‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 24 sur 65 · LIÈGE DU 26 AOUT AU 4 SEPTEMBRE IÇ · texte numérisé non relu

LIÈGE DU 26 AOUT AU 4 SEPTEMBRE IÇ

A peine ce détachement était-il en route, que Le Politique (numéro du 3 septembre) publiait la correspondance bruxelloise suivante :

« ... Voici ce qui occupe tout Bruxelles et qui vient d'être promis par le prince d'Orange : on demande la séparation complète de la Belgique et de la Hollande, mais sous la même dynastie. Chaque pays aurait ses lois et son parlement. La Belgique serait vraisemblablement gouvernée par le prince d'Orange. Le prince part pour La Haye, pour soumettre cette question à son père. On ne doute point ici, quelque dure que puisse paraître la condition, qu'elle ne soit acceptée. Plusieurs ambassadeurs le conseillent, et d'ailleurs l'opinion ici est tellement décidée que les Bruxellois se feraient écharper plutôt que de reculer d'un pas. »

Le correspondant ajoutait qu'il ne paraissait pas nécessaire que d'autres Liégeois que ceux qui avaient (page 191) apporté des caisses de fusils, se missent en route pour Bruxelles. Il était d'avis qu'on attendît la réponse du roi. Il parlait d'un banquet offert à des volontaires Liégeois par des membres de la garde urbaine bourgeoise et où Firmin Rogier avait remercié au nom des Liégeois.

Il fallait que les choses eussent bien marché pour que l'on en fût venu à Bruxelles à considérer comme une chose certaine la séparation administrative de la Belgique et de la Hollande.

Lorsque cette nouvelle parvint au Politique, sa rédaction se trouvait considérablement réduite. Tous les moments de Lebeau étaient pris par la commission de sûreté ; Firmin Rogier était à Bruxelles ; Charles Rogier qui avait le pressentiment que l'heure du combat approchait, organisait les futurs combattants des journées de septembre, et faisait des proclamations sur la Batte ou

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au palais ; Devaux et Van Hulst restaient seuls, ou à peu près, pour faire le journal (I).

Devaux, qui se faisait sur le compte du roi Guillaume des illusions que ne partageait pas Rogier, est apparemment l'auteur de l'article du 6 septembre qui relate l'ivresse {sic) avec laquelle ont été accueillies les nouvelles de la prochaine séparation de la Belgique et de la Hollande. A la lecture des journaux de Bruxelles qui les confirmaient, on a vu les bons citoyens se serrer la main et s'embrasser, quelques-uns pleurer de joie...

a ... Tous se disent : c'est cela, c'est cela seul qu'il faut et qui peut assurer l'avenir. Que la dynastie demeure, mais soyons nous-mêmes, soyons Belges, ayons nos chambres belges, notre constitution belge, nos lois belges, notre armée belge. Nous avons le plus beau et le plus riche pays du monde : qu'il soit séparé de la Hollande, que nous possédions cette forme de gouvernement qui assure le règne de l'opinion nationale, ces institutions libérales qui vont donner tant de force à la France nouvelle, et que nous manquerait-il encore ? »

Le cœur de cet excellent Belge frémissait à la pensée qu'il allait avoir enfin une patrie, une patrie qui ne serait plus un mensonge, une patrie qui ne lui aurait plus été imposée par un congrès, mais « par les cœurs ». C'est avec une véritable émotion, et dans un langage réellement éloquent qu'il exprimait le bonheur qu'éprouvait la Belgique à être gouvernée selon ses intérêts, selon ses vœux...

« Nous serons indépendants, et en même temps cette civilisation française, ces progrès de nos voisins pour lesquels nous avons tant de sympatlùes, rien ne nous

(i) Devaux ne doit être parti pour Bruxelles que vers le milieu du mois. A la date du mardi 21, Charles Rogier écrit dans ses Notes et Souvenirs : « Je sors (après avoir rencontré Devaux) par la porte de Schacrbeck et me rends à Dieghem... »

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empêchera de les adopter en les appropriant à nos besoins. Nous n'aurons plus, dans notre marche progressive, à traîner comme un lourd boulet cette Hollande stationnaire ou rétrograde dont ni les vœux, ni les mœurs, ni les intérêts ne s'accordent avec les nôtres... Si elle est sincère, si elle n'a pas pour but de nous exploiter à son profit, pourquoi désirerait-elle encore la réunion?... La dynastie n'a pas de plus puissant, de plus heureux moyen d'assurer son trône... »

Après ces élans patriotiques dont l'ardeur n'exclut pas la sagesse et la netteté de vues politiques, après ce débordement d'enthousiasme qui prouve, entre autres choses, que les adversaires les plus résolus du gouvernement ne songeaient pas à renverser la dynastie de Guillaume (1), le journal examinait la question au point de vue des intérêts généraux de l'Europe. Il se demandait si la diplomatie voudrait encore mettre des entraves à la volonté belge et si son approbation n'était pas acquise à la Belgique « pour autant qu'elle en eût besoin ». Elle ne devait pas, à son avis, voir une meilleure solution à la question politique des Pays-Bas...

« Pourvu que les Pays-Bas ne soient ni français, ni républicains, qu'importe aux souverains étrangers ! Tout ce qu'ils désirent, c'est que, pour maintenir l'équilibre européen, les Pays-Bas existent et qu'ils soient à l'extérieur aussi forts que possible. Or la séparation de la Belgique et de la Hollande peut seule remplir cette

(1) Nous parlons ici des rédacteurs du Politique et de la plus grande partie des hommes qui à Bruxelles et dans quelques villes de la Flandre avaient pris l'initiative de la résistance à Guillaume. Mais il n'est pas niable qu'il y ait eu, des le mois d'août, à Bruxelles, des meneurs qui songeaient à toute autre chose qu'au redressement des griefs ou à la séparation administrative de la Belgique et de la Hollande. Dans ses Souvenirs De Potter parle avec colère d'un meneur bruxellois (il ne le désigne pas) qui « n'avait voulu que faire servir la Belgique à arrondir l'empire français ». Nous en reparlerons dans notre second volume.

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condition d'existence et de force... Nous avons tous maintenant un but unique, bien déterminé, accepté avec enthousiasme et unanimité . . . Persévérons , nous approchons du but, mais nous n'y sommes pas encore... »

Il y a dans ces derniers mots comme une crainte que le roi Guillaume ne cède pas sur la question de la séparation administrative, quoiqu'il eût semblé faire un premier pas vers l'opposition en finissant par accepter — c'était peut-être une transaction — la retraite déguisée de Van Maanen (arrêté du 3 septembre).

Ce qui autorisait les pressentiments de Rogier, contraires aux illusions de Devaux , c'était la violence du langage des journaux hollandais, pour qui les Belges n'étaient que « des scélérats, des ivrognes, des factieux, des assassins... qu'il fallait châtier sans pitié par le fer et le feu n. Celui d'entre ces journaux qui se distinguait tout particulièrement dans ce genre de discussion, c'était VArnhemsche Courant, qui ne cessait pas un seul jour de demander qu'on écrasât la rébellion à tout prix.

La séparation administrative, disait-il, n'était demandée que par quelques bourgeois révoltés de Bruxelles et de Liège, avec sept membres des Etats-Généraux.

Ce vœu, étant contraire aux décisions des hautes puissances conservatrices du repos de l'Europe, ne pouvait pas être écouté par le Roi... « Il ne pouvait pas l'emporter contre l'esprit de toutes les provinces hollandaises, contre l'excellent esprit de toute la Flandre et le silence du Hainaut... » Et il disait que la Hollande avait en réserve du sang pur pour la bonne cause... et que sang de rebelles ri est pas sang de frères!

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