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LE ROLE DE ROGIER ET DE SES COLLABORATEURS

du Poliliqiu EN i83o.

L'année i83o s'était ouverte par des destitutions de fonctionnaires.

Le Roi estimait (arrêté du 8 janvier) qu'il y avait obligation pour les fonctionnaires publics de défendre les principes du gouvernement, dans toutes les circonstances où ils se trouvaient. Il avait vu, à son grand regret, des administrateurs, des officiers de sa maison et d'autres personnes jouissant de sa confiance, donner des preuves d'opposition au système de son gouvernement. Parmi ces fonctionnaires, il en était qui, en leur qualité de membres des États Généraux, usaient de leurs prérogatives constitutionnelles — les audacieux ! — pour exprimer des « opinions contraires aux principes du gouvernement qu'en leur qualité de fonctionnaires ils étaient obligés de défendre et de faire respecter... » Le Roi ne pouvait plus longtemps « leur maintenir sa confiance et leur conserver l'exécution de ses ordres... »

Trois d'entre eux, MM. De le Vieilleuze, Luyben et Ingenhous, se voient retirer les fonctions de commissaire d'arrondissement, et M. Dellafaille d'Huysse, la dignité de chambellan. M. de Bousies, un major de gendarmerie, est mis d'office à la retraite et (le fait est à peine croyable) la pension dont jouissait M. le baron de Stassart, en sa qualité d'ancien préfet, est supprimée.

Le journal de Van Maanen exultait. Il fallait en finir une bonne fois d'après lui, avec le « parti des jacobins », sans se préoccuper « des criailleries et des hurlements de ses organes... »

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Les Jacobins, c'était le parti libéral, auquel les fonctionnaires destitués appartenaient.

Les organes du parti des Jacobins, c'étaient tous les journaux qui, comme Le Politique, combattaient les théories gouvernementales de Van Maanen.

La presse ministérielle est d'avis qu'il faut frapper aussi les associés des Jacobins : le parti catholique. Elle établit une distinction d'ailleurs entre les catholiques et les libéraux. Les libéraux n'ont et ne peuvent avoir pour eux que la canaille ; le parti catholique a pour lui les sots et les tartufes. Or les tartufes et les sots, c'est les trois quarts et demi du genre humain. — Tel est l'avis d'un journal ministériel, Le National, dans le numéro du 14 janvier i83o.

Nos Jacobins dédaignèrent les insultes du National, et organisèrent des manifestations en faveur des victimes des vengeances ministérielles. Dans un article du 19, Rogier propose d'oiïrir à M. le major De Bousies, qui était député de Liège, une médaille sur laquelle seront inscrites, d'un côté, la date de son vote contre le budget et, de l'autre, la date de l'arrêté qui l'a fait sortir du cadre d'activité. Il ouvre le même jour dans son journal une' souscription destinée à couvrir le prix de cette médaille. Toute la rédaction du Politique avait été unanime sur ce point (1).

C'est dans le même numéro du Politique, que Charles Rogier, traitant du renouvellement des conseils corn-

( 1 ) A cette même date, un article de Rogier sur le théâtre — article de bon goût et de haute raison à propos des débuts d'un jeune artiste liégeois qu'on accablait d'ovations dangereuses — nous montre que ces ardents polémistes, ces brillants publicistes politiques trouvaient encore assez de temps pour s'occuper de littérature et d'art... et aussi d'enseignement : La Récompense continuait sa carrière avec succès ; une annonce parue dans Le Politique du icr janvier i83o le prouve.

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munaux, engage le corps électoral à ne nommer que des hommes qui « marchent franchement et publiquement dans le sens national ». Il lui paraît urgent qu'on signale à la considération publique tous ceux qui ont été l'objet des injustices gouvernementales. N'est-il pas juste, dit-il à la fin de son article, que tous les bons patriotes qui, soit comme députés, soit comme administrateurs, ont su mériter la haine des ministres, retrouvent dans l'estime publique ce qu'ils ont perdu dans les faveurs du pouvoir?

Le gouvernement et ses journaux avaient beau dire; ce qu'ils appelaient avec un dédain si injurieux « la faction », ce n'était rien moins que la Belgique tout entière, à laquelle on devait joindre le Brabant septentrional et, dans les provinces du Nord, certains hommes supérieurs aux préjugés de terroir et à l'égoïsme local, qui répudiaient la solidarité d'un système inique et dangereux pour l'avenir du royaume.

L'opposition n'en voulait pas au trône, quoique la presse du ministre Van Maanen cherchât à insinuer le contraire : elle n'en voulait qu'à ses administrateurs qui « méconnaissaient tout principe et tout frein ». Il importe de retenir, à cet égard, la déclaration faite par Rogier le 24 janvier :

« Pour les hommes dont l'unique vœu sont la liberté et l'ordre légal, les questions de dynastie perdent chaque jour en importance. Ce qu'ils veulent surtout, c'est que le pouvoir de la couronne soit resserré dans ses limites constitutionnelles, c'est que les conseillers du trône comprennent que nous vivons sous un gouvernement représentatif et que la Belgique n'est pas une colonie de la Hollande. »

Le double principe de l'inviolabilité royale et de l'irresponsabilité ministérielle, c'est-à-dire le despotisme, avait

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été prêché au sein des chambres par le chef du ministère : il avait tenté de l'introduire dans les lois. Repoussée du premier projet sur la presse, cette doctrine de servitude reparaissait : on l'imposait à tous les fonctionnaires amovibles. Les universités, jadis'si libres, allaient recevoir l'ordre de l'enseigner.

Il est impossible en effet de donner une autre portée à la circulaire adressée aux universités, à la fin de janvier i83o, par le ministre de l'intérieur, M. de la Coste. Le ministre ne défendait pas aux professeurs de parler des libertés publiques, mais il prohibait tout « aliment aux passions ».

Or, ce qui alimentait les passions (le message royal l'avait dit), c'étaient les doctrines de la responsabilité ministérielle, de la liberté de la presse, du jury, de l'indépendance des états-provinciaux; c'étaient les doctrines du droit d'asile, des droits de la Chambre dans le vote des impôts, de la liberté de l'enseignement, de la publicité des budgets communaux ; c'étaient les doctrines de l'admissibilité aux emplois de tous les habitants des Pays-Bas, et de cette liberté de langage qui était devenue en quelque sorte lettre morte pour les Belges (i).

Le Gouvernement s'entêtait surtout sur la question de la langue — une de ces questions qui demandent d'être traitées avec la plus grande habileté et sans parti pris. Guillaume persistait dans la malencontreuse idée d'imposer la langue hollandaise aux tribunaux, aux notaires, à toutes les administrations de la Belgique auxquelles jusque-là on avait laissé la liberté de se servir du français. Un publiciste, qui appartient par la nais-

(i) Pas un de nos lecteurs qui ne sache — ces faits sont acquis à l'histoire — que les populations wallonnes souffraient cruellement de certains arrêtés qui faisaient de la connaissance de la langue hollandaise la condition principale pour l'admission aux emplois.

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sance au pays flamand, M. P. -A. Huybrecht, a reconnu (Revue Trimestrielle, XIII) que cette mesure, qui avait été mise à exécution sans délai, ruinait du même coup toutes les personnes attachées à la magistrature et au barreau, et indisposait toute la population wallonne, réduite à avoir constamment recours à des interprètes pour comprendre les actes les plus importants de la vie.

Le malheur, c'est que le principal conseiller du roi, Van Maanen, était vraiment intraitable sur ce point. On eût dit qu'il avait de la haine contre la langue française. « Cette haine se traduisait, dit Huybrecht, en une formule généralement adoptée dans l'armée et dans l'administration, et conçue en ces termes : Tu manges le pain de la Hollande, donc tu dois en parler la langue. » Comment empêcher les professeurs de commenter ce langage ! Comment les empêcher de prouver qu'il y avait dans les arrêtés pris par le gouvernement en cette matière la plus insupportable des vexations?

M. de la Coste prescrivait à la science d'être circonspecte : le mot fît fortune. Impossible de dire d'une façon plus aimable et plus discrète aux professeurs de l'enseignement supérieur, que le gouvernement entendait leur laisser, à eux aussi, tout juste la liberté dont parle Beaumarchais. Le Politique, après s'être fort égayé de la recommandation de M. de la Coste, finissait par ce trait d'esprit où nous croyons trouver la griffe de Charles Rogier :

a On rapporte qu'un jour Frédéric, qui, comme M. de la Coste, n'aimait que la philosophie circonspecte, fit dire au célèbre professeur Kant qu'il eût à laisser là les doctrines qu'il avait professées jusqu'alors et qui d'ailleurs, ajoutait le roi, étaient fausses. Le philosophe répondit que le roi était maître de lui ôter sa chaire, mais non de lui faire professer d'autres opinions; que, quant à la vérité de ses doctrines philosophiques, il priait le roi de croire qu'il y avait pensé. Nous espérons que les

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professeurs de nos universités, avant d'émettre les principes qui peuvent aujourd'hui déplaire au ministère, y avaient pensé comme le philosophe de Kœnigsberg. »

La preuve la plus convaincante du mélange de fermeté et de modération qui est comme la caractéristique de la polémique menée alors par Charles Rogier et ses collaborateurs, nous est fournie par deux articles qui se suivent à vingt-quatre heures d'intervalle.

On annonçait la sortie de prison de Ducpétiaux, qui avait payé de quinze mois de liberté l'audace d'avoir émis contre la peine de mort et contre la restriction du droit d'asile, des opinions hostiles au « système du gouvernement ».

Rogier parla le 3o janvier, en termes émus, de la reconnaissance que devait le pays à ceux qui, comme le vaillant Ducpétiaux, s'étaient dévoués généreusement et courageusement à la défense des libertés de la nation. Il prenait l'engagement, pour lui, comme pour ses camarades de l'opposition, d'imiter Ducpétiaux, quelle que fût la législation nouvelle que le gouvernement réservait à la presse périodique. Voici la fière déclaration par laquelle il terminait :

a ... Quelque sort qu'on nous réserve, nous saurons l'accepter sans crainte. Comme M. Ducpétiaux, nous serons prêts à témoigner, en toute occurrence, de nos principes et à les consacrer, s'il le faut, par des sacrifices de bien-être et de liberté. Car nous aussi, nous appartenons, de cœur et d'âge, à cette nouvelle génération qui, après avoir subi depuis quinze ans en France l'exil, la prison, les sabres des gendarmes, la fusillade militaire et jusqu'à l'échafaud, commence aujourd'hui, grâce à Dieu, à prendre sa part d'influence et d'action dans les ■affaires. Nous osons en répondre : en Belgique, non plus,

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cette génération ne se laissera intimider ni vaincre par le despotisme, quelles qu'en soient les colères, quels qu'en soient les héros, et ses efforts et ses combats auront aussi leur triomphe... »

Cette profession de foi vraiment virile, Paul Devaux la faisait à son tour le lendemain. Tout en exprimant également son entière confiance dans le succès de la lutte engagée entre le gouvernement et l'opposition, il prenait l'engagement pour le surplus, de garder une modération parfaite dans la victoire :

« ... Le triomphe de l'opposition est assuré. Il faut avoir la vue bien courte pour ne pas pressentir ce résultat, et le Nord doit singulièrement compter sur la modération des Belges pour ne pas redouter de subir à son tour le joug du vainqueur. Il a raison peut-être, car si la nature des choses doit inévitablement nous donner la majorité, nous n'entendons nous venger qu'en ennemis généreux, c'est-à-dire en défendant les droits de tous sans acception de provinces ni de croyances. A l'égoïsme, à l'intolérance, nous ne voulons répondre que par une impartiale équité. C'est la seule réaction que les amis de la liberté moderne savent exercer. Puisse leur voix n'être jamais impuissante à empêcher d'autres représailles! n

Quand Rogier prévoyait, le 20 janvier, que l'arbitraire gouvernemental réservait encore de dures épreuves à la presse, il ne se trompait pas.

La presse avait le tort de révéler au pays et à l'étranger un odieux système de despotisme, qui faisait presque une obligation à tous les officiers de l'ordre judiciaire de réprimer impitoyablement toute tentative de plainte ; qui organisait la terreur dans tous les rangs de l'administration ; qui visait à étouffer la liberté du haut enseignement et qui poursuivait par des recherches inqui-

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sitoriales et des menaces de destitution les signataires des pétitions demandant le redressement des griefs.

Pour que cette presse maudite se taise, le gouvernement va frapper un grand coup : il va essayer de terrifier les journalistes audacieux en s'en prenant au plus réputé d'entre eux, à De Potter.

- De Potter expiait déjà aux Petits-Carmes à Bruxelles ses critiques anti-ministérielles. Cette fois il ne s'agira plus seulement de la prison. C'est la peine du bannissement que le ministère cherchera à lui faire infliger par des juges complaisamment sévères. Ce n'est de rien moins en effet que d'un complot contre le gouvernement et le roi que De Potter est prévenu.

L'origine de la prévention est des plus curieuses.

Un jour — c'était le 20 janvier i83o — le Courrier de la Meuse avait publié une lettre dont l'auteur proposait de former par souscription une compagnie d'assurances contre les destitutions arbitraires, les vexations fiscales et les actes illégaux du ministère.

L'idée avait pris corps.

Le Politique du 3i janvier publia le projet (qui lui avait été communiqué, disait Rogier) d'une souscription nationale destinée à indemniser les membres de la deuxième Chambre destitués pour leurs opinions indépendantes. Les auteurs du projet disaient qu'ils avaient pour but de défendre les droits et les libertés de la nation contre les empiétements du pouvoir, et que le moyen qu'ils proposaient était conforme à l'esprit de tous les gouvernements constitutionnels.

Rogier avait fait précéder la publication du projet de quelques réflexions. Il estimait, avec raison, que les moyens d'exécution étaient exposés d'une manière incomplète; qu'une des omissions les plus importantes était celle de la publication des noms des personnes qui se

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chargeraient de diriger la souscription. Il lui paraissait qu'une publicité entière était indispensable et d'ailleurs sans inconvénient.

De Potter avait lu dans sa prison la lettre envoyée au Politique. L'idée lui sourit : il s'en empare.

Mais De Potter rédige un projet plus développé.

Il propose d'indemniser non seulement les fonctionnaires, mais tous les citoyens qui opposeront une résistance légale. Tous les souscripteurs formeront une grande association où chacun s'engagera à opposer cette résistance légale — nous insistons sur le mot — là où elle est possible : c'est de cette association que seront exclusivement tirés les citoyens nommés aux fonctions électives. Pour qu'on ne se méprenne pas sur l'intention qui lui dicte son projet — dont l'application, soit dit en passant, devait rencontrer de grandes difficultés (i) — de peur peut-être que ses adversaires ne cherchent à en dénaturer le caractère, De Potter termine son exposé des motifs par la déclaration suivante : a Les affaires de tous se traitent maintenant en public et, pour ainsi dire, sur les toits : aussi les associations ou confédérations patriotiques, bien différentes des conspirations ténébreuses et secrètes d'autrefois, peuvent-elles s'organiser et agir sans danger pour l'État, dont même elles ne se proposent que le plus grand avantage en invoquant pour elles-mêmes la protection des lois auxquelles elles prêchent en toutes circonstances et avant tout, la soumission et le respect... »

Le croirait-on ? ce projet dont l'auteur, se réclamant du plus grand avantage de l'État, recommande avant tout le respect des lois, la soumission aux lois, parut criminel au parquet trop zélé, ou trop complaisant, de la cour de Bruxelles, qui le transforma en un attentat ou complot dont le but serait, soit de détruire ou de .changer le gouverne-

1 (i) Le Politiqut n'était pas loin de le taxer à'ntopie (voir le numéro du i3 février).

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vient, on l'ordre de succcssibilite au trône, soit d'exciter directement les citoyens ou habitants à s'armer contre l'antorité royale (articles 87 et 102 du code pénal) !

Complot, soit!... mais complot contre le ministère, con" tre sa politique insensée, contre ses projets liberticides.

De ce complot-là étaient, et depuis longtemps, tous les hommes éclairés et indépendants. Les conspirateurs, ce n'étaient pas seulement MM. De Potter et ses amis Bartels, un des rédacteurs du Catholique, et Tielemans, référendaire au ministère des affaires étrangères, que la justice impliqua dès les premiers jours dans l'affaire ; les conspirateurs, on les trouvait à la seconde Chambre des États Généraux, aux États provinciaux, dans les régences, dans les administrations communales, dans les collèges électoraux, dans l'ordre équestre, dans les classes commerçantes, au barreau, partout où il y avait des lumières et de la fortune, des libres consciences et des caractères indépendants.

Rogier et ses amis étaient au premier rang de ces conspirateurs-là !

Qui aurait pu, quant aux rédacteurs du politique, nier leur indépendance de caractère ! Ils venaient, précisément dans le mois de février, d'en donner une preuve éclatante en rompant en visière avec l'évéque de Liège, Van Bommel, en dépit des liens qui les unissaient aux catholiques sur le terrain de la politique antiministérielle.

L'évêque Van Bommel, dans une lettre pastorale qui était tout au moins inopportune, faisait à peu près siennes les fameuses doctrines du message royal du 4 janvier, dont l'immense majorité de ses diocésains, catholiques ou libéraux, ne voulaient pas entendre parler. Dans une province qui depuis deux ans avait fait d'immenses progrès sur le terrain des idées constitutionnelles, il se mettait à prêcher la croyance au droit divin des rois, le dévouement sans bornes au pouvoir et à ses agents.

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La rédaction du Politique déclara nettement (numéro du 17 février) que, pour ce qui la concernait, elle n'entendait « avoir pour alliés que les amis des libertés modernes ». Elle espérait bien que les catholiques sauraient prouver, par leur attitude vis-à-vis de l'évêque Van Bommel, « que la foi aux dogmes religieux n'implique pas l'obéissance aux doctrines politiques ».

L'évêque de Liège se le tint pour dit : Y Union était à ce prix.

Rogier tenait tout particulièrement à ce que ce point fût bien établi. Dans un article ultérieur {du 4 avril), il dit qu'il importe de faire comprendre cette théorie de la séparation des dogmes religieux et des doctrines politiques, à certains députés hollandais protestants qui se sont rapprochés du ministère, parce qu'ils ont cru voir un mouvement catholique dans l'opposition belge...

« ... C'est cette haute impartialité, cette neutralité religieuse de nos doctrines politiques qu'il faut rendre claire et évidente pour tous. Naguère, pour amener les catholiques du Midi à nos principes de liberté, il a été utile de les dégager à leurs yeux de l'alliage anticatholique et de faire voir que ces principes sont à l'usage de tous les opprimés. Ceux qui ont aujourd'hui à y rallier le parti contraire, doivent s'attacher également à les purifier à ses yeux de toute couleur catholique, de toute hostilité antiprotestante. Ce n'est dans les deux cas que vérité rigoureuse : car de même que la tolérance religieuse ne doit effrayer aucune conviction sincère, ainsi les doctrines de la liberté politique ne sont hostiles à aucun homme, à aucune secte qui ne veut que l'équité et le bon droit : cette liberté que nous voulons n'est elle-même que l'équité, le droit le plus rigoureux appliqué aux intérêts généraux de la société. »

L'instruction du grand complot De Pottcr-Tielemans-

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Bartels avait abouti, contre toute vraisemblance, au renvoi devant la cour d'assises du Brabant des trois inculpés et des trois directeurs de journaux, Vanderstraeten, De Nève et Coché-Mommens. Le Politique, dans une série d'articles écrits par Rogier et Devaux au cours de l'instruction et pendant les débats judiciaires {février à mai i83o), fit ressortir tout ce qu'il y avait d'anti-juridique, de vexatoire et d'injuste dans les poursuites. Il signala avec une indignation extrême, mais bien légitime, les procédés étranges des magistrats instructeurs qui, ayant violé le secret de la correspondance des accusés, avaient eu l'impudence de communiquer leurs lettres au National, le journal ministériel rédigé par le trop fameux Libri Bagnano, qui en avait profité pour les besoins de sa polémique brutale et odieuse.

« ... Comment qualifier ces indiscrétions!... Et quel langage !... Des plaisanteries dont l'atrocité et le cynisme révoltent toutes les âmes honnêtes... des insinuations perfides et lâches contre des avocats, des députés étrangers à l'accusation... Si de telles turpitudes n'étaient que l'œuvre isolée d'un misérable, stigmatisé par le bourreau (Libri Bagnano), on ne s'abaisserait point à les relever ; mais quand on pense que c'est un des organes du ministère, quand on sait que c'est ce même homme à la tête duquel on jette l'or de la nation, qui parle ainsi, on s'arrête : l'indignation est trop vive... »

Il prouva, à suffisance de droit, que le fameux projet d'association qui était incriminé, n'avait absolument pas pour but de détruire ou de changer le gouvernement (crime prévu par l'article 87 du code pénal); que tout ce qu'avaient fait les accusés, c'était d'oser douter du mérite des ministres et de proposer des moyens, bons ou mauvais, mais légaux, pour soutenir la Constitution et pour assurer à la nation les bienfaits du gouvernement

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représentatif. La seule chose qu'on aurait pu leur reprocher, c'était d'avoir montré qu'ils étaient las, comme la Belgique tout entière, d'exaction et d'arbitraire; c'était d'avoir eu, après trop d'années de longanimité, l'audace de supplier le pouvoir de faire justice au pays.

Car il ne faut pas oublier — et c'est là une observation que Rogier faisait avec infiniment de raison dans Le Politique du 3i mars — il ne faut pas oublier que pendant treize années le gouvernement, au lieu de mettre" la loi fondamentale à exécution, avait constamment maintenu un provisoire effrayant dans l'organisation judiciaire, accumulé chaque jour les infractions les plus patentes à la Constitution et multiplié par d'injustes préférences les sources de division entre le Nord et le Midi. Il ne faut pas oublier que pendant ces treize années la presse avait presque constamment offert le phénomène, unique dans l'histoire des pays constitutionnels, d'un peuple qui se contentait de remontrer avec douceur, quand l'excès d'injustice aurait presque justifié l'emportement, et qui suppliait humblement en versant des sommes énormes que ses représentants auraient pu légalement refuser.

• La longanimité a ses limites. De Potter et ses coaccusés avaient voulu venir en aide, par des indemnités pécuniaires, aux pétitionnaires frappés pour avoir trouvé un pareil système de gouvernement illibéral et injuste.

Le projet était peut-être en opposition avec la loi... Eh bien! il fallait dissoudre l'association... soit! mais pas plus.

Rogier avait la confiance — ou paraissait l'avoir — que la cour du Brabant mettrait bon ordre à tout cela :

«... Il incombe à la cour d'assises du Brabant un de ces devoirs auxquels on ne renonce pas sans renoncer à l'estime publique et sans perdre le bien de vivre et de mourir en paix avec sa conscience. »

La cour du Brabant trompa l'espoir des amis de la

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liberté. Après de longs débats (1), les magistrats amovibles qui la composaient déclarèrent qu'il y avait complot. De Potter fut condamné à 8 ans de bannissement ; Tielemans et Bartels à 7 ans, De Nève à 5 ans. Seuls, Coché- Mommens et Vander Straeten furent acquittés. (Arrêt du 3o avril.)

Il y avait dans cette condamnation de quoi décourager des âmes moins fortes que celle de Rogier. Lui, il ne se découragera pas :

«... Nous sommes, écrit-il à la date du 2 mai, nous sommes arrivés à une époque où la défaite retrempe les âmes, loin de les abattre. La religion ne fleurit qu'au milieu de persécutions : la semence d'un culte régénérateur eut besoin d'être arrosée par le sang des martyrs. La religion politique de l'Europe au XIXe siècle, c'est la liberté; les persécutions, loin de retarder son triomphe, en accéléreront la marche. Elle aussi a déjà eu ses martyrs ; au besoin il s'en présentera de nouveaux, car la foi dans la liberté, dans ce culte des nobles âmes, ne succombe point devant la force matérielle. »

Au lendemain presque de cette condamnation, il entamait une polémique des plus vives avec les journaux du ministère au sujet du projet de loi sur la presse.

Le Gouvernement n'avait pas trouvé une garantie suffisante dans la sévérité de tribunaux qui condamnaient à l'exil les écrivains politiques. C'était presque la dictature — Rogier et Devaux le prouvaient (2) — que le ministre Van Maanen demandait à la Chambre pour essayer de mater la presse. Il est évident que si des

(î) Le Politique publia ces débats in extenso en avril et mai. Mémoire pour les accusés, interrogatoires, réquisitoires, plaidoyers, tout y est. L'intérêt de pareils documents n'a pas vieilli.

■ (2) La polémique fut menée par ces deux rédacteurs; Lebeau y intervint quelquefois. (Voir les numéros du 19 au 25 mai.)

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modifications importantes n'étaient pas apportées au projet de loi, c'en était fait pour longtemps du régime représentatif; la main du gouvernement pourrait s'appesantir, à son gré, sur le pays et toute réclamation contre ses actes deviendrait impossible.

Se plaindre d'un abus d'autorité, d'une violation de la loi, du fardeau des impôts ; défendre son honneur attaqué par les agents du pouvoir ; réclamer le jury, la responsabilité des ministres, la liberté des cultes, celle de l'instruction, celle du langage; défendre même son bien contre le fisc : tout cela pourrait être déclaré coupable par la loi soumise à la Législature.

Les efforts de Rogicr et des autres rédacteurs, venant en aide aux députés de l'opposition, ne furent pas complètement impuissants. Sans doute la loi fut votée — une voix de plus et elle était rejetée, — mais le ministère avait été obligé, au cours de la discussion, d'apporter à son projet des modifications qui pouvaient rendre l'application de la loi un peu moins redoutable.

Est-ce l'effet de ces modifications? Est-ce l'effet d'un discours aux tendances assez larges prononcé par le ministre de l'intérieur, et suivi de mesures relativement libérales sur l'instruction publique et sur l'usage de la langue française? Est-ce l'effet d'un arrêt de la cour d'assises du Brabant acquittant {une fois n'est pas coutume) un journaliste ami de De Potter?

Toujours est-il qu'il se produit en ce moment comme une détente : Rogier le constate (i).

(i) Il exprimait en même temps le regret amer de voir que d'honorables citoyens, De Potter, Tielemans. Bartels, qui n'avaient voulu que ce que voulaient tous les Belges, fussent victimes de leur dévouement et « condamnés à chercher sur une terre étrangère l'asile qu'ils ne pouvaient pas même y rencontrer ». Les journaux du temps nous donnent des détails pénibles sur l'odyssée des proscrits, que la Prusse et la France paraissaient peu désireuses

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Il établit avec une réelle satisfaction, le 11 juin — la date a son importance —, que le pouvoir se rapproche depuis quelques semaines des principes de l'opposition légale et consciencieuse. Il est heureux de le voir reconnaître en partie la justice des réclamations de cette opposition. Nous signalons à l'attention du lecteur cette phrase :

« Il y a dans la défiance, il y a dans la désaffection entre le pays et le pouvoir avec qui il doit vivre, quelque chose de si pénible, qu'au moindre signe de réconciliation, le cœur longtemps serré se dilate et s'ouvre volontiers à l'espérance, dût-il s'exposer à de nouvelles déceptions... »

Voilà l'homme que les orangistes devaient un jour accuser d'avoir voulu à tout prix, comme un vil aventurier, chercher dans une révolution l'occasion de se faire une position !

Entre la détente que nous venons de signaler et le commencement des troubles où allait disparaître le gouvernement des Pays-Bas, il ne s'écoule que deux mois : on dirait du calme précurseur de l'orage.

Ces deux mois sont consacrés par Rogier au travail électoral.

Nous avons vu qu'à chaque élection, c'était sur lui que ses collaborateurs se reposaient volontiers du soin de faire appel au zèle des électeurs et de leur donner des conseils et des renseignements : l'auteur du Manuel Électoral de 1829 était passé maître dans cet art.

Il entame la campagne dès le 24 juin.

d'accueillir. Des souscriptions destinées à « ceux des quatre exilés qui sont sans fortune » furent recueillies par les journaux de l'opposition; il y a plusieurs listes dans L$ Politique.

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D'abord il fait l'historique des votes qui ont été émis par les députés sortants sur les grandes questions qui ont été soumises à leurs délibérations pendant les deux sessions de 1828-1829 et de 1829-1830 (1).

Tous les députés qui ont manqué de fermeté et d'indépendance, par exemple dans l'affaire du budget décennal, doivent être éliminés : voilà son premier conseil aux électeurs (2).

Second conseil : on fera bien de n'accorder des suffrages à aucun fonctionnaire tenant du ministère quelque place révocable un peu importante, à moins que ce candidat ne soit bien certainement un de ces hommes rares, capables de faire à l'accomplissement de son devoir de député toute espèce de sacrifice d'intérêt ou d'ambition, et à moins qu'en acceptant ses fonctions de député, il n'ait fait d'avance le sacrifice de sa place.

« Il n'y a plus place, disait Rogier à la fin d'un de ses articles sur les élections à la 2e chambre des Etats Généraux, il n'y a plus place pour les atermoiements ni les ménagements personnels. Les circonstances si graves où le pays s'est trouvé récemment et qui, tant que les mêmes hommes sont au pouvoir, peuvent se représenter d'un jour à l'autre, ont rejeté bien loin de pareilles considérations. Si quelqu'un souffre de cette rigueur, qu'il s'en prenne à ceux qui ont créé de pareilles nécessités. Le ministère lui-même a tranché net la position et le sort de ceux que domine son influence. A lui incombent les conséquences. La nation a droit à ses libertés et aux

(1) Il publia dans Le Politique le tableau, fort instructif, de ces votes. Le brouillon de ce tableau, que nous avons retrouve au milieu de manuscrits d'articles, accuse un travail de recherches des plus minutieux.

(2) Autres temps...! Il y a quelques semaines, un député de cette même Flandre qui fournit jadis les adversaires les plus résolus de la périodicité des budgets et des comptes tant reprochée au roi Guillaume et à Van Maanen, a émis l'avis qu'on ferait peut-être bien de modifier l'article n5 de la Constitution belge qui veut que, chaque annie, les Chambres arrêtent la loi des comptes et votent le budget.

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moyens légaux et loyaux qui seuls peuvent les lui garantir. »

Rogier engageait aussi les électeurs belges à prendre modèle sur les électeurs français qui venaient d'infliger un terrible échec au ministère Polignac, le dernier de la Restauration. On avait vu là ce que peut le patriotisme seconde par l'union et la persévérance. Malgré les menaces du pouvoir, et l'annonce de criminels desseins {le çoup d'état des ordonnances, qui coûta le trône à Charles X, était pressenti), la France n'allait pas tarder à recueillir les fruits du dévouement civique. Quels que fussent les hommes qui resteraient ou viendraient aux affaires, il était impossible qu'on ne rentrât pas bientôt dans le système de développement des libertés constitutionnelles et d'améliorations progressives qu'avait suivi le ministère Martignac. Faute d'y rentrer, le gouvernement de la branche aînée des Bourbons tomberait.

Au moment où allait s'engager la bataille électorale, il importait de bien établir que c'était presque toujours au vote des députés hollandais qu'étaient dues les mesures et les lois désastreuses pour les Belges. Le numéro du Politique du 6 juillet renfermait des détails édifiants à ce sujet.

L'odieux système d'impôt établi par la loi du 12 juillet 1821 (la mouture, l'abatage) avait été voté par 55 voix, dont 53 étaient hollandaises; des 5i voix qui avaient voté contre, pas une n'était hollandaise.

Le projet de loi contre la presse, du mois de mai i83o, avait rencontré 52 opposants : 4 seulement étaient hollandais.

La proposition de M. De Brouckere pour le retrait de l'arrêté de 181 5 avait été appuyée par 44 voix, dont 43 étaient belges; des 61 opposants, 53 étaient hollandais.

La proposition pour le jury en toute matière cri-

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minelle avait été soutenue par 3i voix, dont une seule était hollandaise ; la proposition pour le jury en matière de presse uniquement avait obtenu 41 voix, dont une seule hollandaise.

La proposition pour la revision de la loi sur l'organisation judiciaire avait été appuyée par 48 voix belges et par 5 voix hollandaises seulement. Sur 49 opposants, 47 étaient hollandais.

Le projet d'adresse au roi sur les pétitions (mars 1829) avait été accueilli par 56 voix dont 5o étaient belges ; sur 43 opposants, 40 étaient hollandais.

Ces chiffres ont leur éloquence : c'était l'exposé le plus saisissant que l'on pût faire des griefs des Belges (1).

Certainement, dans les dernières semaines, des projets ministériels avaient accusé un certain retour à la modération. Si le gouvernement ne renonçait pas à un plan qu'il nourrissait depuis quinze ans — le plan d'une unité nationale dont la Hollande eût été le type, — du moins il semblait le poursuivre avec plus de ménagement qu'autrefois ; on eût dit que ce n'était plus par la violence qu'il en voulait l'accomplissement.

Mais l'arrêté qui, sur la proposition de Van Maanen, fixait le siège de la Haute Cour à La Haye en dépit de toute justice, prouvait à la dernière évidence que le crédit de ce ministre néfaste continuait et que la position des Belges redevenait ce qu'elle était deux mois auparavant, ou peu s'en fallait. C'était la majorité dont Van Maanen disposait encore aux États Généraux, qui faisait son audace. Il fallait la lui enlever.

(1) Pendant que Rogier faisait de la polémique électorale, Lebcau discutait à nouveau la question de la responsabilité ministérielle, dont la Gazette des Pays-Bas disait qu'elle était « exclue par la loi fondamentale ». (N° du 2 juillet.) Van Hulst et Devaux établissaient que la fixation de la Haute Cour à La Haye était injuste (juin et juillet). Leurs articles furent incriminés comme nous le verrons plus loin.

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L'opposition eût été bien mal inspirée en fléchissant à propos de certains candidats-députés, comme le lui conseillaient les journaux du pouvoir.

C'est pour avoir fléchi, disait Rogier, que nous avons payé tant de taxes onéreuses, que notre industrie a été attaquée, que nous avons subi le monopole de l'instruction, que les Belges ont été proscrits des hautes administrations, que l'on nous a imposé une langue, que le pays s'est vu menacé d'une législation pénale dont le souvenir est encore odieux, que les entreprises contre la presse se sont multipliées, que des procès politiques sont venus ébranler la sécurité des citoyens !...

Il est certain que tous les griefs des Belges étaient le fruit du marasme politique où l'on s'était laissé entraîner. C'était un fait que ne détruiraient pas toutes les homélies ministérielles.

Le corps électoral de Liège ne fut pas insensible à l'habileté, à la fermeté, à la clairvoyance que Le Politique apportait dans la défense des libertés constitutionnelles et dans la poursuite du redressement des griefs. Il donna une forte majorité aux deux citoyens éminents dont la candidature avait été patronnée par le journal de Rogier : à M. le baron de Stockem et à M. Raikem.

Après avoir annoncé ce résultat le 12 juillet, en tête de sa chronique locale, Rogier ajoute :

« La réélection de M. de Stockem, l'un des plus inébranlables soutiens de l'opposition, et la nomination de M. Raikem, qui réunit à la fermeté civique la science des lois, est un nouvel et bien notable succès du parti constitutionnel. L'échec essuyé par M. de Liedekerke qui avait conservé dans la province dont il a été gouverneur un assez grand nombre d'amis, est un dernier avertissement donné au pouvoir, que désormais toute

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lutte essayée par lui au sein de nos états provinciaux ne lui réserve que la défaite. »

Le parquet de Liège trouva matière à poursuite dans ces quelques lignes.

Il prétendit y découvrir le délit d'injure ou d'outrage au roi!

Rogier fut mis en prévention dès le i5 juillet. Le même jour, Paul Devaux, Van Hulst et Lebeau furent également mis en prévention : les deux premiers pour des articles sur la fixation à La Haye du siège de la Haute-Cour, et le troisième pour un article sur la responsabilité ministérielle. Ce n'est que dix jours après que Firmin Rogier fut à son tour poursuivi; les articles pour lesquels il était menacé d'emprisonnement étaient précisément et uniquement ceux dont son frère, Devaux, Van Hulst et Lebeau avaient, dès le premier moment des poursuites, revendiqué la paternité (i).

Le jour môme où la justice fit une descente dans les bureaux du Politique, Rogier écrivait :

« ... Si nos lecteurs relisent les articles incriminés, ils auront peut-ctre peine à croire que nous parlons sérieusement en annonçant que ces articles sont l'objet de poursuites judiciaires. »

Et de fait, on ne peut voir là qu'un procès de tendances, inspiré apparemment par le dépit ou par le ressentiment du chef du parquet liégeois qui avait

(i) C'est le i5 juillet que la justice (le procureur du roi et un de ses substituts, un juge d'instruction, un commissaire de police et trois agents) fit une descente dans les bureaux du Politique; elle procéda à une visite des papiers, et prit connaissance des noms des auteurs des article* incriminés. L'ordonnance de la Chambre du Conseil (24 juillet) renvoya du chef d'injures au roi, devant le tribunal correctionnel non seulement les auteurs, mais Firmin Rogier comme cojrrfiiétaire du journal et Lignac comme imprimeur. Tous y passaient 1

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cru pouvoir garantir à son ministre l'insuccès des candidats du Politique.

Depuis six ans Le Politique avait échappé aux rigueurs du parquet. Il s'était d'ailleurs toujours efforcé d'unir une grande modération de forme à une défense énergique et franche des libertés publiques. Cette modération à laquelle s'étaient engagés les rédacteurs (voir le prospectus du Mathieu Laensbergh), était reconnue même par un des plus fougueux partisans du système de Van Maanen,le Nord-Staar, journal d'Amsterdam (n°du 25 juillet). Même au cours des discussions les plus vives, Le Politique avait toujours mis un soin extrême à « séparer les choses des hommes autant qu'elles peuvent s'en séparer ». Était-ce pour cela, se demandait-il, que le parquet semblait avoir fait une exception en sa faveur, quand depuis deux ans les poursuites se multipliaient contre des hommes qui, au fond, pensaient comme -les Rogier, les Devaux, les Lebeau et les Van Hulst et qui voulaient les garanties que Le Politique lui-même voulait.

Non! On avait voulu probablement faire contre la ■ presse l'essai d'une législation nouvelle, celui surtout d'une disposition au sujet de laquelle Rogier et ses collaborateurs avaient jadis exprimé tant de craintes : disposition qui abandonnait la liberté d'écrire à la probité et aux lumières politiques des juges et que les représentants, par suite d'une confiance dont ils n'avaient pas prévu les résultats, avaient trop facilement laissé subsister dans la loi.

On pouvait assurément croire que c'était bien là ce que voulait le gouvernement. Il n'y avait que trois semaines que la nouvelle loi sur la presse était obligatoire (depuis le 26 juin) et déjà trente articles de journaux étaient incriminés, douze du Courrier des Pays-Bas , neuf du Catholique, du Belge ou du Courrier de la Sambre, un du Journal de Verriers, quatre du Courrier de la Meuse, quatre du Politique.

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Le procès intenté à Rogier et à ses amis était fixé au 3i août. Mais il ne devait pas se juger ; les événements sont plus forts que les hommes.

Il venait d'éclater en France une révolution dont le contre-coup allait se faire sentir en Belgique.

Au milieu des troubles du mois d'août, précurseurs de la révolution de septembre, le parquet liégeois oubliera Le Politique (i).

Les ordonnances de Charles X lui avaient été fatales. Il était tombé du trône après une lutte sanglante de trois jours (27, 28 et 29 juillet). La Chambre des députés avait, le 3o, proclamé le duc d'Orléans lieutenant -général du royaume.

Le jour même où arrivait à Liège la nouvelle de ces événements considérables, alors que l'on pressentait que la lieutenance-générale du duc d'Orléans serait le premier pas vers la création d'une nouvelle monarchie, qui s'inspirerait des vrais principes que le gouvernement autoritaire de Charles X avait méconnus et foulés aux pieds, Rogier écrivait ces lignes qui devaient avoir du retentissement à La Haye :

« ... Tout en déplorant les malheurs inévitables des mouvements populaires qui ont eu lieu en France, tout bon citoyen, en quelque lieu de la terre qu'il habite, peut sans contredit se réjouir de l'espoir de voir sortir de cette crise un gouvernement dévoué aux libertés publiques. L'exemple d'une monarchie, libérale dans toute la force du mot, en venant se joindre à celui de la monarchie

(1) Dès le 28 août, quand le procureur du roi apprit ce qui s'était passé à Bruxelles le 25 et le 26, il fit savoir à MM. Rogier, Lebeau, Van Hulst et Lignac qu'ils étaient dispensés de répondre à la citation pour le 3r et que leur affaire était remise indéfiniment. Le Courrier de la Meuse bénéficia également des troubles de Bruxelles.

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anglaise, exercera sans doute indirectement et par sa seule existence une influence heureuse sur tous les gouvernements et tous les peuples de l'Europe, quelque étrangers qu'ils soient à la France. Cet espoir est doux et légitime. Mais si on né l'exprimait aujourd'hui avec modération, il y a des gens qui seraient capables d'envenimer les émotions les plus naturelles et les sentiments les plus irréprochables. »

Après tout la -France n'était sortie de la légalité que lorsque le pouvoir lui-même en était sorti. Rogier l'établissait nettement et il félicitait le peuple belge de ne pas être réduit à la triste nécessité où s'était trouvé le peuple français. « La voie légale nous est ouverte, ajoutait-il, et les lumières qui vont jaillir des événements actuels rendent plus certain que jamais chez nous le succès d'une opposition légale, paisible et grave. »

A bon entendeur demi-mot !

Dans le numéro du y août (i), Rogier ne dissimule pas les sympathies qu'il éprouve pour les vainqueurs de Paris et les « joies vives » que leur triomphe lui inspire. On ne lira pas sans intérêt la partie de cet article où le futur combattant de Septembre paie un hommage enthousiaste aux combattants des trois glorieuses de juillet.

« ... Quoi de plus propre à nous émouvoir que le sublime élan d'un peuple brave, prodigue de son sang pour ses droits, si dévoué, si intrépide pendant le combat, si intègre, si généreux, si calme après la victoire! Qui refuserait son admiration à ce drame enivrant qui, en trois jours, d'un peuple de bourgeois fait un peuple de héros ; d'une nation humiliée sous une monarchie insolente et décrépite, une nation libre et fière se montrant avec orgueil à l'Europe étonnée avec sa sublime jeunesse et

(i) Il semble avoir tenu tout spécialement à se rappeler que ces réflexions sont de lui. Dans le volume de sa collection, il a écrit au bas de l'article, en plus gros caractères que d'ordinaire : Ch. R....R.

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ces vieilles couleurs et ces vieux noms auxquels se rattachent ses gloires les plus belles... »

Ce qui n'est pas moins caractéristique que l'hommage à l'héroïsme du peuple parisien, c'est l'éloge du tact avec lequel les vainqueurs, tout frémissants encore du combat, ont remis le soin de leurs destinées aux esprits les plus calmes, les plus impartiaux, aux hommes qui ont fait preuve d'honnêteté politique, de probité morale, de capacité administrative...

« On dirait que la force matérielle, si prompte à vaincre, laisse, par un admirable instinct, la force intelligente et calme organiser la victoire (i). Le peuple choisit pour ses magistrats des hommes de lettres, des avocats, des notaires, des médecins, des professeurs. Villemain est maire d'arrondissement et le traducteur de Platon, Victor Cousin, est officier municipal. Désormais, tout le présage, le gouvernement sera au plus digne . Aux vertus politiques, aux talents, aux capacités l'administration du pays ! . . . »

Quand Rogier, après avoir combattu lui aussi, devra organiser, il se souviendra de ce qu'il a écrit le 7 août i83o.

Il y avait assurément une grande identité entre les vœux de l'opposition belge et les libertés que proclamait le roi des Français Louis-Philippe, en montant sur le trône. Mais bien que la Révolution de Juillet et l'avènement

(1) A propos de cette organisation citons, dans le numéro du 18 août, un article curieux (de Devaux) concernant l'abaissement du cens électoral en France. Devaux — Rogier n'était pas de cet avis — ne voudrait pas que Ton descendit trop bas... « Apres tout, disait-il, les imposés à cent écus ont fait leurs » preuves : qu'on ne s'expose pas à des électeurs qu'on achèterait comme en Angleterre » et qui, au Heu de représenter la puissance de Topinion, ne représenteraient que celle » de for... » Devaux traitait de folie le suffrage universel demandé par des pétitionnaires républicains.

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d'une monarchie vraiment constitutionnelle eussent été accueillis à Bruxelles, comme à Liège et ailleurs, par un vif enthousiasme, rien cependant ne pouvait faire présager que Ton fût à la veille de voir se produire dans la capitale des troubles d'une extrême gravité, d'où devait sortir une Révolution.

Tout au plus peut-on, en relisant les journaux bruxellois du mois d'août et en consultant les souvenirs de ceux de nos hommes politiques qui ont écrit sur ces troubles, tout au plus, disons-nous, peut-on constater à Bruxelles, du 20 au 25 août, une certaine fermentation provoquée par le maintien du droit d'abatage. Le Politique du 26 août reproduisait à ce sujet cet articulet du Journal de Louvain :

« Il paraît que l'ajournement de l'illumination du Parc et du feu d'artifice hors la porte de Namur (à l'occasion de la fête du Roi) a pour cause les murmures de la population de Bruxelles contre une aussi grande dépense sans utilité, tandis que l'administration de cette ville continue à percevoir l'impôt sur l'abatage, alléguant que les ressources de la ville ne suffisent pas aux dépenses indispensables. Si tel est le véritable motif de l'ajournement de ces fêtes, nous l'approuvons grandement pour notre part, et nous espérons que l'on ne se bornera pas à les ajourner. »

Il n'y a pas un mot de plus dans le Politique. Ses rédacteurs étaient d'ailleurs tout entiers au travail préparatoire des élections législatives, et, faisons-le remarquer, ils y apportaient autant de désintéressement que de zèle.

On leur avait fait savoir que les « ayants droit » {électeurs du Ier degré) songeaient à donner leurs suffrages pour la composition de la liste des électeurs du 2<l degré, à ceux d'entre eux qui étaient éligibles. Ils refusèrent en ces termes :

« Nous serons toujours heureux et fiers de miriier les suffrages de nos concitoyens : il nous serait doux de recevoir ce témoignage de sympathie dans un

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moment où nous sommes en latte à d'odieuses persécutions (leur procès ne fut abandonné que 8 jours plus tard) : mais nous ne pouvons T accepter aujourd'hui... Les écrivains de l'opposition ayant pris une part très active à t 'introduction des mesures préparatoires, ont désiré, par des motifs de convenances, rester personnellement désintéressés dans les élections. » (N° du 25 août.)

La nouvelle de l'émeute qui avait éclaté à Bruxelles précisément le jour où paraissait ce numéro du Politique, aura certainement fait à Liège l'effet d'un coup de théâtre.

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