‹ Charles-QuintChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

mÈwAwn POUR 'k^es^agxe, — emibéb au cowBnnr.

IV'part de Charics-Quint. — Sa traversée de la Zélande en Espagne. — Son débarquement à Larcdo. — Préparatifs ordonnés par Philippe II et par la princesse dofia Juana pour le recevoir; Ds sont mal exécutés. — Mécontentement de l'Empereur. — Son vopge à traTere la Yieille-Castille. — Son entrée à Burgos. — Négociation an siiyet de la Navarre; en échange de laquelle Antoine de Bourbon fait demander par son envoyé Escurra le duché de Milan érigé en royaume de liOmbnrdie. — Entrelien de Charles-Quint avec son petit-fils don Carlos, qui va à sa rencontre jusqu'à Gabezon ; caractère de ce jeune prince, jugement que l'Empereur porte sur lui. — Arrivée et séjour i Valladolid. — Départ de Charles-Quint pour l'Estrémadure. — Passage da Puerto Nuevo à la Yera de Plasencia par les montagnes de Tomavacas; paroles que prononce l'Empereur au sommet de la brèche. — EUblissement de (Charles-Quint durant trois mois au château de Jarandilla; visites qu'il y reçoit; provisions et présents qui lui sont envoyés de toutes parts. — Entretien de l'Empereur avec le Père François d£ Borja. — Négociation avec la cour de Portugal an sujet de la venue en p]spagne de l'infante dona Maria, fille de la reine Éléonore; regret que Charles-Quint exprime à l'ambassadeur Lourenço Pires de Tavora de n'avoir pas accompli ses anciens projets de retraite après ses viiy toires en Allemagne. — Reprise des pourparlers sur rechange de la Navarre ayec Escurra. — Guerre en Italie; rupture de la trêve de Vaucelles par la France. — Succès militaires du duc d'Albe dans les États pontificaux; suspension d'armes qu'il accorde à Paul IV; mécontentement qu'en montre l'Empereur; habiles et prévoyants conseils qu'il donne. — Attaque de goutte. — Rétablissement de Charle»-

^uint, qui se sépare d*uoe partie de sa suite et monte avec le reste au monastère de Tuste. — Son entrée au couvent; réception que lui font les moines.

Avant que Charles-Quint quittât Flessingue 'et fît voile vers la Biscaye, Philippe II avait annoncé à la princesse doiia Juana, gouvernante d'Espagne, la pro« chaine arrivée de l'Empereur leur père. Dès le 27 juillet, il lui avait écrit d'envoyer dans le port de Laredo l'alcade^ de cour Durango, avec Targent nécessaire à l'achat de tous les approvisionnements et à la réunion de tous les moyens de transport que réclameraient sa «a venue et son voyage à travers le nord delà Péninsule. Durango devait de plus y porter la solde de la flotte et y conduire six chapelains que l'Empereur désirait y trouver à son débarquement*. Le 28 août, jour où Charles-Quint partit de Gand pour la Zélande, Philippe II renouvela ses instructions à dona Juana*, et, le 8 septembre, il lui écrivit encore :

« Sérénissime princesse, ma très-chère et aimée

4(1 sœur, l'Empereur mon seigneur qui est en

« bonne santé, grâce à Dieu, s'embarquera au premier

« jour Afin de ne vous causer aucun dérangement,

« Sa Majesté a résolu de loger à Valladolid dans la « maison de Gomez Perez de las Marinas, où demeurail « Ruy Gomez. Vous ordonnerez qu'on la nettoie, qu'où

* Ms. Retiro, estancia, etc., fol- 45. « Ibid., fol. U et 45.

« rarrange, qu'on achète et qu'on prépare tout pour « que les pièces soient mises, avec grande célérité, en « état de recevoir Sa Majesté, qui, en débarquant, en- « verra devant elle Roggier son aposentador de pa- « lacio (son fourrier de palais), aiîn d'apprêter les lo- « gements sur sa route et de disposer son appartement K selon son gré à Valladolid*. » Ne se contentant point d'entrer dans tous ces détails pour assurer à son père une réception commode en Espagne, Philippe II voulut qu'on lui montrât les empressements et qu'on lui rendit les honneurs qu'il ne demandait plus lui-même. Aussi ajouta-t-il : — « Quoique Sa Majesté n'ait point « songé à traiter de cela, il serait juste que quelques- « uns des principaux personnages et gentilshommes « allassent jusqu'au port où elle descendra, qu'ils y « fussent accompagnés d'un évèque et des six cba-

« pelains dont je vous ai déjà parlé Sa Majesté Im-

« périale monte le navire Bertendonay sur lequel on a « disposé pour elle un appartement de toute commou dite. Vous pourvoirez aux besoins de ce navire et du « reste de la flotte, dont l'équipage devra toucher la « partie de solde qui lui est encore due, sans qu'il y « ait faute, et vous aurez à m'aviser de ce qui se sera « fait. »

* La lettre de Philippe II est en entier dans Retiro, esUm" rta, etc.,fol.47.

ENTRÉE AU COUVENT. i33

Après avoir reçu celte lettre le 17 septembre, jour même où la flotte qui conduisait TEmpereur en Espagne sortait du port de Rammekens, la princesse dona Juana s'empressa d'exécuter les ordres du roi son frère. Elle fit préparer la maison de Gomez Ferez à Valladolid, qui était alors la résidence de la cour et le siège du gouvernement. Elle commanda de nouveau à Falcade Durango de se rendre avec ses alguazils à Laredo, et d'y remplir la mission dont elle Tavait chargé*. Elle ordonna en même temps des prières publiques pour l'heureuse arrivée de l'Empereur*; elle avertit le connétable et l'amiral de Castille de se tenir 'prêts à aller le complimenter, et elle invita don Pedro Manrique, évêque de Salamanque et chapelain du roi, à partir sans délai pour Laredo. « Je sais, lui disait-elle, que « Sa Majesté vous verra avec plus de plaisir qu'un au- « tre, charmée qu'elle sera de rencontrer en arrivant « un aussi ancien et un aussi bon serviteur*. »

Mais ces mesures, recommandées avec une insistance prévoyante pa» Philippe II et prescrites avec un zèle affectueux par sa sœur, furent exécutées pour la plupart avec la lenteur espagnole. Dans ce temps et dans ce pays surtout rien ne se faisait vite, et les actes

* Retira, esiancia, etc., 48 r*.

2 IhitL, 45 V" et 44 r*.

3 a Yo se que Su Magestad holgarà con vos mas que con otro, « por ser tan criado y servidor suyo. » (ilifd., fol. 47 v'.)

tucux le lendemain, la mer fut très-agitée, et les navires qui portaient les deux reines, restés un peu en arrière, ne purent entrer que dans le port plus occidental et plus vaste de Santander^

Charles-Quint ne trouva a Larcdo que l'évèquc de Salamanquc et Talcade de cour Durango, qui n'avait pas encore l'argent nécessaire aux besoins de son service et à la solde de la flotte. Il s'en montra fort irrité, et Martin de Gazlelu écrivit au secrétaire d'iitat Vasqucz de Molina : « Sa Majesté est courroucée de la né- « gligence que Ton a mise à pourvoir ù certaines (c choses qu'il convenait de préparer et que le roi avait « prescrites*. Les six chapelains qui auraient dû venir « pour le servir lui manquent d'autant plus, que ceux « qu'il a amenés avec lui sont malades, et chaque jour « il faut aller chercher un prêtre pour lui dire la messe. c( 11 aurait eu besoin de deux médecins, parce que la « moilié dos gens de sa flotte est malade et sept ou « huit de ses serviteurs sont morts. Le maître générai « des postes aurait dû envoyer un officier avec des c< courriers pour son usage; il en a seuli et il en sent «( la privation. Si Tévèque de Salamanque ne lui avait

* lictraite et monde CharUs-Quint, vol. I, p. 2.

* c Su Ma{^'(>sla(l esta bien mohiiio del descuidado que ha • habido en no provecrse nigunas cosas que fiiera razon se « hubieran proveido» y cl Ucy ténia mandado. • {Ibid,, p. 5

«te.)

KNTHCK au COUVKNT. 457

pa» procuré ccrluirics comniodilés, il n'aurait rien « trouvé sur les lieux qui convint à une Majesté comme « In sienne. On ne lui a pus écrit une seule lettre ni «( envoyé savoir comment il vient. Tout cela aurait dû a être fait en même temps & Sanlnnder, & laCorogne et « ici. Voil2i ce dont il se plaint, et il dit d'auti'es clio- « ses bien sanglantes*. »

C'est ce retard mal connu dans Texécution des ordres de Philippe II et cette expression niai jugre du mécontentement de (lliarles-Quint qui ont été tratis*- (brmés en acte d'ingratitude de la part de Tun, en signe de regret de la part de l'autre. La plupart des liistoricns ont prétendu que, le leiideiriain même de l'abdication de son père, Philippe II avait sinon refusé^ du moins négligé de mettre à sa disposition cent mille écus d'or que TKmpiîreur s'était réservés dans sa retraite*. Il n'en est rien, connue on le voit. Ce n'est

• Hetraite et mort de Charlen-ynint, vol. I, p. fl.

*Slru(lu no lui fait pnH (!X))rimnr Hon m(''n()Mtnn(otMont à Larcdo, muis û Durgos, au sujut du (Uillc H()iiniu% qui d'ailh^ra lie fut puH. vAuwiuo nous lu vt^rrons, uuhsî forio qu'il l'iiuliquo. Il dit : « Sc.nsit tuni priniuni nuditutom huhmi. Arcivssitipiû ot « illud, quod ex ccntum nunnnûm aurooruni niillibus (([unm « HÎbi redituni ex iniinenHis opibus tuntuniniodo Knposucrat)» « quuin eorum pnrlo opu» tum esset, qua funiulo» aliquot do- « naret dimiltiiretquo, cxp^ictandum ei plusculuni, me sine c stotnacho Durgitt fuit, duin illa vidolicct Huninia aliquaiido u mldor»lur. »(/)(; /;e//o beUjicOt lib. I, p. 7.)Uobi!rlson. Hv. XII» dit la inôinc chose que Strada, ot fait roMtur CbarloH-(juint quiil-

tueux le lendemain, la mer fut très-agitée, et les navires qui portaient les deux reines, restés un peu en arrière, ne purent entrer que dans le port plus occidental et plus vaste de Santander * .

Charles-Quint ne trouva à Laredo que Tévêque de Salamanque et Talcade de cour Durango, qui n'avait pas encore l'argent nécessaire aux besoins de son service et à la solde de la flotte. 11 s'en montra fort irrité, et Martin de Gaztelù écrivit au secrétaire d'État Vasquez de Molina : « Sa Majesté est courroucée de la né- « gligence que Ton a mise à pourvoir à certaines ce choses qu'il convenait de préparer et que le roi avait « prescrites*. Les six chapelains qui auraient dû venir c< pour le servir lui manquent d'autant plus, que ceux « qu'il a amenés avec lui sont malades, et chaque jour « il faut aller chercher un prêtre pour lui dire la messe. « 11 aurait eu besoin de deux médecins, parce que la c< moitié des gens de sa flotte est malade et sept ou « huit de ses serviteurs sont morts. Le maître général « des postes aurait dû envoyer un officier avec des « courriers pour son usage ; il en a senti et il en sent « la privation. Si l'évêque de Salamanque ne lui avait

* Retraite et monde Charles-Quint ^ vol. I, p. 2.

* c Su Magestad esta bien mohino del descuidado que ha • babido en no proveerse algunas cosas que fuera razon se « hubieran proveido, y el Rey ténia maudado. • {lbid,y p. 5

«te.)

pas procuré certaines commodités, il n'aurait rien « trouvé sur les lieux qui convint à une Majesté comme « la sienne. On ne lui a pas écrit une seule lettre ni « envoyé savoir comment il vient. Tout cela aurait dû « être fait en même temps à Santander , à la Corogne et « ici. Voilà ce dont il se plaint, et il dit d'autres choit ses bien sanglantes*. »

C'est ce retard mal connu dans l'exécution des ordres de Philippe II et cette expression mal jugée du mécontentement de Charles-Quint qui ont été transformés en acte d'ingratitude de la part de l'un, en signe de regret de la part de l'autre. La plupart des historiens ont prétendu que, le lendemain môme dé rabdication de son père, Philippe II avait sinon refusé, du moins négligé de mettre à sa dispositfon cent mille écus d'or que l'Empereur s'était réservés dans sa retraite •. Il n'en est rien, comme on le voit. Ce n'est

• Retraite et mort de Charles-Quint y vol. I, p. 6.

• Slrada ne lui fait pas exprimer son méconlentement à Laredo, mais àBurgos, au sujet de cette somme, qui .d'ailleurs ne fut pas. comme nous le verrons, aussi forte qu'il lindique. Il dit : • Sensit tum primum nuditatem su^m. Accessitque et «( illud, quod ex centum nummûm aureorum miiiibus (quem « sibi reditum ex immensis opibus tantummodo seposuerat)» « quum eorum parte opus tum esset. qua famulos aiiquot do- « naret dimitteretque, expectandum ei plusculum, nec sine f stomacho Burgis fuit, dum illa videlicet summa aliquando « redderetur.i(D6freWo&e/gfico, lib. I, p. 7.)Robertson.liv. Xll, dit la même chose que Strada, et fait rester Charles-Quint quel-

point des cent mille écus qu'il est question ici. Les reproches de TEmpereur portent sur les préparatifs qu'on n'avait faits ni assez tôt ni assez complètement pour son arrivée en Espagne, et il est loin d y envelopper son fils, qui avait transmis plusieurs fois ses volontés à cet égard de la manière la plus pèremptoîre et la plus précise. La cour de Valladolid elle-même avait été plus prise au dépourvu que négligente. Charles- Quint, dont le retour avait été annoncé et retardé si souvent, n'était pas attendu si vite. En outre, fl y avait toujours en Espagne de grandes difficultés à trouver de l'argent à point nommé et à se faire obéir au moment nécessaire.

Dès que la princesse dona Juana connut, le 1" octobre, le débarquement de l'Empereur, par don Alonzo de Carvajal, qui lui avait été dépêché de Laredo, elle envoya l'argent pour la flotte et des provisions de toutes sortes pour son père Elle se hâta d'écrire le même

ques semaines â Bnrgos, où il ne passa qn^un seul jour. Mais Charles-Quint n'eut pas à payer alors les serviteurs dont il avait à se séparer, puisque cette séparation n'eut lieu que troi mois et demi après à Jarandilla. Quant â l'argent pour le payement de la flotte et pour les dépenses du voyage, il fut apporté bien avant que TEmpereur arrivât à Burgos , ainsi que It prouve une lettre écrite par Gaztelû à Vasquez de Molina, le il octobre, dans laquelle c avisa haber llegado los dinerosn»c cessarios para la paga de la armada y para los demas gastoi do Su Magestad. » {Betiro,estaficia, etc., fol. 58 1*.)

jour à Luis Qiiîjada, qui était dans son cMteau de Villagarcîa. « Ce matin, lui dit-elle, j'ai eu avis que IKm- « pereur, mon seigneur, et les sérénissimes reines « mes tantes arrivèrent lundi passé, veille de Saintce Michel, à Laredo, que Sa Majesté débarqua le soir « même, que mes tantes débarquèrent le jour suivant, « et que tous se portent bien. J'en ai rendu de grandes « grâces à Notre-Seigneur, et j'en ai éprouvé, ainsi que « de raison, une extrême joie. Comme l'Empereur aura c< besoin de vous pour la route, et qu'il importe de sa- « voir le moment où il se rendra dans cette ville, je « vous prie de partir aussitôt que vous recevrez ma c( lettre et d'aller en poste auprès de Sa Majesté. Dès u que vous y serez, rendez-lui compte des deux sortes « de logement que vous connaissez ici, et inforracz- « moi en toute diligence quel est celui des deux que « choisit Sa Majesté, et si elle veut qu'on y place des <( poêles ou autres choses, afin que tout soit prêt lors- « qu'elle arrivera.

« Je vous prie aussi de demander à Sa Majesté si elle « désire que je lui envoie une garde à pied ou à che- (( val, pour son escorte ou pour celle des sérénissimes « reines mes tantes;

« S'il lui agrée que quelques grands ou gcntilshom- « mes aillent lui former un cortège,

a S'il vcîul qu'à Burgos cl ici on fasse une réception it à Sa nifijcî^f/î ou h tncn tantes, ot de quelle manière;

140 DÉPART POUR L*ESPAG9E.

« S'il ordonne que le prince son petiMîk aîlle au- « devant de lui et jusqu'où;

« S'il trouve bon que je fiasse la même chose ou que « les conseils qui sont à Yalladolid la fassent ^;alefi ment. Instruisez-moi diligemment et parliculîëre- «r ment de ce qui sera sa volonté en tout.

« Je vous charge aussi d*avoir soin pendant la route /î que Sa Majesté soit abondamment pourvue de tout ce a dont elle aura besoin, ainsi que les sérénissimes « reines mes tantes. Avisez Talcade Durango de ce '< qu'il devra procurer, pour que rien ne manque, et « prévenez-moi de ce qu'il convient que j'envoie d'ici. a En tout vous me ferez grand plaisir*. »

Elle chargea don Henriquez de Guzman d'aller comph'mcnlcr l'Empereur en son nom, et le lendemain le jeune don ('arlos, alors âgé de onze ans, écrivit de sa main à son grand-père pour lui demander ses ordres n Sacrée Impériale et Catholique lîajesté, j ai appris que « Votre Jla^eslé est en santé, et je m'en réjouis infini- »< ment, au point que je ne saurais le faire au delà. Je « supplie Votre Majesté de me faire savoir si je dois sora tir à sa rencontre et jusqu'où. J'envoie auprès d'elle « don Pedro Pimenlel, gentilhomme de ma chambre

* La lettre de la princesse dona Juaua est tout entière dans I\etiro, esiancia, etc., fol. 52. — Elle est aussi dans Betraite et mort de Charles-Quint, vol. II, p. 95, 96.

« et mon ambassadeur, auquel je supplie Votre Ma- « jestë d ordomicr ce qui est à faire en cela, afin qu'il « me récrive. Je baise les mains de Votre Majesté. Le « trés-humble fils de Votre Majesté. Le princeS »

Quijada était parti le 2 octobre au malin de Villagarda et était arrivé le 5 à Laredo. Sa présence avait été très-agréable à l'Empereur, qui se mit en route le lendemain 6, Talcade Durango étant parvenu à réunir ce qui était nécessaire pour ce voyage*. Quijada annonça au secrétaire d'État Vasquez que l'Empereur comptait airiver dans quatre jours à Médina de Pomar^ et en moins de dix-sept à Valladolid'.

Charles-Quint se refusa à ce qu'on lui fit, soit sur la route, soit à Valladolid, une réception solennelle. Il exprima la volonté formelle que le secrétaire Vasquez ne quittât point les afiaires pour se rendre auprès de lui, que la princesse sa fille l'attendit dans le palais à Valladolid, et il permit à son petit-fils don Carlos, qu'il avait le désir d'embrasser, de venir à sa rencontre jusqu'à Cabezon*.

* Betiro, estancia, etc., fol. 53 r*.

* Lettres de Gaztelû et de Quijada dn 6 octobre A Vasquez» {Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 5 à 9.)

> Beliro, estancia, etc., fol. 55 r*.

* Lettre du 15 octobre de la princesse doika Juana à Philippe II, et lettre du 14 octobre écrite par Gaztelû à Vasquez d'après Tordre de l'Empereur. {Reiiro, estancia, etc., fol. 61 y* et 60 y.)

« S'il ordonne que le prince son pelit-fils aille au- « devant de lui et jusqu'où;

« S'il trouve bon que je fasse la même chose ou que « les conseils qui sont à Valladolid la fassent égale- « ment. Instruisez-moi diligemment et particulière- « ment de ce qui sera sa volonté en tout.

a Je vous charge aussi d'avoir soin pendant la route « que Sa Majesté soit abondamment pourvue de tout ce « dont elle aura besoin, ainsi que les sérénissimes . « reines mes tantes. Avisez Talcade Durango de ce i( qu'il devra procurer, pour que rien ne manque, et « prévenez-moi de ce qu'il convient que j'envoie d'ici. a En tout vous me ferez grand plaisir ^ »

Elle chargea don Henriquez de Guzman d'aller complimenter l'Empereur en son nom, et le lendemain le jeune don Carlos, alors âgé de onze ans, écrivit de sa main à son grand-père pour lui demander ses ordres . «( Sacrée Impériale et Catholique Majesté, j'ai appris que « Votre Majesté est en santé, et je m'en réjouis infini- 4< ment, au point que je ne saurais le faire au delà. Je « supplie Votre Majesté de me faire savoir si je dois sor* a tir à sa rencontre et jusqu'où. J'envoie auprès d'elle « don Pedro Pimcnlel, gentilhomme de ma chambre

* La lettre de la princesse dona Juana est tout entière dans HetirOt eslancia, etc., fol. 52. — Elle est aussi dans Retraite et mort de Charles-Quint , vol. II, p. 95, 96.

■r Xv'.-.

« et mon ambassadeur, auquel je supplie Votre Ma- « jestë d'ordonner ce qui est à faire en cela, afin qu'il « me récrive. Je baise les mains de Votre Majesté. Le « très-humble fils de Votre Majesté. Le princeS »

Quijada était parti le 2 octobre au malin de Villagarcia et était arrivé le 5 à Laredo. Sa présence avait été trés-agréable à l'Empereur, qui se mit en route le lendemain 6, Talcade Durango étant parvenu à réunir ce qui était nécessaire pour ce voyage*. Quijada annonça au secrétaire d'État Vasquez que FEmpereur comptait airiver dans quatre jours à Médina de Pomar, et en moins de dix-sept à Valladolid'.

Charles-Quint se refusa à ce qu'on lui fit, soit sur la route, soit à Valladolid, une réception solennelle. Il exprima la volonté formelle que le secrétaire Vasquez ne quittât point les afiaires pour se rendre auprès de lui, que la princesse sa fille l'attendit dans le palais à Valladolid, et il permit à son petit-fils don Carlos, qu'il avait le désir d'embrasser, de venir à sa rencontre jusqu'à Cabezon*.

* RetirOf estancia, etc., fol. 53 r*.

* Lettres de Gaztelû et de Quijada dn 6 octobre A Vasquez» {Betraile et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 5 à 9.)

* Reliro, estancia, etc., fol. 55 r*.

* Lettre du 15 octobre de la princesse dofia Juana à Philippe II, et lettre du 14 octobre écrite par Gaztelû à Vasquez d'après Tordre de l'Empereur. {Retiro, estancia, etc., fol. 61 v* et 60 y.)

L'Empereur traversa lentement le nord de la Vieille- Castille, faisant à peine quelques lieues par jour. Quoique sa suite ne fût pas très-considérable, il fut obligé de la diviser dans ces pays âpres et sans ressources, à cause de la difficulté des chemins el des logements ^ Sa litière, près de laquelle était le majordome Quijada, ouvrait la marche, que continuaient, à uQe journée de distance, les litières de ses deux sœurs, el que fermaient ses gentilshommes et ses serviteurs à cheval. Les bagages étaient portés sur des mules* Pour toute garde, l'Empereur avait lalcade Duraingo, qui le précédait avec ses cinq alguazils armés de-leur bâton de justice, et qui semblait beaucoup moins escorter un souverain que conduire un prisonnier*. 11 franchissait les passages escarpés des montagnes sur des sièges à main. 11 s'arrêta le premier jour à Ampuero, le second à la Nestosa, où il rencontra don Enriquez de

* Quijada écrivait : • Y hay malos caminos y peores aloja- « mientos. » (Betraite et mort de Charles-Quint, etc., voi. 1» p. 9.)

Retiro, estancia, etc., fol. 56 r*.

* « Vueslra Merced créa que yo lleva mayor vergûensa de^ € mundo de ver los pocos que somos; solo yo camino con t S. M'^'^, y cuando esta bueno Laxao, y el alcade y cinque « alguaciles, y cuando me veo con tantas varas de justicia, c creo que bamos presos él 6 yo. » (Lettre de Quijada du 8 octobre à Vasquez. Betraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. l,p. ii*)

ENTRÉE AU COUYEWT. i43

Guzman et don Pedro Pimentel, qui venaient le saluer de la part de la princesse dona Juana et du prince don Carios; le troisième à Aguéra, et le quatrième à Me dina de Pomar, où il séjourna. Il mangeait beaucoup de fruits, et surtout des melons et des pêches, dont il était privé depuis longtemps. A Médina de Pomar, il trouva les provisions abondantes que la princesse sa iille lui avait envoyées, et il fut un peu indisposé pour avoir mangé trop de poisson, principalement du thon fraisa

Charmé dans le moment d'être délivré des affaires, il ne voulait pas en entendre parler*, et il avait l'intention passagère de s'y tenir absolument étranger, et d'entrer le jour de Tous les Saints au monastère de Yuste avec un très-petit nombre de personnes. « L'Em- « pereur dit, écrivait Gaztelù à Vasquez, qull compte « renvoyer ses serviteurs, rester seulement avec Guil- « laume Malines (van Maie) et deux ou trois barbéros « (aides de chambre du second ordre) qu'il conduit « pour soigner sa goutte si elle vient, panser une plaie <( qu'il a au petit doigt de la main droite, et qui coule « constamment, ainsi que ses hémorrhoïdes, et qui le

* Lettre de Quîjada du 10 octobre à Vasquez. {Retraite et mort de Charles-Quinif etc., vol. I, p. 12.)

* « Va tan hostigado dellos, écrivait, le 11 octobre, Gaztelû é « Vasquez, que ninguna cosa mas aborrece que oir solo nombrallos. » (Ibid,, p. 18.)

K serviront en plusieurs autres choses. Il dit qu'il fera « donner au prieur du monastère Targent nécessaire c< pour qu'il lui fournisse les vivres; qu'il retiendra un « ou deux cuisiniers pour lui préparer à manger à sa « façon. Il ne veut pas de médecin; il prétend que les « moines ont coutume d'en avoir de bons. 11 se propose « de garder Salamanqués comme confesseur, afin d'ôa ter tout sujet de division et de zizanie entre les moi* « nés. Il ajoute qu'il en conservera encore quelque au- « tre, mais qu'il ne veut pas plus d'embarras, et qu'ar- « rivé à deux lieues du monastère il congédiera tous « ceux qui l'accompagnent, afin qu'ils retournent dans « leurs maisons. Il semble à ceux qui connaissent son c< naturel qu'il ne s'en tiendra pas là; il commence « même à dire que Yuste, d'après ce qu'il entend, est « un lieu humide et pluvieux pendant l'hiver, et mau- « vais pour sa goutte et son asthme. Enfin, jusqu'à ce « que nous en arrivions là et que nous voyions ce « qu'il décidera, il n'y a rien de certain à penser, « parce qu'au fond il est fort caché sur ce qu'il « veut*. »

^ c ... Algunos que conocen su condicion, les parece que no « lo podrà- sufrir, y que da demostracîon de decir que ha « entendido que Yuste es hûmida y lloviosa terra de invieruo» • y que para su gota y pecho es contrario. En fin hasta llegar c ahi y ver lo que détermina no hay cosa cierta, porque es rec catado.» (Même lettre de Gaztelû à Vasquez de Molina. BeiraUe et mort de CharleS'Quvnt, vol. I, p. 19.)

ENTRÉE AU COUVENT. i45

La nouvelle de son arrivée s'étant répandue, les principales villes envoyèrent leurs régidors au-devant de lui; les personnages les plus éminents du clergé, de l'État et des conseils lui écrivirent ^ Quand il fut près de Burgos, quoiqu'il n'eût pas voulu de réception, le connétable de Castille vint lui baiser les mains à deux lieues de la ville, où il entra le 13 septembre au soir au bruit de toutes les cloches et en traversant les rues illuminées, et le lendemain Y aytintamiento (le conseil de ville) le complimenta dans la catliédrale'

Il fut visité dans cette ville par le duc d'Albuquerque, vice-roi de Navarre, qu'accompagnait un gentilhomme . du pays, nommé Juan Martinez de Escurra, chargé depuis plusieurs années • d'une négociation importante et mystérieuse dont il venait entretenir l'empereur à son passage à Burgos. La Navarre espagnole, placée sur le revers méridional des Pyrénées, avait été enlevée à la maison d'Albret par Ferdinand le Catholique, qui l'avait incorporée à la monarchie dont elle était le prolongement naturel. Depuis

« Iletiro, estanciay etc., fol. 59 v* cl 60 r».

« J6id., 60 V.

' Le prince-roi don Philippe écrivait à ce sujet de Londres, le

7 novembre 1554, au duc d'Albuquerque, d'aviser : « Al Kiii-

• perador mi senor y â mi de lo que alla se ofrece, y si liay

H alguna cosa de nuevo en lo de don Enrique de Labrit (Henri

« d'Albrcl). D (Simancus, Ifiglat, Eslado, leg. 808.)

148 DÉPART POUR L'ESPàGRE. .

Dans une clause testamentaire secrète, qui datait de 1550, et qu'il avait laissée à Philippe II en partant de Bruxelles, il disait bien que son aïeul avait sans doute conquis justement ce royaume, et que lui l'avait certainement possédé de bonne foi; mais il ajoutait: ,« Toutefois, pour la plus grande sécurité de notre coït- <c science, nous recommandons et ordonnons au sérë- « nissime prince don Philippe, notre fils, de faire exa* « miner et vérifier, le plus tôt possible et sincèrement, « si, en raison et en justice, il est obligé de restituer « ledit royaume ou d*en fournir une compensation à « qui que ce puisse être. Ce qui aura été trouvé et dé- <c daré juste, qii^il Texécute de manière que mon âme « et ma conscience en soient déchargées ^ » Après avoir pris une semblable précaution, qui rassurait le chrétien, ne gênait pas le politique, et qui devait se transmettre de règne en règne comme une formule ex* piatoire, Charles-Quint avait écouté les ouvertures du roi de Navarre sans le satisfaire, mais sans le décourager. A BurgQS, il se contenta de dire à Escurra qu'il en écrirait au roi son fils, dont l'arrivée en Espagne serait d'ailleurs prochaine, et qu'en attendant il fallait

* c ... Y lo que assi faere hallado, determinado y declarado € por juste, se cumpla con efecto, por manera que mi anima « y consciencia sea descargada. » (Pspiers d'État du cardinal de Granvelle, dans la collection des documents inédits, t. IV» p. 500 et 501.)

IMiiirsnivro In iipgdrialimi, qui pcroil nlor» mcnôc n Imiîi iprmnV l^n jinrrll renvoi dovnil Alto Itn^i-tnal prÎH ]n\v AnUmr ilnllniirltnti.

A finti (Ippflt'l (In lliirgn«i, (]liiirlc9-Qititil Tut nrrompa- ^iiM p«r Icriifinnlnliln do Cin^lilln («l pnr don Fr8no«>»do lliMinintidn, qui /'tflil venu nn-dovanl do loi nvnc len ^Hrdr?5 v[ qui rnsrorfn JM«!jqn*ft Valladolid*. Tonlola rnnfe fui ctiuvnrln dn nnldnnf^n H dn pnnpin an'ounis pnnr In vnir nnn dnrniftrn fois". Il rnnrim Bnrrn*?ïsivcnmnt h Onlndn^ A l*nlnn7.neln. ATnrqnnnindn, A ihinnan ni h (iObnznn*. Arrivn lA, il trouva Run pnli(-llh don liarlos, avnc IcqnnI il soupa nt sVnlrnlinl Inriglnnips*. <;p jnunn prinrn, pnr ta vnliC'mnncn de Fins flnsirs, Ins nnqKit'tnninnfA ailiers dn son rnrarinin, une inqiafinnm d'idininpii dnvnil liinn viln se rlinnger nti nndiitionde rnnnnnndnr, annonçait dnjii re qui le conduirait plus tard h une lin ^\ prnniainrnn ni si tragiqnn. Il ne pouvail sHîstrnindrn h aucun rnspnnt ni se (dinr b aucufie ntifpinlln. il dntuiail In nnni dn frnre h son pi^re ntle nom de perc à son aïeul. Garflnr devant eux pendant

^ Lnurp fin (;iiflrlp<»-gMint a Philippe II* prrite de Vflltadolid ]o 50 rifl'.lirp |j»5fi. Miro, pntnttrirtt ptr.« f«»l. 05.

- IMiL, fol. 0-J r, et IpUren dp CiaetplO des U et 17 octobre, 'h>fi< Hplrnife et mort de (Ihfirtpê-Qnintt etc., vol. If p. 93, %ép • \ un\n 2 de la pqgp 2H.

^ hPlifn, puiantiitt fui. 03 r*.

« md., frd. 01.

« Ibid., fui. 03.

Dans uno clause Icslumontairc sccrèle, qui datait de mno, et qu'il avait laissée à Piiilippell on partant do Dnixellcs, il disait bien que son oieul avait sans doute conquis justement co royaume, et que lui l'avait certainement poss/*dé de honne foi; mais il ajoutait: ,< Toutefois, pour la plus grande sécurité de notre con- « science, nous recommandons et ordonnons au fiérè- « nissinie prince don Philippe, noire fils, do faire exa- « mincu' et vérifier, le plus tôt possible et sincèrement, « si, en raison et en justice, il est obligé de restituer « ledit royaume ou d'en fournir une compensation à « qui qu(i ce puisse être. (]e qui aura été trouvé etdé- « claré juste, (|u'il l'exécute de manière que mon &iue «et ma conscience en soient déchargées*. » Après avoir [)ris ime semblable précaution, qui rassurait le chrétien, ne gênait pas le politique, et qui devait se transmettre de régn(; en régiui (U)imne une formule ex* piatoire, (lharl(\s-Quint avait écouté les ouvertures du roi de Navarre sans le satisfaire, mais sans le décourager. A Uui'gQs, il se contenta de dire ù Kscurra qu'il en écrirait au roi son fils, dont l'arrivée (sn Espagne serait d'ailleurs prochaine, et qu'en atti^ndant il fallait

* « ... Y 1() quo nm fucro hullado» dotonuiiiado y declarado « por juHlo, HO eu III plu cou ofocto, por munura ({uo mi uiiima « y couscitMicJa hou doHcnr^ada. » {l^tpiers tl'tUat du carUintU de Ciranvcllc, dana lu cuUucliun des douuuiunU inédit»» t. IV» p. !)00 viim.)

poursuivre la négociation, qui scrail alors menée a bon terme ^ Un pareil renvoi devait être très-mal pris par Antoine de Bourbon.

A son départ de Burgos, Charles-Quint fut accompagné par le connétable de Castille et par don Francès de Beamonde, qui était venu au-devant de lui avec les gardes et qui l'escorta jusqu'à Valladolid*. Toute la route fut couverte de noblesse et de peuple accourus pour le voir une dernière fois*. 11 coucha successivement à Celada, à Palenzuela, àTorquemada, àDueôas et à Cabezon*. Arrivé là, il trouva son petit-fils don Carlos, avec lequel il soupa et s'entretint longtemps*. Ce jeune prince, par la véhémence de ses désirs, les emportements altiersdeson caractère, une impatience d'obéir qui devait bien vite se changer e^i ambition de commander, annonçait déjà ce qui le conduirait plus tard à une fin si prématurée et si tragique. Il ne pouvait s'astreindre à aucun respect ni se plier à aucune étiquette. Il donnait le nom de frère à son père et le nom de père à son aïeul. Garder devant eux pendant

^ Leitre de Gharles-Quint à Philippe II, écrite de Valladolid le 30 octobre 1556. Retiro, estancia, etc., fol. 65.

* Ibid,, fol. 6'i r', et lettres de Gaztelû des 14 et 17 octobre, dans Retraite et mort de Cliarles-Quint, etc.» vol. I, p. 23, 34» 4't note 2 de la page 28.

5 Retiro, estancia, fol. 63 r».

* Ibid., fol. 61.

* Ibid., fol. 63.

le reste; et Ton assure qu'alarmé des manières comme des penchants de cet héritier présomptif de la puissance espagnole, il dit à sa sœur Eléonore : a H me « semble qu'il est très-agité ; sa contenance et sonhuc< meur ne me plaisent pas, et je ne sais ce qu'il pourra « devenir avec le temps*. »

Le lendemain de grand matin le secrétaire d'Etat Vasquez se rendit à Cabezon pour prendre ses ordres, et l'informa, dans une longue conférence qu'il eut avec lui, de la situation des affaires et du pays*. L'Empereur ne partit qu'après son dîner pour Valladolid, où il entra le soir. Il fut reçu très-simplement dans le palais par sa fille, qui, selon qu'il l'avait prescrit luimême', l'attendait, entourée de ses dames, dans la chambre royale*. Le connétable et l'amiral de Castille, le duc de Najera, le duc de Sesa, le duc de Maqueda, le comte de Benavente, le marquis d'Astorga, etc.; les prélats qui se trouvaient à la cour, les membres des divers conseils, le corrégidor de la ville, avec les membres de Yayuntamiento^ vinrent tour à tour lui baiser

* « ... Me parece que es muy bullicioso; su trato y humor « me gustan muy poco : y no se lo que podra dar de si con « el tiempo. i {Retiro, estancia, etc., fol. 63 r*.)

«/Wrf., fol.63.

' Lettre du 15 octobre, par laquelle dona Juana a annoncé a Philippe II les volontés de TEmpereur, leur père, dans Retiro, estanciOf fol. 61 v*.

les mains*. Mais il voulut qu'une réception solennelle fût faite aux reines ses sœurs, qui le suivaient à une journée de distance et qui arrivèrent le lendemain •.

L'Empereur trouva à Valladolidrancien* général des liiéronymites, fray Juan deOrlega, leur nouveau général, fray Francisco de Tofino, et le prieur de Yuste, qu'il y avait mandés* pour s'entendre avec eux sur tout ce qui serait nécessaire à son service religieux dans le monastère. La division s'était récemment introduite parmi les moines de Saint-Jérôme. Juan de Ortega, de concert avec les membres du conseil privé de l'ordre, avait demandé à Rome des bulles qui y changeaient la forme des élections. Courroucée de cette innovation, qu'elle n'avait point autorisée, rassemblée générale des hiéronymites avait puni Ortega et tous les membres du conseil privé, en les déclarant désormais inhabiles à être investis d'aucune charge dans l'ordre. Ortega s'était soumis sans murmure, et avait môme refusé un évôché dans les Indes que lui avait offert Charles-Quint comme pour le relever de cette disgrâce. 11 avait humblement répondu à l'Empereur que celui qui avait été jugé incapable d'être prieur ne pouvait pas devenir évoque, et administrer un diocèse lorsqu'il

* Uetiro, estancia, etc., fol. 64.

MM(/.,foL61 et 64.

» ïbid,, fol. 53. Siguenza, part. lU, fol. 189.

lui était interdit de diriger un couvent^ C'était un religieux doux, éclairé, aimable, savant, ami de la paix et des lettres, et auquel on a attribué le livre spirituel et charmant de Lazarillo de formes, qu'il aurait composé en étudiant à Salamanque, et dont le brouillon écrit de sa main fut trouvé dans sa cellule après sa mort*. Quoiqu'il fût redevenu simple moine, Charles- Quint, dont il avait conservé les bonnes grâces, voulut qu'il continuât à surveiller les travaux de Yuste et qu'il pourvût à tout ce qui intéressait son prochain établissement. C'était à lui qu'il avait confié, aux vendanges de 1555 et de 1550, son approvisionnement annuel de vin de séné, préparé avec des feuilles choisies de cette plante venues d'Alexandrie et du moût de raisin tiré des excellents vignobles de Robledillo en Estrémadure*.

* Siguenza, part. III, fol. 183, 184.

* « El indicio desto fue averle hallado el borrado ren la celda « de supropia mauo escrito. » (Siguenza, fol. 184:.) Cet ouvrage « est généralement attribué à ïïurtado de Mendoza. — Voir D. Nicolas Antonio, Bibliotheca nueva, 1. 1, p. 291 , où il est aussi parlé de Juan de Ortega.

' Hetiro, estancia, etc., fol. 26 v* et 27 r®. D'après la recette envoyée par l'Empereur le 11 octobre 1555 à Vasquez, il fallait mettre en cuve 17 livres de feuilles de séné d'Alexandrie dans 70 azumbres (105 litres environ) de moût, les y laisser sé|o!irner quatre mois, et en tirer le vin pour le placer dans une autre cuve durant une année. (Ibid., Retraite et mort de Charles Quint, etc., vol. I, p. 20.)

ENTRÉE AU COUVEIST. 155

L'ancien général des hiéronymites rendît compte à l'Empereur des dispositions prises à Yuste pour l'y recevoir, et lui dit avec quelle joie reconnaissante les religieux du monastère avaient appris la prochaine venue de Sa Catholique Majesté parmi eux^ Le nouveau général, après l'avoir remercié de l'honneur sans pareil qu'il accordait à l'ordre en se retirant dans un de ses couvents, mit Tordre tout entier à sa disposition impériale. D'accord avec fray Francisco de Tofino. Charles-Quint désigna les moines qui formeraient en quelque sorte sa maison religieuse et la musique de sa chapelle. Il choisit dans les divers couvents de l'ordre ceux qui avaient le plus de célébrité par la doctrine^ l'éloquence, la beauté de la voix, pour qu'ils vinssent, durant son séjour à Yuste, lui servir de confesseur, de prédicateurs et de chantres. Fray Francisco de Tofino, Juan de Ortega et le prieur de Yuste, prirent ensuite congé de l'Empereur et allèrent mettre à exécution les arrangements concertés avec lui*.

Après avoir passé quatorze jours à Valladolid, Charles-Quint se remit en route pour l'Estrémadure. Le 4 novembre il mangea en public, puis se séparant avec une extrême tendresse de la gouvernante d'Espagne sa fille, du prince son petit-fils, des reines ses sœurs,

* Lettre de fray Juan de Orlega, dans Retraite et mort de CharleS'Quintf etc., vol. I, p. 4.

^ Siguenza, part. 111» liv. I, fol. 180.

il sortit de Valladolid vers trois heures et demie, sans permettre à aucun des grands, des prélats, des gentilshommes, des conseillers et des officiers de cour qui raccompagnaient, de dépasser la porte del Campo. U^ ne prit qu'une petite escorte de cavaliers et quarante hallebardiers, qui, sous les ordres de leur lieutenant, devaient le suivre jusqu'au village de Jarandilla, dans la vallée au sommet de laquelle s'élevait le monastère de Yuste\ Le 5, il entra dans Médina del Campo, et y occupa la maison d'un fameux changeur nommé Rodrigo de Dueiias. Celui-ci, voulant faire montre de ses richesses, et croyant sans doute se rendre par là plus agréable à l'Empereur, plaça un brasero d*or massif dans sa chambre, et, au lieu de charbon, y mit delà braise de cannelle fine de Ceylan. Cette ostentation déplut à Charles-Quint, qu'incommoda l'odeur de la cannelle, et qui, ne voulant pas admettre le fastueux changeur des foires de Médina à lui baiser la main, ordonna, pour rabattre sa vanité, qu'on lui payât le logement qu'il en avait reçu*. Parvenu le 6 à Horcajo de las ïorres, il dit aux siens : « Grâce à Notre-Seigneur, « désormais, je n'aurai plus ni visites ni réceptions'.»

* Retiro, estanâa, fol. 05 V et 66 r*.

• Ibid., fol. 66 V'.

' c Gracias à Nuestro Seiior que de aqui adelante ya no ten- « dremos visitaciones ni ocasion de estos recibimientos. » {Ibid^ cl. 66 y.)

Après avoir fait encore cinq petites journées de marc'je, et avoir couché le 7 à Penarenda de Bracamonte, ]j8 à Alaraz, le 9 à Gallejos de Solmiron, le 10 à Barco de Avila, il arriva le 11 au soir à Tomavacas, près du rio Xerte et d'une sien^a qui le séparait de la Vera de Plasencia. J}. s'amusa à voir pécher à la lumière des truites exquises, dont il mangea à son souper.

Le 12 au matin, ayant bien examiné les lieux, il aima mieux franchir ces montagnes que les tourner. H aurait mis quatre jours à descendre la vallée du Xerte jusqu'à Plasencia, et à remonter ensuite la Vera, tandis qu'en une seule journée il pouvait aller de Tomavacas à Jarandilla en traversant une çorge étroite et abrupte, qui s'ouvrait en avant et sur la gauche de la rivière et du village de Xerte, et qu'on appelait le Puerto Nuevo. H se décida à se rendre d'une vallée dans l'autre par ce rude passage, qui depuis a gardé le nom de passage de l'Empereur. Cela n'était ni commode ni facile pour lui surtout, cassé et goutteux. Le chemin était à peine frayé à travers des torrents tombant avec impétuosité des cimes et des creux de la cordilière qui s'étendait du côté du couchant. Une multitude de pics y étaient mis à nu par les eaux, et des bois de grands châtaigniers en couvraient les flancs et s'élançaient vers le soleil. A chaque pas il y avait des crevasses profondes et des montées très-âpres. L'Empereur s'y hasarda résolument. Une partie des habi-

tants de la vallée le précédait avec des pieux et des pelles pour rendre la route un peu moins impraticable. Une autre partie se relayait joyeusement pour le porter tour à tour dans sa litière ou sur des sièges à main ou même sur leurs épaules, selon le plus ou moins de dîflicultésque présentaient les passages ^ Quijada, une pique à la main, était à ses côtés, ne le quittant point, et dirigeant lui-même les travaux et les mouvements de la marche*. Lorsque l'Empereur fut parvenu ati sommet de la brèche d'où se découvrait la Vera de Pla* sencia, il la contempla pendant quelque temps, puis, tournant ses yeux du côté du nord, vers la gorge qu'il venait de traverser, il dit : « Je ne franchirai plus « d'autre passage que celui de la mort '. »

La descente de la brèche fut moins pénible que n'en avait été la montée, et l'Empereur arriva d'assez bonne heure à Jarandilla, dans le beau château du comte d'Oropesa *, où il s'établit jusqu'à ce que la demeure qu'il avait fait construire à Yuste fût prête à le recevoir. II y mangea le soir même d'excellentes anguilles que lui avait

* RetirOf estancia, etc., fol. 67. Lettres de Quijada et de Ga2^ ielû à Vasquez, de Jarandilla les 14 et 15 novembre. Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 39 à 42.

» Ibid.

' € No passaré ya otro en mi vida, sino el de la muerte. • ^Fray Joseph de Siguenza, 111=^ part., lib. I, cap. xxxvi, p. 109. Retiro, etc., fol. 68 r*.)

* « Casa estaba muy bien aderezada. » (Ibid,, fol. 68 r*.)

. ENTRÉE AU COUVEKT. 159

envoyées sa fille*; il se portait bien et montrait une humeur joyeuse. Quîjada et Gaztelu écrivaient à Valladolid : « LTmpeJreur a bonne couleur; il mange et dort « parfaitement *. . . ; Tappartement qu'il occupe lui plaît « beaucoup; il est joint à sa chambre par un corridor « abrité où le soleil bat tout le jour. L'Empereur s'y tient « la plus grande partie du temps et y jouit d'une vue « étendue et agréable d'arbres à fruit et de verdures , « il a au-dessous de lui un jardin d'où remonte et se « sent l'odeur des orangers, des citronniers et des au- « très fleurs. Sa Majesté est très contente, et de quel- « ques jours elle n'ira pas au monastère pour y de-

« meurer '.»

Malgré le beau temps, la montagne sur les flancs de laquelle s'élevait le. monastère de Yuste apparaissait de loin tout enveloppée de brouillards. Les serviteurs de Charles-Quint, envoyant, de Jarandilla, le couvent, dont les gens du pays disaient beaucoup de mal, noyé dans la brume, ne croyaient pas que le séjour dût en être aussi agréable et aussi sain pour lui qu'Use l'était figuré en Flandre. « Quoique nous ayons eu, écrivait

* Hetiro, estanctUf etc., fol. 62 r*.

* « Estaba de buen color, y comia, y dormia perfectamente. » (Lettre de Quijada, du 14 novembre. Ibid,, fol. 68, et Retraite et mort de Charles-Quint^ etc., vol. I, p. -40.)

' Lettre de Gazielû à Vasquez du 15 novembre. Retraite et mort de Cliarles-Quint, etc., vol. I, p. 42.

(K Gaztelù, quelques jours choisis et même chauds à <( cause du grand soleil, jamais les brouillards n'ont « quitté les lieux où se trouve le monastère. Il n'est « pas possible que ce côté ne soit humide ; ici même « les orages sont fréquents et les pluies abondantes. i< Tout cela est contraire aux indispositions de Sa « Majesté. Finalement on s'attend à ce qu'il ne puisse « pas y demeurer*.»

Bientôt survinrent les pluies d'automne, que l'Empereur avait déjà rencontrées en traversant rextrémilé septentrionale de la Vieille-Castille, et qui tombèrent là avec abondance et continuité. « Il pleut épouvantait blement, » écrivaient, le 18 novembre, Quijada fct Gaztelù, « et lorsque l'eau cesse de tomber, les brouil- « lards s'élèvent si épais, qu'on ne peut voir personne « à vingt pas*. » L'Empereur commença à ressentir les atteintes de cette température peu favorable à ses infirmités. Il fut obligé de faire pratiquer une cheminée dans sa chambre •, de recourir à son poêle de voyage pour chauffer son appartement, et de se couvrir lui-môme d'une jaquette de taffetas fourré de plume de l'Inde, qui était tout à la fois légère et chaude. Elle était faite avec Tune des deux couvertures de

*■ Retraite et mort de Charle$~Quint, etc., vol. I, p. 42. « Ibid,, p. 46, et Retiro, estancia, etc., fol. 69 y*. » Lettres de Quijada et de Gaztelù du 18 novembre. Retraite H mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 44 et 4^^

ENTREE AU COUTENT. 16i

plume doublées de soie qu'il avait reçues oe sa fille, à Barco de Avila, et dont il avait été si charmé, qu'il avait demandé une longue robe de chambre semblable*. Les pluies ne cessaient pas. Autour de Charles- Quint on était triste et découragé. Le village où il était établi avec sa suite était pauvre et mal approvisionné ; la viande y manquait ; le pain n'y était pas très-bon ; il n'y avait que les châtaignes d'excellentes*. Les truites qu'on y péchait pour la table de l'Empereur les jours maigres étaient trop petites, et Quijada demandait à Vasquez de ne pas manquer de faire porter des pâtés d'anguilles et du gros poisson par le passage des courriers qui allaient chaque semaine de Valladolid à Lisbonne, et qui eurent désormais l'ordre de traverser Jarandilla '. Quijada était désolé pour son maître de ce qu'il voyait. « Je vous dis, écrivait-il à Vasquez (le 20 « novembre), qu'ici il tombe plus d'eau en une heure « qu*à Valladolid en tout un jour. C'est un pays humide; « en hautou en bas il y a toujours de la brume, et sur « les montagnes de la neige... Les gens de ce village c( disent que le monastère est encore plus humide, et « moi je dis que, s'il Test autant, Sa Majesté s'y

* « Do3 colchas de pluma forradas de ricos tafetanes, las que « agradaron tanto por su delicadeza y poco pezo, que mandé « se le hiciessen de lo mismo bâtas y chaquetas para su uso de « camara interior. » (Retiro, estancia, etc., fol. C7 r*.)

«i^id.,fol. 70 v'et 71 r».

*Ibid,, fol. 68 V et 71 i*.

« trouvera fort mal. Il paraît qu'il n'y a pas de terre « cultivable, et qu'il y a beaucoup moins d'orangers et

« de citrcnniers qu'on ne le prétendait Ceux qui

« sont allés voir le site n'en sont pas revenus con-

« tents Sa Majesté devait y aller hier, mais il a plu

« tant, qu'elle ne l'a pas pu^ » Revenant sur ce sujet dans sa lettre du 23, Quijada faisait une peinture affreuse du monastère d'après ceux qui l'avaient visité, et il ajoutait qu'il n'y croirait l'Empereur établi que lorsqu'il l'y verrait. « Le séjour, disait-il, n'en convient « pas à Sa Jîajcslé, qui cherche la fraîcheur pendant (( Télé et la chaleur pendant l'hiver. Ce qui est le plus « contraire à sa santé, c'est le froid et Thumidité •. » Lorsqu'on faisait ces représentations à l'Empereur, il répondait imperturbablement: «Qu'il avait toujours « vu, dans toutes les parties de l'Espagne, qu'il fai^it « froid et qu'il pleuvait en hiver •. »

Enfin, le temps s' étant un peu relevé, TEmpereur monta, le 25 novembre, au monastère. Ille trouva bien mieux qu'on ne le lui avait dit, et s'en montra fort content *. Il avait fait venir auparavant le prieur gèné-

* Retraite et mort de Charles-Quint, etc., vol. I, p. 48 et 40.

* Ibid., p. 52. Lettre de Quijada du 22 novembre.

5 II ne répond rien, écrit Quijada, « si no que en todas € parles en Espafia ha visto iiacer frio en hinviemo y Uover. » {Ihid., p. 52.)

^ Ibid.y p. 55, 58, 59 et 61. Lettres de la Chaulx du 28 novembre, de Quijada et de Gaztelii du 50 novembre.

rai et le frère Juan de Ortega* à Jarandilla, et, quoiqu'il n'eût d'abord paru disposé à s'y établir qu'avec dix-sept personnes, il ordonna alors d'y préparer des chambres pour vingt serviteurs et vingt maîtres '. Sa sœur, la reine de Hongrie, qu'avaient alarmée les récits adressés à Valladolid sur les dangers de ce séjour pour la santé délabrée de l'Empereur, lui écrivit en le suppliant de ne pas se rendre à Yuste. Mais Charles-Quint, appliquant au monastère le proverbe que l'imagination espagnole avait tiré de la rencontre du Cid avec le lion, lui répondit spirituellement : a No es el leon tan bravo « como lepintan • (le lion n'est pas aussi terrible qu'on a le représente).»

Il ne s'y établit cependant pas tout de suite : les arrangements intérieurs qui se faisaient à Yuste et ses indispositions qui reparurent le retinrent près de trois mois à Jarandilla. Là vinrent successivement le voir le comte d'Oroposa et son frère don Francisco deToledo, le duc d'Escalona, le comte d'Olivarés, don Fadrique de Zuniga, don Alonzo de Baeza, et le commendador mayor d'Alcantara, don Luis de Avila y Zuniga, qui avait fait à ses côtés les dernières guerres d'Allemagne, retracées par lui dans de brillants et fermes récits.

4 Retraite et mort de Charles-Quint, etc., a^oL I, p. 52, 55.

« Ibid., p. 67.

» Retire, eslancia, etc., fol. 78 V».

iU DÉPART POUR L'ESPAGNE.

Parmi ceux^ dont l'Empereur reçut la visite, fut Tancien grand écuyer de Flmpératrice, le marquis de Lombay, qui avait embrassé la vie monastique, selon Tardent désir qu'il en avait éprouvé après la mort de cette princesse, et qui portait alors le nom de Père Francisco deBorja. La sainte austérité de sa vie purifiait ce nom des souillures dont Tavaient couvert, au commencement du siècle, Alexandre VI et César Borja. Les charges importantes que Charles-Quint lui avait confiées en Espagne, où il l'avait nommé vîce-roî de Catalogne et mayordomo mayor de l'infant don Philippe, et les plus impérieux attachements de la terre, lavaient retenu dans le monde plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu. Ce parfait courtisan, ce cavalier accompli, ce chasseur adroit, ce valeureux soldat*, ce vice-roi habile, qui avait cultivé les arts de l'esprit comme ceux de la politique et de la guerre, qui avait participé aux goûts' délicats* comme aux connaissances

* Le comte d'Oropesa le visita souvent . du 12 au 17 novembre avec son frère, le 5 décembre avec sa sœur, les premiers jours de février seul; Charles-Quint fut visité le 4 décembre par le duc d'Escalona et don Sancho de Cordova, le 6 par don Fadrique de Zufiiga et don Alonzo de Baeza, le 14 par le comte Olivarès, le 19 par le P. Francisco de Borja, le 21 par don Luis de Avila, grand commandeur d'Alcantara.

« Sandoval, t. II, lib. XXII, § 6, p. 214. Ribadeneyra, Vidadel Padre Francisco de Borja, fol. 326,327.

• « En la musica... llégô à componar muchas obras, como

ENTRÉE AU COUVENT. i6»

sérieuses de Charles-QuintS était entré avec exaltation dans la vie religieuse dès qu'il Favait pu. Devenu duc deGandia à la mort de son père, il s'était retiré dans son duché avec la permission de TEmpereur*; et, lorsqu'il avait perdu en 1546 sa femme dofia Léonor de Castro il s'était senti libre de suivre sof Ssurmontable vocation. Dans la ville même de Gandia il avait établi un collège de jésuites, le premier que l'institut naissant ait eu en Espagne*. Un an après il s'était fait recevoir mystérieusement dans la société nouvelle, en vertu d'un bref de Paul III, qui, sur la demande d'Ignace de Loyola même, l'autorisa à rester duc tout en devenant moine, et à gérer son duché jusqu'à ce qu'il eût établi ses fils et ses filles*. Depuis lors, vivant en religieux dans sa maison ordonnée comme un couvent, il s'était imposé les plus rudes austérités. Il couchait tout habillé sur une planche au pied de son lit, et levé tous les jours à deux heures après minuit, il restait en prières jusqu'au matin dans les félicités de la plus ardente contemplation*.

un buen maestro de capilla lo pudiera hazer. » (Ribadeneyra, fol. 325.)

* «...Si inclinô âéslasciencias (matematicas) por ver que el « Emperador gastava algunosratos en ellas, y las oia de Santa- « Cruz sucosmografo mayor. » [Ibid., fol. 326-327.)

«iWd.,fol.357.

5 Ibid., fol. 338, 339,

*i^Mi.,fol.342à347.

M^i(/., fol. 348,349,

Après avoir marié son fils aîné et ses filles*, il s'était sépare de sa famille, non sans que ses entrailles fussent émues. Au moment de quitter son château et de partir pour Rome, il s'était jeté aux pieds de son directeur spirituel, le Père Bautista de Barma, et lui avait dit en versant des larmes : « Mon âme souffre. Souvenezvous de moi, mon père, devant le Seigneur, et ayez soin des enfants que je laisse ici. » Puis, montant sur le vaisseau qui devait le conduire en Italie, il entonna le psaume In exila Israël de Egypto^ comme le cantique de la délivrance, et il sortit de son duché ainsi que k peuple d'Israël était sorti de l'Egypte. Il ajouta avec un élan de joie qui trahissait l'effort du déchirement : « Les liens sont brisés, et nous sommes libres au nom du Seigneur*. »

De Rome, où il avait habité la petite maison de la compagnie de Jésus à côté de son fondateur Ignace de Loyola, se dérobant aux témoignages de vénération que lui attiraient la grandeur de sa foi et la sainteté de ses mœurs, et repoussant les offres des plus hautes dignités de l'Église', il avait écrit à Charles-Quint le 15 janvier 1551 pour lui annoncer la résolution qu'il avait prise et le prier d'accorder son titre à son fiK le marquis de Lombay*.

* Ribadeneyra, fol. 347.

* Ibid., fol 351. 352.

» Ibid. fol. 552, 3J5.

* Ibid., fol. 554.

Charles-Quint était alors à Augsbourg; il répondit à Tancien serviteur qui le précédait de quelques années dans les renonciations et dans la solitude en lui accordant l'autorisation qu'il lui demandait \ Se dépouillant aussitôt de tous ses biens et de tous ses titres, François de Borja quitta l'habit séculier pour prendre l'habit de la compagnie, coupa ses cheveux et sa barbe, et le 1" août 1551 il célébra dans le Guipuscoa, où il s'était relire, sur un autel élevé au milieu des champs, en présence d'un peuple immense accouru de toutes parts, sa première messe, à laquelle Jules lll avait attaché des grâces plénières *.

Le Père François le pécheur^^ comme il s'appelait lui-même avec une humble sincérité, s'était alors plongé durant des journées entières dans la contemplation religieuse la plus extrême, se livrant aux austérités chrétiennes les plus grandes. Il y avait entièrement négligé les soins et les nécessités du corps et y avait goûté toutes les allégresses de l'âme. Mais, afin de le rendre utile à l'ordre dans lequel il était entré, et pour qu*il ne succombât point aux privations qu'il s'imposait sans mesure, Ignace de Loyola, l'arrachant à ses contemplations excessives, à ses macérations dangereuses, à ses humilités qui pouvaient sembler sin-

« Lettre du 1^2 février 1551. Bibadeneyra, fol. 355. •/Z>îtf., fol. 357,358.

»/^id., fol.361.

gulières, Tavait tiré de la solitude et nommé commissaire général de la société de Jésus* dans toute retendue de la Péninsule. Il avait mis auprès de lui le Père Marcos, chargé du gouvernement de sapersonne,et sur l'ordre duquel il devait rompre ses jeûnes trop prolongés et suspendre ses extatiques prières*. De peur que sa modestie chrétienne ne parût outrée, il lui avait interdit de s'appeler Frawpois le pécheur*.

Soumis comme un soldat qui suit les commandements de son général, le Père Borja avtit obéi; et il avait travaillé avec un succès rapide à la propagation de l'ordre qui s'était voué à la défense du catliolicîsme romain et à renseignement des lettres humaines conciliées avec l'orthodoxie religieuse. Couvert de bure, le corps amaigri, Pâme transportée*, il parcourait les provinces delà Péninsule à pied, sous le soleil brûlant des Castilles ou à travers les sierras glacées, suivi de ses deux coopérateurs le Père Marcos et le Père Bustamente, prêchant et fondant des collèges dans les villes d'Espagne et de Portugal. Également bienvenu à Valladolid et à Lisbonne, où rappelaient fréquemment rinfante dona Juana et la reine Catherine, il était dans

* Ribadeneyra,fol.371.

« Ibid.y îohÂùT.

5 Ibid., fol. 452.

* « Andava algunas vezes tan transporcado y absorto en a Dios, que no parecia que estava el aima doiide estaya su c cuerpo. » (Ibid.. fol. 439, 440.)

les deux royaumes le conseiller de la cour, le prédicateur du peuple, et préparait son ordre à y être Finstituteur de la jeunesse*. Quoique d'origine espagnole, la compagnie de Jésus était suspecte dans la Péninsule et Ty aurait été bien davantage sans lui.

Pendant que FEmpcreur était à Jarandilla, le Père François se trouvait dans la ville voisine de Plasencia, où il faisait construire un collège. Il n'avait pas vu son ancien maître depuis quatorze ans, et il craignait de paraître devant lui, parce qu'il avait su de la princesse dona Juana que l'Empereur n'avait pas approuvé son entrée dans la société de Jésus*. Ayant cependant appris par le comte d'Oropesa que Charles-Quint était étonné de ne Tavoir pas encore vu', il se rendit avec le Père Bustamente et le Père Marcos au château de Jarandilla. Aussitôt qu'il fut en présence de son ancien maître, le Père François tomba à genoux et chercha sa main pour la baiser. L'Empereur ne voulut pas la lui donner jusqu'à ce qu'il se fût relevé et assis. Mais le Père François, que Charles-Quint continua à appeler duc comme autrefois, le conjura de le laisser prosterné à ses pieds. «Je supplie humblement Votre îlajesté, dit-il, de me permettre de rester ainsi devant elle, parce qu'il me semble que je suis en présence de Dieu et

* Ribadeiieyra, fol. 365 à 582.

» Ibid.y fol. 577.

» Ibid.

que je parlerai à Votre Jlajcsté du changement de ma vie et de mon entrée en religion comme j'en .parlerais il Dieu notre Seigneur, qui sait que je lui dirai en tout la vérité. » L'Empereur lui répondit qu il aurait grand pir ^ir à lentendre, mais quand il ne serait plus à ge-

noux V

« Je me sens obligé, sire, dit alors le Père François, à rendre compte de moi à Votre Majesté, comme étant son vassal et sa créature, et comme ayant reçu tant de grâces signalées de sa puissante main. Jusqu id jen'ai pu le faire, à cause de la longue absence de Votre Majesté et parce que je l'aurais mal fait par des lettres. » 11 raconta ensuite à l'Empereur que, décidé à prendre l'habit religieux, il avait été invinciblement conduit à préférer à tous les autres Tordre qui venait de se fonder, a Je n'entendais point, ajouta-t il, en choisissant la compagnie de Jésus, que ce fût une religion plus sainte et plus parfaite que les autres, mais que le Seigneur voulait s'y servir davantage de moi et me déclarait sa volonté par la félicité ou par la tristesse qu'il répandait en moi, selon que je songeais à embrasser la vie religieuse là ou ailleurs. De plus, le Seigneur me donnait, en sa miséricorde, un ardent désir defuir toutes les gloires du siècle, de chercher et de saisir ce qui était le plus méprisé et le plus bas, et je craignais,

* RLbadeneyra, fol. 577.

si j*entrais dans quelqu'un des ordres religieux respectés pour leur ancienneté, d'y trouver ce que je fuyais et d*y être aussi honoré que je l'étais dans le siècle. Je ne pouvais pas avoir cette crainte en entrant dans la compagnie qui, étant le dernier ordre religieux confirmé par la sainte Église, n est ni connue ni estimée, mais plutôt haïe et persécutée, comme le sait Votre Majesté. » Le Père François, indiquant alors l'esprit qui animait la société de Jésus, les travaux qu'elle accomplissait, les pieuses consolations qu'il y avait trouvées, n'oublia rien de ce qui pouvait justifier auprès de l'Empereur le choix qu'il en avait fait*.

Charles-Quint l'écouta sans l'interrompre, avec une attention bienveillante plus que persuadée. Aussi lui répondit-il d'une voix amicale et avec un visage ouvert : c( J'ai été fort satisfait d'entendre tout ce que vous m'avez dit de vous et de votre état. Je ne veux pas vous cacher que votre détermination me causa une grande surprise, lorsque vous me récrivîtes de Rome à Augsbourg. 11 me semblait qu'une personne comme vous aurait dû préférer l'un de ces ordres religieux anciens qui sont déjà éprouvés par le long cours des années, \ un ordre nouveau qui n'a encore aucune approbation et dont on parle fort diversement*. — Sacrée 31ajesté,

* Rîbadeneyra, fol. 378, 379 « Ibid., fol. 579.

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