PUBLICATIONS DE ROGIER
Sa thèse d avocat. — Ses Mémoires de Bon Juan Tan Haelen.
Son Manuel électoral.
Rogier a conquis son diplôme d'avocat le 29 juillet 1826.
Il avait choisi pour sujet de sa dissertation inaugurale une question qui, on l'a vu, le préoccupait tout particulièrement : l'élection des conseillers provinciaux et des co?iseillers communaux aux Pays-Bas.
Dans les cinq thèses annexées à la dissertation, nous remarquons celles-ci :
La publicité la plus large est à souhaiter dans la poursuite et dans la répression des crimes. [Dcsideranda latissima in criminibus persequendis atque puniendis publicitas.)
La publicité en matière d'administration provinciale et d'administration communale est conforme à notre droit public. {Provinciarum et municipiorum administrationem publiée fieri, juri publico nostro consentancum est. )
La dissertation de Rogier, écrite dans un latin qui prouve qu'il avait cultivé (forcément) cette langue après sa sortie du collège, est un tableau succinct, mais complet, du système électoral de ce temps-là. Il discute les conditions requises pour être électeur et pour être éligible,les causes d'incapacité, les inconvénients de la loi, les modifications qu'on y pourrait apporter (1). Il préconise, entre autres réformes,
(1) Pour l'épigraphe de sa dissertation — qui est dédiée à son ami Fabry, ventrabili amico H. Fabry, — Rogier a pris ce passage de Benjamin Constant qui en fait connaître l'esprit et la portée : Le patriotisme qui naît des localités est aujourd'hui surtout le seul véritable... Il faut donc attacher les hommes aux lieux qui leur présentent des souvenirs et des habitudes ; et four atteindre ce but, il faut leur accorder, dans leurs domiciles, au sein de leurs communes, dans leurs arrondissements, autant d'importance politique qu'on peut le faire sans blesser le lien général. Voici le titre complet de la dissertation qui se compose de vingt pages (format
SA THÈSE D'AVOCAT Il3
l'élection directe qui lui paraît constituer seule le vrai système représentatif.
Dans une lettre fort humoristique, « d'un jeune avocat à son père » , que le M athieu Laensbergh publia le 7 décembre de cette même année, Rogier s'est amusé à présenter un tableau raisonné de ce qu'il en coûte pour être avocat. Ce tableau vaut qu'on le reproduise ; il caractérise l'époque et nous donne une idée des études et des mœurs universitaires.
irp année. — Philosophie. — Candidature en lettres.
Inscription à l'université, 4 fl. P. B. Logique, 3o. Histoire ancienne, 3o. Littérature grecque, 3o. Littérature latine, 3o. Antiquités romaines, 3o. Frais de candidature, 3o. Aux appariteurs, 2,5o.
Total, 216 fl. 5o cents P. B.
2ro* année. — Candidature en droit.
Recensement, 2 fl. Institutes, 3o. Histoire du droit romain, 10. Droit naturel, i5. Encyclopédie du droit, i5. Histoire Belgique, i5. Frais de candidature, 5o. Aux appariteurs, 4,5o.
Total, 141 fl. 5o cents P. B.
3m€ et 4me année. — Doctorat.
Recensement des deux années, 4 fl. Droit civil, 3o. Pandectes, 3o. Droit criminel, 3o. Droit public, 3o. Histoire politique, 3o. Economie politique, 3o. Médecine légale, 7,5o. Frais de doctorat, 100. Aux appariteurs, 4,5o. Encore aux appariteurs pour robe et bonnet, 10. Pour
ordinaire des dissertations inaugurales du temps) : Dissertatio inauguralis jnridica de élections adtninistratorum — provinciarum et municipiorum in regno Bel' gieo — quant — ex Rectoris magnificij. Comhaire, — et senatus academici auctoritate — pravio Facultatis jnridica decreto, — pro gradu Doctoris. — in jure romano et hodierno — summis que in jurisprudentià honoribus ac privilegiis — In universitate Leodiensi, — rite ac légitime consequendis, — pubtico examini submitttt — die 2Ç mensis julii 1826, hora meridiana — auctor — Carolus Rogier. ex Saint- Quentin. — Leodii, typis H. Lignac, via vulgo dicta Souverain-Pont, MDCCCXXVI.
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bouquet, x. Impression de la thèse (trois feuilles), 35. Bamboche, iio(i). Frais de fèlicitation. 4. Robe à l'effet de prêter serment, 2.
Total, 487 fl. P. B.
Lesquels réunis aux totaux précédents, donnent une somme de 845 florins, ou 1788 francs 35 centimes.
On peut voir par là ce qu'il en avait coûté à Rogier pour achever ses études universitaires. Heureusement les répétions avaient bien donné; le journal prospérait et distribuait des dividendes (2).
Les ressources de Rogier n'étaient donc pas tellement ébréchées qu'il ne pût se permettre, afin de compléter son éducation politique, un voyage à Paris.
Il s'y rendit à la fin de l'année 1826, avec Lebeau qui avait des affaires à régler dans cette ville. Deux lettres, l'une à Firmin, du 3i décembre 1826, l'autre à ses collaborateurs du Mathieu t du 9 janvier 1827, nous fournissent sur son séjour des renseignements curieux. D'abord il se préoccupe du côté utile.
« Voilà huit jours que nous avons quitté Liège, dit-il dans la première : nous avons beaucoup vu et beaucoup retenu; cependant nous ne sommes pas encore au vingtième de ce que nous pouvons et devons faire. Paris est une mine précieuse à exploiter... c'est dans ses rapports utiles que je l'exploite... J'ai assisté à une leçon de mécanique appliquée aux arts donnée par Dupin : j'ai
(1) Le jeune avocat expliquait ainsi à son père ce poste extra. « Comme j'avais reçu des honnêtetés dans quelques maisons de Liège et de plusieurs de mes camarades, je n'ai pas osé me soustraire à l'obligation de la bamboche qui a toujours été l'un des essentialia du doctorat ; cependant les maîtres d'hôtel, depuis un certain temps, se plaignent du relâchement des élèves à cet égard. »
(2) « La balance continue-t-elle à pencher en notre faveur ? » Ce passage est extrait d'une lettre de 1827, où après avoir constaté que la noblesse fournit des abonnés, il ajoute : « Nous finirons par avoir des lecteurs et des croyants jusque dans les couvents et les sacristies. — Nota bene : Si tout le monde nous lit, c'est que nous avons raison et que nous ne travaillons pas en gens de parti. »
EXCURSION DE ROGIER A PARIS Il5
eu du plaisir à l'entendre, moins pourtant que je me l'étais figuré; sa diction est simple, mais trop rapide et pas toujours claire. Il est étonnant combien peu d'ouvriers y assistent. Il est vrai que la sotte administration a imposé au professeur une heure où les artisans sont occupés et ne peuvent quitter leurs travaux... Vendredi je vais entendre Say. Entretemps je tâcherai d'assister aux séances de l'Académie, de l'Athénée, de la Chambre. J'ai pris note aussi des jours où les plus célèbres prédicateurs font leurs sermons ; j'irai aussi une fois à la Sorbonne entendre les professeurs d'éloquence sacrée et profane... »
Le palais de la Bourse et le foyer de l'Opéra ont fait sur lui une vive impression :
« La Bourse est sans contredit ce que j'ai jamais vu de plus beau. On se sent grand de douze pieds en entrant là-dedans... Le foyer de l'Opéra est aussi chose magnifique. Ce qu'on voit là vaut beaucoup mieux, je pense, que ce qu'on y entend. »
Il ne paraît pas, en effet, fort enthousiaste de l'ensemble des représentations auxquelles il a assisté jusque-là :
« Nous avons assisté depuis notre arrivée à quatre spectacles: Variétés, Gymnase, Grand-Opéra, Vaudeville. Il y a de quoi rire aux Variétés, de quoi jouir au Gymnase, de quoi dormir à l'Opéra, malgré même le tintamarre du Siège de Corinthc. Sauf Lepeintrc, nous n'avons rien vu au Vaudeville qui valût la peine d'être cité... »
Lebeau était d'avis que « puisqu'on y était, il fallait en profiter ». Rogier, qui est enclin à partager sa manière de voir, ne pense pas au retour. Seulement, la question des finances l'obligera peut-être à revenir plus tôt qu'il ne pense.
« Il en coûte furieusement pour vivoter à Paris. Aussi faisons-nous le plus d'économie possible ; à tel point que nous nous refusons du feu... »
La lettre du 9 janvier 1827 est surtout intéressante.
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Rogier est très heureux d'avoir pu amasser, comme il dit, des idées générales et des rectifications d'idées, très heureux surtout d'avoir vu, parfois même entendu les grandes notabilités scientifiques et littéraires de la France, les Dupin, les Say, les Guizot, les Villemain, les Bonjour, les Andrieux, les Royer-Collard. Si la leçon de Dupin aux ouvriers ne lui a pas produit l'effet qu'il attendait, du moins sa conversation lui a beaucoup plu et l'a fort instruit. Say, qu'il n'a entendu que dans son cours, lui a paru encore plus abstrait que Dupin. Guizot ne paye pas de mine. Il est, dit-il, de maigre apparence...
Voici une appréciation du talent et de la manière de Villemain, qui a vérité et humour :
« Villemain m'a fort amicalement reçu (i) en se croisant les jambes et les appuyant sur sa cheminée à la manière de Montesquieu. Il a fait lundi dernier l'ouverture de son cours d'éloquence française à la Sorbonne. C'est un homme qui improvise avec facilité, éclat et harmonie. L'expression n'est jamais ce qui l'embarrasse ; et ce qu'il a de bon, c'est que sous les ornements académiques qu'il prodigue avec bonheur et mesure, il m'a paru qu'il se cachait des idées. Cependant tout n'est pas à louer dans Villemain : il y aurait bien un peu de charlatanisme dans sa manière de professer et beaucoup d'amour-propre dans le professeur. »
Dans une réunion chez Dubois, le rédacteur en chef du Globe, ancien élève de l'école normale de Paris (2), toute
(1) Il est bien certain que déjà alors le journal de Rogier et de ses amis s'était fait connaître à Paris. On ne s'expliquerait pas sans cela la facilité avec laquelle Lebeau et lui sont entrés en relations avec ces maîtres de la parole et ces professeurs éminents. Nous voyons également qu'ils ont été invités comme itrângtrs de distinction à un dîner mensuel de la rédaction de la Revue Encyclopédique ; ce qui les a fort flattés, mais ne les empêchera pas de rester fort modestes, « ayant leurs raisons pour cela ».
(2) Rogier croque Dubois comme les autres : « Un petit homme blanc, à grosse tête, et qui se regarde dans la glace en vous parlant. »