‹ Charles-QuintChapitre 6 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

en AU LES-QUINT AVART SON ABDICATION.

Premières pensées d'abdication chez Gharles-Quînt. — Nécessités qui le détournent longtemps de les réaliser. — Gouvernement de ses Étals ; étendue de ses entreprises. — Établissements qu'il forme en Italie; expéditions qu'il fait en Afrique; résistance qu'il oppose aux conquêtes des Turcs en Hongrie; guerres qu'il poursuit contre la France; démêlés religieux qu'il soutient avec les protestants d'Allemagne. — Difficultés pour un seul homme de remplir une ihcjie si vaste et si compliquée. — Coniplexion physique de Charles-Quint; son caractère; son esprit; ses sentiments; ses habitudes; ses infirmités — Moment où, après avoir réussi dans ses divers desseins, il croit pouvoir exécuter le dernier et le plus périlleux de tous, en soumettant l'Allemagne à son autorité et en la ramenant au catholicisme. — Ses campagnes et ses victoires sur le Danube et sur l'Elbe. — Soumission momentanée de l'AUiemagne. — Voyage du prince d'Espagne, que Charles-Quint prépare à lui succéder et auquel il veut ménager la possession même de la couronne impériale. — Accord à cet égard entre les deux branches de la maison d'Autriche. — Renversement do ce projet et de la dominition de Charles-Quint dans l'Emnire par l'attaque combinée des

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princes protestants qui se «oulèvent en Allemagne et du roi de France qui envahit la Lorraine. — Situation dangereuse de Charles-Qumt; sa fiiite d'Inspruck. — Négociations de Passau; rétablissement de l'indépendance politique et religieuse des États germaniques. — Échec de Charles-Quint devant Metz. — Dispositions morales et infirmités physiques qui le décident à renoncer au pouvoir et à se retirer du monde. — Ses rapports avec les moines, et parmi les moines ses préférences pour les hiéronymites. — Religieux de Saint-Jérôme en Espagne; leur règle; leur savoir; leurs éUiblissements. — Monastère de Yuste dans TEstrémadure. — Ordre secret que donne Charles-Quint de construire à côté de ce monastère la résidence où, après avoir renoncé à ses couronnes, il doit passer ses derniers jours.

L'empereur Charles-Quint renonça à toutes ses cou- ronnes pour aller, en 1556, finir sa \ie dans la solitude d'un cloître. Cette détermination extraordinaire étonna les contemporains et n'est pas restée sans quelque obscurité dans ses causes pour la postérité. Le\ieux pape Paul IV considéra Charles-Quint comme ayant perdu respiit^, et le déclara atteint de la même folie que sa mère*. Les protestants ne virent dans son abdication

* C'est ce que dit Paul IV, au mois de décembre 1555, en plein consistoire : « Continuant, puis après Sadite Sainteté dit que « Ton avoit envoyé un mandat au nom de Charles, naguères « empereur, pour résigner l'empire; qu'il estoit aisé à enten- « dre que ledit Charles n'avoit point parlé; et quand bien il ' « auroil parlé, que tout ce qu'il auroit fait estoit de nulle va- « leur, attendu qu*il est notoire à chascun qu'il est impos men- « tts. » (Mémoire du 20 déc. 1555, envoyé de Rome par le cardinal Du Bellay, dans Ribier. Lettres et Mémoires d^Estat des rois, piiiices et ambassadeurs, etc., sous les règnes de Fran-çois J". Henri 11 et François II, 2 vol. in-fol. Paris, m.dc.lxvi, t. II, p. 625.)

■ « ... Notre saint-père me dit que, quant à l'empereur... i]

qu'un acte de découragement et presque de désespoir. Ils Fattribuérent aux revers inattendus qu'avait essuyés en Allemagne ce souverain jusque-là tout-puissant, qui s'était promis d'y rétablir l'unité catholique, d*y étendre l'autorité impériale, et dont les plans avaient été soudainement renversés jpar l'effort commun des luthériens qu'il y avait vaincus et des princes qu'il y tenait assujettis. Beaucoup de catholiques en cherchèrent la raison dans l'ambition impatiente de Philippe II, qui aurait fait descendre prématurément son père du trône pour l'y remplacer plus tôt.

Les doutes sur les motifs qui décidèrent Charles- Quint à l'abdication se sont étendus aux sentiments qu'il éprouva après l'avoir consommée. Les uns lui ont prêté de prompts regrets : ils ont prétendu qu'il s'était vite lassé de la solitude et avait voulu reprendre les couronnes qu'il avait déposées. D'autres, au contraire, lui ont fait mener la vie humble et bornée d'un moine dans le couvent hiéronymite de Yuste : loin de le représenter comme un ambitieux repentante ils n'ont vu en lui qu'un observateur ponctuel de toutes les règles monastiques, poussant le soin de son salut jusqu'à

€ est aujourd'hui comme un homme mort, estant retiré hors « du commerce des hommes, et, ainsi qu'il entend, agité de V ;..e5aie maladie que sa mère. » (Lettre de Tévêque d'Angoulême, écrite de Rome au roi Henri II, le 2 juin 1558, dans f?ibier, t. II, p. 747.) , .

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se donner la discipline dans le chœur de Téglise, en même temps que les autres religieux et en leur présence^ Sandoval et Robertson, Thistorien le plus pompeux et l'hislorien le plus accrédité de ce grand poliîique, qui avait été plus de trente ans le dominateur de l'Europe, l'ont placé à Yuste dans un état de pauvreté plus convenable à un reclus qu'à un souverain retiré du monde, l'y ont rendu insensible à tout ce qui se passait hors de son cloître, l'y ont tenu étranger à toutes les affaires des royaumes qu'il avait gouvernés. Sur' la foi des chroniqueurs hiéronymites', on l'y a fait

* Historia de la orden de San Gerônimo, etc., por fray Joseph de Siguenza, III* parte, lib. I, c. xxxvii, p. 195, éd.petitin-fol. Madrid, 1605. — Strada, De bello helgico, lib. I, p. 9, éd. infol. Rome, 1632.

* Ces chroniqueurs hiéronymites sont : le prieur du monastère de Yuste, fray Martin de Angulo, dont la relation, restée manuscrite, a été consultée par Sandoval (Uistona de Carlos qiiinto. t. II, lib. XXXll, §3, éd. in-fol. Pampelune, 1634); la relation d'un moine biéronymite de Yuste, dont M. Bakhuizen van den Brink a publié l'analyse en 1850, à Bruxelles, sous le titre de la Retraite de Char les -Quint, etc., par un religieux de Vordre de Saint- Jérôme^ à Yuste, c. xxxiii, p. 44; enfin le P. Joseph de Si eue nza, qui, dans son histoire, part. III, liv. I, c.xxxviii, p. 200 et 201, a presque copié le moine anonyme de M. Bakhuizen. Ils ont été suivis entièrement par don Juan Antonio de Vera y Figueroa, conde de la Roca, dans son Epitome de la vida y heclios del invicto emperador Carlos quinto, in-4", Bruxelles, •1656, p. 249, ainsi que par Strada, De bello belgico, p. 9; et avec exagération par Robertson, Histoire de Ckarles-Quintp liv. XII.

mourir à la suite des bizarres funérailles que, dans un accès de pieux désœuvrement et de singularité suj)erstitieuse, il aurait célébrées lui-même de son vivant.

Charles-Quint n'abdiqua qu'après y avoir longtemps pensé. Il n'eut aucun repentir d'un acte auquel il fut naturellement conduit, et qu'il accomplit avec une lenteur prudente. En possession de sa forte raison et d'une expérience consommée, il %t instruit, dans son cloître, des affaires de la monarchie espagnole, et consulté sur les plus importantes et les plus délicates d'entre elles par son fils, qui conserva toujours envers lui une respectueuse déférence et une tendresse soumise. 11 y vécut séparé des moines, dans les habitudes et avec la dignité d'un ancien souverain. Malgré son extrême dévotion, le chrétien fervent ne cessa point d'y être un politique résolu. Il aurait voulu que son fils, attaqué en Italie parle pape Paul IV, ne ménâg;eât pas plus / cet ambitieux pontife qu'il n'avait ménagé lui-même le pape Clément VII ; et, lorsque le timide Philippe II termina en septembre 1557 sans avantage et avec peu de dignité une guerre marquée jusque-là par des succès éclatants, le fier Charles-Quint trouva que la paix avec le saint-siége avait été conclue trop humblement et trop vite. Enfin la maladie à laquelle il succomba survint dans des circonstances et par des causes fort ordinaires ; sa vie s'acheva comme elle s'était passée, simplement, avec une noble piété et une grandeur na-

turelle. C'est ce que des documents authentiques m'autorisent à avancer et me permettront d'établir.

Charles-Quint songea de bonne heure à quitter le pouvoir et à se retirer du monde. Il en conçut la première pensée après Fheureuse et brillante expédition de Tunis en 1555, C'est ce qu il affirma lui-même à l'ambassadeur portugais Lourenço Pires de Tavora dans un curieux eitretien au château de Jarandilla quelques jours avant d'entrer à Yuste*. C'est ce qu'il dit aussi aux moines de ce couvent*, lorsqu'il se fut

* Ce fait précieux pour Thistoire est mis hors de doute par la lettre encore inédile que Lourenço Pires de Tavora écrivit, le 16 janvier 1557, au roi Jean III, et dont je dois l'intéressante communication au savant et obligeant vicomte de Santarem, Voici les termes mêmes de la dépêche de Lourenço Pires : — f Dissemé... quanto avia desejada tirar esta carga, e como estava para nam cazar pe la deixar mais sedo, e tambera o quizera depois fazer quando veyo de Tunis e que o deixao por seu filho. »

* Son contemporain et son chroniqueur, Juan Ginez Sepulveda, qui alla le visiter au monastère de Yuste, dit qu'il avait eu ce projet : « Isabella etiam uxore vivente et conscia, ut mihi ad idem cœnobium primarii monachi qui ex Carolo ipso audierant, retulerunt, cum ejus salutandi gralia, quod mihi loco magni beneficii contigit, eodem processissem. » (Joannis Genesii Sepnlvedae Opéra, vol. II, 11b. XXX, p. 540, 541, grand in-4\ Madrid, 1740.) — C'est ce que dit aussi don Juan Antonio de Vera, cdnde de la Roca, dans son Epitomey p. 249. «Deseô verse desde que vivia la emperatriz, con quièn estava conforma que se recogiessen, ella en un convento de monjas, y éi Césars Yuste. •

établi au milieu d'eux. Ce dessein traversa donc son esprit mélancolique près de vingt ans avant qu'il pût le mettre à exécution. La solitude l'attirait déjà du vivant de l'impératrice Isabelle sa femme. A la mort de cette princesse, qu'il aimait tendrement et dont la perte prématurée le jeta en 1539 dans une profonde affliction, ce désir pénétra plus avant en son âme. Pendant qu'on transportait les restes de l'impératrice du palais de Tolède à la chapelle royale de Grenade, où reposaient son aïeul Ferdinand d'Aragon, son aïeule Isabelle de Castille, son père Philippe le Beau, et qui devait servir de tombeau à toute sa race, il s'était enfermé au couvent hiéronymite de la Sysla*.

Le pieux don Francisco de Borja, alors marquis de Lombay, qui devint bientôt duc héréditaire de Gandia et finit par gouverner la société de Jésus comme son troisième général, fut un de ceux que Charles- Quint désigna pour accompagner jusqu'à sa dernière demeure l'impératrice, dont il avait été le grand écuyer. En déposant dans le caveau funéraire le cercueil de sa noble et belle maîtresse, le marquis de Lombay la laissa sous la garde des hiéronymites sans avoir pu la recon naître, tant les traits de son visage avaient été déjà décomposés par la mort. Tombant en dégoût de la beauté et de la puissance humaines, qui aboutissaient

* Sepulveda, vol. II, ch. xxiv, p. 05, 96.

à une aussi prompte destruction et finissaient dans un aussi étroit réduit, il prit dès ce moment la résolution d'embrasser là vie religieuse ^ A son retour, il entre tint de son projet Charles-Quint, qui en méditait un à peu près semblable, et qui lui fit en 1542*, aux cortès d'Aragon, la confidence mystérieuse de sa future abdication.

Lorsqu'il ressentit ces premiers dégoûts deTautorité suprême, il avait moins de quarante ans et il était dans tout l'éclat de la puissance. Il avait terminé à son avantage les luttes qui duraient depuis le commencement du siècle entre l'Espagne et la France pour la possession de l'Italie. Vainqueur de François I" dans trois guerres successives, du souverain pontife Clément VII et de tous les États italiens indépendants, il avait eu pour prisonniers un roi et un pape, et il avait soumis à ses arrangements ce pays longtemps disputé. Inèbranlablement établi dans le royaume de Naples et dans le duché de Milan, il s'était attaché les Médicis, qu'il avait investis de la souveraineté de Florence ; les

* Ribadeneyra, Vidti del Padre Francisco de Borja, ch. vu, p. 329 à 555, obras del Padre Pedro de Ribadeneyra, in-fol., éd. de Madrid, 1605.

* Charles-ljuirit dit, en 1556, au P. Borja, qui était venu le visiter au château de Jarandilla, à la veille de son entrée au monastère de Yuste : « Acordais os que os dixe el ano de 1542 en Monçon que avia de retirarnie, y hacer lo que he hecho? — Muy bien me acuerdo, senor. » {Ibid., ch. xiii, p. 380.)

ducs de Ferrare, auxquels il avait attribué Modène et Reggio, réclamés par le saint-siége ; les marquis de Mantoue, qu'il avait agrandis du Montferrat. Il disposait de Gênes, où commandait André Doria', qui, sous ses auspices, avait été le glorieux libérateur et le sage instituteur de sa patrie en 1528, et qui, joignant la flotte génoise aux flottes espagnole, napolitaine, sicilienne, Tavait rendu maître de la Méditerranée. Il avait réduit la puissante république de Venise à une neutralité sincère, et soumis à son influence le saint-siége, sur lequel il chercha à mieux assurer encore son ascendant parle mariage desa fille naturelleMarguerite d'Autriche avec le petit-fils du pape Paul III, le duc Octave Farnêse, mis en possession de Panne en attendant dcTétrede Plaisance. Il occupait ainsi les deux plus vastes États de ritalie au sud et au nord, dominait tous les autres par l'intérêt ou par la crainte, et avait Fondé dans cette

* Charles-Quint, dont il était le capitaine général sur mer, l'avait fait prince de Melfi el l'appelait son père : « Del principe Doria... diiô solaniente clie non è uomo di nnzione alcuna che sia a cui Timperatore abbia più respecte e più osservanza che a lui; perché da esso riconosce il contenersi Genova in oflicio d'aver poluîo egli passare tante voile di Spagna in Italia e dltalia in Spagna; uiide gli è venuto d'aver avuto modo di conservar molti suoi stali, che forze sarrebero andati penluti. E fmalmente riconosce da lui tulta la riputatione ch() egli ha nelle cose maritime, e lo suol serapre chiamare e traltare da padre. » {Relaziojie di Bernardo Navagero, eu 1546, dansAlberi, Relazioni degli ambasciatori Veneti, in-8'. Firenze, 1841, série I, vol. f^ p. 305.)

péninsule un ordre territorial et politique qui devait s'y maintenir durant plusieurs siècles

D*un autre côté, il avait été le victorieux défenseur de TAUemagne menacée par les Turcs. 11 en avait repoussé lui-même le formidable Soliman II, qui s'avan* çait vers Vienne, et dont il avait arrêté les conquêtes. Marchant ensuite contre son capitan pacha Khaïr-Eddin Barberousse, il avait attaqué sur la côte d'Afrique cet intrépide corsaire devenu maître d'Alger et de Tunis. Il avait continué avec non moins d'éclat que d'utilité les expéditions du cardinal Ximenès et de Ferdinand le Catholique sur ce littoral, où ils avaient poursuivi les anciens dominateurs de l'Espagne. Aux conquêtes d'Oran et de Bougie, faites sous son prédécesseur en 1509 et 1510, Charles Quint avait ajouté l'occupation de Bone, de Bizerte, de Sousa, de Monastir, et surtout la prise de la Goulette et de Tunis, enlevées à Barberousse dans une campagne aussi glorieuse que rapide. Posséder les principaux points de l'Afrique septentrionale qui faisaient face à ses Etats depuis le royaume de Grenade jusqu'au royaume de Sicile, c'était tout à la *bis préserver de nouvelles invasions musulmanes l'Espagne, qui s'était délivrée si péniblement des anciennes, et mettre à l'abri des déprédations barbaresques les bords maritimes de l'Italie et les îles occidentales de la Méditerranée, presque toutes placées sous sa domination.

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Jusque-là Charles-Quint n'a\ait eu au fond que des succès. Il n'avait pas encore tenté, par un effort moitié politique et moitié religieux, de soumettre plus étroitement l'Allemagne à son autorité et de la ramener au catholicisme, entreprise que sa complication et sa gravité devaient rendre fort difficile et extrêmement périlleuse pour lui. Il n'avait donc, en 1535 et en 1539, aucun sujet extérieur de déposer le pouvoir, puisque la fortune n'avait pas encore ébranlé sa confiance par des revers, ni la nature réduit ses forces par des infirmités. Il n'était au-dessous de sa tâche ni par la vigueur de Tesprit, ni par l'activité du corps, ni par la constance de la félicité. Aussi les entraînements qui le poussaient vers la solitude furent-ils longtemps combattus par des nécessités ambitieuses qui le retinrent sur le trône. Trop habile pour en descendre tant que son fils se trouvait hors d'état de l'y remplacer, il ne devait point abandonner au hasard l'œuvre de ses prédécesseurs et la sienne.

Mais la disposition qu'une tristesse naturelles une douleur profonde* et une piété ardente avaient alors

* È di complessione in radice melanconica. (Reladone di GasfaroContarini ritornato ambasciatore da Carlo quinto, letta in senato a di 16 nov. 1525, dans Alberi, série I, vol. Il, p. 60.)

* Vers la fin de 1559 et le commencement de 1540, lorsqu'il traversa la France pour se rendre dans les Pays-Bas, où l'appelait la révolte des Gantois, Scepper et Snouckaert de Scauvenburg (Zeconarus), qui allèrent de Bruxelles au-devanl de lui, \q

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fait naître, une extrême fatigue la renouvela dans la suite en la rendant de plus en plus impérieuse. Les maladies accablèrent Charles-Quint et le vieillirent. Sa constitution physique, son genre de vie, Tadminislration d'un trop grand nombre de pays, la direction d'une multitude d'entreprises qui se succédaient sans s'achever, la poursuite de guerres renaissantes qui ne le laissaient jamais longtemps dans le même lieu et le jetaient toujours dans de nouveaux périls, Iç poids de toutes les affaires qu'il fallait porter et conduire, l'usèrent de bonne heure. On peut dire qu'il succomba surtout à l'excès d'une puissance trop considérable et trop éparse pour n'être pas au-dessus de l'activité et du génie d'un homme.

Il avait en effet à régir l'Espagne, les Pays-Bas, le royaume de Naples, le Milanais; à diriger l'empire d'Allemagne ; à maintenir sous sa dépendance ou dans son amitié les États d'Italie ; à lutter à peu près con-

trouvèrent dans un deuil profond : « Cùm Cœsari... ex Belgicâ ■cum Sceppero occurrissem antequam aquitanicum et cellicum illud iler perfîceret (quod illum Parisios recta equis commodatitiis, et gallicis in pulla veste ducebat) fréquenter nocte per duas, tresque horas, utroque genu inciinatum, orantem reppéri, eum septem cereis facibus, in cubiculo nigris undique {)annis tecto, accensis. » {fie republica, vita, moribust gestis, fama, etc , imperaloris Cxsaris Augusli quiiiti Caroliy authore Gulieimo Zanocaro a Scauvenburgo, auratae m ilitiae équité im- |)cratoris Caroli Maximi, lib. III, p 169, in-fol. Gand, 1559.)

stamment contre la France ; à ramener par Tîntérêt dans son alliance FAngleterre, qui s'en était séparée par la foi; à repousser les Turcs du côté de la Hongrie; à \ contenir les Barbaresques sur le littoral de l'Afrique; à soutenir par les négociations et par les armes son système politique, qui s'étendait à toute l'Europe; à ré- 1 sister aux progrès d'une révolution religieuse qui avait renversé la vieille Église chrétienne dans plusieurs États et la menaçait du même sort dans beaucoup d'au- \ très; à régler la conquête et la colonisation de l'Amérique. Cette immense lâche, il la remplissait presque seul; ses vice-rois, ses ministres, ses généraux, ses négociateurs, n'étaient que les instruments bien choisis de ses desseins et les habiles exécuteurs de ses volontés. Il dirigeait lui-même la vaste administration de ses pays et de ses affaires depuis 1529. Après la mort du chancelier Gattinara, qui avait succédé, en 1521, à son gouverneur Chièvres dans l'exercice de toute son auto^ rite, il n'avait plus souffert auprès de lui de premier ministre* : il avait pris le gouvernement de ses États en maître absolu et Tavait conduit en prudent politique. Il s'était entouré d'hommes capables, mais subordonnés, qu'il savait trouver avec art, emplover avec à-proposy

* Relazione di Nicole Tiepolo, ritornato ambasciatore da Carlo V l'anno 1532, dans Alberi, série I, vol. I, p. 60. — « In qualunque manière di termini, fa le deliberazioni a moda suo. » [Ibid,, p. 64.)

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conserver avec fidélité, enrichir avec lenteur pour s'en servir plus longtemps*, et qu il surpassait tous par la sûreté de son jugement* etla vigueur de sa résolution. A cette époque et jusqu'à leur mort, survenue en 1547 et en 1550, ses deux principaux ministres furent le secrétaire Covos et le garde du grand sceau Granvelle*; il n'expédiait rien sans la signature du premier et sans Tavis du second. Il appelait Granvelle son premier conseiller*, et discutait avec lui pendant des heures entières avant de se résoudre ^ Il écrivait les raisons pour et les raisons contre, afin de mieux voir, après les avoir comptées et pesées, ce qu il devait faire. Sa décision une fois arrêtée, il retenait souvent plusieurs jours encore le courrier chargé de la porter, pour l'examiner une dernière fois avec sang-froid*, avant d'en ordonner

* Relazione di Marino Cavalli, ritornato ambasciatore da Carlo .Vranno 1551, dans Alberi, série I, vol. Il, p. 212.

* « L'ho rilrovato yo in tutte le azioni sue, molto prudente, « si che si tiene tra i suoi che nessuno sia più sano consiglio « che il suo. » (Ibid,, série ï, vol. I, p. 64.)

^ Voyez Relazione di Bernardo Navagero, ritornato ambasciatore da Carlo V nel luglio 1546. Ibid., série ï, vol. 1, p. 34.

* « È chiamalo da Cesare suo primo consigliero. » {Ibid,^ p. 345.)

* « Col quale consigliando poi ciascuna cosa, o piccola o « grande che sia, si risolve come gli pare.»(/Z?î(i., p. 341, 342.) — « Nelle cose di stato e in ogni al tra parlicolarità si serve del « consiglio solo del signor di Granvela. » (Marino Cavalli, lbid,f série I, vol. Il, p. 210.)

® Marino Cavalli, ibid,y p. 215.

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rirrévocable exécution. Mais alors rien n'était plus capable de lui faire abandonner le parti qu'il avait embrassé ; il le suivait jusqu'au bout, et, après avoir mis tout son esprit à bien le prendre, il mettait tout son caractère à le bien exécuter.

Tant d'États à conduire, de pays à parcourir, d'affaires à décider, de mesures à préparer, d'actes à accomplir, devaient épuiser assez promptement les forces d'un seul homme, bien que Charles-Quint eût tout disposé pour rendre ce vaste gouvernement plus facile. Il avait laissé à ses divers États leur administration particulière ; chacun d'eux se régissait intérieurement d'après ses( vieilles formes, suivant ses propres lois, et .avait à sa tête un représentant supérieur de la puis- , sance souveraine. Son frère Ferdinand présidait, comme \ roi des Romains, à la direction de l'Allemagne; sa sœur 1 Marie, reine douairière de Hongrie, était régente des Pays-Bas; son fils, l'infant don Philippe, était chargé, depuis l'âge de quinze ans, de gouverner T Espagne, avec l'aide de conseillers prudents, parmi lesquels étaient le cardinal de Tavera et le duc d'Albe^ d'excellents vice-rois résidaient à Palerme, à Naples et à' Milan. Mais' les affaires générales de tous ces États aboutissaient à Charles-Quint, qui en était resté le régulateur suprême, et en surveillait l'administration :

* Retiro, estancia, etc, por don Gonzalez, fol. 4 r*.

il avait organisé pour cela une sorte de gouvernement central attaché à sa personne et le suivant partout. Outre ses ministres, il avait trois chancelleries : Tune allemande, Tautre espagnole, la dernière italienne*; il avait de plus un conseil composé de docteurs et de légistes pris parmi les Siciliens, les Lombards, les Francs- Comtois, les Flamands, les Aragonais, les Castillans, et présidé par l'évêque d'Arras*, fils du garde du grand sceau Granvelle, destiné à être un des plus habiles hommes d'État de ce temps. Charles-Quint était ainsi le centre de ses États et le lien de ses peuples. Ceux-ci, fort divers de mœurs et de goûts, se rattachaient à lui / par des côtés différents. Un ambassadeur vénitien re-i marque, avec la finesse judicieuse propre aux politiJ ques de sa nation, qu'il était agréable aux Flamands etl aux Bourguignons par sa bienveillance et sa familiarité,! aux Italiens par son esprit et sa prudence, aux Espa-I gnols par l'éclat de sa gloire et par sa sévérité*.

Si son grand sens et les qualités variées de son caractère le rendaient capable de pourvoir aux intérêts et de contenter les sentiments de tous ces peuples, sa complexion naturelle et son genre de vie ne devaient pas lui permettre d'y suffire longtemps. D'une taille

* lielazione di Marino Cavalli en 1551, Albéri, série I, vol. II,

«//^td., p. 209 et 210.

* Warino Cavalli, dans Alberi, série I, t. II, p. 217.

ordinaire mais bien prise, avec des membres robustes, il avait eu dans ses jeunes années la force et l'adresse nécessaires pour se livrer à tous les exercices du corps et pour y exceller ; mieux que personne il avait su rompre une lance, courir la bague et lutter à la barre ; il passait pour le meilleur cavalier de son temps*. Il avait beaucoup aimé la chasse, et il était môme descendu dans Tarène pour y combattre des taureaux qu'il avait terrassés de ses mains*. Ces salutaires exercices de sa jeunesse avaient bientôt fait place aux travaux ] presque exclusifs de la politique et de la guerre. L'ac»/ tivité et la vigueur singulière de son esprit, qui se montraient sur son front spacieux et se lisaient dans son ferme et pénétrant regard', n'avaient plus trouvé une salutaire diversion dans ces utiles mouvements du corps : quand il n'était pas en campagne, il menait une vie trop sédentaire.

* a Excediô â todos los hombres ae a cavallo de su tiempo, à la brida ; y armado parecia tan bien, y era tan sufrido, que dixéron los exercitos, que por aver nacido rey, perdieron en él el mejor cavallo ligero de aquel siglo. » (Vera y Figueroa, Epitome de Carlos F, p. 262, 263.)

* Marino Cavalli, dans Alberi, série I, t. II, p. 212; — et Contarini, ibid., p. 60.

' « Ha la fronte spatiosa, gli occhi cesii e che danno segno di « gran vigore di animo. » [Relazione del clarissimo Federico Badouaro, ambasciatore a (!arlo quinto e al re di Spagna suo ligliiiolo , Tanno 1557. l\]s. de la Bibliothèque nalionale, n° 10,0Sr), i>. 2. A.)

Adonné à certains plaisirs dans lesquels, selon l'expression d'un ambassadeur contemporain, il ne portait pas une volonté assez modérée^ « il se le3 procurait « partout où il se trouvait, avec des dames de grande « et aussi de petite condition*. » Il était encore moîn§. tempérant à table : il mangeait plusieurs fois par jour et beaucoup*. La conformation un peu défectueuse du bas de son visage nuisait à sa santé encore plus qu'à son aspect. Sa mâchoire inférieure, trop large et trog, longue, dépassait extrêmement la mâchoire supé-/ rieure ; en fermant la bouche, il ne pouvait pas joindre] les dents. L'intervalle qui séparait' celles-ci, d'ailleurs! rares et mauvaises, l'empêchait de bien faire entendra

* « E stato nei piaceri venerei di non temperata volontà in « ogni parte ilove s'è ritrovato con donne di grande ed.anohe di € piccola condilione. » (Helazmie ms. di Federico Badouaro en 1557. Bibl. nat., n» 10,085, 2. 2. A.) — Mocenigo dit. dans une relation écriteen 1548 : « L'Empereur étoit et est encore, au dire de ses médecins et de ceux qui l'entourent, très-enclin de nature aux plaisirs sensuels. » (Cette relation est dans Bucholtz, Gesckichte der regierung Ferdinand des Ersten , in-8". Vienne, 1835, vol, VI, p. 498 à 517.)

- Navagero, dans Alberi, série ï, vol. I, p. 342. —Federico Badouaro. Ms. de la Bibl. nat., n" 10,083, 2. 2. A.

5 lielazione di Gasparo Conlaiini, dans Alberi, série I, vol. IF, p. 00. Ce que Contarini dit en 1525, Federico Badouaro le répète en 1557 d'une manière semblable, en remarquant aussi que « non puô congiungere li denti e nel finire le parole non è ben' inteso. » Il ajoute : « Ha pochi demi dinanzi et fracidi. » (Ms, de la Bibl. nat., n» 10,083, 2. 2. A.)

la fin de ses phrases et de broyer ses aliments ; il balbutiait un peu et digérait mal. C'était sans doute pour atténuer quelques effets de cette imperfection physique, et aussi pour donner une saveur plus agréable à ce qu'i mangeait, qu'il faisait usage démets fortement épicés Il en était môme arrivé au point que tout lui paraissait insipide et qu'il avait souvent besoin de recourir à un vin de séné fabriqué tout exprès pour lui et composé d'unexertaine quantité de moût de raisin et de feuilles de séné ayant fermenté ensemble*. Un jour, trouvant que ce qu'on lui servait n'avait pas assez de saveur, il s'en plaignit au baron de Montfalconnet, l'un de ses majordomes, et lui reprocha d'avoir corrompu le goût de ses cuisiniers en leur ordonnant de n'apprêter que des mets fades •. Montfalconnet, qui i était plaisant et dont Charles-Quint aimait les repar- j ties% faisant allusion à la manie de l'Empereur pour ,' les horloges, que le fameux mécanicien Juanello lui avait fabriquées en grand nombre et sous toutes les

* La recette en est donnée d'après une lettre de Charles-Quint, écrite de Bruxelles, le 11 oct. 1555, à Vasquez de Molina, dans D. Tomâs Gonzalez, Retiro, etc., fol. 27 r*.

* « Disse una volta a maiordomo Monfalconetto con sdegno « che haveva corrotto il giudicio a dare ordine ai cuochi, perche « tutti cibi erano insipidi. » (Ms. de la Bibl. nat., n" 10,085, 2. 2. A.)

* Marino Cavalli, en 4554, dans Alberi, série I, vol. Il, p. 216.

formes, lui répondit facétieusement : « Je ne sais plus I « quel moyen trouver de complaire à Votre Majesté, à « moins que je ne parvienne à lui composer un nou- « veau ragoût d'horloges ^ » L'Empereur rit beaucoup de cette plaisanterie, tout en conservant son goût pour lies mets épicés et sa passion pour les horloges.

L'excès de ses travaux et ses écarts de régime contribuèrent également à hâter et à accroître ses indispositions. Il n avait jamais eu une santé tout à fait inaltérable. Dans sa jeunesse, il avait ressenti des accès nerveux qui ressemblaient à des attaques d'épilepsie et que son historien Sepulveda appelle de ce nom*. A la fin de 1518 et au commencement de 1519, deux de ces attaques l'avaient renversé sans connaissance, Tune pendant qu'il jouait à la paume, l'autre pendant qu'il entendait la grand' messe dans Saragosse. La dernière,, qui avait eu tant de témoins, et que l'ambassadeur de France racontait dans une dépêche à sa cour, l'avait

• « Da quale H fu riposto, non so como poter trovar più modi « di conipiacere alla Maestà Vostra, se io non fo prova di farle « fare una nuova vivaiida di potagi di rilogii. Il che la mosse « a quel mâggiore e più lungo riso, che sia mai stato veduto in « lei et cosi risero quelli délia caméra. » (Relazione di Federico Badomro. Ms. de la Bibl. nat., n" 10,083, 2. 2. A.)

2 « Ânnum agens vigesimum sextum Carolus uxorem ïïispali duxit Isabellam Emmanuelis Portugallise régis et Maris uxoris filiam, et ab eo tempore comitiali morho quo prius tentabatur liberatiis est. » (Sepulveda, vol. II, lib. XXX, c. xxxv. p. 536.)

AYANT SON ABDICATION. 2t

laissé plusieurs heures avec la pâleur de la mort sur son visage bouleversée Délivré de cette terrible maladie en 1526, après son mariage avec l'infante Isabelle d^ Portugal, il ne cessa d'éprouver des douleurs de tête qui Tobligèrent à couper ses longs cheveux en 1529. Lorsqu'il fit le sacrifice de cette noble mais pesante coiffure qu'avaient portée ses aïeux Ferdinand d'Aragon ^t Maximilien d'Autriche et son père Philippe le Beau, tous les grands l'imitèrent, quoiqu'à regret*, et ce qui pour lui était soulagement devint mode pour les autres. Les maladies fondirent bientôt sur lui en changeant de forme. La goutte l'assaillit à l'âge de trente ans'. Ses atteintes, de plus en plus fréquentes et prolongées, se portèrent principalement sur les mains et sur les genoux. 11 ne pouvait pas toujours signer, et lorsqu'il

* « Jeudi derrenier en oyant la grant messe, présents beau- <:oup de gens, il (le roi Charles) tomba par terre estant de genoulx et demeura, cuydant qu'il feust mort, Tespace de plus de deux heures, sans pousser, et avoit le visage tout tourné, et fut emporté en sa chambre... et fut incontinent susbout les deux heures passées. Il avoit été malade une autre foys de mesme sorte il n'y a pas deux moys, toutesfoys je n en avoye rien sceu jusques à ce coup, et luy print en jouant à la grosse balle de ceste maladye. Il en est grant bruit icy. » (Dépêche de la Roche- Beaucourt, écrite de Saragosse le 8 janvier 1519. Ms. Béthune «1" 8,486, Bibl. nat.)

« Sandoval, vol. II, lib. XVllI, p. 66.

' « Circa trigesimum aetatis annum morbo arliculari tentari ■cœpit » (Sepulveda, vol. II, lib. XXX, c. xxiv, p. 528.)

était en campagne, bien souvent il était incapable de monter à cheval et suivait Tarmée en litière. Envahi par la goutte, tourmenté par Tasthme, sujet à un flux de sang dont les retours aussi rapprochés qu'incommodes répuisaient, éprouvant des irritations cutanées à la rnain droite et aux jambes, la tête et la barbe entièrement grises, il sentit décliner ses forces en môme temps que s'étendaient ses obligations.

Cependant en 1546, malgré l'accroissement de ses maux, il entreprit de ramener l'Allemagne à l'obéissance et d'y dompter le parti protestant. C'était son ; dernier dessein, et le moins aisé à accomplir. Il Tavait ajourné longtemps, malgré son esprit de domination et l'ardeur de son catholicisme. Chrétien fervent , Charles-Quint pratiquait la vieille religion avec une piété soumise et scrupuleuse. Il entendait plusieurs messes par jour. Il communiait aux principales fêtes de l'année*. Plus d'une heure, chaque matin, étaitconsacrée à la méditation religieuse*. Il avait composé lui-même des prières'. La lecture de l'Ancien et du

* Beniardo Navagero, dans Alberi, série I, vol. I, p. 342; Marine Cavalli, ibid., vol. Il, p. 213.

» Sandoval, t. Il, lib. XXXV, § 16, fol. 381, et Vida^del emperador Carlos V en Yuste, ibid., § 16, fol. 853.

* Sandoval, t. Il, p. 896. — « Cartam suapte manu conscriptam, in qua copiose prosecutus erat quae cuperet a me in compendium redigi ad formulas precum quotidianarum. (Lettres de Malinxus (Van Maie) sur ta vie intéiieure de Charles-Quint^

Nouveau Testament avaifc un grand attrait pour lui ; la poésie des Psaumes frappait son imagination et remuait son âme*. La magnificence des cérémonies ca- 1 tholiques, la grandeur touchante du sacrifice expiatoire dans la messe, la musique mêlée à la prière, la beauté des arts relevant Taustcrité du dogme, la puissance | miséricordieuse de l'Église secourant par l'absolution, j rassurant par la pénitence la faiblesse de rhojnme et^ l'anxiété du chrétien, le retenaient avec ferveur dans l'ancien culte. Sa politique l'y faisait, du reste, persevérer autant que sa foi. Successeur de ces rois catholiques qui avaient conquis la péninsule espagnole sur les musulmans; possesseur d'une grande partie de cette Italie au centre de laquelle était placé le siège de la tradition apostolique et du gouvernement chrétien ; chef élu de ce saint empire romain dont la couronne, depuis Charlemagne jusqu'à lui, était posée des mains du pape sur le front de l'empereur, il était tenu de garder et de défendre la vieille croyance de ses ancêtres et de ses pays, le culte héréditaire auquel étaient/

publiées par le baron de Reiffenberg, grand in-8". Bruxelles, 1843; lettre du 11 nov. 1552, p. 51.)

* « Scripsi ante annum ad te, si recte memini Caesarem in adversa valetudine sua impense juvari lectione sacra vel psal- Kiodiae Da.vi(licae vel Bibliorum. » \}hià. , p. 30 , et lettre du 24 déc. 1552, p. 86.) - « Theologamur valde serio in psalmodia, spiritus ille Davidicus prorsus in Caesare resuscitatus. » {\bid, , lettre du 5 mai 1551, p. 44.)

24 CIIARLES-OUINT

attachés la fidélité de ses sujets, le principe d'existence de plusieurs de ses États, la solide grandeur de sa domination.

C'est ce qu'il n'avait pas manqué de ftiire, en souveverain intéressé comme en catholique convaincu. Il avait préservé sans peine ses royaumes d'Espagne et ses États d'Italie de l'invasion des idées nouvelles, qu'il avait aussi repoussées des Pays-Bas. L'Allemagne seule s'était soustraite à son action religieuse. Plusieurs fois il avait été sur le point d'y intervenir; mais il avait été entraîné vers d'autres entreprises par de plus pressantes nécessités. Lors de sa première apparition en Allemagne, pour s'y faire couronner à Aix-la-Chapelle, en 1520, y régler l'état politique et y interdire les changements religieux dans la diète constituante de Worms en 1521, il n'avait pas pu prolonger son séjour dans ce pays qu'agitait l'esprit d'indépendance et de controverse, ni arrêter l'explosion de la réforme protestante, bien qu'il eût mis le réformateur Luther au ban de l'Empire. L'insurrection des communeros en Espagne, les guerres qui se prolongèrent de 1521 à 1529 en Italie, l'appelèrent vers le sud de l'Europe et l'y retinrent jusqu'à ce qu'il eût tout à fait soumis les Espagnols à son autorité, les Italiens à ses arrangements, et qu'il eût contraint les deux grands vaincus , lombes tour à tour entre ses mains sur le champ de bataille de Pavie et dans le sac de Rome à subir ses

volontés triomphantes, François F' en renonçant à la possession du Milanais et à la suzeraineté de la Flandre, Clément VII en acceptant sa prépondérance souveraine dans la péninsule italienne.

Il reparut ensuite en Allemagne. Mais, après huit/ années d'absence, il la trouva transformée. Ce qui n'était en i 521 que la doctrine d'un homme était devenu en 1530 la croyance d'un peuple. La confession luthérienne d'Augsbourg, qu'avaient adoptée sept prin*ces territoriaux puissants et vingt-quatre cités libres, établissait outre-Rhin, sur de fortes bases, une église dissidente qu'il dut sinon admettre, du moins souffrir. Ses ménagements envers elle se réglèrent sur ses besoins. L'assentiment de l'Allemagne entière lui était nécessaire pour l'élection de son frère l'archiduc Ferdinand comme roi des Romains en 1531, et l'union de toutes ses forces était indispensable pour repousser l'invasion de Soliman en 1532.

Depuis lors, et pendant treize années, les expéditions de Charles-Quint contre les Barbaresques, auxquels il reprit Tunis en 1535 et voulut enlever Alger en 1541; sa quatrième et sa cinquième guerre avec la France, en 1537 et en 1543; ses résistances aux progrès des Turcs du côté de l'Europe orientale, l'avaient conduit à s'entendre avec les protestants d'Allemagne, que la tolérance rendait ses auxiliaires et dont la persécution aurait fait ses ennemis. Il était

donc entré avec eux dans des accommodements qui durèrent autant que les exigences de sa politique. A Augsbourg en 1530, à Ratisbonne en 1541 , à Spire en 1544, il autorisa momentanément leur dissidence religieuse en Allemagne, afin de pouvoir agir lui-même en Autriche, en Italie, en Afrique, en Hongrie, en France. Les seuls moyens essayés pour les ramener à la croyance qu'ils avaient quittée furent de libres discussions dans des colloques théologiques, où les docteurs des deux cultes ne purent jamais s'entendre, et la convocation d'un concile général où les cathoHques parurent seuls et devaient donner une expression de plus en plus rigoureuse aux dogmes de leur foi, concentrer encore davantage les pouvoirs de leur Église.

Mais il n'en fut plus de même lorsque Charles-Quint eut terminé heureusement tous ses grands débats politiques et territoriaux. Le peuple espagnol, pleinement assujetti depuis la défaite décisive des communeros, qui avait changé au delà des Pyrénées la royauté à certains égards limitée du moyen âge en monarchie absolue, était devenu le docile et belliqueux instrument de ses victoires, de ses agrandissements et de sa domination dans le monde entier. Les Pays-Bas accrus au nord et au sud, dégagés de toute vassalité à Tégard de la France, détournés de leur ancienne insubordination par le rude châtiment des Gantois en 1540, préservés des doctrines nouvelles par les terribles dispositions de

ses édits contre les hérétiques, étaient sous sa forte main unis, paisibles, prospères et puissants. L'Italie semblait dévolue pour toujours à ga souveraineté ou livrée à son influence. Il était en paix avec François V\ qui touchait au terme de sa vie belliqueuse et de ses opiniâtres ambitions. Enfin il avait conclu avecSolimaa une trêve qui menait la chrétienté à Fabri d'une agression des Turcs vers l'Europe orientale. Ayant triomphé à peu près partout, ne craignant ni trouble dans ses États, ni diversion sur ses frontières, il agit envers les Allemands en Empereur qui voulait être obéi ; envers les luthériens, en catholique qui prétendait rétablir l'unité de croyance.

Dans cette croisade politique et religieuse il eut pour auxiliaire le pape Paul III, de la part duquel il reçut un secours considérable en troupes et en argent. Malgré l'alliance conclue avec le souverain pontife, dans le but formel de supprimer le culte nouveau, il ne se déclara point tout d'abord l'ennemi ouvert du protestant! sme- Afin de réussir plu^ aisément dans son dessein, il poursuivit la ligue de Smalkalde avant de s'attaquer à la confession d'Augsbourg. Par cette habilp et trompeuse manœuvre, il obtint l'assistance militaire des protestants avides et soumis, tels que le duc Maurice de Saxe^ les margraves Jean et Albert de Brandebourg Custrin etCulmbach; la neutralité rassurante des protestants timides, comme l'électeur de Brandebourg et l'électeur

palatin. Il ne rencontra dès lors que la résistance fort redoutable encore des protestants confédérés à Smat kalde, dont les chefs principaux étaient Félecteur de Saxe, Jean-Frédéric, la landgrave de Hesse Philippe le Magnanime, le duc Ulric de Wurtemberg, qui s'avancèrent contre lui avec une armée de quatre-vingt mîDe hommes. Après les avoir mis au ban.de TEmpire, il les attaqua à la tête des forces espagnoles, flamandes, italiennes, allemandes, sur le Danube et sur l'Elbe. Vain* queur à Ingolstadten''1546, à Muhlbergen 1547, ayant divisé et battu les troupes des confédérés, pénétré dans leurs villes, occupé leurs pays, pris leurs che&, il vit tout fléchir sous ses armes et céder à ses volontés à la suite des deux campagnes qui le rendirent maître de r Allemagne:. de Constance à Hambourg, de Nuremberg à Cologne.

Voulant y affermir et croyant y perpétuer son ascendant, Charles- Quint retint captifs les deux chefs vaincus du protestantisme armé : le duc Jean-Frédéric, qu'il dépouilla de Télectorat de Saxe donné à son cousin Maurice, et le landgrave de Hesse, dont il redoutait le caractère entreprenant. Il ravit aux villes libres leurs privilèges, s'empara de la grosse artillerie qui servait à les défendre, et dont cinq cents pièces furent transportées dans ses États héréditaires. Il désarma les pays tombés en son pouvoir, les frappa de contributions énormes, mit des Italiens et des Espagnols en

garnison dans plusieurs de leurs plus importantes places, et prescri\it à tous les États de verser mensuellement dans la caisse militaire de TEmpire l'argent nécessaire à la levée de troupes capables de réprimer un soulèvement ou de repousser une invasion. Après avoir accompli la première partie du plan qu'il avait conçu^ en privant F Allemagne de son indépendance politique, il commença l'exécution de la seconde en essayant de lui enlever son indépendance religieuse. L'ayant réduite à Tobéissance, il espéra la ramener au catholicisme. Ns^ Le concile général qu'il avait longtemps demandé à Clément Vil comme le seul moyen de pacifier Itx différends en matière de foi et de culte, et qu'il avait arraché à Paul III, avait teim ses premières séances à Trente, sans que les novateurs en trouvassent la réunion assez sûre pour s y rendre, la discussion asseï libre pour y prendre part. Alarmé en 1547 de la victoire trop complète de Charles-Quint, et craignant que ce protecteur tout-puissant de l'Église ne devînt le conseiller impérieux du saint-siège^ Paul 111 éloigna le concile de l'Allemagne en l'appelant à Bologne, puis \ suspendit tout à fait. Charles-Quint ne se laissa point arrêter par les obstacles qu'il rencontra du côté où i avait droit d'espérer des facilités. En attendant les dév cisions d'un concile universel et libre qu'il ne cessa point de réclamer, il détermina lui-inôme le culte de l'Allemagne dissidente.

30 CnARLES-QUlNT

Deux évoques catholiques et un pasteur luthérien dressèrent d'après ses ordres le fameux intérim d'Augsbourg : sorte de transaction entre Tancienne et la nouv<îlle croyance, qu'il rapproclia parJes doctrines et dans les pratiques sans les réunir en une seule. La . théorie luthérienne de la justitication par la foi y .était admise à côté de la prescription catholique des œuvres «atisfactoires; la communion sous les deux- espèces j ^tait concédée aux protestants, obligés de revenir à la célébration de la messe et de reconnaître Texistence des sept sacrements ; le mariage des prêtres y était toléré en même temps que tout l'appareil extérieur du catholicisme y était rétabli. Charles-Quint promulgua en 1548 cette loi religieuse dans une assemblée séculière. La diète d'Augsbourg devint une espèce de concile, où il fit recevoir, sans permettre de le discuter, Vintérim comme règle provisoire de la foi et du culte imposiés AUX divers Etats et aux nombreuses villes qui suivaient la confession d'Augsbourg, et d'où furent expulsés plus de cinq cents ministres qui refusèrent d'y obéir. Aprè3 avoir assujetti l'Allemagne entière à son autorité, interdit partout l'exercice de la croyance protestante, Charles-Quint, auquel le pape Paul 111 avait donné les titres de très-grand et de très-fort, parut au comble de la gloire et de la-puissance. Le silence de la

dicte germanique devant ses usurpations, l'adhésion 4e l'Eglise romaine à ses empiétements, lui persuadé-

rent quMl touchait au terme de son œuvre. Il prépara tout alors pour que son fils devînt son sucœsseur.

A la suite de ses campagnes contre les protestants, il avait eu, en 1547 et en 1548% deux maladies si graves qu'il avait cru y succomber. En craignant les effets ou le retour, il dicta pour son fils une instruction* trèsétendue qui, dans un langage simple et haut, contenait les vues de sa politique, les conseils de son habileté, les recommandations de sa tendresse, toutes les maximes d'après lesquelles Philippe devait se conduire envers l'Église, traiter avec les divers princes de l'Europe, gouverner ses propres États et se diriger luimême. Charles-Qulnt cherchait par là à lui communiquer son esprit et à lui transmettre son expérience. Le duc d'Albe porta cette instruction de l'Empereur au ; prince d'Espagne, que l'ordre de son père appelait dans \ les Pays-Bas à travers les contrées sur lesquelles Tin- ' faut régnerait bientôt, afin qu'il en connût les peuples et qu'il se fît connaître d'eux.

L'infant don Philippe avait alors vingt et un ans. Charles-Quint avait mis une hâte singulière à développer son esprit, à former son caractère, à lui apprendre t'exercice de Faulorité, à l'engager dans les liens du

* Sandoval. t. II, lib. XXIX, § 35 et § 38, p. 627, 655, 634.

* « Avisos 6 insiruccion del Emperador al principe su hijo. ■ Dans Sandov:iI, t. II. lib. XXX, p. 639 à 657.)

mariage, comme s'il avait voulu se décharger promptement sur lui du poids des affaires et des fatigues de la souveraineté. Il lui avait donné pour gouverneur un noble, grave et valeureux personnage, le grand com- /mandeur de Castille don Juan de Zuniga*, et il avait placé à côté de lui pour l'instruire dans les lettres humaines et dans les sciences religieuses don Juan Mar- ■tinez Siliceo, tliéologien éminent qu'il avait nommé évêque de Carthagène, qu'il fit plus tard archevêque de : Tolède*, et que secondèrent deux savants hommes trèsvcrséis dans la connaissance des langues grecque et latine, Honorato Juan de Valence', qui devint ensuite l'instituteur de l'infant don Carlos, et Juan Ginès Se- / pulveda de Cordoue, qui devait être l'élégant historien de Charles-Quint*. Dès la plus tendre enfance du prince royal, Charles-Quint lui avait fait prêter serment par les certes de Castille à Valladolid, et en 1542 il avait obtenu pour lui l'obéissance moins facile des peuples d'Aragon, de Valence, de Catalogne, assemblés encortès dans la ville deMonzon'. L'initiant alors aux affai-

* Sepulveda, vol. II, lib. XIX, c. iv , p. 100, 101.

* Ibid.

' Ibid., vol. II, lib. XXI, c. xixvii, p. 189, 190. — Ils parlaient uniquement latin devant lui, afin de Fhabituer à l'usage

de cette langue, que son père regrettait d'avoir négligé d'apprendre.

* Cbarles-Quint Tavait nommé son historiographe, ou croniste, en 1556. (Ibid, vol. 111, epistol. XI, p. 101.)

* Ibid.f vol. 11, lib. XXI, c. xix à xxv, p. 171 à 178.

res d'État, il lui avait confié à Tùgc de quinze ans Tadministration de TEspagne*, que l'infant avait conduite avec l'aide d'un conseil dont les membres s'émerveillaient de sa prudence et de son application également précoces. En 1543 il l'avait marié avec sa nièce Tin- ,' faute dona Maria de Portugal, qui était morte peu de temps après avoir mis au monde le fameux et triste don Carlos.

Suivant le désir de Charles-Quint, Tinfant quitta pour la première fois l'Espagne, passa en Italie sur une flotte de cinquante-huit voiles que commandait André Doria, et, environné d'une cour splendide, escorté par une garde imposante, dans tout l'éclat de la grandeur, il parcourut la Lombardie, remonta par le Tyrol en Allemagne, et de l'Allemagne se rendit dans les Pays- Bas. Ce voyage, accompli, après les derniers et éclatants succès de l'Empereur, marqua jusqu'où pouvait aller ridolâtrie envers la puissance victorieuse. Reçu partout sous des arcs de triomphe, au milieu des fêtes et des flatteries, avec des présents et des soumissions, l'infant vit accourir sur son passage les peuples et les princes*, il entendit appeler grande invincible, divin^

* Ibid.f c. xxxYii, p. 189.

* Ce voyage fut raconté en plus de six cents pages in-folio dans un livre publié quatre ans après à Anvers sous le titre de El felicissimo viaje del muy alto y poderoso principe don Phelippe Wjo del emperador don Carlos quinio maximo etc,, por Juan Cristoval Culvete de Estrella, in-fol. Anvers, 1552.

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son père, qu'on plaçait alors sans hésiter au-dessus des plus célèbres potentats et qu'on égalait aux plus grands hommes. On le nomma lui-même le futur héritier du tnonde^ et V espérance du siècle*. Parti de Barcelone le 2 novembre 1548, l'infant n'arriva à Bruxelles que le l*' avril 1549. Là, sous les yeux satisfaits du père, le fils parcourut les diverses provinces des Pays-Bas, dont il jura les privilèges et dont il reçut les serments. Tout Pété fut consacré à cette tournée politique, qui était comme une dévolution anticipée de l'héritage paternel. "*

Ce premier voyage, qui dura près d'un an, ne présenta point Pinfant sous de favorables auspices et ne fit pas concevoir de bien grandes espérances de son futur gouvernement. Ayant jusque-là vécu constamr ment avec des Espagnols, il en avait pris l'humeur altière, l'esprit lent, la tranquillité orgueilleuse. Petit de taille, délicat de complexion', il avait le vaste front, l'œil bleu et intelligent de son père, son menton avancé, la couleur blonde de ses cheveux et la blancheur de son teint. Son aspect était d'un Flamand, son caractère d'un Espagnol. Taciturne et hautain, timide et opiniâtre, grave et impérieux, aimant le repos et imposant la

* « Orbis terranim futurus liaeres. » (El felicissimo viaje, etc. fol. 35 Y\)

* « Philippus saeculi spes. » (Ibid., fol. 38.)

» Federico Badouaro. (Ms. de la Bibl. nat. n® 10,683, 2. 2. A.)

crainte, « il montra, disent les relations contemporaK nés, des dispositions sévères et intolérables*, ne plut^ guère aux Italiens, déplut beaucoup aux Flamands, et| fut odieux aux Allemands. » Mais sa tante la reine Marie de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas, etTEmpereur son père l'avertirent des dangers d'une pareille sévérité, et lui firent sentir qu'elle n'était pas séante à un prince destiné à régir des nations différentes et chrétiennes*.

Cette leçon ne fut pas sans fruit. Il en reçut d'autres qui ne lui profitèrent pas au même degré. Les seigneurs des Pays-Bas, par ordre de l'Empereur, le dressèrent aux divers exercices de la chevalerie', auxquels ses goûts l'avaient laissé trop étranger en Espagne ; mais ils ne l'y rendirent pas bien habile : dans un des tournois où il parut la lance à la main, il reçut sur le casque un coup qui le fit tomber évanoui de la selle de son cheval*. On le rapporta dans le palais de son père sans qu'il eût repris ses sens, et depuis il ne fut ja-

* f Un animo severo et intolerabile. » (Relazioiie di Michèle Soriano, de 1559. Ms. de la Bibl. nat., n* 10,083, 2. 2. A.)

* « Ma essendo avvertito... della regina Maria, et con più ef-- « Hcaeia del padre, con que&ta reputatione et severità non se « conveniva a chi doveva dominare nationi varie et popnli di « cristiâDi diversi, se muto. » (Belazione di Michèle Soriano, de 1559. Ms. delà Bibl. nat, n* 10,083, 2. 2. A.)

5 Marino Cavalli, dans Alberi, série I, vol. II, p. 217.

* Sepulveda, vol. Il, lib. XXVI, c. liv, iy, p. 381.

mais un jouteur ni hardi ni adroit*. Charles-Quînt aurait voulu faite de lui un prince guerrier, il parvint plus aisément à en faire un prince politique. Pendant plusieurs années qu'il le retint à côté de lui, l'Empereur rappela chaque jour deux ou trois heures dans sa chambre pour le former aux grandes affaires, soit en le rendant témoin des délibérations de son conseil, soit en Tinstruisant seul à seul lui-même*. A cette forte école, Vinfant don Philippe apprit à se contenir et se prépara à gouverner.

Charles-Quint ne songea pas seulement à lui laisser ses États héréditaires, il voulut encore lui ménager la possession de l'autorité impériale. Il considéra cette autorité conune nécessaire à la défense des Pays-Bas et à la conservation de Tltalie. Avant de descendre du trône, il essaya de réaliser ce difficile dessein. Dans Tété de 1550, accompagné de Tinfant, il partit pour TAllemagne, depuis deux ans soumise à toutes ses volonté<^, et il alla tenir une diète à Augsbourg. Il se pro-

* Dans une joule qui eui lieu sur la place d'Augsbourg, le i" février 1551, l'ambassadeur de France Marillac, arcnevèque de Vienne, dit que les seigneurs de la cour s'y distinguèrent peu. Il ajoute, en parlant de Philippe : € Le prince d'Espagne fist encore pirement que tous, sans pouvoir jamais rompre une lance ny donner une seule atteinte. » (Lettre de Marillac aucoti" nétable de Montmorency, du 3 février 1551. Ms. de la Bibl. nat., Brienne, n" 89, fol. 196 v*.)

' Marino Gavalli, dans Alberî, série I, vol. U, p. 217.

posa d'établir un ordre de succession inattendu dans l'Empire, afin d'en assurer la souveraineté à sa famille par des élections alternatives et convenues d'avance entre les princes des deux branches de la maison d'Autriche, dont l'étroite union suppléerait à la vaste unité qui disparaîtrait avec lui. Il avait fait nommer, en 1531 , roi des Romains l'archiduc Ferdinand, auquel il avait généreusement cédé, en 1520, l'Autriche, la Styrie, la Camiole, la Carinthie, le Tyrol, et qui y avait joint, après 1526, les royaumes de Bohème et de Ilongrie. Depuis lors, les deux frères avaient été inaltérablement unis. En toute rencontre, Charles-Quint avait favorisé les intérêts de Ferdinand, et Ferdinand avait servi les projets de Charles-Quint. Le mariage de Tarchiduc Maximilicn, fils aîné de Ferdinand, avecTinfante Marie, fille de Charles-Quint, venait d'ajouter un lien de plus à ceux qui existaient déjà entre les deux familles. L'Empereur l'avait envoyé l'année précédente en Espagne pour y devenir son gendre et y remplacer son fils dans le gouvernement de cette péninsule. Ferdinand, comme roi des Romains, était appelé à remplacer Charles-Quint comme empereur, et il était vraisemblable que Maximilien, déjà créé roi de Bohême, le remplacerait à son tour comme roi des Romains. D'un esprit ouvert, d'un caractère modéré, d'une humeur affable, d'un cœur intrépide, Maximilien était tout à la iois cher et agréable aux Allemands, qui détestaient

r>8 CHARLES-QUIKT

l'infant don Philippe à cause de son origine espagnole de ses manières hautaines, de ses dispositions sombres, de ses pensées despotiques que cachait mal son silence et qui perçaient à travers sa dissimulation*.

Charles-Quint n'en projeta pas moins de faire préférer l'un à l'autre par sa famille obéissante et dans l'Empire asservi. Il communiqua d'abord son dessein à Ferdinand, qui n'y fut pas favorable, et, pour la première fois, lui résista*, en se remettant toutefois à ce que déciderait Maximilien, qu'on fit venir de Valladolid à Augsbourg au cœur de Thiver. Charles-Quint y appela deux fois* des Pays-Bas sa sœur, la reine Marie, à laquelle un esprit supérieur et un caractère décidé assuraient la plus grande influence, afin qu'elle servît (le médiatrice entre les deux frères et les deux cousins. Après des débats longs et animés, la volonté de Charlcs-Quint prévalut.

* L'ainbassaJour do France, Marillac, dont la correspondance est pleino dos sontimonts contraires qu^înspi raient les deux jounos princes en Allemagne, dit : « Les Allemands ayment d'aultaiil plus le jeune roy de Bohême en lui dédiant leurcœur et leur affeelion, pour la peur qu'ils ont de tomber en la poissauce de Taullre. » (Lettre du 10 mars 1551 â Henri IL Ms. Bé- Ihune. n» 8S), fol. itôo y\)

* Voir la lettre trôs-inli^ressante et très-irritee que Charles* Ouint iVrivitàeesujetà la reine de Hongrie, sa sœur, le 16 décembre ir^M). (Lanz. Correspomicïn des Kaisers Karl V, îx^*. Leipsig. 18U5, vol. lll. p. !;> à2l.)

* Lo 10 septembre 1550 et le l" janvier 1551. Ms. Béthune» n''8i>. fui. 75 et 175 v\

Il fit dresser par Tévêque d'Arras un accord qui fat mystérieusement conclu dans sa chambre le 9 mars 1551 *. On convint qu'aussitôt que Ferdinand succéderait à l'Empire, le prince d'Espagne serait élu roi des Romains, titre qui serait dévolu à Maximilien lorsque Philippe deviendrait empereur. Les princes des deux branches s'engageaient à défendre mutuellement leurs États particuliers en même temps qu'ils s'obligeaient à soutenir en commun les affaires de l'Allemagne contre tous ceux qui, par des troubles soit politiques, soit religieux, porteraient atteinte à la dignité impériale ou à la foi catholique. Roi des Romains, Philippe recevrait une partie de l'autorité de Ferdinand ; empereur, il conférerait, durant ses absences, l'administration complète de l'Allemagne à Maximilien. Enfin, pour cimenter encore mieux entre les deux familles l'union fondée par ce traité de succession alternative à l'Empire et d'alliance défensive de leurs États patrimoniaux, Philippe dut épouser l'une des filles de Ferdinand, comme Maximilien avait épousé Tune des filles de /

Cet arrangement, qui rendait la couronne impériale en quelque sorte héréditaire en l'assurant -d'avance à

* La minute di3 l'acte était écrite de la main de Tévêque d'Arras et doit se trouver aux Archives impériales de Vienne. Il y en a une copie aux Archives de Belgique, dont je dois la eommunicatioû à Tobligeance de M. Gachard.

40 GUÂRLES-QUINT

plusieurs possesseurs, avait besoin de la ratification de TAUemagne. Les électeurs qu'il aurait dépouillés de leurs droits ne pouvaient pas l'accepter et n'étaient pas disposés à le subir. Ceux de Mayence et de Trêves, les seuls qui eussent comparu à la diète, disaient ouvertement qu'ils n'y consentiraient point, « parorx qu'ils avaient juré de garder la loi de l'Empire, et quo d'ailleurs ils s'étaient promis tous ensemble de ne faire jamais plus un Espagnol empereur ^ » Le duc Maurice de Saxe, dont l'alliance intéressée, le margrave Joachim de Brandebourg, dont la neutralité accommodante, avaient naguère facilité la victoire de Charles-Quint sur les protestants, sollicités des premiers, ne s'y prêtèrent pas non plus; le margrave Joachim invita même Ferdinand à y renoncer, s'il ne voulait pas se rendre odieux à toute l'Allemagne*.

L'Allemagne, en effet, frémissante sous le joug du père, n'entendait point être exposée à la domination du fils. L'esprit comprimé de sa vieille indépendance, l'ardeur étouffée de sa nouvelle foi, étaient sur le poinf d'éclater, et Charles-Quint allait rencontrer enfin ces difficultés inhérentes à la nature même des choses quit

* Ils le disaient au nonce du pape et à Tambassadeur de France ; celui-ci le communiquait à sa cour. ( Dépêche de Manllac à Henri II, du 16 et du 22 déc. 1550, foi. 158, V, 166; du 6 janv. et du 24 fév. 1551, fol. 174 et 207.)

• Bucholtz, vol. VI, p. 465-467.

la force suspend mais ne supprime pas. Après avoir avancé son œuvre à Augsbourg, il s'était transporté, dans Tespoir de l'y achever, vers les gorges du Tyrol, à Inspruck. De là il pouvait diriger le concile, dont il avait obtenu la convocation de Jules 111, et qui s'était réuni pour la seconde fois dans la ville de Trente au mois de septembre 1551. Il avait renvoyé en Espagne l'infant don Philippe, investi de tous les pouvoirs de la royauté, enivré des plus ambitieuses espérances. 11 croyait agir sur Tltalie catholique comme il avait agi sur l'Allemagne protestante, réformer l'une par le concile après avoir soumis l'autre par Vintérim, et rétablir l'unité détruite dans le monde chrétien.

Ce rêve de la toute-puissance se dissipa bientôt. Depuis quatre ans, Charles-Quint commandait au delà du Rhin en empereur absolu, y parlait même en pontife suprême. L'excès de son autorité y devint insupportable aux princes, aux villes, aux protestants, aux catholiques, qui ne virent plus en lui qu'un infracteur des lois, un tyran des consciences, un usurpateur des pouvoirs du saint-siége. Il se forma contre lui une mystérieuse coalition dans laquelle entrèrent ceux qui l'avaient servi durant la précédente guerre, comme ceux qui l'avaient combattu. Le duc Maurice de Saxe et le margrave Albert de Brandebourg, qui avaient été jusque-là les deux principaux appuis de Char les-Qiiint, s'en firent les chefs. Alliés à Henri II, qui.

politique imitateur de son père François I^, soutint en Italie les petits Etats mécontents, s'unit à Constantinopie avec Soliman II et se déclara le protecteur de la liberté germanique au delà du Rhin , ils concertèrent une attaque simultanée contre leur ennemi com- Hum.

Tout d'un coup l'électeur Maurice, le margrave Albert et les fils du landgrave de Hesse, donnant le signal du soulèvement et de la guerre, marchèrent du nord au sud à la tête de forces irrésistibles, revendiquanl les droits de l'Allemagne asservie, la délivrance des i)rinces luthériens captifs, relevant partout sur leur passage la croyance protestante proscrite, remettant dans Uwu^ églises les miiiistres fugitifs, rétablissant dans Tadininistration des villes les magistrats (lé|)ossé(lés, et ils arrivèrent sans rencontrer d'obstacle jns(|u'à Augsbourg. Henri II s^était avancé, de son rAlé vers l'Alleniagne et les Pays-Bas en libérateur et vu 0()ti(|nérant ; il s\Hait emparé des trois évèchés di Mclz. d{\ Tonl et de Vei^dun, qui restèrent à jamais in(*orporés à la France ; il allait occuper la Lorraine et envahir K» Knxonïbonrg. Knméme temps le duché de Parnio ol la république de Sienne, aidés par les Franç;ùs, résislértMitavec avantage aux Espagnols, dont il? avaicMi! secoué la domination en Italie, et les pachas de IMgrado ot de Ihide battaient les Autrichiens à Zegeb ol so rendaient maîtres de Tenieswar, de Lippa, de

Wesprim et de Szolnok, dans la Transylvanie et dans la Hongrie.

Charies-Quînt était pris au dépourvu. 11 n'avait ni armée ni argent*. Les troupes de son frère Ferdinand résistaient difficilement aux Turcs sur la Theiss et le Danube ; les siennes, d'un entretien trop dispendieux, avaient été pour la plupart licenciées après la complète soumission de l'Allemagne. A part^ quelques garnisons laissées dans Francfort, dans Augsbourg, dans Ulm, dans les places du Wurtemberg et dans les passages fortifiés du Tyrol, il avait envoyé dans le Parmesan détaché de son alliance, dans le Siennois impatient de son joug, les vieilles bandes espagnoles et italiennes avec lesquelles il avait vaincu et occupé les pays germaniques. Soudainement exposé à tant d'agressions, affaibli par les maladies, appauvri et désarmé par suite même de ses efforts et de ses victoires, il vit alors, sous les coups de ses ennemis coalisés, tomber

* Instruction ostensible de Charles-Quint donnée à J. de Rye, son premier sommelier de corps envoyé auprès de Ferdinand, du 3 mars 4552 ; Lanz, vol. III, p. 99 à 106. Il y dit : « Nous trouvons personne, ne à Ausbourg ny ailleurs, se veulle laisser persuader à nous accomoder de finance, quelque grand party que leur voulons offrir. » (P. 100.) En parlant des troupes, il dit que les confédérés onl pratiqué de longue maift les meilleures en Allemagne, et que, ajoute-t-il,«par faulte de linance et attendant la venue dudict duc (Maurice), nous sommes laissé prévenir. » (P. 101.)

mm^.

44 CHARLES-QUIKT

son œuvre à peine ébauchée en Allemagne, s'ébranler sa puissance si laborieusement affermie dans les Pays- Bas et en Italie, et sur le point d'être de nouveau franchies les barrières qu'il avait élevées pour la défense de la chrétienté vers l'Europe orientale.

En cette extrémité, Charles-Quint, sans trouble el sans faiblesse, jugea sa position avec une fermeté d'esprit incroyable. Calculant ce qui lui restait de ressources, et ne se faisant aucune illusion sur la décadence de sa fortune et l'affaiblissement de sa puissance, il reconnut avant tout qu'il ne resterait pas sans péril à Jnspruck. « Si j'attendois ici plus longtemps, écrivit-il le 4 avril 1552 à son frère en apprenant Tarrivée de Maurice victorieux à Augsbourg, je ne pourrois qu'être pris un de ces matins dans mon lit*. » Après avoir examiné les divers partis qui s'offraient à lui, il ajouta, avec cette hauteur d'orgueil et de pensée qui ne se méprend point sur les jugements humains et se met au-dessus d'eux : a Quoi que je fasse, s'il en advient bien, ils le jetteront à la fortune; si mal, la coulpe en sera mienne*. » Il se décida à gagner les Pays-Bas comme étant le lieu le plus favorable pour réunir promptement une armée, appeler à lui ses partisans d'Allemagne, ses soldats d'Italie, ses bandes d'Espagne, et, placé entre les troupes de Henri II et celles de

^ Lettre de Charles-Quint à Ferdinand. Lanz, vol. 111, p. 159. « Ibid., p. 100.

Maurice, faire bientôt face aux unes et aux autres. Ce parti était le meilleur, maïs il était fort périlleux. Le chemin des Pays-Bas lui était fermé, et il courait le risque de tomber au pouvoir de ses ennemis. Cependant il n'hésita point. « Le tout bien considéréy continua-t-il, me voyant dans Tétat où je me vois, me recommandant à Dieu et me remettant en ses mains, j'ai mieux aimé prendre détermination que Ton me trouve plustôt un vieux fol, que en mes vieux jours me perdre sans faire ce que je dois et peut-être plus que mes forces et débilités ne me conseilleroient de faire. Me voyant nécessité de recevoir une grande honte ou de me mettre en grand danger, j'aime mieux prendre la part du danger, puisqu'il est en la main de Dieu d'y remédier, que d'attendre celle de la honte*. »

Il se proposa donc d'aller en Flandre en longeant le lac de Constance et en passant par la haute Allemagne*. Le 6 avril, entre onze heures du soir et minuit, suivr ' de cinq serviteurs, il quitta mystérieusement Inspruck^ sans avoir d'autres confidents de son départ que l'évêque d'Arras et le chambellanla Chaulx, chargés l'un et l'autre de cacher son absence en le disant malade plus que jamais. 11 marcha toute la nuit à cheval par des chemins détournés. Le jour suivant, il s'avança à trarvers les montagnes, et parvint non loin de Fûssen.

* Lanz, vol. lll, p. 161.

• Ibid.

Mais, lorsqu'il approchait des portes du Tyrol, ses for^ ces qui fléchirent et le bruit qui se répandit de l'apparition des ennemis aux débouchés des Alpes Tobligërent à retourner sur ses pas. Il rentra de nuit dans Inspruck, sans qu'on y eût môme soupçonné la tentative

qu'il venait de faire et qu'avaient arrêtée ses maux bien plus que ses craintes*. Là, prescrivant des levées de troupes de tous les côtés, il négocia, par l'entremise de son frère le roi des Romains, avec les insurgés alle^ mands, qu'il voulait séparer des Français, afin de diviser ses ennemis, et il resta exposé pendant plus d'un mois à la surprise qu'il avait prévue et qu'il ne put pas éviter.

Les conférences, qui s'étaient ouvertes de bonne heure, n'avaient pas ramené l'accord entre Charles- Quint, qui ne concédait pas assez aux confédérés, et les confédérés, qui exigeaient trop de Charles-Quînt Dans le court espace de temps qui sépara les pourparlers de Lintz des conclusions de Passau, avant la trêve qui avait été convenue comme acheminement à la paix, au moment même où Ferdinand était allé chercher à Inspruck les dernières instructions de l'Empereur et

* Ce voyage lente clandestinement et si vite arrêté, Charles- Quint le raconte lui-même dans une lettre du 50 mai 1552, datée de Villach en Carinthie et écrite à sa sœur, la reine de Hongrie. Cette lettre est insérée dans Bucholtz, vol. IX, p. 544 à 547.

AVATïT SON ABDICATION. 47

lui porter ses supplications conciliantes, Maurice tenta un coup des plus hardis. Dans une marche rapide vers les Alpes, et par une attaque foudroyante, il parut soudainement à Fùssen, culbuta à Reutte les troupes impériales qui gardaient les défilés du Tyrol, s'empara de la forteresse d'Ehrenberg, et se porta sur Inspruck pour y dicter la loi à celui qui, naguère encore, semblait le dominateur du monde. Instruit le soir même du 19 mai des succès inattendus et de la menaçante approche de Maurice, Charles-Quint s'enfuit précipitamment, et ne lui échappa que de quelques heures ^ Il partit malade, en litière, aux flambeaux, suivi de sa cour en désordre, et, au milieu d'un temps affreux, il se dirigea vers la Carinthie.

Parvenu dans la nuit à Inspruck, l'entreprenant Electeur, qui livra le palais de l'Empereur au pillage de ses soldats, aurait pu poursuivre l'Empereur lui-même et l'atteindre. Le duc de Mecklembourg le lui conseillait; mais Maurice n'avait pas besoin d'une aussi grande victoire, qui l'aurait sans doute embarrassé. « Je n'ai . pas encore, dit-il, de cage pour y enfermer un oiseau de cette grandeur*. » 11 lui suffisait d'avoir exposé

^ Charles-Quint raconte aussi à sa sœur sa fuite d'InsprucW dans une autre lettre écrite également de Villach, à la date du 30 mai.Lanz, vol. III, p. 203, 204.

* Seckendorf , Histoire de la réformatUm de VÉglise chré" tienne en Allemagne, ad ann. 1552.

48 CHâBLES-QUINT

Charles-Quint au danger d'être pris, à rhumiliationde fuir, et, le débusquant de cette position centrale, de 1 avoir rejeté sur la Carinthie, d'où il ne pouvait rien entreprendre et voyait l'armée des confédérés s*ëlever comme une barrière entre l'Allemagne et lui. .

Après cet audacieux exploit, Maurice alla reprendre à Passau la négociation suspendue à Lintz. L'Empereur comprit qu'il fallait s'entendre avec les Allemands soa« levés et renoncer à les assujettir. Il se relâcha de tout ce qui ne toucliait point à l'honneur de son caractère, aux droits de son autorité, aux scrupules de sa conr science. Après avoir déjà rendu de lui-même la liberté au duc de Saxe Jean-Frédéric, au moment de quitter Inspruck, il accorda la délivrance du landgrave de Ihîssc, dont la captivité prolongée avait été Tune des raiises de la prise d'armes, mais en subordonnant cette délivrance au licenciement préalable des troupes de la confédération. 11 exigea, non plus que les confédérés marchassent contre le roi de France, mais qu'ils rompissent avec lui, et ne souffrit point qu'Henri 11 fût introduit dans la négociation de Passau ^ Tout en se montmnt disposé à rétablir en Allemagne l'accord politique et la paix religieuse, il n'y laissa point affaiblir l'autorilé impériale ni consacrer définitivement la foi luth^

* Voir S03 nombreuses lettres, depuis le 21 mars jusqu'au 8 juin, dans Lanz. vol. III.

AYAIfT SON ABDICATION. 4»

rienne. Il déclara que sa dignité comme chef de FEmpire, sa croyance comme prince catholique ne lui permettaient pas de céder sur ces deui points*, et tandis qu'on demandait le redressement instantané des griefs et la tolérance immédiate du protestantisme, il annonça qu'il aimait mieux tout rompre, et il s'en remit aux États germaniques assemblés en diète pour régler de concert avec lui Texercice légal de Tautorité, et décider lequel d'un concile général ou d*un concile national serait le moyen le plus propre à faire cesser les dissidences religieuses et à ramener une foi commune.

Le traité de Passau, auquel le firent consentir les pathétiques supplications de son frère Ferdinand et les dangers de la Hongrie, au secours de laquelle Maurice a\ait promis de marcher avec son armée', fut signé le 2 août, dans les termes mêmes exigés par la fierté et par les scrupules de Charles-Quint. Toutefois l'indépendance germanique et la paix religieuse y étaient consacrées, bien que sous une forme provisoire, parla volonté victorieuse et Ton peut dire universelle de l'Al-

* Déclaration finale de FEmperenr du 10 juillet, dans Lanz, vol. 111, p. 358 à 360. — Son instniction en forme d'ordre à ses commissaires, le sommelier J. de Rye et le vice-chancelier Seld. l^id., p. 361 à 365.

* LeU^e de Gliarles-4}nînt à la reine Marie du 16 juiil 1552, dans Lanz, yol. 111, p. 377, 378.

lemagne. En attendant la diète définitive à la décision de laquelle tout était renvoyé, les sectateurs de la confession d'Augsbourg ne devaient pas être gênés dans la paisible possession et le libre exercice de leur culte: la chambre impériale, dont les États luthériens ne pou« vaicnt pas être exclus, devait rendre la justice sans égard à la différence de religion ; le conseil aulicjue ne devait être composé que de ministres allemands pour délibérer tant sur les affaires générales de l'Empire que sur les affaires particulières des États. Après la transaction de Passau, dont les clauses furent transformées trois ans plus tard en loi fondamentale de l'Empire parle recèsde la diète d'Augsbourg, auquel Char^ les-Quint voulut rester étranger, Maurice descendit en Hongrie contre les Turcs et Charles-Quint s'avança vers la France à la tête d'une armée de quatre-vingt mille hommes pour reprendre à Henri H les villes qu'il avait conquises.

Il se porta devant la place extraordinairement fortifiée de Metz, où s'était enfermé le duc de Guise avec une petite armée et la fleur de la noblesse française. Charles-Quint Tassiégea pendant les derniers mois de 1552, au milieu des pluies de l'automne et des froids de ririver. Mais le valeureux et vigilant duc de Guise la défendit victorieusement contre lui. Le vieil Empereur* ne réussit pas mieux dans ses attaques contre la France qu'il n'avait réussi dans la recherche de la couronne

impériale pour son fils et dans Texécution de ses plans politiques et religieux sur F Allemagne. Il fut obligé de lever le siège de Metz après avoir perdu la moitié de son armée par les rigueurs du temps, comme il s'était désisté de la candidature du prince royal d'Espagne à 'Empire*, comme il avait renoncé à rendre toute l'Aiemagne dépendante et catholique. A ces revers consécutifs, il comprit que le cours de ses desseins était arrêté, et l'on assure que, faisant allusion à l'âge de ses . heureux adversaires, il dit avec autant de profondeur.' que d'esprit :/« La fortune n'aime que les jeunes gens*.» I / Il ne continua plus la guerre que pour la bien finir. : Quoiqu'il eût assisté lui-même au siège de Metz', dont il avait confié la direction au duc d'Albe, il y avait été presque constamment malade ', et s'il avait paru quelquefois à cheval au milieu de son camp, c'était le plus

« Lettre de Charles-Quint à Ferdinand du 3 fév. 1554, dans Lanz, vol. III, p. 606.

* ff ... Quem auditum ferebant, quum diceret nempe forlu-unamesse juvenum amicam. » Strada, Debello belgico, p. 11. — Bayle remarque judicieusement, dans la note K de son article sur Charles-Quint, que Machiavel avait déjà présenté et commenté cette maxime dans le chap. xxv de son Prince : c ...Eperôsempre(la fortuna) corne donna è arnica de' giovani, € perché son meno rispelivi, più feroci e con più audacia la « commandano. »

5 Sandoval, vol. II, lib. XXXI, § 24, p. 724 à 726. Lettre de, Malinœus, écrite du camp devant iMetz le 24 déc. 1552, p.*L 91, 92.

souvent en litière qu'il s'était rendu aux tranchées. D ne put pas même commander en personne pendant la campagne de 1555, qui lui fut plus favorable. Retenu à Bruxelles, il fit assiéger, prendre et raser les villes de Thérouanne et du vieil Hesdin, dont les garnisons incommodaient la Flandre par leurs agressions.

11 se voyait hors d'état désormais de conduire luîméme ses armées et de pourvoir à l'exécution de ses entreprises. Ses maux s'étaient aggravés* avec Fâge et par un défaut de sobriété insurmontable. Ce grand \ homme, qui savait commander à ses passions, ne savait pas contenir ses appétits ; il était maître de sod âme dans les diverses extrémités de la fortunCi il ne l'était pas de son estomac à table. Ni les sages conseils de son ancien confesseur*, ni les sévères avertisse- , ments de la maladie n'avaient eu le pouvoir de réfor- )

* Mémoire de Tambassadeur Marillac à la cour de Franc» de 1555. i^ls. delà Bibl. nat., et imprimé dans Ranke, Deutsche Geschichtein Zeitalter der Reformation, vol. VI, p. 490 et suiv. : « Aussitost que le froid approche, il faut qu'il demeure enserré en un poisle, ou pour mieux dire en une fournaise en laquelle peut-on demeurer un quart d'heure, ettoutesfois il yest tout le jour. Au reste, il a trois maladies invétérées, lesquelles i chacune fois le conduisent à l'extrémité. »

•Le cardinal Loysa, qui avait été son confesseur et qui était son ambassadeur auprès du saint-siége, lui écrivait de Rome à ce sujet. Cartas al emperador Carlos V escritas en las aiïos^ 4530-32, copiadas de los aulografos en el archivo de Simancoii par G. lleiiic, in-8», Perlin. 1848, p. 69.

tner ses habitudes à cet égard désordonnées. Durant Thiver douloureux de 1550 à 1551, passé tout entier è Augsbourg dans son appartement chauffé comme une étuve, d*où il ne sortit que trois fois pour se montrer et manger en public dans une salle voisine aux fêtes <le Saint- André, de la Noël et des Rois ; lorsqu'il était «i exténué qu'on le croyait près de sa fin, et que les médecins eux-mêmes lui donnaient à peine quelques mois à vivre*, l'anglais Roger Asham, qui assista à l'un de ses repas, fut surpris de ce qu'il mangea et «urtout de ce qu'il but. Bœuf bouilli, mouton rôti, levraut cuit au four, chapon apprêté, l'Empereur ne refusa rien. « Il plongea, dit Asham, cinq fois sa tête dans le verre, et chaque fois il ne but pas moins d'un quart de gallon de vin du Rhin*. »

Deux ans après le repas décrit par Asham, le spirituel et érudit van Maie, ayuda de câmera de Charles- Quint, fait un tableau plein de malice et de grâce des irrésistibles fantaisies de son maître au siège de Metz et des condescendances dangereuses que les médecins avaient pour lui. « Le ventre, écrit-il à Louis de Flan-

* Correspondance de Marxllac à Henri II et au connétable Anne [de Montmorency, datée d' Augsbourg en 1550 ?t 1551, Bibl. nat., Ms. deBrienne, n^SQ.

« Works of Roger Asham, London, 1761, in-4% lettre du 20 janvier 1551, p. 375. — Le gallon contient quatre litres et demi.

54 ClIARLES-QUINT

dre, seigneur de Praet, et une fatale voracité sont la source ancienne et très-profonde des nombreuses maladies de l'Empereur. Il y est assujetti à tel point, que, dans sa plus mauvaise santé et au milieu des tortures du mal. il ne peut pas se priver des mets et des boissons qui lui sont le plus nuisibles. Vous vous récriez et contre cette intempérance de César et contre la légèreté, l'indulgence, la faiblesse des médecins. C'est le sujet de toutes les conversations. L'Empereur dédaigne-t-il la viande? qu'on l'emporte. Désire-t-îl du poisson? qu'on lui en donne. Veut-il boire de la bière? qu'on ne lui en refuse pas. A-t-il le dégoût du vin? qu'on le retire. Le médecin est devenu un complaisant. Ce que César veut ou refuse, il l'ordonne ou le défend... Si la boisson n'est pas glacée, elle lui déplaît. . . 11 est bien certain qu'affligé de tant de maux, la froideur de la bière exposée à l'air pendant la nuit et qu'il boit avant le jour ne lui convient pas. Il s'y est néanmoins tellement habitué qu'il n'a pas craint d'en boire au péril d'une dyssenterie imminente. Commeje ■ suis pour cela son échanson avant le jour. .. je l'ai entendu pousser des gémissements qui attestaient ses souffrances... Je lui ai dit tout ce qui m'a paru le plus propre à le détourner de boire aussi mal à propos une boisson si nuisible, ajoutant que personne de nous, même avec une force et une santé athlétiques, ne supporterait sans en être incommodé de la bière glacée

bue avant le jour et pendant Thiver, et que lui ne craignait pas d'en prendre à son âge, avec une santé détruite parles maladies, les voyages et les travaux. Il en est convenu, et, grâce à ce bon conseil, il a défendu que la bière fût exposée à Tair. Le docteur Corneille (Baërsdorp) ne lui a pas permis non plus le vin trop froid à dîner et à ses repas. Je ne sais s'il s'y résignera longtemps. Nous maudissons souvent ici le soin affectueux qu'a la reine (de Hongrie) de lui envoyer des poissons. . . Dernièrement il en dévora, et avec un trèsgrand péril, pendant deux jours de suite. Il fit venir des soles, des huîtres qu'il mangea crues, bouillies, rôties, et presque tous les poissons de la mer*. »

Dans Tété qui suivit la levée du siège de Metz, Charles-Quint, sentant que les défaillances croissantes du corps se prêtaient de moins en moins aux vues toujours fermes de l'esprit, se prépara à accomplir l'abdication qu'il méditait depuis si longtemps. Le repos et la salubrité des climats du Midi lui parmrent les seuls remèdes à des infirmités que la fatigue des affaires et la rude température du Nord augmentaient sans cesse. Il choisit donc l'Espagne pour le lieu de sa retraite définitive, et en Espagne la délicieuse vallée appelée la Vera de Plasenciay dans la partie de l'Estrémadure la

* Lettre de Malinœus au seigneur de Praet, écrite le 24 dé cambre 1552, du camp devant Metz, p. 91, 92.

66 GIIÂRLES-QDINT

plus boisée, sur la pente méridionale d'une montagne que le soleil rechauffait pendant l'hiver, que d'épaisses forêts et de nombreux cours d'eau tempéraient pendant Tété. C'est à Tombre d'un cloître qu'il projeta de se retirer.

Charles-Quint avait toujours aimé les moines. Dans ses graiidcs afflictions, à la veille ou le lendemain de ses pins importantes entreprises, il se rendait souvent au milieu d'eux pour puiser dans la retraite et dans la prière des consolations et des forces. Après son élection à Francfort, au moment où, en 1520, il allait s'embarquer h la Corogne pour les Pays-Bas et l'AlIeinagne, il avait pieusement visité l'église de saint Jacques de Compostelle, Tapôtre de la Péninsule, dont le religieux patronage avait encouragé durant huit siècles les vieux chrétiens espagnols dans la revendication armée de leur pays, et dont le nom leur avait servi de cri de guerre contre les musulmans ^ Avant de partir pour l'Italie eu ir)2'J*, afin d'y prendre la couronne de fer des Lombards et la couronne d'or de l'Empire, il avait passé plusieurs jours dans le couvent de Santa Kngracia à Saragosse'. Lorsqu'il était prêt à monter sur sa Hotte pour l'expédition de Tunis en 1535, il avait fait un pèlerinage à la célèbre abbaye du Blontserrat, el

• Santiaj^fo y à elles !

* Samloval, vol. II, lib. XXIÏ, g 7, p. 217. -Siguaiza, vol. Ill, lib. IF, p. 445.

neuf fois dans sa vie*, en traversant le comté de Barcelone, il était allé se prosterner devant la Vierge de ce sanctuaire vénéré, à Timage de laquelle il devait conserver jusqu'à son dernier soupir une si tendre dé votion. A la mort de l'Impératrice, en 1539, il avait porté sa douleur et son deuil dans le couvent de la Sysla à deux lieues de Tolède ; et après la dispersion de ses vaisseaux devant Alger, en 1541, et Tabandon forcé de son entreprise, il s'était enfermé dans le monastère de la Mejorada, non loind'Olmedo*, avec l'intention sans; doute de s'y fortifier contre ce revers. Rien ne peint mieux que ce qui se passa en cette dé

* « Fue el emperador devotissimo de Nuestra Seôora de Montserrate... Nueve vezes se halla por los libros, que Su Magestad visîtô esta santa casa... muchas limosnas diô, y cada vez que venia la mandava dar : no queria que se supîesse io que mandava dar, parece cantitad de veynte mil ducados por los libros : en una partida se hallan mil ducados, que mando iibrar enZaragoça ano de 1524.» (Sandoval, vol. 11, p. 896, 897.)

' Sandoval le raconte ainsi, d'après le manuscrit du prieur de Yuste, fray Martin de Angulo : « Cuenta este padre... que bolviendo el emperador de la perdida de Argel y jornada de Italia, se recogiô en la Mejorada, que es un insigne monas* terio cerca de la villa de Olmedo... y que estuvo en él muchos dias, y viernes de la semana santa a la hora de corner se passeava por unas calles de cypreses muy hermosas que tienen en un cercado, preguntô que comia el convento, dixeronle que pan y agua, y mandé que le traxassen dos panezillos de los que los religiosos comian, y un jarro de agua, y en pie passeandose le comiô y beviô el agua, y con aquello passôaquel dia. » {Vida del emperador en Yuste, vol. 11, p. 830.)

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saslreuse rencontre sous Alger la grandeur de sa résignation chrétienne et la confiance extraordinaire qu'il avait dans les prières des moines. L'expédition qui devait le rendre maître de ce point important de TAfrique septentrionale avait été entreprise avec trop de hâte, à cause d'une guerre imminente du côté de la France. Charles-Quint était arrivé dans le golfe d'Alger la dernière semaine d'octobre, au moment même des tempêtes de Téquinoxe. Elles se déchaînèrent en effet sur la Méditerranée le surlendemain de sa descente à terre, avant qu'il eût tiré de sa flotte de quatre cents navires et la grosse artillerie pour foudroyer la ville en face de laquelle il s'était déjà campé, et les vivres pour nourrir ses soldats. La violence des vents brisa les ancres de la plupart des vaisseaux, qui heurtèrent les uns contre les autres ou furent jetés à la côte. En même temps une pluie serrée et froide inondait son camp. Dans cette terrible extrémité, exposé à périr sur ce rivage faute de pouvoir ou y vivre, ou en partir, Charles-Quint, couvert d'un long manteau blanc, se prome* nait au milieu des grands et des cavalleros d'Espagne, .et s'adressant à Dieu, maître des éléments, il ne laissait entendre que ces religieuses paroles* : Fiatvoluntas tua! fiât voluntas tua! Tout d'un coup, vers onze heures et demie du soir, au plus fort de l'ouragan, il ap-

Sandoval, vol. Il, lib. XXV, g 12, p. 409.

pela des pilotes expérimentés et leur demanda combien de temps les navires de la flotte pouvaient résister wicore aux coups de la tempête. — Deux heures, répondirent-ils. — Se souvenant alors des chants qui comnençaient à minuit dans tous les couvents de son royaume, et croyant que cette universelle oraison chrétienne monterait vers le ciel et lui concilierait l'assistance divine, il dit aux siens, le visage ranimé par Tespérance « Rassurez-vous, dans une demi-heure tous les moines et toutes les religieuses d'Espagne se lèveront et prieront pour nous*. » Il est vrai qu'après s'être montré chrétien confiant, il agit en capitaine résolu, et qu'il opéra habilement sa retraite vers le cap Matifou, où s'étaient réfugiés les débris de sa flotte et d'où il ramena son armée en Europe.

Parmi les moines, ses préférences étaient pour les^ hiérony mites. Ceux-ci formaient un ordre presque exclusivement espagnol, fondé par quelques ermites de 1» Péninsule, qui avaient obtenu en 1373 du pape Grégoire XI l'autorisation de se réunir en congrégations religieuses sous le nom de saint Jérôme et avec la règle de saint Augustin*. Leur premier monastère s'était élevé à San Bartholome de Lupiana, près de Guadala- '

* Sandoval, vol. II, lib. xxv, § 11, p. 408.

* Le pape Grégoire XI, dans sa bulle du 18 octobre 1575, les avait appelés frères ou ermites de saint Jérôme, et leur avaiL donné la règle de saint Augustin comme ayant été Tami de

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jara, sur un des frais coteaux de la Vieille-Castille. De là ils s'étaient promptement répandus dans la plaine de Tolède, dans la forêt de pins de Guisando, parmi les myrtes de Barcelone et de Valence, sous les berceaux de vignes de Ségo.vie, au milieu des bois de châtaigniers de TEstrémadure. Placés' non loin des \illcs, dans des sites agréables et solitaires, ils avaient couvert la Péninsule de leurs établissements de Grenade à Lisbonne, de Séville à Saragosse\ Us s'étaient d'abord consacrés à la contemplation et à la prière. Ils vivaient d'aumônes, et depuis le milieu de la nuit jusqu'à l'extrémité du jour ils chantaient avec une assiduité et une pompe singulières les louanges de Dieu*. Bientôt enrichis par les dons des peuples et les faveurs des monarques, les hiéronymites, dont l'ordre entier était gouverné par un général élu, dont chaque couvent était administré par un prieur triennal, avaient ajouté la science à la prière, la culture nouvelle des lettres à la pratique conservée des chants, et, de moines pauvres, étaient devenus les possesseurs opulents de vastes ter res, de nombreux bestiaux, de riches vergers. Aucun?

saint Jérôme. Siguenza, Histona de la orden de San Gerônima . part. Il, p. 58, 39.

* Voir le deuxième volume de Siguenza.

« Ils surpassaient à cet égard tous les autres ordres. Siguenza, liistoria de la orden de San Gerônimo, part. II, p. 50 à 55. Les jours de fêle ils restaient de dix à douze heures au «hœur, p. 55.

reUgieux en Espagne ne célébraient lé culte catholique avec une dignité plus imposante, ne faisaient entendre une musique aussi suave dans les chœurs de leurs églises, ne distribuaient de plus abondantes aumônes à la porte de leurs couvents, n'offraient aux voyageurs dans leurs établissements une plus généreuse hospitalité. A Notre-Dame de Guadalupe, qui était l'un des trois sanctuaires les phis vénérés et les plus visités de FEspagne, et qui avait la grandeur d'une ville par son étendue, la sûreté d'une citadelle par ses fortifications, les hiéronymites gardaient un trésor considérable dans une tour, avaient de larges celliers toujours pleins, de beaux jardins couverts d'orangers et de citronniers, faisaient paître sur les montagnes voisines d'immenses troupeaux de moutons, de vaches, de chèvres, de porcs^ possédaient en Estrémadure.cinquante mille pieds d'oliviers et de grands bois de cèdres*, et dans leurs vastes réfectoires couvraient avec profusion la table des hôtes et des pèlerins, qui était mise et levée six ou sept fois par jour*.

^ Don Antonio Ponz, Viage de EsparlUf segunda edicion, Madrid, 1784, in-12, vol. VII, carta iv, gg 28 et 29, p. 69. Chaqne année, on consommait dans le monastère 3,000 arrobes d'huile (une arrobe contient un peu plus de douze litres), 28,000 fanègues de*blé (la fanègue contient environ cinquante-cinq litres), 5,000 moutons, 1,500 chèvres, 100 vaches, 150 porcs, sans compter les choses moins importantes.

■ Siguenza, part. II, p. 50.

Ce fut près d'un couvent de cet ordre adonné à la prière et à l'étude que Charles-Quint songea à se retirer. Il l'avait toujours eu en singulière vénération. Cette vénération était comme un héritage de famille, qu'il avait reçu de son aïeul et qu'il devait transmettre à son fils. Ferdinand le Catholique, après la victoire de Toro en 1475 et la conquête de Grenade en 1492, avait élevé deux monastères de cet ordre* ; il s'était enfermé dans un de ces doitres à la mort de la reine Isabelle de Castille*, et lorsqu'il s'était lui-même senti près de sa fin, il était allé expirer à Madrigalejo* dans une maison appartenant aux hiéronymites, qu'il avait rendus les gardiens des sépultures royales*. Philippe II devait fonder pour eux, en souvenir de la bataille de Saint- •Quentin, l'immense Escurial, où il irait à son tour vivre et mourir. Charles-Quint, qui, à plusieurs reprises, avait été l'hôte des hiéronymites dans leurs couvents de Santa-Engracia, de la Sysla et de la Mejorada, résolut de terminer ses jours dans leur cloître de Yuste.

Yuste, que la demeure de l'Empereur devait rendre

Santa Maria de la Yitoria, près de Salamanque, et Nuestra Senoradela Goncepcion, près de Grenade. Ibid., part. III, lib. I, p. 13 à 19, et fol. 47 à 54.

« Ibid,, part. III, liv. I. fol. 107.

5 Don Antonio Ponz, Viage en Espafla, vol. VII, carta iv, § 32, p. 71, 72.

* Le prieur du couvent hiéronymite de Grenade en était le chapelain.

si célèbre, avait été fondé au commencement du qum* zième siècle, près d'un petit cours d*eau* dont il avait pris le nom, dans une chaîne de TEstrémadure, coupée de vallées, couverte d'arbres, arrosée par des ruisseaux qui descendaient des cimes neigeuses de la montagne. De ce site pittoresque, ayant à Test et au sud les plaines de Talavera et d'Aranuelo, la vue dominait le cours du Tietar et du Tage, plongeait sur les belles cultures et les riants villages qui s'élevaient du milieu des bois dans le magnifique bassin de la Vera de Plasencitty et apercevait à Thorizon lointain les monts azurés de Guadalupe. Quelques ermites y avaient élevé en 1402 des cabanes dans la forêt de châtaigniers et de noyers qui couvrait les flancs de la montagne. Ils avaient reçu en 1408, par la puissante entremise de rinfant don Ferdinand, une bulle qui les autorisait à transformer leurs humbles cellules en monastère hiéronymite. Mais les moines d'un couvent voisin les avaient troublés dans leurs travaux, et l'évêque de Plasencia s'était opposé à la construction commencée de leur monastère. Ayant invoqué l'appui supérieur de l'archevêque de Saint-Jacques, qui était métropolitain du pays et qui favorisait l'ordre de Saint-Jérôme, ils

■ • Yuste es un sitio, lugar y tierra llamado anzi de un arroyo que esta junto à este monasterio, que baxa de una sierra y sellamaYuste. » (Manuscrit hiéronymite, c. xi, dans Betraite et monde Charles-^uint, etc., vol. II, p. II.)

<K condition priYée\ » Il recommanda à Finfant et au secrétaire d'État Yasquez de Molina, qu'il instruisit de son dessein sous le plus grand secret, de s'adresser pour l'exécution au prieur général Juan de Ortega, dans lequel il avait la plus grande confiance*. Il chargea le contador Francisco Almaguer de mettre à la disposition du prieur l'argent nécessaire pour construire cet édifice sur le plan qu'il en avait fait dresser et dont il soumit l'eïécution à Gaspar de Yega et à Alonso de Covarrubias, les deux plus célèbres architectes de l'Espagne*. Après avoir prescrit d'élever à côté du couvent la modeste résidence royale dont lès religieux de Yuste avaient surpris et divulgué la destination^ Charles- Quint disposa tout pour laisser à son fils la domination la moins embarrassée.

' « Que al lado del monasterio de Ynsto 8e le fiibrieini usa « casa sufficiente para poder vivir eon la Bervidombre y cria- « dos mas indispensables en dase de penona particolar. • {Betiro, estancia* etc.. fol. il i*.)

. « Ibtd.

> Betiro, estancta, etc., fol. 12.

^ Le contador Almaguer et le secrétahe Vasques de Molina écrivirent à FEmperenr que son projet n'avait pas été ébruité par leur faute, ajoutant que c'était par Tindiscrétion dm moines : f Habladurias de fràyles que por no sàber lo que f son négocies, notenian al 'secreto que estes requières. • (Ibid., fol. IS I*.)

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