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« ment saisie, c’est elle qui apprendra au paysan et à l’ouvrier à « préférer le banquier à l’usurier, et lui montrera dans le proprié- « taire, l’industriel, le financier, des fonctionnaires d un ceitain « ordre dont l’existence est nécessaire à tous. »
Dans un sujet aussi vaste que celui des Rapports de l éducation et de l'instruction , Robin trouve naturellement maintes occasions d affirmer les principes de sa philosophie et de la défendre contre les erreurs ou la mauvaise foi de ses adversaires. Nous venons de le voir partisan, pour l’enfant, de, la lecture d’œuvres aussi purement imaginatives que les contes de fées, parce qu’à cet âge les sentiments seuls attachent le petit lecteur. De même il montre quelle erreur cela est de dire que la science détruit tout sentiment poétique. Le Positivisme nierait les faits s’il niait l’imagination, il prétend seulement que celle-ci reste en rapport avec son temps et son milieu :
« Alors même qu’il s’agit d’œuvres esthétiques, dit Robin, celui qui « voudrait se dégager de tout ce qui est de son temps et faire de 1 art « pour l’art, aussi bien qu’en science et en politique, celui-ci est de « parce fait frappé de stérilité. » Notons ailleurs cette remarque :
« Plus s’étend notre savoir de la réalité, plus s’élargit le domaine « de l’imagination. » C’est encore la même pensée que Robin exprime d’une manière plus rigoureuse, quand il dit que « l’imagi- « nation est une des manifestations delà puissance productive de « l’encéphale, forcément proportionnée à sa réceptivité pour les « notions extérieures de toutes sortes. *
Après avoir exposé ses vues d’ensemble sur l’éducation, Robin revient à son point de départ, au dualisme créé par l’esprit moderne ou scientifique, et l’esprit ancien ou religieux dans la société contem poraine, à ce dualisme dénoncé par l’auteur anonyme dont l’article avait invité Robin à écrire cet essai sur l’éducation, plus étranger en apparence qu’en réalité à ses préoccupations courantes.
Il pose d’abord en principe la nécessité même de l’instruction, par cet argument de fait que « dans toute question d’ordre indivia duel et social, le danger vient de ceux qui ne savent pas : le dan- « ger est d’autant plus grand que le nombre de ceux-ci est plus « considérable et pèse davantage sur la solution de toute question « dans laquelle interviennent les masses, depuis celles des villages « jusqu’à celles de tout un État. » Mais si l’instruction est nécessaire, elle n’est véritablement profitable qu’à la condition d’être appuyée exclusivement sur les données scientifiques, nous dirions aujourd’hui à la condition d’être laïque. Et l’on peut juger si le philosophe laisse ici cours à l’éternel ressentiment de la libre pensée, contre le servage où l’Église a si longtemps tenu l’esprit
humain. Il montre non seulement la vanité de l’éducation religieuse, mais le temps quelle prend d’abord au préjudice de notionsessentiellesau fonctionnementsocial de l’individu, sans compter celui qu il faut perdre plus tard pour se débarrasser des fictions inutiles.
Lt Robin poursuit les conséquences de ce mal originel : « C’est a la déviation imposée par la métaphysique à l’enseignement, c’est « le défaut d’assises de celui-ci sur les notions de la science poli sitive, c est cette méconnaissance de tout ce qui caractérise et * constitue la véritable nature de l’activité humaine, qui devient « ainsi la cause des sourdes résistances que nous voyons si souvent « les administrations publiques opposer aux réformes. » Il est naturel qu on se préoccupe peu de progrès, quand on est instruit beaucoup plus en vue d’un passé soumis au despotisme de l’idée théologique, que d un avenir de plus en plus affranchi de ces superstitions néfastes. Un des buts de l’éducation véritablement scientifique et moderne doit être, au contraire, de bien faire éclater à l’esprit « que « le progrès est le développement de l’ordre, ou en d’autres termes, a que toutes les acquisitions des sciences qu’on ne saurait arrêter « aujourd’hui, entraînent des modifications inévitables dans tous « les arts, depuis l’agriculture jusqu’aux divers modes de I’adminis- « tration. » — Et Robin ajoute avec raison que « le reproche d’aller « trop avant en présentant comme actuellement exécutables des “ applications des progrès intellectuels dans les divers ordres de « 1 activité sociale, alors même qu’il reste à démontrer le fait par « l’essai lui-même, mérite un plus grand honneur que toute tenta- « tive de retour à des choses antécédentes que l’histoire a toujours « démontrées non renouvelables » (1).
Comme on le voit, Robin par tempérament était ce que nous appelons un radical, il était du parti qui veut le progrès rapide avec ses risques, non le lent progrès qui marche d’un pas assuré sur un terrain d’avance affermi. Peut-être les leçons de l’histoire lui avaientelles enseigné ce qu’il y a de vain dans l’utopie libérale et combien elle est peu conforme aux lois de l’évolution qui ne nous montre jamais l'organisme marchant d’un pas égal dans son devenir, mais présentant des crises, des sortes de révolutions, comme sont les métamorphoses. Robin était sans doute de ceux qui entendant répéter que la masse de la population n’est pas prête pour certaines réformes, aurait répondu : « Certes, si l’on avait attendu les provinciaux pour prendre la Pastille, elle serait encore debout. »
(1) Des rapports de l'instruction et de l'éducation, p. 69
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La question sociale des rapports de l’instruction et de l’éducation, n’avait pas seule occupé Robin vers la fin de sa vie, et nous avons retrouvé dans ses papiers un dossiers de notes, plutôt qu’un manuscrit, avec ce titre caractéristique : De l’origine phijsiologique de la religiosité.
Robin ne s'est point marié. Il n’a pas laissé d’enfants. Sa vie fut toujours des plus simples, quoiqu’il eût une certaine fortune. Quand le juge de paix entra dans son appartement du boulevard Saint-Germain, où l’on avait mis les scellés à la nouvelle de sa mort, le magistrat lut profondément étonné de l’apparence modeste du logement occupé par un sénateur et un professeur si connu : un petit salon d’attente et un cabinet plein de livres, de microscopes, de papiers, une salle à manger à peine meublée, une chambre où nul jamais n’entrait , tel était son intérieur tenu par une femme de ménage élevée à la dignité de bonne le jour où il était devenu sénateur. Il ne faisait jamais qu’un seul déjeuner et le même tous les jours de l’année : une côtelette demi-crue avec quelque dessert et deux tasses de café fort. C’était le moment où il recevait ses intimes, ses élèves, où il parcourait la feuille officielle et les journaux de son département. Tous les soirs il dînait dans des maisons amies où il s’était fait des habitudes, et où il était toujours le bien venu, apportant grand appétit et îjoyeuse humeur. Parmi ces maisons aimées, il n’en était aucune qu’il aimât autant que celle de son ancien élève, le Dr Goujon, maire du xne arrondissement et son collègue au Sénat.
Ceux qui n’ont point connu Robin dans ces relations intimes de
I amitié, ne se figureront jamais en parcourant ses écrits âpres, sérieux jusqu’à la lourdeur, l’homme qu’il était une fois la journée de travail finie, plein de verve, d’entrain, de plaisanterie, de chansons, même quelquefois légèrement salées, bien venu de tous, adoré des entants et même entretenant avec les bêtes de la maison, les chats, les chiens, grand commerce d’amitié.
Il avait été très lié avec Doré, il fut un des convives habituels de ces agapes où la verve extravagante de l’amphytrion se donnait carrière dans la composition, chaque semaine nouvelle, de quelque plat extraordinaire. Martinet le graveur fut aussi de ses amis, c’est à lui que nous devons le beau portrait placé en tête de cette étude.
II fut de même longtemps très lié avec M. Alexandre Dumas fils. Michelet l’avait pris en haute estime et Robin fut souvent le commençai de ces repas recherchés comme un honneur où présidait la verve puissante de l’historien et la grâce de sa corn-
pagne. Michelet s’était adressé à Robin quand il composa ses livres d’histoire naturelle; il se fit un jour expliquer par lui la structure du cerveau, où le grand poète avait vu dans les lobes de la face inférieure une configuration de lleur, comme un camélia ou un lotus. Dans son testament Michelet prévoyait le cas où il mourrait à Paris et chargeait Robin de faire son autopsie. Robin fréquenta aussi Sainte-Beuve, il était avec Flaubert et le prince Napoléon, de ce dîner gras d’un certain vendredi saint, dont on parla beaucoup dans le temps. 11 retrouvait Sainte-Beuve tous les quinze jours dans une réunion où se groupaient autour de l’éminent critique des esprits tels que MM. Renan , Berthelot, de Goncourt, Taine, et plus tard Gambetta, MM. Hébrard, Jules Roche, Spuller, Bréal, Boutmy, etc. On sait ses constantes relations et sa collaboration de tous les jours avec Littré. Après la mort de son ami, il d irigea à sa place La Philosophie positive pendant les deux ansqu elle survécut à celui qui en avait été véritablement 1 âme, lui donnant tant de pages remarquées sur les sujets les plus divers.
Indirectement la mort de Littré eut une influence sur les travaux des dernières années de Robin. Les éditeurs du Dictionnaire de JS y si en, quand la 13me édition fut épuisée, crurent le moment venu de modifier complètement l’esprit d’un livre, dont la philosophie positive avait cependant fait le succès (1). Robin ressentit un véritable chagrin à la vue des altérations impudentes introduites dans le texte d’un ouvrage qui avait triomphé des luttes passées, qui avait son histoire, était presque un drapeau, d un ouvrage depuis longtemps entre les mains de tous ceux qui s’occupaient de science, de littérature et de philosophie. Et puis, ces mutilations n’étaientelles pas la plus grave injure à la mémoire de son illustre collaborateur (2)? Résolument Robin se remet à l’œuvre : il entreprend la publication du Nouveau dictionnaire abrège de médecine (chez Doin), où se retrouvera l’esprit scientifique et purement philosophique de l’ancien Nysten. Cet énorme labeur qu’il accomplit seul — car ce fut encore un trait de Robin de ne se faire jamais aider - dura trois ans. Il eut le temps de l’achever. A sa mort, les dernières feuilles étaient à l’impression et M. de Lanessan les a revues. C’est donc en quelque sorte le testament scientifique de Robin, et c’est là qu’on doit chercher la dernière expression de sa pensée.
Autour de Robin s’était formé tout un groupe d’amis, d’anciens disciples, les uns obscurs, les autres ayant un nom dans les sciences
(t) Voyez ci-dessus, p xc.
(i) Voy. Discours prononcé aux obsèques de Ch. Robin, pur M . Goujo::.
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ou la philosophie. Nous avons déjà cité MM. Brown-Séquard, Sappey et Laboulbène. Signalons encore, parmi ses amis dévoues, le L)r Reliquet, M. Wirouboff. Le plus illustre de tous, M. Berthelot, lui fut toujours uni d’une affection profonde: « Robin a ete un inventeur », disait-il un jour très justement de celui qui avait le premier édifié le système complet de l’Anatomie.
Robin a été malheureux dans ses élèves, il en vit disparaître trois, enlevés subitement, sur lesquels on pouvait tonder de grandes espérances ! Le premier fut Godard. Godard était riche, riche aussi des plus récentes conquêtes de l’anatomie et de la physiologie, qui le passionnaient; il décide d’aller étudier l’Orient à ce point de vue, il part pour l’Égypte. Les lièvres, la lèpre, le typhus développé dans les chantiers du canal de Suez, occupent son attention; il est atteint d’ulcérations, d’accidents nerveux et d une hépatite qui finit par l’enlever à Jaffa; il meurt en stoïcien sans qu un seul instant son calme se soit démenti. Dans la prélace d un volume de notes et de souvenirs laissés par son élève (1), Rohm écrit ;
« Ce ne peut être un homme vulgaire, celui qui, par ses connaG- « sances spéciales, bien mieux encore que par ses soulhances lixé « sur le sort fatal qui lui est réservé dans un avenir qui doit « échoir le lendemain, a pu à 36 ans, riche et bien aimé, éciiie « sans récriminer : Ce soir ou demain je serai mort , je vous nomme « mon exécuteur testamentaire; vous voudrez bien accepter ? Philo- « sophe toute sa vie, Godard mourut sans cesser de 1 être, libre de a lictions métaphysiques, paraissant plutôt abdiquer la \ie que a mourir et tout au souvenir de ses proches et de ses amis, dont a son dévouement à la science l’avait éloigné. Il est un témoignage « à jamais mémorable que les qualités du cœur, comme celles de « l’esprit sont origi nellement indépendantes des causes con\ ention- « nelles qui leur sont spéculativement assignées ; que les senti- « ments affectifs ont leur source dans notre propre nature et qu ils « y acquièrent par l’éducation toute leur pureté ou du moins toute « leur efficacité morale et sociale. »
La mort de Legros fut une perte plus irréparable encore. Ce n’était pas non plus un homme ordinaire. Pendant le choléra de 1864, à la suite d’une visite que fit l’Empereur à l’Hôtel-Dieu déserté de tous ses fonctionnaires et où il n’avait trouvé que Legros, il lui avait envoyé le lendemain matin, à l’heure du service, la croix de chevalier de la Légion d’honneur. Legros avait déjà publié d’importants travaux quand il succomba, probablement à une septicé-
(1) Éçpjpte et Palestine, par E. Godard ; 1 vol. avec allas. Paris, Masson, ,b(>7.
niie contractée dans ]e premier laboratoire qu’avait eu Robin à 1 Ecole pratique, comme professeur d’Histologie. C’était un étrange i éduit que ce laboratoire : deux petites pièces superposées communiquantpar un escalier, une véritable échelle; en bas, des cadavres, des macérations, un fourneau pour la chimie biologique et les injections; en haut, la place juste suffisante pour quatre ou cinq élèves et pour leurs microscopes. C’est là qu’ont travaillé Legros, Kabuteau, MM. Magitot, Goujon, tous ceux qu’enflammait le zèle communicatif du maître, et aussi le pauvre Papillon enlevé trop tôt pour les sciences. Ses brillantes qualités d’analyse, son érudition philosophique rehaussées de son savoir en biologie, avaient fait de Papillon, alors qu’il était presqu’encore sur les bancs de l’École de médecine, une espèce d oracle écouté à l’Académie des sciences
morales et politiques: le premier fauteuil vacant, disait-on, serait pour lui.
Robin a peu voyagé. Toutefois, en 1875, il s était fait charger d une mission scientifique en Espagne et en Algérie; il en profita pour contrôler, spécialement en ce qui concerne la Néphélis, les faits exposés dans son Mémoire sur le développement embryogênique des Hirudinées qui paraissait cette année même. Il avait également fait, en compagnie du DrLebel et avec M. Magitot, quelques voyages en Scandinavie, en Écosse, en Italie et jusqu’à Constantinople, mais c’étaient plutôt des courses de vacances, dont il parlait peu. Quand il fut devenu directeur du Laboratoire de Concarneau, il alla chaque année en Bretagne vers le temps de Pâques. Il partait là comme pour Jasseron avec sa valise d’étudiant et son microscope. Il passait au laboratoire sa journée entière à moins qu’il fût à chercher des bêtes. Une blouse de prosecteur, un chapeau de paille, qui avait affronté maintes intempéries, et le voilà en route, un bocal à la main pour se procurer l’espèce qu’il étudiait particulièrement. Il aimait être seul pour observer les choses à son aise, relever les goémons, retourner tranquillement les pierres. Un jour, il revenait dans ce costume bizarre, quand le préfet du département demanda à être présente à 1 éminent sénateur , dont i aspect inattendu parut à la fois beaucoup surprendre et un peu gêner le haut fonctionnaire.
Robin avait en horreur les démarches près de l’autorité, les courses dans les ministères, où il ne savait pas même se servir de sa prérogative de sénateur. Il regardait ces dérangements, dont personne dans les hautes situations de 1 enseignement ne saurait tout à fait s a fh anchii , comme des pertes de temps, et c’est à peine si celui de ses élèves qu’il écoutait le plus volontiers, qu’il consultait pour toute aflaiie administrative, parvint quelquefois à le convaincre
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eux
qu’une démarche de lui pouvait être indispensable et qu’il fallait la faire. Robin, a-t-on dit, n’était que d’un faible appui pour ceux dont il estimait les travaux. Ceci n’est pas tout à fait exact. Il était, on doit le reconnaître, homme d’initiative aussi peu que possible, mais seulement par horreur du dérangement. Que l’occasion vînt à s’offrir d’elle-même de servir ses amis ou ses élèves, de dire sur eux la bonne opinion qu’il avait, de faire hautement valoir leurs travaux, les mérites qu’il leur connaissait, aussitôt sa décision d’esprit éclatait, il était précis, catégorique et forçait le suffrage de ses interlocuteurs.
Même décision dans sa correspondance avec l’administration de l’enseignement public, quand il s’agissait de revendiquer les droits imprescriptibles de la science. Il ne transigeait pas, il savait parler haut et ferme. A ce compte, l’organisation ou plutôt la création des deux laboratoires que nous dirigions ensemble à l’École des Hautes-Études et à Concarneau lui fait le plus grand honneur et mérite d’être rapportée. Pour ce double but, nous avions uni nos efforts. Et peut-être me sera-t-il permis de dire que j’ai été surtout le conseil. Robin, grâce à sa triple situation de professeur à l’École de médecine, d’académicien et de sénateur, fut la puissance qui décida le succès.
Quand M. Duruy rendit à l’enseignement le signalé service d’organiser la section des sciences de l'École des Hautes-Études, Robin fut chargé d’un de ces laboratoires en l’air et qui n’existèrent d’abord que sur le papier, avec la dénomination de Laboratoire d'histologie zoologique. A défaut de siège officiel, les travaux avaient lieu le soir dans un local effectif que M. H. Milne Edwards s’était fait attribuer au Jardin des Plantes pour y organiser, de son côté, un laboboratoire rattaché aussi à l’École des Hautes-Études, mais dépendant en réalité de la Sorbonne, avec le titre de Laboratoire de zoologie anatomique. Les choses allèrent ainsi pendant un semestre. Robin se rendait aux heures indiquées, en compagnie de son assistant, le Dr Goujon, au Jardin des Plantes pour diriger les élèves. C’est même à cette époque et grâce aux animaux fournis par la ménagerie du Muséum pour les exercices du laboratoire, que le Dr Goujon fit ses recherches demeurées classiques sur les corpuscules tactiles du bec des Perroquets. L’année suivante, quelques légères difficultés survinrent; cela était à peu près inévitable. Je dirigeais à cette époque, rue du Jardinet, un laboratoire particulier d’histologie, fondé quelques années auparavant par MM. Nachet et Grandry; je proposai à mon maître d’y transporter l’enseignement pratique qu’il faisait au Muséum. Et quand l’École des Hautes-Études reçut plus tard un sem-
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blant d’organisation définitive, le Laboratoire d'histologie zoologique, installé dans ce nouveau local, eut pour directeurs MM. Ch. Robin et G. Pouchet : il était, d’ailleurs, fort misérable, occupant deux étages d’une maison particulière, mais à deux pas de l'École de médecine. Les élèves y furent bientôt nombreux et le « laboratoire de la rue du Jardinet » , comme on l’appelait, a presque gardé un nom. En 1879, je devenais professeur au Muséum. Avec l’agrément deM. J. Ferry, ministre, notre laboratoire y fut de nouveau transféré dans les locaux dépendant de la chaire d’Anatomie comparée, dont il complétait l’enseignement — l’histologie à côté de l’anatomie macroscopique — sans empiéter sur le domaine d’aucun de mes collègues. Il faut dire toutefois que si le principal directeur était venu très rarement rue du Jardinet, il ne vint jamais au Muséum, peut-être par un sentiment de convenance à coup sur exagéré. Ses fonctions de directeur — d’ailleurs nullement rétribuées — se réduisaient à donner des signatures.
L’organisation du laboratoire de Concarneau fut autrement laborieuse. Robin avait fait là, comme nous l’avons dit, ses constatations définitives sur l’appareil électrique des Raies. J’y avais poursuivi démon côté des recherches deux fois couronnées par l’Académie des sciences sur le squelette des Poissons et sur la fonction chromatique. Le laboratoire de Concarneau, fondé par Coste en 1859, était le premier établissement qu’un état eût créé pour l’étude de la zoologie marine et de ses applications. Mais les précautions nécessaires n’avaient pas été prises au début pour assurer dans l’avenir tous les droits du gouvernement. Des contrats mal rédigés par l’admininistration impériale faillirent, à la mort de Coste, mettre en question l’existence de l’établissement où de si importants travaux scientifiques avaient été accomplis, non seulement par Robin, mais par MM. Gerbe, Van Deneden, sans parler du célèbre professeur du Collège de France. Celui-ci avait été secondé au cours de ses recherches par un pêcheur habile, pilote de Concarneau, mais sans aucune culture, et dont Coste finalement lit la fortune. Après la mort de son bienfaiteur, il se crut maître de la place, et sans façon s’appropria les bâtiments, les salles d’étude, les fourneaux de chimie, les viviers pour les faire servir à son commerce de turbots et de homards. Il avait réussi à éloigner par une série de mauvais procédés M. Ranvier. On avait sous mes yeux commencé le déménagement du matériel scientifique. J’appelai sur ce qui se passait, l’attention des professeurs de Paris. Milne Edwards, à qui j’en parlai le premier, renonça à une campagne de revendication dont il prévoyait les difficultés. M. de Lacaze-Duthiers, tout
occupé de sa création de Roscoff, ne voulut pas la tenter davantage. Il y fallait une indomptable volonté et une longue patience. Robin, dans le seul intérêt des sciences, par respect aussi pour la mémoire de Coste, entreprit de faire triompher les droits de l’Etat et de conserver au gouvernement un établissement déjà célèbre. Je le secondai. Mais les difficultés renaissaient sans cesse. Le pilote était partout secrètement appuyé par l’ancienne administration à Quimper, à Brest, à Paris dans les bureaux. La lutte dura près de six ans, et c’est seulement en 1879 que le laboratoire reçut son organisation définitive. Toute la correspondance échangée dans cette affaire par Robin avec l’administration de la Marine ou celle de l’Instruction publique est un modèle de fermeté et de dignité scientifique. Les droits de la haute science et du haut enseignement y sont fortement revendiqués. De ce côté et dès qu’il ne s’agissait point de démarches personnelles à taire, Robin retrouvait toute l’énergie du paysan franc-comtois.
Au fond, il ne fut jamais un homme d’action ni un homme d’enseignement public. Ce fut un travailleur prodigieux, un chercheur intaligable, un érudit, un savant dans toute la force du terme, servi par une méthodeadmirable, intaillible quandelleestbienappliquée. Continuateur de Bichat, auquel il se relie par De Blainville, Auguste Comte et M. Chevreul, Robin a consacré sa vie entière à l’anatomie générale. Le premier, il en a fondé à Paris l’enseignement régulier, sous le nom d’une de ses branches: l’Histologie. Mais on peut dire que jamais en lui le professeur, le maître n’ont donné la mesure de l'observateur et du savant. Ce qui frappe le plus chez Robin, c’est la largeur de vues avec laquelle il embrassait, dans l’étude de la substance organisée, tout ce que le scalpel, le microscope, la chimie peuvent fournir à l’histoire de l’être vivant, de sa formation, de sa composition anatomique, de ses déviations organiques, de ses fonctions et de ses lésions.
Il laisse une œuvre considérable : on en jugera par l’exposé bibliographique qui suit et que nous avons cherché à rendre aussi complet que possible. Assurément tous ses écrits n’ont pas la même valeur. On peut regretter qu’il ait donné trop de temps vers la lin de sa vie à de trop nombreux articles du Dictionnaire encyclopédique, mais il en est parmi ceux-ci qui méritent d’être toujours consultés. Son traité de Chimie en collaboration avec Verdeil, son traité du Microscope (la seconde partie), celui des Humeurs, son Anatomie cellulaire sont des œuvres capitales, et qui resteront comme l’expression la plus haute des progrès accomplis en
anatomie générale depuis Ricliat. lin enseignement profond se dégage de ses écrits, malheureusement d’une lecture peu faite pour en favoriser la diffusion. On est en droit dès aujourd’hui de prévoir une époque où le champ des recherches morphologiques sur les êtres vivants aura été exploré tout entier, ou du moins ne laissera plus à décrire que l’infinie multitude des variétés secondaires. C’est alors qu’on se retournera du côté où M. Chevreul d’abord, puis Robin ont montré la voie; c’est alors qu’on abordera, malgré les immenses difficultés que laisse entrevoir l’état actuel des connaissances chimiques, l’étude de ce qu’il y a de fondamental dans l’être vivant, l’étude de l’état d’organisation, des activités réciproques des éléments et des parties de ces éléments les uns sur les autres, en fonction de leur constitution moléculaire.
C’est quand on comprendra bien l’importance d’une telle étude, quand on reprendra enfin par l’expérimentation ces notions de structure et de mouvements intimes, qui sont le fondement même de toute la biologie, c’est alors qu’on jugera de quelle supériorité fut Robin surses contemporains, en particulier sur ceux qui n’ont rien vu en Anatomie générale, au delà d’une technique plus ou moins savante, propre à mettre en lumière l’apparence morphologique et l’agencement des divers éléments anatomiques, sans se préoccuper des forces en jeu dans et entre chacun d’eux. Quant à lui, confiant dans la sûreté de sa philosophie, il savait que le temps tôt ou tard ferait justice des systèmes sans consistance de ses adversaires. Jamais, vis-à-vis de ceux qui contestaient le plus ses travaux ou qui insistaient sur ses erreurs — comment n’en aurait-il pas commis de nombreuses dans une œuvre si considérable? — avec une ignorance injustifiée de tout ce qu’il avait fait, jamais il n’entama de polémique directe. Il se bornait, sans les nommer, à relever çà et là dans ses publications nouvelles les fautes où ils étaient tombés par ignorance des principes.
Robin a donc des titres incontestables, et sa mémoire mérite d’être honorée par tous ceux qui se disent anatomistes. Si, comme cela se voit souvent, après avoir été un grand promoteur, il n’a pas su accepter volontiers certaines idées qui étaient évidemment un progrès sur les siennes, il faut excuser chez lui cette résistance; mais surtout elle ne doit pas faire oublier les grands services rendus par lui à l’avancement du savoir humain et ce culte profond, inaltérable qu’il professa toujours pour ce qu’il croyait être la vérité scientifique.
Les derniers mois delà vie de Robin furent attristés par quelques
ennuis. Arrivé au terme de son mandat sénatorial, il avait été réélu. Mais une loi passée au cours de la précédente législature laissait indécise la question de savoir s’il pouvaitcontinuer à cumuler sa fonction élective avec sa chaire à l’École de médecine. A quelques observations publiées par le journal le Temps , Robin répondit qu’en cas d incompatibilité reconnue, il opterait pour le mandat sénatorial (1). Sa lettre publiée par les journaux de Paris indisposa quelquepeulemondedes Écoles qui prétendit, non sansraison à son point de vue, que le titre de professeur à la Faculté de médecine devait primer tous les autres. Cependant le choix auquel s’arrêtait Robin était assurément le meilleur. Il s’en expliqua : « On va re- « nouveler mon mandat pour neuf ans, nous disait-il, c’est à peu « près le nombre d’années que je compte vivre. Nous mourons « tous vers 70 ans dans ma famille. C’est juste le temps qu’il me faut « pour terminer ce que je veux encore publier. Comme sénateur « j’aurai beaucoup plus d’influence pourlebien dessciences, que je “ n’en aurais comme simple professeur. Je ne dois pas hésiter. » Robin bénéficia de l’obscurité de la loi, il conserva sa chaire avec son siège au Luxembourg. Mais la question posée et longtemps agitée, la malencontreuse lettre soulevèrent dans son amphithéâtre de nouvelles tempêtes, comme celles qui avaient accueilli ses débuts. Il eut également quelques ennuis comme juge d’un concours d’agrégation dont il s’était subitement retiré. Il fut très profondément affecté par les manifestations des étudiants, affecté à un point presque maladif, et il resta, nous a-t-on dit, plusieurs jours chez lui avant de reprendre le train ordinaire de sa vie.
Il avait aussi beaucoup changé, s’était alourdi. Il était d’ailleurs atteint. Un jour il avait ressenti un fort étourdissement, suivi d’un saignement de nez, on craignit une congestion. C’est dans cet état qu’il avait pris, comme tous les ans aux vacances, le chemin de Jasseron, pour se reposer, chasser, ou plutôt — car l’observateur ne perdait jamais ses droits — a voir chasser son chien », comme il disait. Il est mort le G octobre, chez lui. Le 3 il devait partir pour Paris, afin de prendre part aux élections du 4 octobre. 11 fut frappé en se levant d’une attaque d’apoplexie. On le trouva au pied de son lit à moitié habillé. Il ne put prononcer que ces mots : «Curieux..., apoplexie. » II ne parla plus à partir de ce moment, du moins rien d’intelligible. Robin se savait le cœur malade. Sans donner trop d’importance aux paroles ainsi échappées de la bouche d’un mou-
(l) Voy. Courrier de L’Ain, n°‘ des 16, 18 et 30 décembre 1885. Ce dernier numéro contient la profession de loi de Hobiu.
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rant, on peut se demander si ce cerveau qui s’éteignait, n’a pas concentré ce qui lui restait d’activité sur un phénomène inattendu et se produisant contre les prévisions du biologiste expérimenté. S’il en fut ainsi, on peut dire que la dernière pensée de Robin fut le digne couronnement de sa carrière.
Sa tamille était demeurée très religieuse. Le philosophe, quand il venait se reposer au milieu d’elle, évitait toute discussion et vivait en bonne harmonie avec tous (1). Il arriva même plus d’une fois qu’on l'appela pour donner des conseils médicaux aux religieuses d’un couvent voisin . Sur un seul point il ne céda jamais : jamais il ne consentit aux jeûnes et aux observances de régime. Nul, parmi les siens, n’ignorait ses opinions, ses volontés certaines. En vain le Dr Reliquet, accouru à Jasseron avec nous tous, pour rendre les derniers devoirs à celui qui avait été son ami et son maître, produisit une lettre que Robin lui avait écrite à propos des obsèques de Littré et qui ne permettait aucun doute (2). Nous étions bien convaincus que Robin laissait des volontés formelles, seulement elles devaient être à Paris, où personne n’avait été prévenu de sa maladie, où les scellés avaient été mis aussitôt après sa mort. La famille, s’appuyant sur ce qu’on n’avait trouvé (à Jasseron) aucune disposition écrite, lui ht des obsèques religieuses. Ses amis politiques et ses disciples décidèrent de suivre le corps, mais de ne pas pénétrer dans l’église, et de l’attendre à la porte. Ils restèrent là nombreux, beaucoup plus nombreux peut-être qu’on eût pu s’y attendre.
Il a été inhumé au milieu du cimetière de Jasseron, au pied d’un grand pin, dont il fallut couper une maîtresse racine pour creuser la fosse (3).
Le Dr Goujon, le compatriote, l’élève, l’ami, le collègue de Robin au Sénat, prononça au bord de la fosse un discours qui reflétait
(1) M Pichard a dit très justement sur sa tombe : « Sachant les connexités qui re- « lient l’état moral de l’individu avec son développement intellectuel, le caractère « relatif de la moralité, il put pratiquer aisément celte tolérance large que vous lui « avez connue, tolérance qui lui faisait regarder les faiblesses humaines avec cette a espèce d’indulgence qu’on ressent vis-à-vis des extravagances et des caprices des « déments et des enfants. »
(2) Voici cette lettre : « Paris, 3 juin 1S81. — Pas de dispositions testamentaires
« pour les obsèques ; d’où escamotage du cadavre par la famille qui a tenu à l’écart les t< amis scientifiques et philosophiques. Le testament demande qu’il n’y ait pas dedis- <( cours. Littré n’a jamais rien dit , ni écrit, contredisant ce qu’il publiait il n’y a pas « longtemps, savoir : Que la philosophie positive avait sans violence reconduit Dieu « hors du domaine de la science, en le remerciant de services provisoires, désormais a devenus inutiles. — Mille amitiés. Robin. »
(3) Ce bel arbre, nous dit-on, est mort et aurait été abattu.
SA YIE ET SON ŒUVRE
la pensée vraie des assistants. Il avait mieux connu que personne celui que nous regrettions tous et trouva dans son affliction des accents vraiment émus (I).
L’ouverture du testament eut lieu peu de jours après, à Paris. Nous espérions y trouver quelquedisposition concernantlesmanuscrits de Robin, ses notes, sa bibliothèque et même une intéressante collection d’insectes qu’il avait faite autrefois. Nous eûmes le regret de constater qu’il n’avait pas laissé un seul motdesouvenir aux éta blissements, aux compagnies dont il avait été l’honneur, ou quelque fondation pour l’avancement de la science qui avait été sa passion et sa vie. Le testament fait depuis plusieurs années, ne traitait que des intérêts de famille, sauf ce paragraphe où se révèle à la fois le philosophe convaincu et l’anatomiste :
« J’exige absolument de mes héritiers que mon enterrement soit « un enterrement civil quel que soit le lieu où je meurre; si je « meurs à Paris, mon autopsie devra être faite le plus tôt possible « après ma mort par un des prosecteurs ou aides de l’École dési- « gné par le doyen; mon cerveau et mes yeux seront emportés « pour être étudiés comparativement, le droit avec le gauche crevé « en 1835 par un bâton, pour que les origines et circonvolutions a optiques soient convenablement étudiées comparativement. » Robin est là tout entier.
On a parlé d’un monument à élever à sa mémoire. Nous ne doutons pas qu’il l'ait un jour. Si notre avis pouvait ici prévaloir, nous aimerions, au lieu des banalités du buste, un médaillon, quelqu’emblême attestant le souvenir et la nature des travaux bien plus que les traits du visage. Nous voudrions ce témoignage sur les murs d’une des cours ou des salles de l’Ecole pratique. N’est-ce pas la véritable place pour honorer un professeur, un savant dont on peut dire qu’il fut la personnification même de l’Anatomie, dans ce qu’elle a de plus profond et d’universel?
(I) C.e discours a été publié en cnlier dans le journal Le Temps.
Paris , 15 décembre 188G.
Geo k g ta POUCIÏET.
APPENDICE