ÉLECTORAL
L'un des décrets du Gouvernement provisoire dont il nous importe le plus de connaître la genèse à l'heure où nous écrivons {mars 1892), le décret réglant la composition du corps électoral appelé à nommer les membres du Congrès national, est précisément celui à l'élaboration duquel Rogier prit la part la plus importante. N'avait-il pas, pendant les dernières années du royaume des Pays-Bas, traité à fond dans le Mathieu Lacnsbergh et dans Le Politique toutes les questions électorales ? Son Manuel n'avait-il pas été, en 1829 notamment, le vade-mecum en quelque sorte des électeurs?
Certes, il n'était pas de ceux que pouvait satisfaire le système hollandais de l'élcctorat restreint et indirect : il voulait plus et mieux. Il était d'avis qu'il fallait adopter,
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sans tarder, un système d'élection directe et libérale, parfaitement d'accord sur ce point avec De Potter, comme il eût été d'accord aujourd'hui — nous pouvons l'affirmer de source certaine — avec les partisans du suffrage le plus large, voire du suffrage universel. Rogicr était un opportuniste avant la lettre.
Toutefois, comme les circonstances exigeaient la prompte réunion du Congrès national, qu'un système où n'aurait été conservée aucune des bases de l'ancien système électoral devait entraîner des lenteurs, et que d'ailleurs il restait entendu que le mode d'après lequel on procéderait pour cette fois ne serait que transitoire (i), Rogier se rallia à une transaction qui, tout en faisant du cens (un cens différentiel) la base du système électoral, admettait au vote les capacités (juges, avocats, avoués, notaires, ministres des cultes, officiers depuis le grade de capitaine inclusivement, docteurs en droit, en sciences, en philosophie et lettres, en médecine ).
Sous l'ancien gouvernement, le cens variait de 5o à ioo florins dans les campagnes et de i5 à i5o florins dans les villes. On payait i5o florins à Bruxelles, i3o à Anvers, 100 à Gand, 80 à Liège, 5o à Namur, i5 à Arlon. Le Gouvernement provisoire réduisit le cens de moitié pour les campagnes : à j5 florins dans la Flandre orientale, à 5o dans le Brabant, à 25 dans les provinces de Namur et de Luxembourg.
Les électeurs devaient avoir 25 ans, être Belges ou naturalisés, ou avoir six années de domicile en Belgique. Le nombre des membres du Congrès était fixé à 200, avec des suppléants.
Pouvaient faire partie du Congrès tous les citoyens âgés de 25 ans, Belges ou naturalisés, et tous les étrangers ayant établi leur domicile en Belgique avant la formation du royaume des Pays-Bas et ayant continué à y résider.
( 1 ) Ce sont les considérants du décret du 1 1 octobre i83o.
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§ 4. — DIFFICULTÉS DE LA TACHE DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE. — LES CORRESPONDANTS DE ROGIER EN l83o; SON SECRÉTAIRE
JOSEPH DEMARTEAU
Sans vouloir mêler les mesquines questions j>ersonnelles aux sévères questions de principes qui se débattirent alors dans les séances du Gouvernement provisoire, nous croyons intéressant de reproduire ici quelques lignes d'une lettre où Rogier traçait à ses amis du Politique un petit tableau des sollicitations infatigables auxquelles ses collègues et lui étaient en butte de la part des quémandeurs de places. Harcelés, trompés, victimes de faux renseignements, il devait leur arriver — et il leur est arrivé — de faire des nominations malheureuses sur lesquelles ils durent revenir quelquefois.
«... A chaque heure du jour on rencontre des individus qui cherchent a tirer de leur dévouement le meilleur parti possible et qui considèrent le patriotisme non pas comme le plus saint des devoirs, mais comme la plus sûre des spéculations. Ces braves gens s'octroient ou se font octroyer un certificat de civisme, et, vite, courent à Bruxelles le présenter au Gouvernement provisoire, disant : « Vous voyez, je suis un excellent citoyen; ceci est un billet payable à vue : je vous en prie, échangez-le-moi contre une bonne place. Je vous promets, foi d'honnête homme, d'avoir du zèle et de la capacité jusqu'à concurrence de mes appointements. »
Il est des hommes désintéressés d'ailleurs, qui ressemblent par un endroit à ces solliciteurs. Ce sont ceux qui, n'examinant la Révolution que dans ses rapports avec les fonctionnaires publics, regardent les nominations et les destitutions comme les seuls actes qui méritent d'être remarqués. Selon qu'un de leurs amis est appelé aune charge ou en est repoussé, ils déclarent sans examen le gouvernement excellent ou détestable. Ils ont grand tort. De mauvais choix eussentils même lieu, on devrait encore les pardonner au Gouvernement provisoire. Etrangement pressé parles circonstances, avant beaucoup à défaire et à faire, constamment assiégé par l'intrigue, sa main peut s'égarer et dans le sac des présentations saisir un serpent en cherchant une anguille. Il faudrait alors le plaindre, non le blâmer. Mais, d'ailleurs, la question des individus est maintenant tout à fait secondaire : il s'agit, avant tout, des choses... »
Rogier avait pris pour secrétaire Joseph Demarteau, un jeune homme d'esprit et de cœur, et qui s'était attaché à lui dès le premier jour avec une sincérité qui fait l'éloge de l'un et de l'autre. « J'étais à Bruxelles — écrivait plus tard Demarteau à Rogier (i), — j'y vivais seul et sans avenir. Des circonstances fortuites me rapprochèrent de vous, je devins votre secrétaire et une carrière s'offrit devant moi. Mais non content de me placer dans une position que tout le monde enviait, vous m'élevàtes pour ainsi dire jusqu'à vous, apportant dans les relations non la froideur d'un supérieur, mais la bonté et l'indulgence d'un ami... Ma position me mettait à même de lire dans le monde comme dans un livre... »
Demarteau a pu, en effet, connaître le monde en dépouillant les innombrables lettres que l'on envoyait à Rogier, et dont il lui faisait connaître le contenu avec un soin extrême, joignant parfois à son analyse une réflexion humoristique, une note piquante.
Nous avons trouvé dans les papiers de Rogier quelquesuns des cahiers où Demarteau cataloguait cette vaste correspondance. C'est comme un mémorial où, au jour le jour, Demarteau renseignait son chef. Celui-ci consignait en marge ses observations personnelles et indiquait quelle suite il fallait donner à l'affaire.
Impossible de se faire une idée de tout ce qu'on, demandait, de tout ce que Ton conseillait, de toutes les menaces qu'on adressait à ce malheureux Rogier qui, déjà surchargé de besogne, incessamment tourmenté par des
(i) La lettre est du u avril i33i. Demarteau, placé par Rogier dans les bureaux du Ministère de l'Intérieur, « dans une position capable d'assurer une existence heureuse à tout homme de bon sens », ne peut supporter « ridée de voir désormais sa vie enfermée dans ces quatre murailles ». Il désirait une place de sousbibliothécaire... <( Au nom du ciel, dit-il en terminant sa lettre, pas de la mort morale des bureaux ! » Nous croyons que Demarteau, après avoir été attaché à une mission diplomatique, revint dans sa ville natale fonder la Gazette de Liège.
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préoccupations politiques de la plus haute gravité, voyait affluer à sa table les pétitions et les remontrances, les objurgations et les plaintes...
Un qui a toujours aimé les chevaux sollicite une sous-lieutenance dans les chasseurs à cheval; Un compagnon d'armes demande de l'avancement pour son père; Un anonyme menace Y usurpateur de toute la colère des honnêtes
gens ;
Un conquérant demande une place de concierge à la cour du roi : en octobre i83o!);
Un ami du bien public propose de détruire toutes les forteresses belge?, afin que les puissances ennemies ne puissent s'en emparer ( ! );
Lettres de dénonciation contre des préférés qui ne sont que des partisans masqués du gouvernement déchu ;
Un anonyme insinue que Rogier n'est qu'un agent soudoyé par la France (! 1;
Demandes de places et de faveurs par CC aucuns amis, des connaissauces, des voisins;
Des récriminations à propos de demandes qui ont été rejetées ;
Un ancien soldai liégeois prie son chef de ne pas lui en vouloir s'il a quitté les camarades : c'est la faute à sa femme qui a voulu le revoir ;
Quantité de méconnus se recommandent à la bienveillance de l'illustre Rogier ;
Une dame sollicite un emploi pour son mari qui fut un compagnon de collège du tribun liégeois ;
Quelqu'un qui se croit parent du glorieux tribun espère que Rogier ne l'oubliera pas ;
Un bourgeois bourgeoisant soumet des idées pour le choix d'un souverain, qui devrait, d'après son humble avis, n'avoir ni faste ni luxe, ne pas faire de grandes dépenses, et qui partant ne coûterait pas cher;
Un franc-maçon demande un secours au fr.\ "Rogier qui feut tout. 1 Rogier aurait-il été initié à la maçonnerie?... Nous ne le savons pas.)
Le saiut-simonien J... lui écrit un dithyrambe sur les beautés enivrantes de la doctrine, — à laquelle il semblerait que Rogier accorda à certain jour quelque attention.
Nous ne parlons pas des félicitations... quelques-unes visiblement intéressées, comme celles d'un professeur qui a eu V honneur de le compter au nombre de ses élèves et qui, encouragé par le noble caractère qu'il a déployé dans notre
étonnante cl glorieuse Révolution, prend la liberté de se mettre sous sa protection pour conserver sa position.
Il est arrivé à Rogier des félicitations de tous les coins de la Belgique.
Et de la France aussi... de Paris notamment, où il avait, lors de son voyage de 182g (volume I, pp. 114 à 118), noué des relations d'amitié avec des hommes qui ont laissé un nom, tels que* Considérant et Pierre Leroux, tels que Sainte-Beuve (à qui il confiera un jour une chaire de littérature à l'université de Liège ).
Les plus enthousiastes sont celles d'un ancien confrère liégeois, J.-B. Teste, qui était retourné dans son pays d'origine après la révolution de Juillet et qui, après avoir été ministre des Travaux Publics, a eu une fin misérable.*
Détachons de cette liasse énorme de lettres et de billets reçus pendant les derniers mois de i83o, trois lettres écrites par des hommes qui, dans des positions différentes, allaient bientôt jouer un grand rôle politique chez nous: Jules Van Praet, Auguste Delfosse et Joseph Lebeau.
Voici d'abord la lettre de celui qui devint le conseiller de Léopold Ier et de Léopold II.
« Je ne sais, monsieur, écrivait Jules Van Praet en octobre, quelle heure choisir pour aller vous voir. Dcvaux (c'était son beau-frère) pense comme moi qu'il vaut mieux que je vous écrive que d'aller Vous interrompre.
J'ai le malheur de n'avoir rien de précis, de bien positif à vous demander.
Dans la ligne diplomatique, je ne vois de chance pour moi que dans le cas où vous auriez l'intention d'attacher un deuxième secrétaire à l'ambassade de Paris (I-'irmin Rogier venait d'être nommé secrétaire à Paris ) ; ou dans le cas où il se trouverait au Comité diplomatique ou au futur département des relations extérieures une place que je pourrais remplir. Dans les autres légations, je crois, les places sont occupées ou elles sont encore à créer.
Si cette combinaison ne peut aller, les archives sont une autre branche à laquelle je pourrais me rattacher f Jules Van Praet avait fait
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d excellentes études sous la direction de son oncle, k savant bibliophile du même nom); mais je ne sais s'il y a aux archives des places à Bruxelles ou si l'on peut prévoir qu'il y en aura.
Je suis embarrassé de m'expliquer avec vous pour une double raison : parce que je n'ai pas de demande décidée à faire et parce que je ne sais pas ce que l'on peut demander. J'aurais attendu le moment de vous voir seul, mais le terme de mon séjour à Bruxelles est tout voisin et comme je crois nécessaire que je songe à faire quelque autre chose que mon métier d'antiquaire, je regretterais de quitter la ville sans avoir d'une manière ou de l'autre communiqué avec vous... »
Rogier recommanda Van Praet à Van de Weyer, qui l'emmena en novembre i83o à Londres, d'où il revint secrétaire de Léopold Ier au mois de juillet i83i.
Delfosse, qui finit sa carrière politique comme président de la Chambre des représentants en i858, et à qui Rogier songera à offrir un portefeuille dans son troisième ministère, Delfosse écrivait le 4 octobre i83o la lettre originale que voici :
« ... Vous savez que j'étais avocat et que je me suis fait teinturier. Je me suis fait teinturier parce que mon père l'était et parce que je ne me sentais pas assez de talent pour être un excellent avocat. Je pouvais bien être un avocat médiocre, mais à ce prix j'aimais mieux ne pas l'être du tout. Je pouvais aussi être un magistrat passable parce que je connaissais assez bien le droit, que j'avais quelque bon sens et de la probité; mais je ne voulais rien être sous le gouvernement qui vient de tomber, parce que j'ai toujours eu pour ce gouvernement une antipathie bien prononcée.
Maintenant que tout est changé, que l'avenir de notre patrie, grâce à vous et à quelques autres, se montre sous un aspect moins sombre et qu'on pourra devenir et rester magistrat sans cesser d'être honnête homme, j'avoue que je serais fier de le devenir. Si donc, par suite des événements, quelque place de ce genre ou toute autre également honorable devient vacante à Liège et si vous me jugez capable de la remplir, je suis à votre disposition... »
Delfosse ayant été, quelques semaines après, nommé échevin de Liège, résigna ses fonctions au bout de peu de jours et rentra au barreau. Quoi qu'il se défiât de
lui-même, il y tint une place aussi distinguée qu'à la Chambre des représentants où il fut envoyé dès 1840. Nous le retrouverons dans la troisième partie de cet ouvrage. C'est lui qui, en 1848, prononça la fameuse phrase: « Pour faire le tour du monde, les idées de la Révolution française n'ont plus besoin de passer par la Belgique. »
Après le futur Ministre du Roi, après le futur Président de la Chambre, le futur Ministre de la Justice et des affaires étrangères.
Une des premières nominations faites dans l'ordre judiciaire par le Gouvernement provisoire avait été celle de Lebeau (1). En lui écrivant que tous ses collègues avaient songé à lui pour la place de premier avocat général à la cour de Liège, Rogier disait : « Ce n'est pas moi qui ai fait la proposition, je n'ai d'autre mérite que d'avoir adhéré... »
La réponse de Lebeau n'est pas seulement intéressante au point de vue de la personnalité des deux amis ; elle contient des vues très sages sur la situation générale, sur l'état des esprits à Liège, sur le moyen de parer aux difficultés qui ne tarderont pas à surgir.
« Je ne te remercie point, écrit-il à Rogier le 3 octobre, i° parce que ru n'as fait qu'adhérer, ce qui me convient mieux ; 20 parce que, eusses-tu fait plus, je suis sur que ce n'est pas de l'ami, mais du citoyen que tu te serais occupé, et ce n'est d'ailleurs pas de ton amitié, mais de ta conscience que j'aurais consenti à tenir mes fonctions.
(1) Dans les Souvenirs personnels de Lebeau, publiés en iS83 par M. Armand Freson, nous lisons :
« A peine le Gouvernement provisoire était-il installé, que mon ami et collaborateur au Politique, M. Charles Rogier, m'annonça que le Gouvernement provisoire m'avait nommé premier avocat général à la Cour supérieure de justice à Liège.
» Cet acte me toucha d'autant plus qu'il était tout spontané et complètement imprévu pour moi. »