‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 39 sur 65 · LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

Dès ses premiers pas dans Bruxelles, il apprend que malgré l'intention bien manifeste du peuple de tenir tète

LUTTE TOUR L'iXDÉPEXDANXE

aux Hollandais, malgré sa résistance énergique à la porte de Flandre et à la porte de Laeken, des négociations ont été entamées avec le prince Frédéric par des membres de l'ancienne commission de sûreté, renversée le 20 septembre.

C'est apparemment à ces négociations que se rapporte ce billet autographe du prince, qui aura été remis plus tard à Rogier par le destinataire :

Son Altesse Royale Monseigneur le prince Frédéric des Pays-Bas invite monsieur le Baron d'Hooghvorst de (sic) se rendre auprès de lui, afin d'aviser ensemble aux moyens de rétablir la paix et la tranquilité (sic) dans la ville; il engage sa parole d'honneur qu'il ne sera porté aucune atteinte à la sûreté et à la liberté de M. d'Hooghvorst.

Frédéric, Pr. des Pays-Bas.

Il était alors environ sept heures du soir. Rogier va à l'hôtel de ville.

Abandon (dit-il dans ses Notes et Souvenirs). Je laisse une protestation contre le projet de soumission.

Je visite les hôpitaux et les fostes pendant la nuit...

Il est parlé de cette visite dans l'un des nombreux démentis ( 1 ) que le Journal de Bruxelles s'attira en août i85g, lorsqu'il eut l'impudence d'accuser Rogier d'avoir manqué à son devoir.

Nous soussignés, déclarons que le 23 septembre, dans la soirée,

( 1 ) Malgré tous les démentis qui lui furent infligés, aussi bien par ses coreligionnaires (comme M. Jottrand) que par des hommes qui étaient tout à fait en dehors de la politique, le Journal de Bruxelles ne retira pas ses propos mensongers.

Rogier lui écrivit : « J'avais pensé que vous n'hésiteriez pas à rétracter des faits matériellement faux. Ainsi le voulait la loyauté la plus vulgaire. J'avais trop présumé de la vôtre, A vos affirmations effrontées je me borne à opposer tous les documents et tous les témoignages véridiques de l'époque et je vous répète que vous mentez impudemment. Après cela vous pourrez, sans que désormais je commette ma signature dans votre journal, continuer ces lâches et misérables attaques que les hommes de votre trempe n'ont le triste courage de se permettre, que bien décidés d'avance à n'en pas accepter la responsabilité personnelle. »

LA BATAILLE 7

M. Charles Rogier est venu visiter les blessés à l'hôpital Saint-Pierre, et qu'il a parle particulièrement à un nommé Vêlez, volontaire liégeois, blessé à la jambe par un coup d'à: me à feu... Le directeur de rhcfitaî Saint-Pierre, J.-B.-J. Malaise ; le chirurgien en chef, J. Seutin.

Quand Rogier se représente au point du jour à l'hôtel de ville, la députation envoyée la veille près du prince Frédéric — elle se composait de MM. d'Hooghvorst, de Coppyn, Palmaert et Max Delfosse — venait de faire connaître la rupture des négociations aux personnes qui étaient accourues aux nouvelles et parmi lesquelles se trouvait M. Jolly, ancien officier du génie.

Sur la proposition de M. Jolly, la réunion décida de nommer une Commission qui serait investie des pouvoirs nécessaires pour constituer une autorité dont l'urgence se faisait impérieusement sentir.

« D'une voix unanime, dit M. Jolly dans ses mémoires, Ton désigna M. Rogier, puis le baron d'Hooghvorst; on m'engagea, et M. Rogier que j'avais rencontré le 21 à l'hôtel de ville, ainsi que M. Michiels (colonel de la garde bourgeoise), insistèrent pour me faire accepter cette mission difficile et dangereuse. MM. le baron F. de Coppyn et J. Vanderlinden se chargèrent des fonctions de secrétaire, et nous installâmes une autorité sous la dénomination de Commission administrative (1). »

Voilà comment se forma la première autorité révolutionnaire.

Elle débuta par la proclamation suivante, que Rogier rédigea séance tenante et qui fut affichée dés le matin du 24 :

Proclamation !

Depuis deux jours Bruxelles est dépouvu de toute espèce d'autorité constituée; l'énergie et la loyauté populaires en ont tenu lieu :

( 1 ) M. Vanderlinden fut le 25 nommé trésorier et remplacé comme secrétaire par M. l'avocat Nicolay.

mais tous les bons citoyens comprennent qu'un tel état de choses ne peut durer sans compromettre la ville et le triomphe d'une cause dont le succès dès hier est assuré.

Des citoyens, guidés par le seul amour du pays, ont accepté provisoirement un pouvoir qu'ils sont prêts à remettre en des mains plus dignes, aussitôt que les éléments d'une autorité nouvelle seront réunis.

Ces citoyens sont :

M. le baron Emmanuel Vanderlinden d'Hooghvorst, de Bruxelles ; M. Charles Rogier, avocat à Liège ; Et M. Jolly, ancien officier du génie.

Ils ont pour secrétaires : MM. F. de Coppyn et J. Vanderlinden, de Bruxelles.

Bruxelles, le 24 septembre i83o.

Quelle confiance, quelle certitude dans le succès d'une cause pour oser proclamer, dès la première heure, qu'il était assuré depuis la veille !

Les Souvenirs de Rogier sont ici surtout précieux pour l'histoire.

24 septembre. Nos rapports avec la Banque. Nous demandons pour le service public S.ooo florins : elle en apporte 10.000, fort étonnée de notre modération. Les premiers fonds ont été faits au moyen d'une pièce de 10 florins que l'un de nous tira de sa bourse. — Les io.coo florins sont remis à l'administration des finances. —

Le soir, je fais venir Van Haelen et obtiens qu'il prenne le commandement : on demandait de toutes parts un chef. Il accepte à la condition que s'il vient à périr, on prendra soin de sa femme et de ses enfants. La scène est exactement racontée dans les Esquisses de White (1).

(1) Voici le passage des Esquisses historiques de la Révolution belge (Bruxelles, i83o), p. 365, auquel Rogier fait allusion ;

« Dans la soirée du 24, vers onze heures, M. Juan Van Haelen reçut le billet suivant : « La Commission administrative invite le colonel don Juan Van Haelen à passer à l'hôtel de ville pour une affaire qui le concerne. Signé : Ch. Rogier et Vanderlinden dHooghvorst. » Arrivé peu après à l'hôtel de ville dont les antichambres étaient lugubres et désertes, M. Van Haelen fut introduit dans le salon où, autour d'une table éclairée d'une chandelle, se trouvaient assis MM. d'Hooghvorst, Rogier et Jolly. — «Nos volontaires ont besoin d'un chef,

LA BATAILLE

Ce n'est pas seulement l'auteur des Esquisses historiques de la Révolution belge, ce sont tous les historiens de la Révolution qui reconnaissent que Rogier montra une initiative toujours prompte, une rare énergie, une vigilance infatigable pendant ces heures décisives où il pensa et pourvut à tout, brusquant les résolutions et ne laissant pour ainsi dire pas à Van Haelen le temps de réfléchir, parce qu'il y a des moments où Y action s'impose avant tout.

Il en fut ainsi du reste pendant toute la durée du combat. Il ne dormait pas ou dormait sur un matelas. (Notes et Souvenirs.)

Dans la nuit du 24 fut affichée cette seconde proclamation qui est moins connue que la première et où le lecteur retrouvera bien encore le caractère et le style de Rogier :

Braves patriotes,

Vous êtes les vrais enfants de la Belgique. Hier et aujourd'hui, vous avez prouvé à l'Europe que vous étiez dignes de la liberté. Trois journées de combat ont immortalisé la population parisienne. Bruxelles, aidée de ses amis et alliés des autres villes, n'est pas restée au dessous d'une si belle gloire.

Encore quelques courageux efforts et la victoire est à nous pour toujours. Les populations des communes environnantes arrivent pleines d'ardeur pour venger le sang belge, et achever le triomphe de la liberté. Louvain victorieux vous promet son énergique et glorieuse bourgeoisie. Soyez donc pleins de confiance. Le découragement est au camp ennemi. La Providence a retiré tout courage à des soldats belges qui ne rougissent pas de souiller leurs drapeaux du pur sang de leurs frères.

Bourgeois de Bruxelles, qui redoutez le pillage de vos maisons,

dit M. Rogier; vous allez vous mettre à leur tête : il faut prendre le Parc.

— Messieurs, accordez-moi deux heures pour me décider et vous répondre.

— Pas même deux minutes », répondit M. Rogier. M. Van Haelen ne fit plus alors qu'une seule observation: elle était relative au sort de sa famille... » (Voir dans notre premier volume les pages 120 à 123 relatives à don Juan Van Haelen et à la publication de ses mémoires par Rogier. )

IO

LUTTE POUR L'iN DÉPENDANCE

savez- vous l'espoir criminel qu'on ne craint pas de faire circuler dans les rangs des soldats? Le pillage ! Prenez la ville, leur dit-on, et deux heures de pillage payeront vos efforts. Bourgeois de Bruxelles, redoublez donc de vigilance : à vos barricades, redoutables fortifications, ajoutez de nouvelles barricades.

Les pavés lancés des fenêtres ont fait à moitié la révolution parisienne. Continuez aussi à tenir vos croisées garnies de ces redoutables projectiles, et que l'ennemi écrasé apprenne ce qu'il en coûte à venir attaquer dans son sein une population qui veut être libre.

Bruxelles, le 24 septembre iS3o.

La Commission administrative :

Baron Vandkhlindex p'IIooghvorst.

Charles Rogikr, avocat, de Liège.

Jolly, ancien officier du génie.

Qu'on nous permette d'interrompre un instant le récit des événements de Bruxelles pour nous transporter à Liège.

En ce moment la famille de Rogier recevait de lui une lettre sans date, venant de Genappe, lettre écrite évidemment le 23 pendant qu'il était en route pour l'exil.

Extrêmement laconique, cette lettre...

Rogier se contentait de rassurer les siens sur son sort ; il ne donnait aucune nouvelle de ce qui se passait à Bruxelles, ni des combats qui avaient eu lieu en avant de Bruxelles le 21 et le 22.

Son frère Firminqui était, pour les besoins ùu Politique, retourné depuis quelques jours à Liège — où l'on se disposait à recevoir les Hollandais « derrière des barricades » et où a aux étages supérieurs les femmes, les enfants, les demoiselles avaient porté des pavés »... — Firmin avait répondu immédiatement à cette lettre de Genappe, en demandant des détails sur les faits qui s'étaient passés dans les sorties du 21 et du 22. « Le Courrier de la Sambre annonce, dit-il, que les Liégeois se sont distingués dans ces sorties... Comment la lettre n'en parle-t-elle pas?... »

LA BATAILLE

« ...L'ami Ch... — on devait se défier de la poste et de la police : la lettre de Firmin, datée de Liège le 25 septembre i83o, est adressée à M. A. Godefroid, négociant à Genappe — l'ami Ch. s'est trouve sans doute dans ces sorties... Nous ne comprenons pas ici comment il écrit de Genappe... S'il s'est éloigné de Bruxelles, tout y est donc désespéré! Pour moi, je m'y perds... Si Bruxelles se soutient et repousse les attaques, tout ira bien. Sinon, à ... » Firmin n'avait pas le courage de continuer.

Revenons à Bruxelles.

Précisément le 25, pendant que, de la rue de Louvain et de la montagne du Parc, les patriotes, renforcés d'heure en heure par des détachements de la province, dirigeaient une fusillade incessante sur les Hollandais retranchés dans le Parc, pendant qu'à la place Royale le canon de Charlier, la Jambe de bois, faisait merveilles, parvint à la Commission administrative ce billet :

Son Altesse Royale le prince Frédéric des Pays-Bas consent à retirer les troupes hors de la ville, à condition que les hostilités cessent de suite et que l'on s'adresse à Son Altesse Royale pour concerter avec elle sur les moyens à prendre pour rétablir l'ordre et la tranquillité.

Frldkiuc, Printi: des Pays-Bas.

Rogier, qui présidait la Commission, répond à ce billet

en donnant des ordres pour que la lutte continue avec plus

d'acharnement :

Du moment que la fusillade sera entamée, le sonneur de Saintc- Gudule sonnera le tocsin, d*une manière rapide.

S'il n'y a pas .de fusillade de toute la nuit, le tocsin sera sonné à quatre heures du matin.

Entre les mains du sonneur de Sainte-Gudule (i).

La Commission administrative :

Ch. Rogieu.

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