le 2 septembre, le froid anticipa de neuf heures, et FEmpereur, trèsagité, fut dévoré d'une soif ardente*. Le paroxysme eut une telle violence, qu'il le mit hors de son jugement , et, lorsqu'il eut cessé, Charles-Quint ne se souvint pas de ce qui s'était passé dans cette journée*. A la suite de

* Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 327.

* Lettre de Gaztelù à Vasquez, du !•' septembre. Retira, estarh cia, etc., fol. 225 r*.

' Lettre de Quijada à Vasquez, du 2 septembre. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 330.

* « S. M*** beviô con un poco de aziicar rosado, dadas las « siete, y hasta aquella hora habia estado siempre fuera de f su juicio, en tan la manera que no se le acuerdô nada de « cuanto habia passado aquel dia. » ( Lettre de Mathys à Vasquez, du 3 septembre. Ihid., p. 332.)

ce paroxysme, il avait eu des évacuations bilieuses et des vomissements de glaires. On lui demanda s'il voulait qu'on fit venir d'autres médecins ; il répondit que non, et qu on se bornât à appeler le docteur Corneille Baersdorp, qui était à Cigales, auprès de sa sœur la reine de Hongrie, et qui connaissait sa complexion de longue main ^ La nuit du 2 au 5 fut pleine d'angoisses ; cependant, comme il était très-fatigué, il s'endormit. Mais, à partir de deux heures après minuit, il ne passa point une demi-heure sans se réveiller. Le matin, la fièvre étant un peu abattue, Charles- Quint, qu'avait surpris la terrible impétuosité du mal, et qui en craignait le retour, se confessa et communia*. Il voulait être prêt à la mort et avoir rempli ses devoirs religieux pendant qu'il était encore maître de lui-même, et avan^ la défaillance redoutée de sa connaissance et de sa volonté.

Vers huit heures et demie, Mathys le fit saigner de la veine médiane; il lui tira de neuf à dix onces d'un sang noir et corrompu^ Cette saignée soulagea et satisfit beaucoup l'Empereur, qui resta sans fièvre, mangea, vers onze heures, peu, maïs avec goût, but de la bière et de l'eau rougie, et dormit ensuite deux heures d'un sommeil calme*. Comme il conservait

* Lettre de Quijada, du 2 septembre. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 330.

* Lettre de Mathys, du 3 septembre. Ibid,, p. 332, » Ibid

encore de la chaleur à la tête, Mathys le saigna de nouveau à la main en ouvrant la veine céphalique, au très-grand contentement de T Empereur, qui n'éprouvait plus qu'un peu de douleur à la nuque, et qui aurait voulu qu'on lui eût tiré plus de sang, car^ disait -il, il s* en sentait plein^.

' Ayant mangé un peu de pain sucré et bu de la bière, le même jour, 3 septembre, entre huit et neuf heures du soir, il eut une forte angoisse vers dix heures ; le pouls s'altéra, et la fièvre, qui revint, le tourmenta jusqu'à une heure du matin. Les deux saignées ne prévinrent pas le paroxysme du 4, qui anticipa de trois heures, n'eut peut-être pas la môme violence, puisqu'il ne lui donna point le délire, mais lui causa une soif si ardente et une si insupportable chaleur, qu'il but successivement huit onces d'eau avec du sirop de vinaigre, neuf onces de bière, et que, s'étant débarrassé de sa jacquette, de sa camisole, de ses chaussettes de fil. il resta seulement avec sa chemise et une couverture de soie sur la poitrine. La crise finit, comme les précédentes, par des évacuations et des vomissements de matières putrides*.

* « Dijô que harto quisiera que le hovieran sacado mas « cantidad de sangre pues se sentia serlleno de ella. » (Lettre de Mathys à Vasquez, du 4 septembre. Retraite et mon de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 353.)

' Lettres de Mathys et de Quijadaà Vasquez, du 4 septembre. Ibid., p. 530-336.

Jusque-là il s^élaii occupé des dispositions qui devaient être insérées dans son codicille. Il avait fait

connaître à Quijada et à Gaztelù ses dernières volontés, et les témoignages de souvenir et de faveur qu'il désirait laisser à chacun des serviteurs qui l'avaient accompagné dans sa retraite. 11 avait discuté avec Quijada le lieu de ses funérailles. Dans son testament de Bruxelles, il ordonnait de transporter ses restes à côté de ceux de Tlmpératrice, dans la chapelle royale de Grenade, où étaient ensevelis ses aïeux Ferdinand et Isabelle, son père Philippe le Beau et sa mère Jeanne la Folle. c< Je veux, disait-il avec une pieuse tendresse, « que près de mon corps se place celui de Tlmpéra- <c trice ma très-chère et très-aimée femme, que Dieu a ait dans sa gloire'. » Changeant alors de pensée, il souhaitait que le dernier séjour de sa vie devînt celui de son repos étemel. Mais il ne se séparait pas davantage de l'Impératrice, et, s'il n'allait plus se réunir à elle à Grenade, il commandait qu'on l'apportât auprès de lui dans le couvent retiré de Yusle. Quijada combattit ce projet. Il représenta à l'Empereur que le lieu n'avait pas les qualités requises pour recevoir et garder de si grands princes, et il soutint que Grenade convenait infiniment mieux, puisque les Rois Catholiques en avaient fait leur tombeau et celui de leur race. Sans se rendre entièrement aux objections de son

* Voir son testament dans Sandoval. t. II, fol. 8G0-8C1.

fidèle majordome, Charles-Quint se laissa ébranler par elles. « L'Empereur me répliqua, écrivait Quijada à « Philippe II, certaines choses que Votre Majesté saura a plus tard. A la fin il s'en remit à Votre Majesté, qui « ferait en cela ce qu'elle jugerait à propos. Mais, en « attendant que Votre Majesté vienne dans ces royau- « mes, il veut que son corps soit déposé ici et enterré « sous le grand autel de Téglise, la moitié en dedans, « la moitié en dehors de l'autel, de manière que le « prêtre en disant la messe pose les pieds sur sa poi- « trine et sur sa tête*. »

Tels étaient les funèbres entretiens de Charles- Quint. Il maintenait toujours les dispositions de son testament, qui consacrait trente mille ducats en rachats de chrétiens captifs, en dots à des femmes pauvres, en aumônes à des nécessiteux cachés, et qui prescrivait de célébrer, peu de temps après sa mort, le service divin pour le repos de son âme dans toutes les maisons monastiques et toutes les églises paroissiales de l'Espagne, et fondait de plus des messes perpétuelles en plain-chant, en demandant que le souverain jiontife accordât un jubilé avec des indulgences plénières pour attirer plus de prières autour de sa tombe*. Après avoir

* Lettre de Quijada à Philippe Ih du 17 septembre, dans Retraite et mort de Çharles-Quint, etc., vol. I, p. 371, 372.

« Testament de Charles-Quint dans Sandoval, t. II, fol. 861^ son codicille. îbid,, fol. 881.

été purgé le 5 avec de la manne et de la rhubarbe*, il eut le 6 un accès accablant qui dura de treize à quatorze heures*, et il resta avec si peu de force, que Quijada ne lui parla de rien.. Son délire avait été extrême, et d'ailleurs l'autorisation demandée poui que Gaztelù remplît TofTice de notaire n'était pas encore arrivée. Elle arriva dans la nuit du 6 au 7, par un courrier exprès venu de Valladolid, qui apporta des lettres de la princesse dona Juana et des principaux personnages de la cour et des conseils. La grave maladie de l'Empereur les avait tous jetés dans l'anxiété, et la princesse sa fille demandait la permission de se rendre auprès de lui pour le voir et le servir •.

Le 7 se passa assez bien ; le pouls ne fut pas mauvais, et l'Empereur mangea le soir des œufs et but de l'eau rougie. Cependant l'inflammation intérieure gagna la bouche, qui devint sèche et douloureuse* L'accès du 8 fut moins long que celui des jours précédents sans être moins violent ; l'Empereur en sortit après un fort délire et la face livide*. On lui annonça

* Lettre de Mathys â Vasquez, du 5 septembre, dans Retraite et mort de Charles^Quint, etc., voL I, p. 337.

* Lettre de Mathys à Vasquez, du 6 septembre. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 339-340.

5 Retira t estancia, etc., fol. 229 v*.

* Letlre de Mathys à Vasquez, du 8 septembre. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 353.

» Ibid., p. 35^^

alors Farrivée de Garcilaso de la Vega el du docteur Corneille Baersdorp, qui venaient de Cigales*, Fun avec une réponse assez favorable de la reine de Hongrie, Fautre afin de lui prêter le secours de sa vieille mais inutile expérience médicale.

Avant tout Charles-Quint acheva son codicille, qu'il se fit lire, signa et ferma le 9*. Le 10, il appela dans sa chambre Garcilaso de la Yega, qui la veille avait été Fun des témoins de son codicille et qui lui rendit compte alors de la mission qu'il lui avait donnée auprès de sa sœur*. La reine de Hongrie, que Philippe II avait conjurée de reprendre le gouvernement des Pays- Ba^; ne s'était pas rendue aux pressants désirs de son neveu, qu'était venu lui exprimer l'ai*chevêque de Tolède. Elle avait répondu que son âge avancé, sa santé détruite, la résolution bien arrêtée qu'elle avait prise de passer dans la solitude le peu de jours qui lui restaient à vivre, les périls auxquels seraient exposés son honneur et sa réputation si elle entreprenait d'administrer et de défendre des pays difficiles, mal pourvus et près d'être envahis, et surtout le vœu inviolable qu'elle avait fait à Dieu de ne plus s'occuper des affaires de ce monde, ne lui permettaient pas d'accepter

* Lettre de Quijada à Vasquez, du 8 sept. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 355.

* Lettre de Quijada à Vasquez,du 10 septembre. /h'd.,p. 500. » Ibid.

lin fardeau dont elle avait été obligée de se décharger naguère. Se bornant à donner d'excellents conseils à son neveu, elle lui avait annoncé qu'elle ne quitterait pas sa retraite, pour la dignité et Tentretien de laquelle il devait lui accorder les villes d'Almonacid, de Zorita, d'Albalate et d'Ulana, avec leurs revenus et leur juridiction*.

Mais sa résistance fut moins ferme après qu'elle eut entendu Garcilaso et pris communication des lettres persuasives de Charles-Quint et d'une nouvelle dépêche de Philippe II. Elle écrivit qu'elle n'avait jamais été aussi troublée de sa vie : que l'attachement sans bornes , la vénératiim , l'obéissance , la soumission qu'elle avait pour l'Empereur, auquel elle désirait complaire en tout, la poussaient à se dépouiller de sa volonté, à ne tenir compte ni de son âge, ni de ses déterminations, ni de ses périls, mais qu'ayant promis • à Dieu de ne plus conduire aucun gouvernement, elle ne pouvait enfreindre son vœu sans offenser sa conscience et exposer son âme. Prenant donc un parti moyen, elle offrait de se rendre pour un temps limité dans les Pays-Bas et de concourir à leur administration en présence du roi, sous certaines conditions, mais encore plus par ses conseils que par ses actes. Bouleversée de la maladie de son frère, qu'elle ne croyait

* Lettre de la reine de Hongrie à Philippe II. Retraite et mort de CliarleS'Quint, etc., vol. I, p. 541-502.

cependant pas aussi dangereuse, elle adressait une lettre plus brève que de coutume à Philippe II, à qui elle disait : « Je l'ai écrite avec beaucoup de peine, à c( cause de la maladie de Sa Majesté. Bien que le mé-* « decin ait bonne espérance et ne trouve pas que la « vie soit en péril, bien que je demeure dans cette « confiance, néanmoins là où il y a tant d amour, il « est impossible qu'il n'y ait pas beaucoup d'anxiété. « Je ne sortirai d'inquiétude qu'en sachant Sa Majesté « entièrement délivrée. Ayant appris qu'eUe traverse « mie grande crise, et ne se gouverne pas conmie il « serait nécessaire, je demeure bien en crainte*. »

Charles-Quint éprouva une de ses dernières joies* à la nouvelle que la reine de Hongrie s'était laissé ébranler dans ses résolutions jusque-là inflexibles, et qu'elle cédait à demi. Il espéra qu'arrivée dans les Pays-Bas, elle consentirait à en prendre l'entière direction pendant l'absence de son fils. Il renvoya ensuite Garcilaso de la Vega à Valladolid, où il commanda qu'on tînt prêt un sauf-conduit pour le docteur Corneille et dix ou douze personnes qui précéderaient en Flandre la reine de Hongrie. La forte attention qu'il avait donnée à son codicille et le vif intérêt qu'il prit à

* Lettre de la reine de Hongrie à Philippe II, du 9 sept. Retraite et mort de Charîes-Qiiint, etc., vol. I, p. 356-359.

^ Lettre de Quijada à Vasquez, du 10 septembre. Ibid,, p. 560.

la relation de Garcilaso ajoutèrent à sa fatigue et le laissèrent plus affaibli*. On lui cacha avec soin la défaite et la mort du \ieux comte d'Alcaudete*, qui pouvaient avoir des suites désastreuses pour les possessions espagnoles en Afrique, et dont la nouvelle arriva le 9 à Yuste. Le hasardeux gouverneur d'Oran, ayant fait une alliance avec le dey de Fez et se trouvant à la tête d'une armée de 10,400 hommes, que devaient seconder neuf brigantins chargés de munitions et de vivres, entra en campagne contre le dey d'Alger. Il s'avança par la côte vers Mostaganem, qu'il croyait surprendre et emporter. Mais, attendu par son ennemi, trahi par son allié, qui s'entendaient ensemble, il échoua dans son attaque et fut contraint de battre en retraite. A Mazagran, assailli par Hussan-Pacha, fils du fameux Barberoussç, il vit le désordre se mettre dans les rangs des Espagnols, dont la retraite se changea en déroute.

L'issue funeste de cette expédition, où l'armée espagnole périt presque tout entière, où le comte d'Alcaudete fut tué, son fils don Pedro Cardone pris, et où la sûreté d'Oran se trouva compromise, aurait profondément troublé l'Empereur, s'il lavait connue. On lui épargnait et il fuyait lui-même les émotions. Il ne

* Lettre de Quijada, àVasquez, du 10 septembre. Retraite et mort de Chàrles-Quint, etc., vol. I, p. 360-561. « Retiro, estancia, etc., fol. 231 v*

voulut auprès de lui ni sa sœur ni sa fille, qui désiraient y venir et ne Tosaient pas. Quijada l'ayant prévenu que la reine de Hongrie arriverait à Yuste pour le servir s'il se trouvait plus mal, il répondit qu'elle îie viendrait pas, d'après ce qu'il lui avait fait dire. <iuijada ayant ajouté que la princesse dofià Juana était dans une grande inquiétude, se tenait prêle à partir et n'attendait pour cela que son autorisation, il s'y refusa. « Il me répondit que non, en remuant la « tête, écrivit Quijada, et se tut, car avec le mal de sa <i bouche il ne parle point ou ne dit que quelques a paroles*. »

La fièvre tierce s'était changée en double tierce depuis le H, jour où le grand commandeur d'xAlcantara arriva de Plasencia à Yuste' pour ne plus quitter stm cher et glorieux maître jusqu'à sa mort. Les deux médecins Malhys et Corneille purgèrent TEmpereur avec des pilules de rhubarbe. Il était d'une extrême faiblesse', bien qu'on essayât de soutenir ses forces, afin qu'il pût lutter contre le mal, en lui donnant tan-

* Lettre de Quijada â Vasquez, du 14 septembre, dans Retraite et mort de Char tes- Quint, etc., vol. I, p. 5G5-3C6.

« Lettre de Quijada à Vasquez, du 12 sept. Ihid.y p. 562.

5 « Estas terciaiias son furiosas y largas, » écrivait Quijada, « S. M^<* esta muy descaido... porque le aprietan miîcho. » ^Lettre du 14 septembre, Ibid.y p. 365). « La flaqueza de « S. ftH es muy grande, y siempre va disminuyendo la viriud. • (Lettre du 15 septembre. Ibid., p. 568.)

tôt quelques cuillerées de suc de mouton*, tantôt quelques onces de jus de viande*, que son estomac délabré gardait difficilement et vomissait presque toujours. Cependant le 16 il éprouva un peu d'amélioration, au moment où pénétrait dans le monastère un courrier envoyé de Lisbonne par la reine Catherine, qui demandait avec sollicitude des nouvelles de sod frère, pour le rétablissement duquel elle avait ordonné des prières publiques dans toutes les églises du Portugal', Le grand commandeur annonçait cet heureux changement à Vasquez en ces termes : « Il y a entre « letat de Sa Maje.sté aujourd'hui et celui des jours « précédents la différence d'un vivant à un mort*. » Mais ce mieux d'un instant fut suivi d'un terrible retour du mal. Dans la nuit même, Charles-Quint, après deux heures d'une agitation inquiète et d'un trouble profond, eut son accès de froid avec une intensité jusqu'alors inconnue. Il eut ensuite un vomissement de bile noire, épaisse, enflammée, et la fièvre chaude le saisit avec une si furieuse violence et une si iongue durée, qu'il resta vingt deux heures sans parole et sans mouvement. Cet état effrayant, pendant lequel les médecins lui introduisirent à deux reprises

* Lettre de Quijada, du 10 septembre. Retraite et mort de Charles-Quint, f etc., vol. I, p. 361.

" Lettre du 14 septembre. Ibid., p. 364

* Retire f eslancia, etc., fol. 234 i*.

* Ibid., fol. 234 !•.

430 MORT ET OBSËQUES

dans la bouche quelques onces d'une boisson d'orge «ucrée, sans qu'il pût remuer ni la tête ni la main, se prolongea tout le 17 et ne cessa que le 18 à trois heures du mâtiné Les médecins craignirent qu'il n'eût pas la force de supporter un autre accès. Cependant le 18 l'Empereur reprit toute sa connaissance, mais il dit « qu'il ne se souvenait de rien de ce qui s'était passéla veille*. »

Le onzième paroxysme se déclara le 19, à cinq heures du matin. Dans la nuit, Charles-Quint avait dormi, fait, selon l'usage qu'il n'abandonna pas même au plus fort de son mal, une légère collation, qui était presque immédiatement suivie d'un vomissement, et pris une boisson calmante. Le froid qu'il ressentit fut le plus vif qu'il eût encore éprouvé, et dura de cinq heures du matin à onze heures. Lorsque la chaleur commença, les médecins crurent que l'Empereur, dont les forces paraissaient épuisées, et qui était tombé dans le même silence et la même immobilité que la veille, succomberait pendant l'accès, et ils demandèrent qu'on lui administrât l'extrême-onction'. Quijada, par affec-

* Lettres de Mathys, des 17 et 18 septembre, dans Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 368, 369, 370, 374 et 575; lettre de Quijada à Vasquez, du 18 septembre, p. 377.

» Lettre de Mathys, du 18 septembre. Retraite et mort de Charles- Quint f etc., voL I, p. 375.

5 Lettre de Mathys à Vasquez, du 19 septembre. Ibii., p. 379,

tion et par sollicitude pour son maître, leur résista longtemps : « Les docteurs, écrivait-il vers huit heures « du soir à Vasquez, me disent que le mal augmente « et que la force décline, ce qu'ils reconnaissent au « pouls. Pour moi, il ne me semble pas que l'Em- « pereur soit aussi près de sa fin ; et aujourd'hui il « n'a pas été autant hors de lui que dans le paroxysme « passé... Depuis le milieu du jourj'empéche qu'on ne « lui donne l'extrème-onction, craignant, quoiqu'il ne « parle pas, qu'il n'en soit ému. Les médecins se sont a retournés vers moi et m'ont dit qu'il était temps; je « leur aï répondu que je me tiendrais prêt, qu'ils eus- « sent la main sur le pouls, et qu'ils, attendissent au « dernier moment. Croyez qu'ils l'ont déjà enterré « trois fois , et que cela me va à l'âme et aux en- « trailles*. »

Mais, vers neuf heures, les médecins se montrèrent si alarmés, et pressèrent Quîjada avec tant d'instance, qu'il se rendit. Le confesseur Juan Régla apporta l'extrème-onction, que Charles-Quint reçut dans son entière connaissance, sans le moindre trouble et avec une grande dévotion*. Quijada, bouleversé par cette funèbre cérémonie, ajoutait, en la racontant, ces tou-

* Lettre de Quijada à Vasquez, du 19 septembre, dans Retraite et monde Charles-Quint, etc., vol. I, p. 381, 582.

« Lettre de Quijada à Philippe I!, du 30 septembre. Ibid., p. 409.

chantes paroles : « Jugez dans quel état doit être celui « qui depuis trente-sept ans sert un maître, et qui le « voit ainsi succomber. Qu'il plaise à Dieu de lui don- « ner le ciel , si sa volonté est de le retirer de ce « monde ; mais je persiste à dire qu'il ne mourra « point cette nuit. Que Dieu soit avec lui et avec « nous* I »

Charles-Quint traversa, en effet, la nuit du 19 au

20 septembre, en résistant encore aux angoisses et à l'accablement du mal ; il était presque sans pouls, et jusqu'au matin on lui dit les prières qui préparent à k mort. Rentré depuis cet instant dans la pleine possession de lui-même, il conserva, peut-être par un dernier effort de sa volonté, la raison la plus nette et la sérénité la plus pieuse jusqu'au moment où il expira*. S'étant confessé de nouveau, il voulut communier encore une fois; mais il craignit de n'en avoir pas le temps, s'il attendait que le viatique lui fût administré avec l'hostie que consacrerait Juan Régla eh disant la messe dans sa chambre. Il ordonna donc qu'on allât chercher le

* Addition de la lettre du 19 septembre vers neuf heures du soir, hetraùe et mort de Charles-Quint, etc., vol I, p. 582.

* « Diô el aima à Bios, sin haber perdido.la habla ni sentido « hasta el puntocpie espirô. » (Lettre deGazlelùà Vasquez, du

21 septembre. Ihid,, p. 587.)Quijada dit la même chose dans sa lettre à Vasquez, écrite le 21 septembre à quatre heures du matin, une heure et demie après la mort de l'Empereur. U)id., p. 585.

saint sacrement au grand autel de Féglîse. Quijada ne lui croyait pas la force nécessaire à l'accomplissement de cet acte suprême du catholique mourant : « Que c( Votre Majesté considère, lui dit-il, qu'elle ne pourra « pas recevoir et faire passer l'hostie. — Je le pource rai , » répondit simplement et résolument l'Empereur*. Juan Régla, suivi de tous les religieux du monastère, ayant apporté processionnellemcnt le \'iatique, Charles-Quint le reçut avec la plus grande ferveur, et dit: « Seigneur, Dieu de vérité, qui nous avez « rachetés, je remets mon esprit entre vos mains. » II entendit ensuite la messe, et, lorsque le prêtre prononça les rassurantes paroles de le rédemption chrétienne : Agneau de Dieu qui enlevez les péchés du monde^ il se frappa avec joie et avec humilité la poitrine de sa main défaillante'.

Avant d'accomplir ces devoirs religieux, il avait donné encore un moment aux sollicitudes terrestres : vers huit heures il avait fait sortir tout le monde de sa chambre à Texception de Quijada. Celui-ci tombant alors à genoux pour recueillir ses dernières paroles,

* Lettre de Quijada à la princesse dona Juana du 30 sept. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. ï, p. 415, 416.)

* Lettre de Quijada à la princesse doua Juana du 30 septembre, et surtout lettre d'un moine qui était présent. (Carta sobre •os ùltimos momentos del emperador Carlos-Quinto escrita en Yuste à 11 de setiembre de 1558, dans la Collecdon de docu»

mentos inédilos, t. VI, p. 667-670.^

Charles-Quint lui dit: « Luis Quijada, je vois que je a m'affaiblis et que je m'en vais peu à peu ; j'en rends « grâces à Dieu, puisque c'est sa volonté. Vous direz au « roi nion fils qu'il prenne soin de tous ceux qui m'ont c servi jusqu'à la mort... et qu'il défende de recevoir «des étrangers dans cette maison*. «Pendant une demi-heure il lui parla d'une voix basse et lente, mais assurée, de son fils naturel don Juan, de sa fille la reine de Bohême, qu'il aurait voulu savoir plus heureuse auprès de Maximilien, et de tout ce qui restait encore l'objet de ses affections et de sa sollicitude dans le monde qu'il allait laisser. Il le chargea de ses suprêmes recommandations pour Philippe II *. Cela faït, il ne songea plus qu'à mourir.

Pendant toute la journée du 20, Juan Régla, Francisco de Villalba et quelques autres religieux du couvent lui récitèrent les prières et lui adressèrent les ex-

hortations que l'Eglise réserve aux mourants. Il désignait lui-même les psaumes et les oraisons qu'il

désirait entendre*. Il se fit lire aussi, dans l'Évangile

de saint Luc, la Passion du Christ, qu'il écouta les

* Lettres de Quijada à Philippe II du 30 sept., Retraite et nwrl de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 4i0 et 411, et à Vasquez du 26 septembre, p. 406.

« Même lettre du 30 septembre, p. 411.

5 Lettres de Quijada à Vasquez du 21 septembre, ibid. , p. 385; à Philippe II du 30 septembre, p. 409

mains jointes avec un profond recueillement*. 11 fermait quelquefois les yeux en priant, mais il les ouvrait aussitôt qu'il entendait prononcer le nom de Dieu*.

L'archevêque de Tolède, dont il avait vivement souhaité la venue, à cause de la mission dont l'avait chargé le roi son fils, arriva enfin au monastère vers midi'. Carranza s'était rendu bien tard à Yuste et à fort petites journées. Charles-Quint, dont il avait été le chapelain et le prédicateur, l'avait eu en grande estime, à cause de sa science, de sa piété, de sa vertu : il l'avait envoyé comme son principal théologien à Trente, où l'habile et éloquent dominicain s'était fait une immense réputation parmi les Pères du concile. Voulant récompenser ses services religieux et employer activement son zèle, il l'avait désigné deux fois pour être évêque, sans que Caranza, dans son humihté, consentît à le devenir. 11 l'avait placé à côté de son fils en 1354, lorsque Philippe II avait épousé Marie Tudor, et que l'Angleterre avait été ramenée violemment au catholicisme. La part trop ardente que Carranza avait prise à cette restauration de l'ancienne croyance, les talents

* Lettre de Quijada à Yasquez, du 21 sept. (Retraite et mort de Charles Quint, çXc. vol. I, p. 409.)

« Ibid., p. 410.

5 Lettres de Quijada à Philippe II du 21 septembre, Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 387; de Gaztelii à Vasquez du 21 septembre, ibid., p. 58E; de Farchevêque de Tolède à la princesse doîîa Juana du 21 sept., p. 390

qu'il avait déployés, les succès qu'il avait obtenus, Ta vaient rendu cher à son nouveau maître, dont il étaî* comme le directeur religieux en Angleterre et en Flan dre, et qui, a la mort du vieux don Juan Martinez de Siliceo, Tavait, de concert avec le pape, nommé archevêque de Tolède, sans qu'il le désirât et même sans que tout d'abord il y consentît. Primat des Espagnes, pour ainsi dire malgré lui, Carranza encourut la haine jalouse de l'inquisiteur général Valdès et fit naître la défiance dans l'esprit de Charles-Quint*.

L'Empereur s'étonna de son acceptation ; il supposa que son humilité et sa vertu, assez fortes pour résister aux offres d'un évêché ordinaire, avaient fléchi devant le premier siège épiscopal de l'Espagne. A ces impressions défavorables s'étaient ajoutées les accusations plus graves de Valdès, auxquelles devait bientôt succomber le malheureux archevêque. L'inquisiteur général l'avait représenté à l'Empereur comme ayant encouragé par ses leçons les hérétiques espagnols récemment arrêtés à Valladolid et à Séville. Ce qui était vrai, c'est que, sans se séparer en rien de l'Église orthodoxe, à laquelle il restait soumis, Carranza s'était

* Voir t. V, p. 389 sq. de la Coleccion de documentos inéditos para la hisloiia de Espafla; Don Pedro Salazar de Mendoza, Vida y sucesos prospéras y adverses de D, Fr, Bartolomé de Carranza; Llorente, Histoire de rinquisition d^Espagne, t. 11^ ù, nvm, et t. III, c. XXXII.

rapproché de la doctrine fondamentale des novateurs, €t s'était servi de leur procédé de démonstration en inr troduisant, dans ses Commentaires sur le catéchisme chrétien et dans plusieurs autres ouvrages, le principe de la justification gratuite par la foi dans le Sauveur Jésus-Christ, et en recourant à l'autorité incontestable des livres saints au lieu d'employer uniquement l'autorité traditionnelle de l'Église*.

Charles -Quint n'était donc pas sans préventions contre lui. Lorsque Quijada l'introduisit dans sa chambre avec les deux dominicains qui l'accompagnaient, don Pedro de Sotomayor et don Diego Ximenez, l'archevêque «e mit à genoux auprès du lit de l'Empereur, dont il baisa la main. L'Empereur, qui touchait presque à sa fin, le regarda quelque temps sans rien lui dire, puis, après lui avoir demandé des nouvelles du roi son fils, il l'invita à aller se reposer*. Un peu avant la nuit, il recommanda à Quijada de préparer les cierges bénits apportés du célèbre sanctuaire de Notre-Dame de Montserrât, ainsi que le crucifix et l'image delà Vierge que

• Voir les mêmes ouvrages et Adolfo de Castro, Histona de 4i>s protestantes espafloleSf lib. III, p. 191-199.

* Déposition du moine hiérony mite Marco de Gardona devant Vinquisition, dans Liorente, c. xviii, art. 2, § 11; récit du moine anonyme, analysé par M. Bakhuizen, c. xxxvi, p. -47, et publié par M. Gachard, vol. II, p. 45, i4, 45; lettre de Varchevêque de Tolède à doîia Juana, dans Retraite et mort de Charles^ ^uintf etc., vol. I, p. 390.

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moines qui étaient dans la chambre impériale, et le grand commandeur d*Âlcantar«, s* étonnèrent de ces paroles, qui semblaient placer dans le Christ seul l'oeuvre du salut pleinement acquis à Thomme par k. grand rachat de la croix, sans que Thomme dût y con courir par le mérite de sa conduite. Aussi, lorsque Tarchevêque eut achevé, don Luis de Avila engagea-t-il fray Francisco de Villalba à^ parler de son côté à l'Empereur de la mort et du salut, dans ly pensée qu'il lui ferait une exhortation plus catholique*.

Le prédicateur hiéronymite ne chercha point en effet si haut les consolations et les espérances qu'il adressa à Charles-Quint mourant. Il ne les puisa point dans la rédemption générale du Christ, mais dans l'assistance particulière des saints. « Que Votre Majesté se réjouisse, « lui dit-il, c'est aujourd'hui le jour de saint Matthieu. « Votre Majesté est venue au monde avec saint Mat- « thias; elle en sortira avec saint Matthieu. Saint Mat- « thieu et saint Matthias étaient deux apôlrcs, deux « frères, portant à peu près le même nom, tous les « deux disciples de Jésus-Christ. Avec de pareils inter- « cesseurs on n'a rien à craindre. Que Votre Majesté « tourne son cœur avec confiance vers Dieu, qui aujour- « d'hui la mettra en possession de sa gloire*. » Les

' Même déposition devant Tinquisition.

* Dans ]e manuscrit hiéronymite» c« xxxti, dans Retraite ei

440 UORT ET Otf&^.QUES

deux doctrines qui divisaient le siècle comparaissaient encore une fois devant Charles-Quint sur le point d'expirer, n les écouta avec une joie sereine, qui se répandait sur son visage affaissé, sans discerner probablement ce qui dans lune accordait plus à l'action rédemptrice de Dieu, et ce qui dans l'autre exigeait plus de la coopération morale de l'homme. Se confiant tout à la fois dans le sacrifice réparateur du Christ et dans la salutaire intercession des saints, « il montrait, dit l'arche- « vôque de Tolède, une grande sécurité et une intime « allégresse, qui frappèrent et consolèrent nous tous « qui étions présents ^ »

Vers deux heures du matin, le mercredi 21 septembre, l'Empereur sentit que ses forces étaient épuisées et qu'il allait mourir. Se prenant lui-même le pouls, il remua la tête comme pour dire : « Tout est fini*. y> Il demanda alors aux religieux de lui réciter les litanies et les prières pour les agonisants et à Quijada d'allumer les cierges bénits. 11 se fit donner par Tarchevôque le crucifix qui avait servi à l'Impératrice dans le suprême passage de la vie à la mort, le porta à sa

mort de Charles- Quint, etc., vol. II, p. 44 et 45, et fray Joseph de Siguenza, part. III, lib. 1% c; xzxix, p. 203.

' Lettre de Tarchevêque de Tolède à la princesse dona Juana du 21 septembre, dans Retraite et mort de Charles-Quint,, etc vol I, p. 51)3.

* Lettre de Quijada à Vasquez du 21 sept. (Ibid., p. 585.)

DE CUARLES-OUINT. 441

bouche et le serra deux fois sur sa poilrîneS Puis, ayant le cierge bénit dans la main droite, que soutenait Quijada, tendant la main gauche \ers le crucifix, que l'archevêque avait repris et tenait devant lui, il dit : « C'est le moment ! » Peu après il prononça encore le nom de Jésiis^ et il expira en poussant deux ou trois soupirs. « Ainsi finit, écrivit Quijada dans sa douce leur et son admiration, le plus grand homme qui ait « été et qui sera*. »

L'inconsolable majoriiome ajoutait tristement: Je ne peux me persuader quil soit mort*, et à chaque instant il rentrait dans la chambre de TEmpereur son maître, tombait à genoux à côté de son lit, et baisait en pleurant ses mains inanimées*. Il écrivit, quelques heures après que Charles-Quint eut cessé de vivre, à la princesse dona Juana : a Notre-Seigneur a retiré à lui « Sa Majesté ce matin à deux heures et demie avant le «jour, sans.que l'Empereur perdît ni la parole ni le

* Ltlre de Quijada à Vasqaez, du 21 sept, et lettre de Tarchevêque de Tolède à dona Juana, Retraite, etc., vol. I, p. 591 et 592.

* « .. . Acabô el mas principal hombre que ha havido ni abrâ. » Lettres de Quijada à Vasquez du 26 septembre, Retraite et mort de Charles- Quinte etc., vol. I, p. 406, et à Philippe II du 50 septembre,' ibid., p. 410.

* « No puedo acabar conmigo de créer qu'es muerto. » (Ibid.,

* Ch. XXXIX du manuscrit hiéronymite, dans Retraite et mort de Charles-Qinnt, etc., vol. II, p. 49, 50.

« sentiment jusqu'au moment où il trépassa. Bien que « je sache que Votre Altesse doive le ressentir comme « une fille qu'il chérissait tant, sa vie et sa fin ont été « telles, qu'il y a plus à lui porter envie que compasce sion^ » En transmettant à Philippe II le codicille de son père, dont il lui communiquait les derniers vœux, il disait : « J'ai vu mourir la reine de France, qui a c< terminé ses jours très-chrétienneirient; maisTEmpe- « reur l'a emporté en tout, car je ne Fai pas vu un « instant craindre la mort ni foire cas d'elle, bien qu'il « assurât quelquefois n'être pas sans appréhension à « son égard*. »

Tous ceux qui avaient assisté à ses derniers instants en étaient profondément émus. L*archevêque de Tolède, le comte d'Oropesa, le grand commandeur d'Alcantara, écrivirent à la princesse sa fille pour lui exprimer leur douleur et lui transmettre de religieuses consolations*. « Je ne puis m'en consoler, disait don Luis de Avila, « ni m'empôcher de sentir cette perte dans Tâme en « songeant surtout combien il a gardé connaissance de « moi jusqu'à ce qu'il ait expiré. Mais je tiens pour

< Lettrede Quîjada à la princesse doîia Juana. (RetirOf estan-^ citty etc., fol. 241 v*.)

> Lettres de Quijada à Philippe II du 30 septembre, dans Retraite et mort de Cliarles-Quint, etc., vol. I, p. 410.

' Leurs lettres sont dans Retraite et mort de Charles' Quintp etc., vol. 1, p. 389, 396, 397.

« certain qu'il est dans le lieu que nous promettent r( notre foi et notre espéranc e, » En apprenant son humble fin, le président du conseil de Castille, Juan de Vega, qui avait été son vice-roi en Sicile et lavait vaillamment servi dans plusieurs de ses guerres, écrivait avec une surprise et une admiration éloquentes : a L'Empereur est mort dans le monastère de Yuste en « faisant aussi peu de bruit des grandes armées qu'il c( avait conduites par mer et parterre et avec lesquelles f( il avait tant de fois fait trembler le monde, et en conc( servant une aussi faible mémoire de ses phalanges c( belliqueuses et de ses étendards déployés, que s'il « avait passé tous les jours de sa^.vie dans ce désert. « Certes nous pouvons juger ce que vaut le monde eu « l'estimant d'après son exemple, puisque nous avons « vu le plus grand homme qu'il ait produit depuis bien « des siècles si fatigué et si désenchanté de lui, qu'a- « vaut d'avoir achevé sa vie il n'en put supporter la « manière d'être ni les peines qu'entraînent avec elles la gloire et les grandeurs. N'y trouvant rien que d'iu nutile et de dangereux pour son salut, il s'est tourné a vers la miséricorde de Dieu, et il a mis sa confiance a dans le crucifix qu'il tenait dans les mains, et qu'il a avait réservé pour cette heure suprême*. »

* Retraite et mort de Charles-^uint, etc., vol. I, p. 396.

* Sandoval, Vida del emperador Carlos V en Yuste, g 20, fol. 836 et 837.

déposé sous le maître-autel. Le vendredi 23 septembre son codicille fut ouvert devant le corrégidor de Plasencia, don Zapata Osorio, qui était venu à Yuste avec tous ses officiers, et qui, en vertu de sa juridiction, entendit présider à l'accomplissement de cette dernière volonté de Charles-Quint. En sa présence et par ses ordres, auxquels il fallut cette fois obéir, le dessus du cercueil fut soulevé, la face de l'Empereur fut découverte, et après qu'elle eut été reconnue par Luis Quijada et Juan Régla, comme exécuteurs testamentaires; par Henri Mathys, Charles Prévost, Ogier Bodard, comme témoins ; par fray Martin de Angulo, fray Lorenzo del Lozar, fray Hernando del Coral, comme représentants de tout le monastère; Gaztelù, en qualité de notaire public, dressa l'acte de l'ensevelissement du corps dans la cavité de l'autel et de son dépôt sous la garde des moines*. Selon le vœu que Charles-Quint en avait exprimé, on dit chaque jour pour le repos de son âme un grand nombre de messes*, parmi lesquelles ne furent jamais oubliées celles qui avaient été l'objet de sa dévotion particulière. Les moines de Yuste, qui avaient été les compagnons de sa solitude, furent les gardiens de son tombeau.

* Acte du dépôt, du 23 septembre, dans Retraite et mort de Charle^uint, etc., vol. I, p. 398-401.

* On en dît longtemps quinze par jour. Lettre de Quijada du .16 octobre. {Ibid., p. 429.)

Tous ceux que le séjour ou la mort de TEmpereur avaient amenés à Yuste en partirent successivement. Le samedi 25 septembre, le lendemain des obsèqueS;, Tarchevêque de Tolède quitta le premier le monastère*, d'où s'éloignèrent ensuite les serviteurs de Charles- Quint, après avoir reçu, du 5 au 10 octobre, le payement de leurs legs, de leurs gages et de leurs pensions*. Les moines hiéron^nmites qui avaient été appelés de divers points de l'Espagne pour la musique de sa chapelle ou les besoins de sa piété rentrèrent aussi dans leurs couvents, avec les récompenses destinées à chacun deux*. Le grand commandeur don Luis de Avila s'était déjà retiré à Plasencia, le deuil dans l'âme*, et doria Magdalena de UUoa, suivie de don Juan, avant de retourner au château de Villagarcia, s'était rendue en pèlerinage à Notre-Dame de Guadalupe pour y déposer ses prières aux pieds de la Vierge ' devant laquelle s'était si souvent incliné Charles-

* Lettre de Tarchevêque de Tolède à Vasquez, écrite de Vilafraiica de la Puente, le 28 septembre. (Retiro, eslancia, etc., fol. 250 V.)

* Lettres de Quijada a dona Juana et à Vasquez du i 6 oct. [Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 428-431 et luiv.) »

3 Rémunérations accordées aux hiéronymites, 15 octobre. {Ibid,, p. 424-427.)

* Lettre de Uuijada du 26 septembre, (/èid., p. 407.) » Ibid., p. 407, et Retiro, estancia, etc., fol. 262 r*.

Quint, et dont Timage devait être arborée, treize années plus tard, par don Juan, sur la grande flotte chrétienne victorieuse à Lépante. Quijada et Gaztelù restèrent les derniers à Yuste, où ils dressèrent, jusqu'au commencement du mois de novembre, l'inventaire de tout ce qui avait appartenu à l'Empereur. Conformément à ses dernières volontés, les grandes provisions en blé, en avoine, en vin, etc., furent laissées au couvent, ainsi que le tableau du Jugement dernier du Titien élevé au-dessus du maître-autel, un dais de velours noir dressé dans le chœur, les tentures de deuil de l'appartement impérial, où pendant longtemps on ne reçut personne, et de l'église, où l'on ne cessa pas de prier pour lui. Quijada hérita du vieux cheval qui avait servi le dernier a Charles-Quint. Tous les autres objets dont il avait fait usage furent transportes sur des mules à Valladolid, et la princesse dona Juana les conserva pieusement* comme les précieuses reliques d'un père et du plus grand souverain de sa race.

En disparaissant, Charles-Quint laissa un vide immense et de profondes afflictions . « J'ai ressenti la « mort de l'Empereur mon seigneur, écrivit Philippe II,

* Lettre de Quijada à J. Vasquez du 16 octobre. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 431 et suiv.; Codicille de Tempereur Charles-Ouint, dans Saudoval, à la fin du t. II. Retira, estancia, etc., fol. 261 v".

DE GUARLES-QUINT. 449

« au point que je ne saurais le dire, et cela avec d'au- « tant plus de raison que, outre le véritable amour que (X je portais à Sa Majesté comme à un père à qui je de- « vais tant, sa seule autorité et Tombre seule de sa « personne étaient très-utiles et très-profitables à me<» <K affaires ^ » Mais la douleur de la reine de Hongrie fut encore plus vive. Sa maladie de cœur en fut aggravée, et elle en éprouva coup sur coup deux accès si violents, qu'on la crut morte * .Voulant se rendre au désir de TEmpereur son frère, elle s'était décidée à partir pour les. Pays-Bas. Mais, en l'annonçant à Philippe II, elle lui disait : <c Depuis la mort de Sa Majesté, mes « indispositions se sont accrues de telle manière, que^ « avec quelques paroxysmes semblables à ceux que j'ai « eus dans ces huit derniers jours, je pourrais bien être c( quitte de ce voyage'. » Elle ne se trompait pas : à la suite d'un nouvel accès, elle succomba dans la nuit du 18 octobre et alla rejoindre le frère qu'elle avait perdu vingt-sept jours auparavant^.

^ Lettre de Philippe II â la princesse doôa Juana du k délembre 1558. (Retraite et mort de Charles-Quint^ etc., vol. I, p. 447.)

* Lettre de Tévèque de Palencia à Philippe II du 20 oct. 1558. (Ibid,, p. 436.)

> Lettre de la reine de Hongrie à Philippe II du 8 octobre (Ihid., p. 418.)

* Lettre de Tévêque de Palencia à Philippe II du 2 octobre. (Ihid., p. 436, 457.)

15e MORT ET OBSÈQUES

La mort de Charles-Quint appela encore un moment sur lui Tattention universelle du monde, qui s'en était détournée depuis deux années. On se rappela jusqu'où il avait porté la grandeur et le sacriHcc de la puissance, et Ton célébra, avec tous les prodiges politiques de son règne, la merveille chrétienne de' son abdication. Le deuil éclata dans les nombreux pays soumis à la maison d*Autriche. Toutes les églises retentirent de chants pieux et d'oraisons funèbres. A Valladolid, le Père François de Borja retraça, en présence de la régente dona Juana, du prince don Carlos et de toute la cour d'Espagne, cette grande vie terminée dans la retraite, et il appliqua au puissant Empereur qui avait déposé toutes ses couronnes pour se préparer en chrétien à Tétcrnité, ces paroles du roi prophèle, si bien faites pour lui : Ecce elongavi fugiens et mansi in solitudine. Je me suis éloigné en fuyant et j'ai demeuré dans la solitude*. — L'archevêque Bartolomé de Carranza à Tolède, l'empereur Ferdinand à Vienne, la reine Catherine à Lisbonne, les Espagnols à Rome*, et surtout le roi Philippe II à Bruxelles, ren dirent à la mémoire de Charles-Quint des honneurs dont rien n'égala la magnificence. Après ce grand et

* Ribadeneyra, lib. II, c. x?iii, p. 386.

« Sandoval raconte en détail les honneurs fanèbres rendua à Charles-(juint à Valladolid, à Bruxelles et à Rome, vol. H» fol. 836-856.

dernier bruit, le silence se fit dans le siècle autour de son nom transmis à Thistoire, comme la solitude s'était faite dans les montagnes de l'Estrémadure autom de sa tombe.

Au mois de décembre, Luis Quijada, retenu le dernier à Quacos, quitta à son tour ces lieux, où il était resté deux ans dans la glorieuse et attachante compagnie de son maitre. Consacré par le souvenir impérissable de ce séjour, le monastère de Yuste vit arriver, l'année suivante, le duc d*Albe et le cardinal Pacheco, qui durant trois jours assistèrent constamment debout aux offices chantés pour l'Empereur, et parcoururent, la tôte respectueusement découverte, les appartements qu'il avait habités ^ Philippe II, qui préparait à Charles-Quint, dans une des vallées méridionales de la sierra de Guadarrama , un tombeau digne de lui , vint , en 1570, visiter la résidence où il avait passé les derniers temps de sa vie, et s'agenouiller au pied de Tautel où il reposait encore. Pendant les deux nuits qu'il passa au monastère, il ne voulut point, par respect, coucher dans la chambre de son père, et il dormit près de là dans un étroit réduit. Les restes de TEmpereur furent laissés pendant quatre années encore dans lé glise de Yuste. Nais lorsque, en 1574, l'Escurial fut

* Blanuscrit hiéronymite, c. xiin, dans Retraite et mori Oc ChtirleS'Quinl, etc., vol II, p. 54 et 55.

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