A LA FIN DE
l'union des libéraux et des catholiques.
Au moment où allait s'ouvrir la session législative de 1828, Rogier émettait le vœu [Mathieu Laensbergh du 25 octobre) que, dans l'adresse en réponse au discours du trône, on ne se bornât pas à retourner puérilement les phrases ministérielles. « Il serait beau, disait-il, il serait d'un heureux augure que déjà l'esprit national commençât à s'y manifester. »
Le gouvernement tenait à avoir le budget décennal qui fut et devait être le grief le plus fondé de l'opposition. Qu'allait faire la seconde Chambre des États généraux? A la veille d'enchaîner pour dix ans une si grande partie de son influence et de voter plus d'un milliard d'impôts (I), on était fondé à espérer qu'elle se péné-
(1) Le total des dix années du budget décennal dépassait 5oo millions de florins.
134 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
trerait de la grandeur de sa mission ; la nation avait certes le droit d'attendre de sages réformes et de bonnes lois en retour de si énormes sacrifices.
Éclairée par la presse indépendante où Mathieu tenait une place si distinguée, une « opinion nationale » — comme on disait alors — s'était formée.
Déjà ce parti ralliait les hommes les plus instruits, les esprits vraiment libéraux. Infailliblement il devait s'étendre encore et descendre de plus en plus dans les masses, parce que tout était juste et raisonnable dans ses exigences, et parce que, ennemi de toute violence, il ne demandait que l'ordre légal et le respect de toutes les libertés.
En vain les amis quand même du gouvernement l'avaient combattu en l'accusant de tendre au bouleversement de l'ordre social par ses « théories alambiquées de liberté et de droits populaires, impraticables dans une monarchie constitutionnelle et devant aboutir finalement à réduire le pouvoir public à une pure chimère » (i).
Quand donc les journaux de l'opposition avaient-ils été si chimériques et si révolutionnaires?
Était-ce quand ils avaient dit que des juges indépendants sont préférables à des commissaires ministériels? Était-ce quand ils avaient demandé que les prolétaires fussent exclus de la garde communale? Quand ils avaient dit que les Anglais ont raison de tenir au jury et que les Belges feraient bien de les imiter, malgré la prétendue répugnance de leurs frères du Nord? Était-ce quand ils avaient estimé que six heures de carcan étaient un châtiment trop dur pour un délit de tendance commis par la voie de la presse ? Ou bien quand ils avaient fait remarquer que personne ne s'intéressait aux élections
(i) Nous reproduisons les termes d'un article très agressif paru à la fin de 1838 dans une feuille gouvernementale.
POLÉMIQUE AVEC LES JOURNAUX MINISTÉRIELS l35
parce que le système électoral était trop compliqué? Ou bien encore quand ils avaient dit, après les États Généraux de 8g, que la publicité est le meilleur moyen de préserver les travaux des hommes d'imperfection et d'erreur? Ou peut-être enfin parce qu'ils croyaient qu'il pourrait y avoir des institutions plus favorables à la morale que les loteries et l'impôt mouture?
Toutes les attaques, les calomnies même des défenseurs de la politique ministérielle avaient été impuissantes contre le parti indépendant, contre l'opinion nationale. Les idées constitutionnelles étaient mieux comprises et prenaient racine. On n'était plus au lendemain de l'établissement du Royaume des Pays-Bas. On avait marché dans les dernières années. Le pays savait maintenant que si de mauvaises lois lui étaient imposées, c'était avant tout à la représentation nationale qu'il devait s'en prendre. Il savait qu'au moment où un parlement allait accorder un milliard d'impôts, il avait le pouvoir et le droit d'obtenir le redressement de tous les griefs ( I ).
Ces griefs, il n'était aucun représentant qui les ignorât : restait donc à en faire justice. Et voilà pourquoi Rogier avait raison de demander que, dans la réponse au discours du trône, la Chambre énumérât ces griefs et fit connaître ses vœux et ses désirs.
L'abolition de la mouture, la diminution des impôts, le retrait des arrêtés de 1819 et de 1822 qui avaient de
(1) Nous avons fait connaître l'organisation du système représentatif aux Pays-Bas de 1814 à i83o. Il nous faut ajouter que le rôle réellement prépondérant en matière législative appartenait à la seconde chambre : la première était à peine connue. On ne publiait « pas même de procès-verbal annonçant l'objet de ses délibérations ». ( Voir Mathieu Laensbergh du 27 février 1827.)
Rogier demandait aussi de l'assiduité aux députés — le besoin s'en faisait sentir déjà alors; — il finira par dresser des tableaux établissant leur actif et leur passif.
ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
fait supprimé officiellement le français dans toutes les parties de la Belgique où le flamand était généralement en usage, le rétablissement du jury, le désaveu de la servile doctrine qui refusait aux -états provinciaux jusqu'au droit d'émettre des vœux et qui leur contestait cette indépendance de conscience que partout on réclamait des magistratures locales : voilà ce qu'il demandait à la seconde Chambre, voilà ce que demandaient avec lui les esprits prévoyants et judicieux.
Or, ce n'était pas précisément tout cela que voulait la majorité de la seconde Chambre qui était encore acquise au gouvernement et qui le défendait alors même qu'il était le moins défendable : raison de plus pour que Rogier et ses collaborateurs persistassent dans leurs principes.
Dans l'intérêt du triomphe d'une cause, qui en définitive était la cause de la monarchie constitutionnelle et de la liberté, ils ne reculeront pas même devant l'union avec des hommes dont ils ne partagent en aucun point les opinions philosophiques ou religieuses.
Les journaux catholiques belges se plaignaient, comme le Mathieu Laensbcrgh, de la conduite du gouvernement : comme lui, ils réclamaient les garanties constitutionnelles, la liberté de la presse, le jury, des députés indépendants. Il y avait là comme une base d'entente possible entre libéraux et catholiques.
Ce sera sur ce terrain que se fondera Y Union qui finira par donner la victoire aux adversaires du gouvernement de Guillaume.
Comme nous, disaient Rogier, Devaux et Lebeau, le Catholique — journaj attitré des catholiques belges — réclame aujourd'hui la liberté. Sans doute « il ne la veut pas au même titre, ni dans les mêmes intentions que nous, puisqu'il vise à la domination exclusive de l'église; il n'en est pas moins vrai qu'il veut la liberté comme nous
l'union des libéraux et des catholiques
la voulons. Quoi d'étonnant donc que nous nous rencontrions parfois sur la même route ! »
Les journaux ministériels prétendaient que les catholiques, une fois en possession de la liberté, en abuseraient et que les libéraux de l'école du Mathieu Lacnsbergh seraient leurs dupes...
« Parvenus au terme de notre route commune, répliquait Rogier ou Devaux, il sera temps alors de reconnaître par quelle voie le Catholique voudrait aller plus loin et de nous séparer quand nous ne pourrons plus nous accorder. »
On devine les efforts qui furent faits par la presse gouvernementale pour enrayer Y Union. Rogier et ses amis étaient accusés chaque jour de pactiser avec les ennemis de la tolérance religieuse, avec les partisans de l'inquisition, de s'être convertis au jésuitisme (i). Des caricatures les montraient tenant des rosaires, etc., etc. Ils ne se découragèrent pas, malgré l'insuccès de leurs premières tentatives. L' Union avait échoué aux élections de 1828 : elle devait réussir l'année suivante.
La session parlementaire de 1828- 1829 s'était ouverte par une discussion assez vive sur l'interprétation de l'article i5i de la loi fondamcndale. Le ministère prétendait que cet article interdisait aux États provinciaux d'émettre des vœux sur des objets de législation : l'immense majorité de la seconde Chambre lui avait donné
(1) Pendant deux ans ce fut le thème obligé de la presse dévouée au ministère. Un journal ministériel s'attira un jour (2 octobre 1838) cette réponse de Rogier : « Si l'accusation d'être vendus au jésuitisme — les vendus n'étaient pas désignés très clairement, — si cette accusation s'adresse à nous, elle doit être considérée comme l'ouvrage d'un calomniateur, et d'un calomniateur d'autant plus lâche qu'il aurait cherché, par des détours dignes d'Escobar, à échapper aux conséquences de son odieuse imputation. »
JROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
raison en dépit de l'énergie et de l'éloquence des Surlet de Chokier, des de Gerlache et des Lehon, des de Brouckere et des De Sécus, des De Stassart et des Vilain XIIII.
Le ministère avait été suivi avec la même fidélité par sa complaisante majorité dans la question des droits du gouvernement en matière d'instruction publique ; la liberté de l'enseignement avait été vainement réclamée dans la discussion de l'adresse au Roi.
Est-ce que ce double succès qui avait surpris tout le monde, grisa le chef du cabinet, Van Maanen? Est-ce qu'il s'était exagéré l'impuissance de l'opposition qui, malgré son appel à des orateurs du camp libéral et du camp catholique, avait échoué complètement sur ce terrain de l'enseignement libre et des privilèges des États provinciaux, également chers à tous les Belges?
Voulut-il, par un coup d'audace, effrayer la presse qui lui était hostile?
Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas sans une certaine stupeur, mêlée d'indignation et de colère, que Ton apprit qu'il venait d'ordonner des poursuites contre trois rédacteurs et contre l'éditeur du Courrier des Pays-Bas, coupables « d'avoir cherché à provoquer la méfiance contre le gouvernement de Sa Majesté, et la division entre les habitants, à troubler le bon ordre dans le royaume et à outrager et injurier de hauts fonctionnaires de l'État ».
C'était le troisième procès que le ministre faisait au Courrier depuis quelques semaines ! Quant aux délits dont étaient coupables ses rédacteurs Claes, Ducpétiaux et Jottrand, c'était en réalité d'avoir pensé avec la nation et d'avoir dit avec franchise que l'auteur de l'arrêté de i8i5 contre la presse, l'auteur de l'informe code pénal, le promoteur de toutes les mesures despotiques, l'adversaire acharné de la responsabilité ministérielle, Van Maanen, ne méritait ni l'amour des Belges, ni la confiance du prince; c'était, en ce qui concernait particulièrement Ducpétiaux,
l'union des libéraux et des catholiques i3g
d'avoir, à l'occasion d'un procès fait à deux étrangers pour une misérable plaisanterie imprimée (i), c'était d'avoir déploré la conduite absolument inconstitutionnelle de cet étrange ministre de la justice.
Rogier ne laisse point passer sans protestation les audaces nouvelles de Van Maanen. Il déclare nettement que les mandats d'arrêt et le réquisitoire ne pourront rien contre la ténacité des rédacteurs des journaux antiministériels, la plupart jeunes légistes qui ont puisé la connaissance des institutions, l'amour des libertés publiques dans les écoles mêmes organisées par le pouvoir. Ce n'est pas avec des poursuites judiciaires qu'on aura raison de leur opposition. Ni lui, ni ses amis n'entendent reculer devant l'amende et la prison, alors qu'à leurs yeux et à ceux de leurs concitoyens, l'amende et la prison deviennent des titres à l'estime publique, à la sympathie nationale.
Un article du commencement de novembre 1828, citait ce mot d'un écrivain vertueux : « Après l'honneur de faire le bien , rien de plus honorable que d'être puni pour l'avoir fait. » Toute la polémique du Mathieu continua à s'inspirer de ce mot.
Au risque de nous faire appliquer, à nous aussi, le mot d'Horace :
... Laudator temporis acti, Se puero, censor castigator que minorum, nous exprimons toute notre admiration pour cette forte race des Rogier, des Lebeau et des Devaux, issue de la Révolution française et grandie au souffle du renouveau
(1) MM. Bellet et Jador, deux jeunes journalistes de nationalité française, avaient été condamnés à un an de prison. Leur peine avaient été commuée en bannissement perpétuel. La commutation était antijuridique et inconstitutionnelle. L'éloignement par l'exil de ces deux écrivains qui appartenaient à l'opposition, ne démontrait guère la force morale du ministère.
I40 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
des premières années du XIXe siècle, — et en même temps tous nos vœux ardents pour que la jeunesse qui naît aujourd'hui à la vie publique s'inspire tout au moins de leur vaillance et travaille autant qu'eux.
Il fallait certes quelque audace pour ne pas reculer dans cette lutte avec un pouvoir fort, que sa magistrature secondait puissamment. Le tribunal correctionnel de Bruxelles, épousant la querelle du chef de la justice avec un zèle qui était aussi ridicule qu'illégal, osait décider, dans le retentissant procès qui nous occupe, que les peines comminées par la loi contre des voies de fait, contre des outrages par paroles, devaient être étendues aux discussions de la presse. « Par cette jurisprudence, s'écriait Rogier, il n'y a plus de différence entre celui qui dans un écrit censure un acte arbitraire et celui qui, au sortir de l'audience, prenant un magistrat au collet, lui met le poing sur le visage et l'accable des plus grossières injures !... Critiquer le projet du code pénal de M. Van Maanen, ou rouer un ministre de coups de bâton, sont deux actions qui peuvent être punies de la même peine... »
Voilà où en était la liberté de la presse (1).
C'est en ce moment que le martyrologe de la presse belge se grossit du nom de De Potter, en attendant ceux de Coché- Mommens, de Bartels, de Roussel, de Tielemans, etc.
(1) Dans les provinces du Nord du royaume quelques journaux donnèrent raison à leurs confrères du Midi. Il faut citer surtout le Byenkor/,de La Haye, partisan résolu de la responsabilité ministérielle et ennemi irréconciliable de l'arbitraire de Van Maanen . Le Nieuws end advtrtentie Blad disait de son côté : « Nous apprenons avec autant de chagrin que d'étonnement que plusieurs poursuites viennent d'être intentées en vertu de ce même arrêté du 14 avril i8i5, dont le Roi nous avait fait espérer l'abrogation, et au moment même où le ministère vient nous faire tant d'étalage de la liberté de parler et d'écrire dont on jouit dans notre patrie... »
l'union des libéraux et des catholiques 141
Dans une lettre du g novembre au Courrier des Pays- Bas, un anonyme (1) faisait remarquer comment, à l'aide de l'accusation de jésuitisme qu'on cherchait à faire peser sur les journaux indépendants (nous avons vu tout à l'heure que le Mathieu n'y avait pas échappé), le ministère avait détourné l'attention de la nation de ses véritables intérêts. Il y combattait cette doctrine, par trop commode pour le ministère, qu'on ne devait écrire que contre les jésuites, et que pourvu que le pouvoir chassât les jésuites, il fallait lui laisser renverser, l'une après l'autre, toutes les libertés de la nation.
Le ministère ne pouvait résister à la tentation de mettre la main sur l'auteur d'un tel écrit. Dire aux journaux qu'il y avait autre chose à faire pour eux que de l'antijésuitisme, à coup sûr c'était là le discours d'un des plus adroits jésuites du royaume : il importait de connaître cet homme-là.
Mais en voici bien d'une autre! Le jésuite, auteur de la lettre, ne veut pas rester inconnu : il se dévoile, il écrit son nom tout entier dans le Courrier des Pays-Bas; et quel est cet abominable ultramontain, ce faux patriote vendu aux enfants de Loyola?
C'est... risum teneatis!... c'est M. De Potter, l'auteur de YHistoire des Conciles, de YEsprit de l'Eglise, de la vie du cardinal Scipion de Ricci, ouvrages dont les opinions et les tendances n'ont qu'un rapport des plus éloignés avec les doctrines de saint Ignace et de ses disciples.
0 Pour le coup, s'écrie Rogicr qui raconte l'incident dans le Mathieu d'une façon très humoristique, si cet homme -là qui a passé sa vie à combattre l'ultramontanisme et qui jouit de trente à quarante mille livres de
(1) « La lettre portait pour signature ce qu'au parquet on a plaisamment désigné comme un pitit fer à cheval renversé^ et que nous qui avons dans le temps appris à épeler le grec, nommons un Oméga. » (Lettre de De Potter, du 14 novembre 1828.)
I42 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
rente, est vendu aux jésuites, c'est une conquête qui fait honneur à leur adresse et qui doit leur coûter cher ! »
La lettre de De Potter eut un énorme succès : elle arrivait à point et elle était écrite avec une verve incontestable, dont le passage suivant peut donner une idée :
« ... C'était si commode de pouvoir répondre aux Français qui, après i5 jours de séjour à Bruxelles, nous disaient : Quoi ! pas de jury ! — Non, mais aussi pas de jésuites. — Quoi! pas de liberté de la presse! — Non, mais aussi pas de jésuites ! — Quoi ! pas de responsabilité ministérielle! pas d'indépendance du pouvoir judiciaire! un système d'imposition accablant et antipopulaire! une administration boiteuse! etc., etc. — Il est vrai, mais point de jésuites!... Dès que nous nous mêlons de nos affaires, on crie aux jésuites ! et nous voilà hors du droit commun... »
Puisqu'on en était à jouer du jésuite, De Potter émettait l'avis d'opposer des mots à des mots, a Bafouons, continuait-il, honnissons, poursuivons les ministériels. Que quiconque n'aura pas clairement démontré par des actes qu'il n'est dévoué à aucun ministre, soit mis au ban de la nation, et que l'anathème de l'antipopularité pèse sur lui avec toutes ses suites!... »
Pendant qu'on instruisait à Bruxelles le procès de De Potter qui fut condamné par la cour d'assises du Brabant à dix-huit mois de prison (!) et à mille florins d'amende « pour avoir cherché à exciter parmi les citoyens la défiance, la division et les querelles » (1), l'opposition parlementaire s'élevait avec énergie contre l'arrêté-loi de 181 5 qui permettait de telles rigueurs. Après un discours incisif
(1) Des manifestations violentes, sévèrement blâmées par Mathieu qui veut qu'on respecte tous les décrets de la justice, accueillirent cette condamnation le 20 décembre 18*9.
l'union des libéraux et des catholiques 143
dans lequel il donna un tableau extrêmement pénible des souffrances de la presse dans les Pays-Bas, Charles de Brouckere proposa le retrait de l'arrêté. Sa proposition fut rejetée par 61 voix contre 44.
La majorité se composait de tous les députés du Nord auxquels s'étaient joints sept députés du Sud.
L'union entre les catholiques et les libéraux belges, que Mathieu Laensbergh — devenu le politique le Ier janvier 1829 — préconisait si vivement, prend dès lors un corps (1). Elle se manifeste tout d'abord par l'organisation Ôlxjlti pétitionnement universel pour le redressement des griefs, auquel vint puissamment en aide l'attitude des députés des provinces méridionales qui répondaient à l'entêtement du gouvernement et au parti pris de sa majorité par le refus des budgets.
« Le retrait de l'arrêté de 181 5, l'acquittement des journalistes qui en sont victimes et le redressement de tous les griefs dont se plaignent les Belges, sont, écrivait Rogier au commencement de 1829, l'objet de tous les vœux et de toutes les conversations. Voilà qui est de bon augure pour les progrès de l'esprit public. Que les pétitions des citoyens se multiplient; que les jurisconsultes se réunissent et fassent entendre le langage des lois, et l'arbitraire sera vaincu pour longtemps. »
Ce qui allait donner surtout de l'élan au pétitionnement> c'était le relevé fait par la presse de Liège et de Bruxelles de statistiques très curieuses dans lesquelles était passé en revue tout le personnel des différentes administrations, depuis les chefs jusqu'aux derniers employés. Il en résul-
(1) De Potter « formula la situation », comme il dit dans ses Souvenirs personnels, par une brochure intitulée : Union des catholiques et des libéraux dans les Pays-Bas,
144 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
tait la preuve incontestable « arithmétique » , que dans le gouvernement, la diplomatie, les finances, la guerre, etc. , les Hollandais avaient accaparé à peu près tous les emplois importants. « Il n'y avait rien à répondre, dit De Gerlache dans son Histoire du royaume des Pays-Bas, à ces preuves et chiffres. Quand on en parlait au roi, il feignait la surprise; comme si le hasard seul eût amené cette étrange et constante anomalie (i). » Mais l'article 6 du traité de Paris du 3o mai 1814 disait que la Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange, recevrait un accroissement de territoire (2). Il était si naturel que l'acquéreur traitât cavalièrement les annexes!
Voilà que les annexés se fatiguent d'être sacrifiés, méconnus, et privés de leurs droits. Les intérêts matériels sont associés maintenant aux antipathies religieuses et nationales : le pétitionnement ira bon train. Il y avait tant de griefs à formuler; partant il y avait tant de pétitions à faire.
De Potter, devant le jury de Bruxelles, avait énuméré en ces termes les griefs de la nation : « la censure préalable, nommément celle des imprimeurs qui, constitués responsables des écrits, ne consentaient naturellement plus à rien publier qu'ils n'eussent auparavant châtré de tout ce qui leur paraissait pouvoir les compromettre ; la non-responsabilité ministérielle, ce qui faisait
(1) « Ainsi parmi les ministres on comptait i belge et 6 hollandais ; parmi les administrateurs et directeurs généraux, i belge et i3 hollandais ; parmi les premiers commis des ministères, n belges et 106 hollandais; parmi les employés au ministère des finances, i belge et 58 hollandais ; à la guerre, 3 belges et 99 hollandais. La proportion était à peu près la même dans les autres administrations. Et cette injustice, les Belges la supportaient depuis quatorze années sans se plaindre. » De Geri.achb : Histoire du royaume des Pays-Bas, II, 23i. (Cf. Courrier de la Meuse et Mathieu Laensbergk de 1828.) Dans l'armée, l'injustice était bien plus flagrante encore.
(2) La Belgique comptait au delà de 3 millions d'habitants; la Hollande n'en avait que 1.900.000.
l'union des libéraux et des catholiques 145
des Pays-Bas une monarchie régie par le bon plaisir; le défaut d'organisation légale et définitive du pouvoir judiciaire, d'où résultait la dépendance des juges; la privation du jury ; la proscription de la langue française ; le monopole de l'enseignement dont le gouvernement faisait un moyen de préparer les générations futures à l'acceptation aveugle de son despotisme. » De Potter avait établi que tous les droits politiques, civils et naturels, bien que garantis par la loi fondamentale^ étaient enlevés pièce à pièce par des arrêtés royaux.
De tous les griefs des Belges, ce fut celui du monopole de l'enseignement qui provoqua tout d'abord le plus grand nombre de pétitions. Dans la catholique Flandre, il y eut des milliers de signatures en faveur de la liberté de l'instruction publique. Les autres provinces apportèrent un contingent assez considérable. Un correspondant du Catholique lui écrivait de Bruxelles le 19 janvier 1829 : « On signe à tour de bras la pétition contre le monopole de l'instruction publique. » On eût pu écrire la même chose de la province de Liège où nous trouvons réunis sur la même liste les noms des catholiques les plus ardents et des libéraux les moins suspects de jésuitisme ; les rédacteurs du Politique (1) y figurent à côté des rédacteurs du Courrier de la Meuse : Kersten et Lebeau, Paul Devaux et le chevalier X. de Theux de Mcylandt, D. Stas et Charles Rogier s'y coudoient.
Puis vinrent des pétitions pour la liberté de la presse, pour l'indépendance de l'ordre judiciaire, pour le rétablis-
(1) Nous n'appellerons plus désormais le Mathieu Latnsbergh que de son nouveau nom. « En changeant de titre, disait la rédaction , nous voulons prendre une position plus élevée, en popularisant la connaissance et le besoin de tous les genres de garanties politiques, en nous efforçant d'obtenir toutes celles qui manquent à la nation. »
ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
sèment du jury (1). Il est à noter qu'en général les mêmes noms se retrouvaient au bas des diverses pétitions : ainsi Bruxelles avait fourni 5o8 noms pour la liberté d'enseignement, 460 pour la liberté de la presse, 460 pour l'indépendance judiciaire, 402 pour le rétablissement du jury, etc. (2).
Le gouvernement commençait à s'inquiéter de ce mouvement. Une circulaire du procureur du roi recommandait à ceux des bourgmestres que l'on savait « improuver toutes les menées propres à troubler la tranquillité publique «», de prendre, avec prudence et circonspection, des renseignements exacts et détaillés sur les manœuvres pratiquées « aux fins d'obtenir des signatures sur les pétitions en redressement des prétendus griefs ». On priait ces bons bourgmestres de rechercher — avec discrétion — s'il n'y avait pas, parmi les signataires ou colporteurs des pétitions, des fonctionnaires de l'ordre administratif ou de l'ordre judiciaire. Ce n'était pas un simple intérêt de curiosité qui poussait le gouvernement à procéder à cette enquête. Le Politique et les autres journaux de l'opposition lui montrèrent qu'ils devinaient l'usage qu'il comptait faire des renseignements qu'on voudrait bien lui fournir. Il y eut là pour Rogier matière à rire et à fustiger.
(1) Nous ne parlons que des questions d'ordre moral ; il y eut aussi des pétitions d'ordre matériel , telles que celles qui visaient l'impôt-mouture. Bartels, dans ses Documents historiques sur la révolution belge, donne de curieux détails sur ce pétitionnement qui, à partir de février 1829, s'étendit à toutes les localités catholiques de la Hollande.
(2) Soit dit en passant, voici comment le Courrier dt la Meuse s'exprimait en 1829, sur ce chapitre de la liberté de la presse que l'un de ses rédacteurs, l'abbé Louis, attaqua si vivement après iS3o. « ... l'aimi les pétitions, il faut » distinguer particulièrement celles qui ont pour objet la liberté de la presse » et celle de l'enseignement : sauf ces deux libertés, qui au fond n'en font » qu'une, nous ne sommes rien, nous sommes morts. Nous ne craignons pas » de le dire : ce serait une inconséquence de signer la pétition pour l'une » sans signer la pétition pour l'autre ».
l'union des libéraux et des catholiques 147
Rogier eut matière bien plus abondante encore pendant la discussion à laquelle donnèrent lieu les rapports sur les pétitions à la seconde chambre des Etats Généraux. Il prit à partie, dans plusieurs articles du Politique, le dédain ignorant et la morgue grossière avec lesquels la plupart des orateurs hollandais traitèrent les pétitionnaires qui n'avaient . fait qu'user après tout d'un droit constitutionnel.
Voici d'abord un échantillon des amabilités lancées par ces orateurs aux pétitionnaires :
te Les signataires n'ont été que des mannequins. Les journalistes ont tout fait.
Les sept huitièmes des signataires ont signé sans rime ni raison.
Les signataires ne représentent que les classes inférieures de la nation. Le public n'a pas à tracer le devoir de la représentation nationale.
Ce sont des imbéciles excités par des intrigants.
On cherche à effrayer le gouvernement par des demandes sorties du royaume des ténèbres ; on demande le redressement des prétendus griefs : ne nous occupons pas de ces vétilles !
Nous ne sommes pas ici pour obéir à la multitude : il est au-dessous de la Chambre d'accueillir les pétitions !
On n'a pu ramasser une poignée de souscripteurs que par le moyen des plus viles tromperies : car tous les moyens leur sont bons, même les poignards ! »
Rogier n'avait pas de peine à établir que ces énergumènes n'entendaient pas le premier mot au régime représentatif. Il se moquait agréablement de leurs déclamations fantaisistes ; il leur demandait avec une ironie narquoise si l'élite de la nation, si la noblesse, si les membres les plus distingués du barreau, du commerce, de l'industrie, qui formaient légion sur ces listes ne devaient compter pour rien dans l'État et si « les mannequins » n'étaient pas plutôt les membres de la majorité ministérielle qui avaient des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre.
Après de violents débats, une espèce d'accalmie se produisit. Un député de Tournai, M. Lehon, qui deman-
I48 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
dait le renvoi des pétitions au roi sans rien préjuger de leur valeur, réussit à rallier à sa manière de voir quelques députés hollandais. L'un d'eux, M. Corver-Hoofd, signa avec M. Lehon une proposition qui tendait à supplier le roi de daigner prendre en sérieuse considération l'état alarmant des esprits dans une partie du royaume. La proposition fut votée par 55 députés (48 belges, 7 hollandais) contre 43 (dont 2 belges).
C'était incontestablement un succès pour l'opposition ; mais il ne fallait pas désarmer.
Rogier l'avait compris. Aussi, dès le lendemain de ce résultat heureux, travaillait-il, par des appels toujours de plus en plus pressants aux électeurs provinciaux |son Manuel était alors entre leurs mains (1)], à leur faire comprendre de quelle immense importance seraient pour l'avenir du pays les choix qu'ils allaient faire.
Il était d'avis aussi qu'il ne fallait pas s'arrêter clans la voie du pétitionnement. L'esprit public s'était réveillé, des progrès avaient été réalisés ; mais il y avait mieux à faire encore. Le journalisme contre lequel les députés hollandais avaient déversé leur colère pendant la discussion des pétitions, n'abandonnera pas sa mission.
Dans son excellent article du i5 mars 1829, Rogier montre la différence considérable qui existe entre le rédacteur des papiers-nouvelles de 17^0, — qu'il appelle plaisamment « une paire de ciseaux > — et le rédacteur, jeune ou vieux, des feuilles de 1829, qui, écho de l'opinion • publique, puisant sa force dans l'assentiment de la nation, ne s'écartant jamais de la règle de la conscience et de l'honneur, ne craint pas de devoir sa position sociale à ses travaux et saurait la compromettre au besoin pour rester fidèle à ses convictions.
(1) Il fut traduit en flamand au mois d'avril.
ROGIER PENDANT LES ÉLECTIONS
Il faisait siennes les opinions de De Potter sur Y Union. Populariser la tolérance des idées les plus opposées, proclamer qu'elles ont un droit parfaitement égal à la liberté commune, tel était à ses yeux, comme aux yeux de l'auteur de YHistoire des Conciles, le seul moyen pour le libéralisme comme pour le catholicisme, d'en finir avec ces chances alternatives d'oppression et de triomphe violent qui les menaçaient continuellement l'un et l'autre dans tant de pays.
Les élections pour les états provinciaux, de qui dépendait la nomination des députés à la 2e chambre, eurent lieu en mai.
Le gouvernement intervint de toutes les façons, même en faisant voyager le roi dans les localités les plus suspectes d'antiministérialisme. Il n'en essuya pas moins un échec assez sensible, surtout dans la province de Liège.
Rogier pouvait s'attribuer le mérite d'avoir grandement contribué à cet échec. Pendant toute la campagne on trouve des traces de son travail sous la forme d'articles dans Le Politique ou de circulaires aux électeurs, qui étaient signées par le président de l'association constitutionnelle (1), mais qui, en réalité, avaient été — nous en avons plus d'une preuve — élaborées ou tout au moins inspirées par Rogier.
Aux élections qui eurent lieu en juillet pour la nomination des députés aux États-Généraux, nous le trouvons encore sur la brèche, infatigable, audacieux, signalant sans pitié (2) les capitulations de conscience ou les faiblesses des députés qui sollicitaient un nouveau mandat
(1) II s'était formé de ces associations dans quelques centres de la Belgique et surtout en Flandre, en Hainaut et à Liège, mais leur action ne fut pas bien puissante. Cf. Bartels, op. cit.
(2) Un de ses carnets contient l'esquisse d'un tableau paru dans Le Politique du i3 juin 1829, signalant aux électeurs les principaux votes de leurs mandataires qui sont soumis à réélection.
l50 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
du corps électoral, proposant nettement l'élimination de tel député, dont il honore le talent et la probité, mais qu'il trouve trop faible devant le pouvoir (I).
Et quand le succès eut, de ce côté encore, couronné ses efforts (2), il en tira la moralité dans un article du 14 juillet où il montrait que l'union énergiquement voulue et loyalement observée, qu'une ténacité obstinée — il en savait quelque chose — avaient produit à Liège ces résultats heureux et qu'il dépendait de la volonté et du travail des habitants des autres provinces de réaliser le même bien.
Une fois les Etats Généraux réunis, Rogicr ne se lasse pas de leur envoyer des pétitions.
En voici une du 16 juillet 1829, contre l'impôt des barrières ;
Une du 19, qui a pour but de soustraire les hospices au payement d'un impôt sur les biens-fonds;
Une troisième demandant que les conseils de discipline de la garde communale soient organisés par une loi.
Il s'occupait beaucoup de cette dernière question, sur laquelle dans le mois de juillet il a envoyé cinq ou six articles au Politique. On voit que le ministre
( 1 ) C'est M. le procureur général Leclercq : il fut éliminé.
(2) Les deux députés de l'opposition furent élus, et la députation permanente de la province fut renouvelée intégralement. Mais l'opposition fut loin d'être aussi heureuse cette fois dans les autres parties de la Belgique. « Les résultats ne repondirent point aux espérances, dit Bartels. Quoique l'opposition se fût renforcée aux états provinciaux, une fournée de croix du Lion Belgique distribuées aussitôt après le voyage du Roi et quelques disgrâces éclatantes rapprochèrent du pouvoir plusieurs convictions qui s'en détachaient, et poussèrent jusqu'au fanatisme le dévouement du parti fonctionnaire. » Il est certain que la défaite de l'opposition fut complète dans ces mêmes Flandres qui avaient pris une part plus active au pétitionnement que toutes les autres provinces du royaume réunies (des 70.000 signatures, 45.000 avaient été données en Flandre).
ROGIER PENDANT LES ÉLECTIONS l5l
qui organisa la garde civique en Belgique n'était pas novice en la matière.
A partir de cette année 1829, nous connaissons d'une façon plus certaine encore sa part de collaboration au Politique. Dans l'exemplaire du journal que renfermait sa bibliothèque particulière, nous lisons (écrites de sa main) les initiales Ch. R. au bas de chacun des articles qu'il a rédigés.
Ne fût-ce que pour donner au lecteur une idée de son activité, faisons connaître de quoi traitaient ses principaux articles d'août à octobre :
L'influence sur les affaires de Belgique du changement de ministère en France (c'est l'époque de l'avènement du cabinet Polignac); — la loterie {Le Politique la combattait à outrance); — les préférences accordées par le gouvernement aux provinces du Nord ; — l'éloge du journal Le Globe de Paris qui jeta un si vif éclat à la fin de la Restauration et dont la politique a souvent inspiré les Rogier, les Devaux et les Lebeau (1); — la liberté des opinions religieuses (où il prouve nettement que sur le terrain religieux tout un monde le sépare de ses alliés les catholiques); — des questions de voirie (changement de route) ; — la statue de Grétry; — des questions de politique municipale ; — les fêtes de la Suisse (il étudie spécialement le tir fédéral... l'institution de notre Tir National ne serait-elle pas là en germe?); — critique de la manie des arrêtés et ordonnances sans portée ni but sérieux ; — parodie des harangues latines qui se prononçaient dans les séances d'ouverture des cours universitaires ; — critique du cumul des fonctions électorales et électives (on sent qu'il désire se faire connaître, montrer ce qu'il est, ce qu'il vaut); — nécessité de la tolérance religieuse, à propos de la nomination
(1) Voir la lettre de Charles Rogier à Firmin (Paria, janvier 1827).
ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
par les unionistes, de Raikem ultra-catholique ; — importance de l'enjeu qui va se débattre à la seconde chambre et appel à l'énergie de tous les membres de l'opposition ; — sa volonté de défendre le royaume des Pays-Bas contre les velléités d'annexion et les menaces de l'ambition française (c'est bien un Belge de cœur et d'âme qui a écrit cet article-là); — la nécessité d'une réforme électorale et d'institutions vraiment libérales pour consolider l'existence de la monarchie; — critique théâtrale, etc. ; — la liberté de l'enseignement.
C'est sur ce terrain de la liberté de l'enseignement en même temps que sur celui de la liberté de la presse qu'allait recommencer le grand mouvement de pétitionnement. Le projet de loi sur l'instruction publique que déposa le Ministère au commencement de novembre 1829 et le projet de loi sur la presse qui fut déposé peu de semaines après, s'inspiraient d'idées tellement réactionnaires que, dans le camp libéral comme dans le camp catholique, on recruta de nouveau des milliers de signatures.
Dans Le Politique du 2 décembre 1829, Rogier caractérisait ainsi le projet de loi sur l'instruction : a émancipation des écoles catholiques dans quelques provinces, asservissement complet des écoles catholiques en Hollande, asservissenént de l'instruction libérale indépendante depuis le plus bas jusqu'au plus haut degré de l'échelle ».
C'était plutôt encore aux doctrines libérales qu'aux doctrines catholiques que le projet était hostile ; il l'était surtout aux doctrines indépendantes, à toutes les doctrines libérales qui ne porteraient pas l'estampille ministérielle. Les libres penseurs qui, sans se plier aux doctrines du gouvernement, voudraient élever quelque chaire de droit public, de droit administratif, de science législative, d'économie politique, de philosophie, d'his-
ROGIER PENDANT LES ÉLECTIONS
toire, etc., ne trouveraient place nulle part. Ainsi des Belges qui auraient eu le mérite et les idées politiques ou religieuses d'un Guizot, d'un Benjamin Constant, d'un Villemain, d'un Cousin, pouvaient être bannis de l'enseignement.
Il était permis de dire que la liberté de l'enseignement supérieur qui intéresse si puissamment les doctrines libérales et la haute civilisation du pays, allait être complètement anéantie. Les amis du progrès attendaient de la liberté et de la concurrence dans l'enseignement supérieur une vie toute nouvelle pour les hautes études alors si languissantes ; leur espoir était complètement déçu.
Le projet imposait aux professeurs, à tous les degrés de l'enseignement, le serment suivant :
« Je jure fidélité au roi, obéissance à la loi fonda- » mentale et aux lois sur l'instruction publique, — de ne » rien enseigner ou laisser enseigner qui soit contraire » à la loi fondamentale, aux lois de l'état, à l'ordre et » au repos public, ainsi qu'aux bonnes mœurs. »
Rogier, après avoir établi combien est faux le principe d'immobilité politique, montrait la révoltante absurdité de ce serment professoral qui en était le corollaire, et qui n'allait à rien moins qu'à imposer à l'enseignement supérieur la servilité autrichienne, à lui interdire toute la partie progressive des théories politiques, administratives, économiques et législatives, à emprisonner les spéculations des savants dans les limites d'une immobile stérilité.
Le projet de loi contre la presse, que l'on caractériserait en disant qu'il rappelait assez la « liberté de tout e'erire... pourvu que... » dont parle Figaro, était un véritable défi à l'opinion publique. Il avait été précédé d'un Message royal tout à fait insolite, manifeste audacieux qui montrait chez les gouvernants l'intention bien arrêtée de renverser par sa base le système consti-
l54 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
tutionnel pour lui substituer celui de la monarchie absolue (i).
Se trouvera -t-il encore en Belgique une seule voix pour défendre de tels hommes ! se demandait Le Politique du 14 décembre.
Il est certain que, s'il fallait prendre à la lettre le message que Van Maanen et ses collègues avait fait signer par le roi, « sa popularité, son caractère, sa dignité étaient exposés aux affronts de l'indignation publique » (2). Le Roi accusait ses sujets de méconnaître les « bienfaits d'un régime de lois modérées et de liberté politique et civile (!) » ; il leur reprochait de « se mettre en opposition, de la manière la plus dangereuse et la plusf scandaleuse^ avec le gouvernement, les lois et ses intentions paternelles ». Mais il allait mettre bon ordre à ce mouvement — lisez : pétitionnement — qui « attaquait et minait la tranquillité publique, la force morale de l'état, la marche libre du gouvernement et l'observation des devoirs attachés aux fonctions publiques ». Il allait réduire à l'impuissance les auteurs, les provocateurs du mouvement, ces odieux journalistes,
Ces pelés, ces galeux, d'où venait tout le mal !
La licence de la presse (3) devait être réprimée : elle le serait! La loi châtierait cette « presse effervescente de mal intentionnés », cette presse astucieuse et perverse {4), cette presse « avilie par des malveillants au point d'être devenue un moyen de provoquer la dissension, le mécon-
(1) Le Message et le projet de loi sont du même jour, 11 décembre 1829.
(2) "L'Eclaireur de Namur (19 décembre 1829).
(3) Les ministres qui parlaient de la licence de la presse oubliaient que parmi les journalistes qui défendaient leur politique injuste et dangereuse, Libri Bagnano avait écrit, entre autres infamies : « Il faut museler les Belges » comme des chiens : il faut dompter, pulvériser, exterminer ces factieux ! »
(4) u C'est ainsi, lisons-nous à la fin du message, qu'il n'y aura pas de malheureuses et innocentes victimes de l'astuce et de la perversité. »
ROGIER PENDANT LES ÉLECTIONS l55
tentement, les haines religieuses, l'esprit de faction, de censure et de révolte ». Toutes les horreurs imaginables, elle en était ou coupable, ou capable.
Voici le sort que le gouvernement lui réservait : Un emprisonnement de deux à cinq ans, à quiconque aura , « de quelque manière ou par quelque moyen que ce soit, témoigné du mépris pour les arrêtés ou ordonnances émanés du roi » ; — un emprisonnement de un à trois ans, à quiconque « aura compromis la tranquillité publique en favorisant la discorde, en fomentant le désordre et la méfiance, en outrageant en tout ou en partie le gouvernement, ses actes ou ses intentions, ou en minant son autorite » !
Entre les lignes du message on pouvait lire clairement la menace d'une usurpation des droits de la législature ; mais il y a entre la menace et l'exécution d'un coup d'état un intervalle que les plus audacieux hésitent à franchir. Rogier faisait entendre, dans Le Politique du 17 décembre, à ceux qui se disposeraient à décréter le budget par ordonnance — les ministériels commentaient ainsi le message, — que les associations étaient prêtes pour résister à ce coup d'état, et que l'élan serait plus vif encore que lors du premier pétitionnement.
Le pouvoir devenu concussionnaire, continuait Le Politique (1), devrait nous disputer chaque obole devant les tribunaux et, croyons-en la moralité belge et l'honneur de nos magistrats, peu d'entre eux se rendraient complices de la concussion : beaucoup en seraient les vengeurs. Après avoir attenté à la législature, on y réfléchirait sans doute avant de pousser la témérité jusqu'à fouler aux pieds les arrêts de la justice ; avant d'en appeler au soldat belge,
(1) Nous ne pouvons pas affirmer cette fois, que l'article soit en entier de la main de Ch. Rogier; nous pensons même que Paul Devaux en a rédigé une partie. Quoi qu'il en soit, tout l'article avait été l'objet d'un examen spécial dans le comité de rédaction, vu l'importance du débat.
l56 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
on se demanderait s'il est bien sûr que notre armée est prête à se déshonorer aux yeux de l'Europe et de l'histoire. Si, justifiant la confiance de la nation, elle refusait son appui aux violateurs des lois de son pays, et qu'alors il fallût remettre aux baïonnettes prussiennes le soin de faire comprendre aux Belges le gouvernement représentatif tel qu'on l'entendait à La Haye, « là encore, malgré la jactance des organes du ministère, plus d'un front aujourd'hui superbe pâlirait à l'idée de ce dernier attentat ».
L'article se terminait par une phrase qui aura échappé à l'attention du parquet hollandais :
« La loi a remis des armes à nous-mêmes, à nos frères, à nos Jiîs : une nation généreuse et décidée à rester libre, sait manier le fer quand on lui a ravi l'arme des lois. »
Retenons bien la date de cet article : il est de décembre 1829 (neuf mois avant les journées de septembre). Déjà alors la perspective de faire le coup de feu pour la défense du droit n'effrayait pas Rogier, ni ses camarades!
En attendant que le gouvernement mît à exécution ses projets liberticides, on envoyait de toutes parts à la seconde chambre des pétitions pour le maintien de la liberté de la presse. Celle de Liège, qui porte naturellement les signatures des rédacteurs du Politique, était une des plus énergiques. Toute nuance de parti, y était-il dit, devait désormais disparaître dans l'intérêt de cette liberté. Hollandais et Belges, catholiques et protestants, libéraux, philosophes, industriels, citoyens de toutes les classes, tous avaient le même intérêt, le plus puissant de tous. Il fallait serrer les rangs devant l'ennemi commun.
Les signataires protestaient de leur inébranlable fidélité à la loi fondamentale et aux institutions constitutionnelles. Le respect de la monarchie, nous ne saurions assez y insister, était dans l'esprit de tous. L'idée d'une scission entre les deux fractions du royaume n'était encore venue à personne : tout au plus quelques esprits,
ROGIER PENDANT LES ÉLECTIONS
plus clairvoyants que d'autres, penchaient-ils pour une séparation administrative. On voulait (la pétition, où nous retrouvons les théories de Rogier, le disait nettement) sauver le gouvernement de ses propres excès, l'empêcher de semer lui-même le trouble, les dissensions et la méfiance parmi les paisibles citoyens. On voulait « dans l'intérêt même de la dynastie régnante », épargner à la nation la conséquence de la perte de ses libertés (i).
Mais la dynastie régnante était aveuglée : elle laissait faire Van Maanen, son mauvais génie.
Van Maanen prend l'initiative d'une circulaire (dont ses collègues s'inspirèrent successivement), qui requiert de la part de tous les membres du parquet une adhésion formelle aux principes exposés dans le message du il décembre. Injonction leur est faite de déployer une grande énergie dans la défense des droits constitutionnels du roi et du gouvernement. Le ministre censurait la mollesse que plusieurs parquets avaient, d'après lui, montrée en cette matière.
Rogier répondait ainsi à la circulaire Van Maanen : <i II faut plaindre sincèrement les hommes à qui s'adresse cette circulaire. Il en est parmi eux qui ont donné des preuves d'une noble indépendance; qu'ils ne se découragent pas : les choses en sont venues au point que l'état actuel ne peut plus continuer longtemps. Qu'ils comptent sur l'opinion publique et sur les honnêtes gens. » Et il leur donnait l'assurance (2) que les services rendus en ce moment à la cause nationale, le dévouement à des principes consciencieux, ne seraient pas oubliés.
Il ne les oublia pas en effet le jour, où, détenteur du pouvoir, il eut à faire des nominations. Qu'on relise les
(1) Dans la séance du 2 mars i83o Tordre du jour fut voté sur cette pétition.
(2) Le Politique du 24 décembre 1829.
l58 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
arrêtés de i83o et de i83i, on verra que la parole donnée par le rédacteur du Politique a été tenue par le membre du Gouvernement provisoire.