PROVISOIRE
En faisant connaître au brave peuple belge que les Hollandais avaient cédé aux efforts des généreuses populations qui avaient combattu avec un courage digne de leur antique réputation, le Gouvernement provisoire disait qu'il s'agissait maintenant de consolider la victoire en organisant les moyens de combattre au dehors.
Il convoquait ( 27 septembre) les volontaires de toutes les villes et communes du royaume à se rendre autour du Parc, où ils recevraient une « organisation provisoire par compagnies et par bataillons ».
Il importait de procéder sans délai non seulement à l'organisation de l'armée, mais à celle de l'administration civile, de l'ordre judiciaire et de l'administration des finances.
Rogier qui, avec De Potter, Van de Weyer et de Mérode, faisait partie du Comité Central chargé du pouvoir exécutif, apporta dans ce travail d'organisation la même activité, la même décision que pendant le combat.
Le Comité Central délibérait sur les propositions qui
lui étaient soumises par des administrateurs généraux que le gouvernement provisoire plaça à la tête des Comités de la guerre, de l'intérieur, de la sûreté publique et des finances.
On voit dans les Notes et Souvenirs de Rogier, comme dans les Mémoires de Van de Weyer et de Gendebien, combien était attristante la pénurie des ressources de ce gouvernement improvisé !...
« Observation de Gendebien sur la position, recueillie par de Mérode : « Dans quel guêpier nous sommes-nous fourrés! » {Notes et Souvenirs, feuillet 3. ) = « Pas de finances, pas d'archives, pas d'employés », écrit Van de Weyer. = « Pour tout mobilier, une table en bois blanc prise dans un corps de garde et deux bouteilles vides surmontées chacune d'une chandelle. » ( Mémoires de Gendebien. )
La tâche était aussi lourde que périlleuse.
Elle eût écrasé des hommes moins résolus, moins vigoureusement trempés.
Ce qui, à certaines heures, compliqua les difficultés et aggrava le poids des responsabilités, ce furent les dissentiments profonds qui, sur les principales questions, séparaient les membres du Gouvernement. Ainsi, De Potter demandait que l'on proclamât le plus tôt possible la république, tandis que ses collègues croyaient devoir, avant tout, convoquer les députés de la nation.
Nous reviendrons plus loin sur le débat relatif à la forme du Gouvernement.
Disons pour le moment que Rogier, quoique ayant du sang de républicain dans les veines et sans manifester de préférence pour le régime monarchique, n'était pas l'un des moins ardents à combattre l'opinion de De Potter.
Il ne se prononçait pas sur le principe; il n'examinait pas ( il y reviendra au Congrès ) si la forme républicaine convenait ou non au caractère du Belge. Mais il soutenait énergiquement que l'établissement immédiat d'une répu-
l'organisation de la victoire
blique belge ne plairait guère au nouveau souverain des Français et pourrait faire perdre à la Révolution des sympathies dont avaient besoin les audacieux qui détruisaient une des œuvres de la Sainte- Alliance y ce royaume des Pays-Bas si cher au czar, à la Prusse, à l'Autriche, à l'Angleterre.
Pour ne parler que de la Russie et de l'Autriche, qu'on se rappelle l'hostilité persistante du czar, proche parent de Guillaume, contre notre jeune royauté, et l'animositc vraiment haineuse de Metternich contre les Belges, qui osaient, bien avant]Napoléon III, proclamer que les traités de i8i5 avaient cessé d'exister.
Le czar ne se décida qu'après de longues années à reconnaître le royaume de Belgique. Metternich, lui, écrivait cinq mois après le couronnement de Léopold Ier : « L'affaire belge est odieuse; elle l'est à cause de son point de départ... Quelque effort que l'on fasse pour lui prêter une autre couleur, ce point de départ est la protection accordée à une rébellion... »
Nous ne devions pas être absolument rassurés quant aux dispositions du gouvernement français, qui s'inspirait, en matière de relations extérieures, des idées de Talleyrand, ami douteux de la Belgique comme la suite de cette histoire le prouvera.
Du côté de l'Angleterre, on avait lieu également de concevoir quelques craintes : le pouvoir y était aux mains des tories.
Rogier faisait remarquer que si sans raison et sans nécessité nous proclamions la République, non seulement nous deviendrions suspects à la France, mais nous provoquerions des craintes et nous envenimerions des colères.
Certes, ce n'était pas sans un vif mécontentement que les puissances du Nord et de l'Est de l'Europe voyaient s'effondrer ce royaume des Pays-Bas dont on a dit avec raison que c'était « l'une des combinaisons les plus bril-
LUTTE POUR L'INDÉPENDANXE
lantes de cette Sainte-Alliance qui s'était imagine de bonne foi réaliser la confédération européenne de Henri IV et de l'abbé de Saint-Pierre ». (Goblet d'Alviella, dans Cinquante Ans de liberté.)
En plaçant entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, dans les plaines tant de fois dévastées par leurs sanglantes compétitions, « un nouvel État assez pacifique de tempérament et d'intérêts pour ne jamais s'abandonner à des velléités conquérantes, assez puissant pour commander le respect de sa nationalité et même faire bonne figure dans le concert européen », elles avaient cru trouver la clef de voûte qui avait manqué jusque-là à l'équilibre du continent. Mais, comme le dit M. Goblet, elles n'avaient pas tenu compte d'un élément appelé à jouer un rôle de plus en plus prépondérant dans les remaniements territoriaux de l'Europe : les affinités spontanées des populations.
Les fautes du roi Guillaume (nous l'avons établi dans le volume précédent ) avaient fait le reste.
Il n'en est pas moins vrai que ces puissances ne pouvaient pas être bien disposées pour une nation qui renversait leur œuvre, et qu'il importait de les ménager.
La majorité du Gouvernement les ménagea en se ralliant à l'opinion de Rogier.
Sans nous arrêter à ces dissentiments du Gouvernement provisoire, voyons ses œuvres, les œuvres puissantesr qu'un commun accord a permis de réaliser.
Le cadre de cette biographie, quelque large qu'il soit et qu'il doive être, ne comporte pas la discussion des mesures et des décrets dont le Gouvernement provisoire a pris l'initiative pendant sa dictature forcée.
Il est indispensable cependant que le lecteur connaisse, au moins dans leurs grandes lignes, les travaux de ces. vaillants administrateurs, de ces hommes de cœur et de progrès.
l'organisation de la victoire
Les Souvenirs de Rogier et de ses collègues nous fourniront les éléments de cette revue rapide, pour laquelle nous suivrons l'ordre chronologique.
§ 2. — LE COMITÉ DE CONSTITUTION. — LES LIBERTÉS PROCLAMÉES PAR LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE. — LES G KILTS QU'lL REDRESSE
Cinq jours après l'établissement du Gouvernement provisoire, son autorité était reconnue dans la plupart des villes.
Le Ier octobre, il forme une nouvelle magistrature et la justice reprend son cours naturel et régulier; il rend en même temps la liberté à la presse.
Le 4 octobre, il décrète que la Belgique, violemment détachée de la Hollande, constituera un État indépendant. Plein de confiance dans la sagesse du peuple, il convoque un Congrès national et établit, dit Van de Weyer, le «mode d'élection le plus populaire dont la Belgique ait jamais joui.
Le 6 octobre, il nomme en dehors de ses membres une commission de Constitution, qui, par 8 voix (MM. de Gerlache, Van Meenen, Lcbeauy Devaux, Nothomb, Ch. de Brouckere, Balliu et Zoude) contre i (Tielemans), se prononça pour la monarchie.
— L'analyse des articles du Mathieu Laensbergh et du Politique que nous avons faite dans le précédent volume, aura, pensons-nous, prouvé au lecteur que Lebeau, Devaux et Nothomb étaient tout naturellement désignés pour siéger dans cette commission et pour venir en aide au Gouvernement provisoire. —
Pendant que délibérait la commission, le Gouvernement travaillait à l'organisation de bataillons qui refoulaient l'ennemi vers la Hollande, en même temps qu'il envoyait des délégués ou des agents secrets auprès
LUTTE POUR l'iNDÉPEXDAÎs'CE
des cabinets de Paris et de Londres, afin d'obtenir leur sympathie ou leur neutralité.
Il ne se contentait pas de redresser des griefs : il proclamait des libertés. Il n'eut point de repos (l'expression est de De Potter) qu'il n'eût décrété :
i° La suppression de la direction de la police, considérée comme une usurpation sur les pouvoirs communaux ( il octobre);
2° Des libertés que Rogier et ses amis du Mathieu Laensbcrgh et du Politique avaient toujours réclamées comme les catholiques :
La liberté d'enseignement en tout et pour tous sans entrave aucune, ni autorisation, ni certificat ( 12 octobre);
La liberté de s'associer dans un but politique, religieux, philosophique, littéraire, industriel ou commercial (16 octobre) ;
La liberté des opinions et de leur application pour chaque citoyen ou chaque association de citoyens, par la voie de la parole et de la presse ; l'abrogation de toute loi générale ou particulière entravant le libre exercice d'un culte quelconque et assujettissant ceux qui le professent à des formalités qui froissent leur conscience ; la suppression de toute magistrature créée pour soumettre les associations philosophiques ou religieuses et les cultes à l'action ou à l'influence de l'autorité;
3° L'abolition du serment immoral à prêter en garantie de la sincérité des déclarations de succession et dé mutation par décès (17 octobre) ;
4° La liberté entière des théâtres (21 octobre);
5° L'abolition de la haute police et de toute surveillance exercée par elle (22 octobre);
6° La publicité des budgets des communes, pour laquelle avait tant lutté Rogier (26 octobre);
7° La publicité de l'instruction et des débats aux conseils de guerre, ainsi que le droit des prévenus de s'y
l'organisation de la victoire
faire «assister d'un conseil librement choisi (9 novembre);
Si Ton ajoute à cette nomenclature, que nous trouvons dans les Souvenirs personnels de De Potter, la suppression de la bastonnade et de la loterie — encore des institutions dont Rogier avait été dans la presse l'adversaire irréconciliable, — l'institution de la garde civique (qu'il avait provoquée dès 1829), on se convaincra que son influence lut grande après la victoire, comme son courage et son sang-froid avaient été puissamment efficaces pendant la bataille.
On se convaincra aussi que l'attention du Gouvernement provisoire s'est portée partout, qu'il a montré l'exemple au Congrès national, et qu'il a résolument marché dans la voie du progrès au risque même parfois de dépasser le but, comme le lui reprochent ceux qui auraient voulu en matière d'enseignement, par exemple, des garanties de capacité et de moralité.