CHAPITRE PREMIER
La Bataille (21 au 26 septembre 1830)
S I. — COMBATS EX AVANT DE BRUXELLES ET AUX l 'OR TES DE LA VILLE
Rogier reçut le baptême du feu au combat de Dieghem le 21 septembre i83o.
Son lieutenant-adjudant-major Senault, qui avait fait un terme dans l'armée hollandaise, aimait à rappeler la vaillance du jeune commandant, qui, sous un feu effrayant, courait de rangs en rangs, électrisant ses soldats par sa mâle attitude.
Au plus vif de l'action, Rogier avait fort mal accueilli Senault qui lui conseillait, « sans avoir l'air de battre en retraite, de se retirer un peu en arrière sur la hauteur du moulin d'Evere au lieu de rester à découvert en plaine ».
« Eh bien! c'est ici que nous devons périr ! » dit Rogier assez haut pour être entendu de ses volontaires. Alors Senault, craignant de passer pour un poltron parce qu'il donnait un conseil dicté par la simple prudence, s'écria : « Si vous croyez que c'est la peur qui me fait parler ainsi, moi ancien militaire, me voici devant la compagnie : que l'on tire sur moi ! »
Et aussitôt Rogier de lui serrer la main en disant : « Mais pas un cheveu de ma tète n'a eu cette pensée ! »
Comment les Hollandais n'ont-ils pas foncé droit devant
eux à travers cette poignée d'hommes au lieu de perdre leur temps dans une vaine fusillade?
Senault s'en est expliqué dans une lettre que M. Maurage nous a communiquée :
« Pendant que M. Rogier me serrait la main, apparut une reconnaissance de dragons sur notre droite où se trouvait le capitaine Colette. Celui-ci fit feu sur l'officier, mais il fut sabré, reçut de nombreuses blessures et fut transporté à l'état-major et de là à Evere. Le courage et l'intrépidité de M. Rogier en cette rencontre furent cause du triomphe de notre Révolution ; car, en nous voyant toute l'après-midi essuyer le feu de sa brigade, le prince Frédéric prit notre compagnie de volontaires pour une avant-garde. Il renonça à marcher sur Bruxelles où l'appelait une demande de « notables », fit bivouaquer sa brigade et réclama des renforts. Quant à nous, nous rentrâmes désespérés le soir en ville, car nous la trouvâmes sans résistance, abandonnée, presque déserte... »
La journée du 22 se passa en escarmouches à Evere et en avant des portes de Schaerbeek, de Louvain et de Namur.
Toute la bravoure des volontaires liégeois et des deux ou trois cents Bruxellois qui faisaient le coup de feu en partisans, ne pouvait avoir raison d'une armée comprenant plusieurs milliers d'hommes.
Le Politique du 28 publie une lettre de Bruxelles où se trouve cette phrase : « Il y eut le 22 une grande confusion dans la ville : chacun croyait que tout était perdu... »
Il eût fallu que Bruxelles se soulevât pour arrêter la marche du prince Frédéric.
Aucun des hommes politiques, aucun des chefs du mouvement révolutionnaire ne comptait sur ce soulèvement.
« La veille du jour où Bruxelles fut attaqué, écrivait Félix de Mérode le i5 octobre i83o au Courrier des Pays-
LA BATAILLE
Bas, je n'attendais aucune résistance utile, et persuadé qu'il n'existait plus de moyen actuel d'agir pour l'indépendance belge, je m'étais décidé à chercher un refuge sur le sol français. »
Dans une lettre publiée en 185c), un témoin oculaire, M. Renard, a établi que les Hollandais auraient pu prendre possession de Bruxelles sans coup férir après la journée du 22 septembre : « Dans la nuit du 22 au 23, dit-il, il n'y avait pas quarante hommes armés qui veillassent. Nous n'étions peut-être pas trois cents disposés à la résistance, et disséminés sur une longue étendue. Il n'y avait ni chefs, ni pouvoir, ni plan arrêté, ni direction. »
Le matin du 23, pendant que l'armée hollandaise, vainement harcelée par la fusillade des volontaires, pénétrait le long des boulevards dans le Parc, Rogier et plusieurs de ses amis que menaçait tout particulièrement la proclamation du prince Frédéric aux Bruxellois (voir volume 1, page 208), vont, comme Félix de Mérode, chercher un refuge en France.
Tous ceux qui ont vu Bruxelles à ce moment de la journée sont convaincus que si les Hollandais, au lieu de s'arrêter au Parc, avaient continué leur mouvement en avant, la résistance n'aurait pas duré une heure et la Révolution avortait.
Ce n'est que dans l'après-midi que Bruxelles, d'abord indiffèrent, se souleva.
Rogier était près de Braine-l'Alleud, à trois heures, quand il entendit le canon dans la direction de Bruxelles.
La résistance inespérée se produisait donc...
Rogier court au canon !