EXCURSION DE ROGIER A PARIS
une série d'écrivains et de penseurs a défilé devant Rogier qui envoie leurs portraits à son frère ; — depuis Bodin et Bonjour, « tous deux porteurs de cheveux et de favoris noirs », jusqu'au « petit Andrieux qui, avec sa petite voix et sa figure de singe , trouve toujours moyen d'attacher autour de lui un auditoire fort nombreux et fort attentif » ; depuis Joubert jusqu'à Royer- Collard.
Le dernier lui a causé aussi une désillusion — comme à Lebeau. Il a professé devant eux sur la question des jésuites les doctrines du Courrier français, un journal antilibéral.
« ... Lebeau ne reconnaissait plus son homme. Mes amis, si vous voulez conserver des illusions, de l'enthousiasme, de la foi dans les grands hommes ou les grands écrivains, gardez-vous d'en approcher de si près. Rien ne dessèche comme cela... »
Et faisant plaisamment un retour inverse sur ses amis et lui, il ajoute :
u ... Par exemple, je suis sûr que si personne à Liège ne connaissait personnellement les rédacteurs du Mathieu, nous aurions deux fois plus d'abonnés et cent fois plus d'autorité. »
Il n'a pas seulement observé les hommes à Paris : il a aussi observé les choses. Ainsi, après les théâtres et les cours publics, il a fréquenté les séances de la Chambre des députés et les audiences des tribunaux — et principalement les cabinets de lecture où il est tombé en admiration devant quelques journaux des départements, tels que le Journal du Commerce et le Précurseur de Lyon, le Breton de Nantes, et surtout devant les journaux suisses.
« ... Ces gens-là travaillent absolument dans le même sens et dans le même but que nous... Le Journal de Genève (hebdomadaire) est un modèle en son genre. Il ne faut
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point tarder à nous y abonner (i) ou à demander l'échange... et nous ferons tous nos efforts pour introduire le cher Mathieu (à qui le Ciel fasse santé et abonnés). Je me sens de force à aller trouver le préfet de police lui-même... »
Il fait plus de cas des journaux de province que des journaux de Paris, au point de vue de l'utilité, et peut-être aussi du ton de la polémique (2).
En terminant cette lettre, qu'il priait ses amis de vouloir bien agréer comme article de fonds, il faisait un appel ému à la bonne entente, à la concorde, à l'énergie :
« ... Nous serons bientôt auprès de vous, vous pourrez vous reposer. A l'époque des vacances, nous avons fait, Lebeau et moi, des prodiges de courage ; vous êtes trois (3), et vous reculeriez!... De grâce, ne vous découragez pas, ne vous querellez pas, ne vous emportez pas. C'est ici qu'on voit combien les passions sont laides et impuissantes à faire le bien. Ici personne ne persuade personne. On ne voit qu'anarchie et presque partout mépris réciproque. Continuons à agir avec bon sens sur le bon sens de nos provinces. Continuons à municipaliser, à localiser. C'est la bonne voie, c'est la seule que nous puissions suivre avec succès... »
Le journal continuera dans cette voie où il trouvera en effet succès et honneur. Il municipalisera, il localisera :
(1) Toujours pratique, Rogier entre dans des détails sur l'expédition des journaux, qui montrent toutes les difficultés que l'on éprouvait alors à avoir des nouvelles de Paris.
(2) « La Nouveauté et le Figaro poussent la licence au delà de toute croyance. Il parait qu'ils usent de leur reste (la suppression était proche!). Quinette (du Figaro) s'est offert, en cas de censure, pour nous écrire de temps en temps : il l'a fait la semaine dernière. » Nous supposons que Devaux et Firmin Rogier, les deux têtes les plus froides de la rédaction, se sont chargés de veiller sur Quinette...
(3) Il disait aussi : « Je compte sur Lignac, sur Firmin, sur Devaux, sur Van Hulst, sur Luxembourg. » Lignac n'a jamais guère été qu'éditeur. Luxembourg (J.-B'e Nothomb) n'était rédacteur que par occasion.