LIÈGE DU 26 AOUT AU 4 SEPTEMBRE
quand il arborait les couleurs liégeoises. Alors que Lebeau, Devaux et Van Hulst nourrissaient l'espoir d'un arrangement avec le gouvernement et de concessions libérales, Charles Rogier, pas plus que Firmin, ne croyait que le roi céderait; il envisageait déjà le moment où il faudrait vaincre ou « mourir ».
Dans tous les cas, c'était l'arme au pied qu'il attendait le retour de la députation.
Dés le 3i août au soir, on apprenait que les nouvelles, arrivées par Anvers, étaient insuffisantes pour rassurer les esprits. Les États Généraux étaient convoqués à La Haye pour le i3 septembre. C'était une mesure qui ne décidait rien et la date de la convocation était d'ailleurs trop éloignée. Quinze jours dans l'état actuel des choses, c'était un délai immense. Il aurait fallu commencer par renvoyer Van Maanen et par reconnaître la responsabilité ministérielle : c'eût été le seul moyen de tranquilliser les esprits.
D'autre part, on annonçait des mouvements de troupes de Maestricht et de Bois-le-Duc sur Liège ; l'attitude de la citadelle était menaçante : la foule demandait des armes à grands cris.
Rogier va de l'avant : « si vis pacem, para bellum! »
icr septembre, à 5 heures du matin. Prise de possession avec quatre hommes de la caserne Saint-Laurent près de la citadelle.
2 septembre. Réunion, sous la présidence de Firmin, chez l'avoué Clermont. Mon allocution . — Réunion convenue à la salle de spectacle. — Nous nous y trouvons au nombre de 3 ou 4.
En même temps il écrivait dans Le Politique {2 septembre) que la nouvelle de l'arrivée des troupes de la Hollande avait jeté une extrême exaspération dans les esprits, que la population montrait les dispositions les plus énergiques et que les cœurs « brûlaient du patriotisme le plus dévoué ».
Dans le même numéro, un article qui avait certainement
IÇ)Ô ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
été discuté et rédigé en comité de rédaction (i) attirait l'attention du gouvernement sur un double danger : les tentatives d'annexion que pourrait faire la France où une guerre de conquête eût été très populaire et les dangers d'un soulèvement du peuple belge, si le roi refusait le redressement des griefs. La fin de cet article est prophétique :
« ... Nous le disons sans détour, car nous n'avons rien à cacher et nous ne parlons au pouvoir que le langage de son propre intérêt : il faut aujourd'hui ou que le pouvoir cède à la Belgique, ou que la Belgique cède au pouvoir. Si c'est lui, tout est bien, il aura une force qu'il n'a jamais eue. Si c'est elle, à part les premières chances de l'entreprise qui sont grandes, le pouvoir, pour maintenir pendant quelque temps son succès, devra infailliblement en venir aux extrêmes, jeter la nation dans une situation désespérée. Et dès lors au premier souffle qui nous viendra du midi, et il en viendra, c'est fait de lui. Il n'y a plus d'autre alternative ; si le gouvernement n'opte pas pour la popularité, s'il commence la lutte, quelle qu'en soit l'issue, la nécessité lui commandera les violences et les réactions, qui, en anéantissant sa sécurité au dehors, rendent sa perte inévitable. Nous sommes sur une limite extrême : une bonne et franche décision peut tout ramener à bien : une décision contraire, peut-être même un simple retard, peut tout perdre. »
La députation liégeoise ne rapporta en définitive de La Haye aucune nouvelle vraiment rassurante. Le roi, après s'être fait beaucoup prier, s'était contenté de dire, quant à la demande du renvoi de Van Maanen, qu'il la prendrait en considération. On décida d'envoyer une nouvelle députation au prince d'Orange, qui était arrivé
(i) Nous doutons fort queCharles et Firmin aient assisté à cette séance du coin i te de rédaction.
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à Bruxelles depuis vingt-quatre heures : on espérait qu'il comprendrait mieux que son père la gravité de la situation.
Les frères Rogier ne partageaient pas davantage cet espoir. Depuis quelques jours germait dans leur tête, comme dans celle d'un certain nombre de jeunes liégeois, l'idée d'aller se joindre aux Bruxellois (1). Bon sang ne peut mentir : les fils de l'ancien soldat de la Révolution française ont de qui tenir. Charles écrit le 3 septembre cet entrefilet assez significatif :
a Le courage des habitants de Bruxelles fait la plus profonde impression à Liège... »
On était d'ailleurs persuadé à Bruxelles que les Liégeois allaient venir. « On appelle les Liégeois comme des frères », dit une lettre de Bruxelles mentionnée dans Le Politique du 4 septembre, et Charles Rogier ajoute : 0 Les Bruxellois ne compteront pas vainement sur le patriotisme et la valeur des liégeois. »
Le résultat négatif du voyage de la députation de Liège à La Haye et l'annonce de l'arrivée des troupes hollandaises avaient surexcité les esprits. Le peuple voulait des armes pour se défendre... On ne lui en donnait pas... il en prend! Il saisit plusieurs milliers de fusils chez M. Devillers, fabricant d'armes, mais il promet que les fusils seront fidèlement restitués quand la sécurité de tous sera assurée (2).
Reprenons maintenant le récit de Rogier :
2 septembre. Départ, par la diligence, d'un certain nombre de jeunes Liégeois. Firmin part en poste.
(1) Un entrefilet du Courrier des Pays-Bas (du 3 septembre) annonce que quelques jeunes liégeois sont venus apporter aux Bruxellois cinq caisses de fusils, et qu'Us avaient un drapeau portant la devise : « Sécurité, liberté ».
(2) Cf. Politique du 4 septembre.
I92 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
Dans la soirée j'excite le peuple à faire des barricades. Le capitaine Pommereau à la tète d'une patrouille veut me faire reculer et, comme je persiste, dirige sur moi un coup de sabre. Il m'en demanda pardon dans la suite, les larmes aux yeux.
Même soirée. Je me mets à la tête des ouvriers, et les promène dans la ville après les avoir harangués, en leur recommandant de respecter les propriétés et de se défendre.avec énergie. .
Nous passons la nuit dans la salle de spectacle. Ordre admirable. Arrestation d'un officier porteur de dépèches pour le gouverneur. Lettre de ce dernier. Energie de Rasquinet. On continue à vider les magasins du fabricant Devillers auquel je délivre un reçu au nom du peuple. Fausse alarme qu'on vient nous donner : nous nous disposons à la résistance.
Vendredi 3 septembre. Distribution d'armes à partir de 5 heures du matin.
Nous sommes nommés commandants moi et Jamme... Arrivée et allocution de Chazal.
Réunion dans la cour du palais. Un assez grand nombre d'ouvriers y déposent leurs fusils quand ils apprennent qu'il s'agit d'aller à .Bruxelles.
Mais si les ouvriers que retiennent à Liège des préoccupations d'ailleurs fort légitimes, ne veulent pas entendre parler de partir pour la capitale, il n'en est pas de même de tous ceux qui sont groupés autour de Rogier...
Départ d'un premier détachement sous la conduite du capitaine De Bosse. La Jambe de bois, etc. (i).
Je dors debout et suis complètement épuisé.
Ce premier détachement, qui ne précédera Rogier que de quelques heures sur la route de Bruxelles, se composait de cent trente hommes. Il se mit en marche à dix heures du soir, après avoir pris à la caserne des Écoliers deux pièces d'artillerie et un caisson rempli de boulets.
(i) En revoyant ces notes un jour, Rogier a ajouté ceci : « Voir l'hommage qui leur est rendu dans une proclamation signée Forgeur, Ch. Behr, de Waha, Grisar, Vercken (8 septembre).»