‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 44 sur 65 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Congrès National Seconde période du Gouvernement provisoire (du 10 novembre 1830 au 25 février 1831 )

§ I. — PROCLAMATION DE l'iXW; PENDANCE. — ADOPTION" DU PRINCIPE MONARCHIQUE. — EXCLUSION DES NASSAU

Le jour où le Congrès se réunirait, le Gouvernement provisoire devrait déposer un rapport sur ses actes et lui faire des propositions.

La discussion de ce rapport et de ces propositions ne fit qu'accentuer les divergences qui s'étaient manifestées entre De Potter et ses collègues dès qu'il avait été question de la forme du gouvernement.

Le comité de Constitution s'était prononcé pour la monarchie.

Quand De Potter vit que la majorité de ses collègues continuait à être hostile à la République et faisait sien le projet du Comité, il s'écria avec colère : « Ce n'était pas la peine de verser tant de sang pour si peu de chose ! »

Il y a de nombreux échos de cette colère dans ses Souvenirs personnels, où il montre beaucoup de sévérité et peu d'affectuosité à l'égard de ses collègues et spécialement de Kogier qu'il avait espéré rallier à la cause républicaine.

Faut-il voir là le commencement de la guerre, sourde

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tout d'abord et bientôt franchement déclarée, que les amis de De Potter firent à Rogier dans certains journaux bruxellois, et à laquelle font allusion quelques lettres de Firmin dont nous parlerons plus loin?...

Quoi qu'il en soit, c'était De Potter qui, en sa qualité de doyen d'âge, présidait le Gouvernement quand il se présenta le 10 novembre dans l'ancien palais des États Généraux où était réuni le Congrès.

Ici se produit un incident bizarre.

Le doyen d'âge du Congrès, M. Gendebien père, occupait provisoirement le fauteuil de la présidence, ayant à ses côtés, en qualité de secrétaires, les quatre plus jeunes membres, MM. Nothomb, De Hacrne, Vilain XIIII et Liedts :

«...Nescrait-il pas convenable, dit-il, de charger une députation de recevoir le gouvernement provisoire?

M. de Muelexaere : Le Congrès représente la nation : le gouvernement provisoire n'est qu'un pouvoir temporaire; il serait contraire à la dignité nationale d'envoyer une députation au-devant du gouvernement. Il suffit de charger un membre du bureau ou un huissier de salle de le prévenir que l'assemblée est prête à le recevoir.

M. Van Sxick : Le gouvernement provisoire a rendu les plus grands services à la patrie : il importe de l'entourer de considération ; c'est appelés par lui que nous sommes ici. Nous pourrons sans nous montrer adulateurs lui envoyer une députation. »

L'immense majorité du Congrès eut le bon sens et le tact de se rallier à l'opinion de M. Van Snick ( i )

(i ) Cet incident, qui aurait pu avoir des conséquences fâcheuses pour la bonne entente entre les deux pouvoirs, provoqua de la part du Politique quelques observations assez piquantes, à l'adresse de M. de Muelenaere qui après tout n'était représentant du peuple belge que parce qu'il y avait eu un gouvernement provisoire. Le Politique voulait bien que les vieux (de lécole de M. de Meulenaere (servissent de guides aux jeunes, que leur expérience dirigeât l'élan généreux et le patriotisme des mandataires de la nation qui naissaient à la vie publique : mais rien de plus. M. Van Snick qui avait dans cette circonstance donné une leçon de convenance et de reconnaissance à plus vieux que lui, était un député d'Ath.

Quand parurent les membres du Gouvernement, accompagnés des chefs des différentes administrations et des officiers supérieurs de l'armée et de la garde civique, ils furent accueillis par des applaudissements enthousiastes.

Ils se placèrent au bas de l'estrade où siégeait le bureau provisoire du Congrès :

»< Au nom du peuple belge, dit De Potter, le Gouvernement provi soire ouvre l'assemblée des représentants de la nation.

Ces représentants, la nation les a chargés de l'auguste mission de fonder, sur les bases larges et solides de la liberté, l'édifice du nouvel ordre social qui sera pour la Belgique le principe et la garantie d'un bonheur durable. »

Le discours de De Potter, œuvre de tout le gouvernement qui y avait consacré de longues heures, rappelait l'origine et les causes de la Révolution.

Il montrait comment la loi fondamentale avait été, par un subterfuge sans exemple et grâce à ce que l'on appela « l'arithmétique néerlandaise », imposé à la Belgique qui l'avait rejetée. Elle n'avait pas même été franchement exécutée dans toutes ses dispositions.

Les consciences violées ; l'enseignement enchaîné; la presse condamnée à n'être plus que l'instrument du pouvoir, ou forcée au silence ; un langage privilégié imposé despotiquement ; des impôts exorbitants répartis arbitrairement; une partialité révoltante dans la distribution des emplois civils et militaires : tous ces abus, toutes ces injustices avaient rendu la révolution inévitable.

Le peuple, dans un élan superbe, avait renversé ce gouvernement oppresseur et il avait proclamé l'indépendance de la Belgique par l'organe d'un gouvernement provisoire qui, suppléant temporairement à l'absence de tout pouvoir, avait fait œuvre de réorganisation.

C'était avec une noble et légitime fierté que le Gouvernement provisoire énumérait ses actes :

« L'impôt odieux de l'abatage aboli; une entière publicité rendue

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aux procédures criminelles ; l'institution du jury promise, et de nouvelles garanties assurées aux prévenus devant les cours d'assises; l'abolition de la dégradante punition de la bastonnade ; les élections populaires des bourgmestres et des régences, et l'élection directe des députés au Congrès national; plus de direction générale de police, plus de haute police; affranchissement de l'art dramatique; abolition de la loterie ; publicité des comptes et budgets des communes ; et finalement liberté pleine et entière pour la presse, pour renseignement, pour les associations de toute espèce, et pour les opinions et les cultes, désormais délivrés de toute crainte de persécution et de tout danger de protection. »

Le discours était sobre d'indications sur les relations extérieures : nous saurons bientôt pourquoi.

Le principe de non-intervention devait être strictement maintenu à l'égard de la Révolution ; c'est tout ce qu'il était possible d'affirmer pour le moment.

Seulement, le Gouvernement provisoire déclarait que des communications récentes (et officielles) reçues des cinq grandes puissances taisaient espérer, avec la cessation prochaine des hostilités, l'évacuation, sans condition aucune, de tout le territoire de la Belgique.

Au moment de se confondre dans les rangs du peuple, les membres du Gouvernement exprimaient le vœu que le Congres qui allait achever et consolider leur ouvrage, fondât l'édifice de la prospérité future de la Belgique sur les principes de la liberté de tous, de l'égalité de tous devant la loi, et de l'économie la plus sévère...

« ... Que le peuple soit appelé à profiter de notre révolution. Les charges de l'Ktat diminuées dans les proportions de ses vrais besoins, le salaire des fonctionnaires publics réduit de manière à ne plus être que la juste indemnité du temps et des talents qu'ils consacrent à la patrie, enfin la suppression des emplois inutiles et de ces nombreuses pensions, récompenses trop souvent accordées à la servilité, vous mettront à même de couronner l'œuvre de notre régénération nationale. »

Il y a assurément dans ce discours des De Potter, des Rogicr, des de Méiode, des Gendcbien — qui en ont été

les principaux rédacteurs — un souffle démocratique qu'il importe de signaler à l'heure présente.

Le parti catholique et le parti libéral semblèrent vouloir se compter dès le premier jour sur l'élection du président du Congrès.

Les catholiques qui formaient la grande majorité de l'assemblée (les deux tiers environ) désiraient M. de Gerlachc ; les libéraux auraient préféré M. de Stassart, ancien préfet de l'Empire, qui avait été membre des États Généraux des Pays-Bas comme M. de Gerlachc.

Mais parmi les libéraux comme parmi les catholiques, il y avait des esprits pratiques, qui trouvaient infiniment plus sage de ne pas rompre dès le premier jour le pacte d'union auquel était dû le succès de l'opposition sous le gouvernement hollandais. M. de Gerlachc, comme Rogier, comme Lebeau et Devaux, était de ceux-là. Il déclina l'honneur de la présidence et engagea ses amis à reporter leurs suffrages sur M. le baron Surlet de Chokier, un ancien membre des Etats Généraux, qui appartenait à une nuance du parti libéral beaucoup moins accentuée que la nuance de Stassart.

Une partie des députés catholiques écouta M . de Gcrlache.

Un premier tour de scrutin donna 5i voix à M. Surlet de Chokier, 5i à M. de Gerlache, 5o à M. de Stassart.

Au second tour, M. Surlet obtint C3 voix, M. de Gerlache 62, M. de Stassart 43.

M. Surlet ayant au ballottage rallié les suffrages des partisans de M. de Stassart, fut élu par 106 voix contre 61 restées fidèles à M. de Gerlachc.

La première vice-présidence fut donnée à M. de Gerlache, la seconde à M. de Stassart.

MM. Licdts, Ch. Vilain XIIII, Nothomb et Forgeur furent nommés secrétaires.

Il y avait eu de nouveau des discussions assez vives

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dans le sein du Gouvernement provisoire sur la question de savoir s'il remettrait ses pouvoirs entre les mains des députés de la nation, lorsque le bureau du Congrès aurait été constitué.

De Potter était d'avis de n'en rien faire. « Ce n'est pas, disait-il, le Congrès qui nous a donné notre mandat : nous n'avons donc pas à le lui rendre. Nous sommes antérieurs à lui. Tenons-nous en dehors de lui, tout en exécutant les mesures qu'il décrétera au nom de la nation. Si ses actes ne nous paraissent pas conformes à la volonté du peuple, nous interviendrons. »

Aucun des collègues de De Potter ne se rallia à sa manière de voir. Rogier et de Mérodc qui marchèrent presque constamment d'accord pendant toute cette période, refusèrent énergiquement de conserver, sans l'assentiment du Congrès, une autorité qui n'avait eu d'autre raison d'être que l'absence de tout pouvoir. Si le Congrès, dépositaire des volontés de la nation, et désormais son organe légal, jugeait convenable de leur laisser quelque temps encore le pouvoir exécutif, ils aviseraient. Il ne pouvait pas d'ailleurs leur convenir d'ériger en face du Congrès une autorité rivale.

Le lendemain de la constitution du bureau du Congrès, à la séance du 12, Rogier, qui présidait ce jour-là le Gouvernement provisoire, vint en son nom donner lecture de la déclaration suivante :

« Le Gouvernement provisoire ayant reçu notification de la constitution du Congrès National, vient remettre à cet organe légal et régulier du peuple belge le pouvoir provisoire qu'il a exercé depuis le 24 septembre iS3o dans l'intérêt et avec l'assentiment du pays. 11 dépose sur le bureau du président la collection des actes et des arrêtés que la nécessité des circonstances l'a déterminé à prendre. »

La déclaration portait les signatures de tous les membres du Congrès, sauf celles de De Potter opposant et de MM. Van de Weyer et d'Hooghvorst qui, étant absents de Bruxelles au moment de la délibération, firent

connaître ultérieurement au Congrès leur acquiescement à la résolution prise par leurs collègues.

Pour la première fois Rogier prenait la parole dans ce palais de la Nation qui devait retentir si souvent des accents de sa noble éloquence*.

[La génération qui l'a vu à la tribune en JS48, en pleine tourmente révolutionnaire, en iS5y comme chef de l'opposition prenant devant le pays, plus prêt encore à se soulever qu'en 1848, l'engagement de discuter la loi dite des couvents « jusqu'à extinction de chaleur physique », cette génération se figurera facilement ce que devait être en i83o, dans toute la force de l'âge et l'éclat de la santé, ce type si complet de la race puissante qui s'était formée sous un régime d'oppression en se nourrissant l'intelligence de la moelle de l'antiquité et en se pénétrant l'esprit et le cœur des immortelles vérités de 178g.

L'encolure est puissante ; la chevelure broussailleuse a quelque chose de la crinière du lion ; le regard est sympathique et pénétrant; la physionomie est souriante... elle sera adoucie encore par l'agrément d'une fossette ; la trace de la balle de Gcndebien) qui fera sur sa joue droite l'effet d'une mouche appliquée par coquetterie. ]

La voix est pleine, sonore, vibrante ; elle va à l'àme. Rogier, qui faisait cas de l'art de dire (cf. vol. I, pp. 58 et 70), disait bien. A l'occasion, il aura des traits aussi fins qu'inattendus. Ce n'est pas inutilement qu'il a cultivé son esprit dés sa jeunesse par des lectures sérieuses, puisant aux sources de l'éloquence, s'imprégnant du sentiment de l'art, se familiarisant avec les leçons de l'histoire et les trésors de la littérature. [Outre tant de qualités, il aura de la bonhomie quand le sujet la comportera, mais avec la hâte de reprendre le ton grave de l'orateur parlementaire ayant dépouillé la chrysalide du tribun des heures révolutionnaires.

Dès le Congrès, il lui suffira de se lever pour commander

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le silence dans les séances les plus troublées et il imposera immédiatement l'attention, car, nous le répétons, c'est avant tout un parlementaire sérieux, et la note grave, toujours prête à éclater, aura dans sa bouche un accent particulièrement solennel. Ses adversaires l'ccouteront avec autant, si pas plus de respect que ses amis, car bon nombre de ceux-ci jalousent un peu sa grande influence. On ne l'interrompra guère, les futilités ne l'arrêtant jamais ; il est d'ailleurs prompt à la riposte courtoise, sans avoir la susceptibilité des hommes faibles.]

La réponse que fît l'assemblée au Gouvernement provisoire fut digne d'elle et de lui.

A peine Rogier était-il sorti de la salle que MM. de Stassart, Le Hon et DcFoere exprimèrent à l'envi le désir que le Congres priât les membres du Gouvernement provisoire de continuer leurs fonctions.

« ... Nous devons, dit M. Le lion aux applaudissements de toute la salle, remercier les hommes qui ont pris le pouvoir dans des circonstances difficiles et qui viennent de le déposer en grands citoyens. Nous devons aussi leur rendre ce pouvoir qu'ils ont si noblement exerce.

— Je vais, dit le président, vous donner lecture de notre lesolution ; car dans une circonstance aussi grave, aussi solennelle, le bureau ne veut pas assumer sur lui de responsabilité :

Le Congres National, appréciant les grands services que le Gouvernement provisoire a rendus au peuple belge, nous a chargés de vous en témoigner sa vive reconnaissance et celle de la Nation dont il est l'organe. Il nous a chargés également de vous manifester son désir, sa volonté même, de vous voir conserver le pouvoir exécutif jusqu'à ce quil y ait été autrement pourvu par le Congrès. »

L'assemblée ayant adopté à l'unanimité la résolution rédigée par le bureau, le Président et les quatre secrétaires s'en allèrent la porter au Gouvernement provisoire, pendant qu'on suspendait la séance.

L'heure des grandes responsabilités étant loin d'être passée, le Gouvernement provisoire se soumit respectueusement en ces termes au désir, à la volonté du Congrès :

« Le Gouvernement provisoire, soumis à la volonté nationale, continuera d'exercer le pouvoir exécutif provisoire, jusqu'à ce que le Congrès National l'ait remplacé par un pouvoir définitif { i). Il est heureux et fier de se voir confirmer dans ces hautes et difficiles fonctions par l'assentiment du Congrès National.

(Signé) Ch. Rogier, Alex. Gendebien, Félix de Mérode, Jolly, de Coppyn, Vanderlinden.

« Belle séance », voilà les deux mots qu'écrit Rogier dans ses Notes et Souvenirs à la suite du paragraphe où il consigne, sans phrases, l'acte de haute dignité que ses collègues et lui venaient d'accomplir.

Belle séance en cfTct et dont le souvenir restera !

La famille de Rogier avait le droit d'être fière de son Charles (2).

[Entre autres félicitations qu'il reçut, celles de son frère Tell ne sont pas les moins intéressantes.

« ... Je te félicite, mon bon ami, sur l'opinion que tes collègues du Congrès ont eue du Gouvernement provisoire. Il est beau pour vous qu'après une administration aussi difficile, vos pouvoirs vous soient continués par acclamation. Du reste, c'est une récompense qui vous était due...»

A vrai dire, la nouvelle responsabilité qu'il s'agissait

( 1 ) De I'otter, lui, refusa de continuer ce mandat. Sa lettre de démission fut lue au Confiés le i5 novembre : elle fut acceptée sans observation.

( 2 ) Firmin, qui lui adressait de Liège, en termes chaleureux, les félicitations de tous les siens, lui écrivait en même temps qu'il n'acceptait pas la place d'inspecteur des études et de secrétaire du département de l'instruction publique, à laquelle il avait été nommé. (Le Politique du 16 novembre parla de cette nomination.)

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d'assumer à la face du pays et del'Hurope attentive n'était pas plus grande que celle que le Gouvernement provisoire avait encourue jusque-là; mais, comme récompense, c'était un peu lourd ! ]

Quelle était, en effet, la situation du pays en ce moment? C'est ce que va nous apprendre une proclamation du gouverneur provisoire du Brabant, M. Van Meenen, aux habitants de la province, proclamation datée de Bruxelles le i5 novembre, c'est-à-dire trois jours après la constitution définitive du Congrès national :

« ... L'ennemi déclaré de nos libertés ne souille plus de sa présence et de ses excès le sol de la patrie; mais ses agents secrets circulent encore au milieu de nous ; à l'emploi des armes, désormais hors de son pouvoir, il a substitué l'intrigue et la corruption. Des bruits alarmants sont répandus, et ni leur absurdité, ni l'expérience qui les a toujours démentis, ne peuvent empêcher qu'ils ne répandent l'inquiétude.

Il faut y mettre promptement un terme.

Veillons avec une attention sévère sur ceux qui propagent les nouvelles alarmantes...

Que chaque citoyen s'informe du point d'où elles partent, afin qu'on puisse remonter jusqu'à leurs auteurs et les poursuivre avec toute la rigueur des lois... »

Les amis du roi Guillaume, escomptant surtout les sympathies non suspectes de la Prusse pour la maison d'Orange et les répugnances bien connues de la Russie pour un gouvernement issu d'une révolution qui lui rappelait celle de Pologne, n'avaient pas en effet désespéré de rendre stériles le sang des martyrs de Septembre et l'audace infatigable des héros de Waclhcm et de Berchem. Ils se vantaient de renverser bientôt, avec l'aide de l'étranger, l'œuvre de transformation et de réorganisation que poursuivaient avec une ténacité toujours vigilante les membres du Gouvernement provisoire.

Il importait que le Congrès anéantit le plus rapidement possible les espérances des orangistes, en rompant tous les ponts avec la Hollande; il importait que la nation

LUTTE TOUR L'INDÉPEXDANXE

légale affirmât dès le premier jour sa volonté d'être à citerne me.

Le Congres brûla ses vaisseaux (qu'on nous passe l'expression) le 18 novembre, en proclamant à l'unanimité des 188 membres présents (i) V indépendance du peuple belge, sauf les relations du Luxembourg avec la Confédération germanique.

Disons un mot des débats qui précédèrent le vote.

Pendant trois jours on discuta cette question: Faut-il, avant de proclamer l'indépendance du pays, vider la question de la forme du gouvernement et de l'exclusion à perpétuité des Nassau de tout pouvoir en Belgique?

Beaucoup de membres auraient voulu qu'on votât l'exclusion tout d'abord.

Quoique Rogier et la plupart de ses amis fussent d'avis que a le sang répandu par les Nassau en Belgique les avait rendus indignes de la royauté aussi bien que de la présidence d'une république », ils demandèrent instamment que le Congrès commençât par proclamer l'indépendance du peuple belge.

Ils rappelèrent que le traité de 1814 dirigé contre l'empire français nous avait fait perdre notre indépendance dans la prévision d'une idée qui n'existait plus. Invoquant cette phrase de la proclamation adressée aux Belges par les généraux alliés Bulow et Saxe- Weimar en février 1814 : « L'indépendance de la Belgique n'est plus douteuse », ils prouvèrent que le traité de Londres qui, méconnaissant

(1) La difficulté des opérations électorales dans certains districts où l'on votait presque sous le feu de l'ennemi, la lenteur des communications et le mauvais état des routes avaient empêché plus d'un député d être à son poste au jour de l'ouverture du Congrès : on a vu que i5z membres seulement avaient pris part au premier vote du i3 novembre.

Nil sub sole novi !... Le référendum fait alors son apparition. M. de Robaulx demanda que l'on soumit le vote du iS à l'approbation du peuple. Sa proposition fut écartée par la question préalable. {Voir l'Histoire du Congrls, par Juste, et l'ouvrage de Huyttens : Discussions du Congrès National de Belgique ; 1S44.)

LE CONGRÈS NATIONAL

l'engagement de ces généraux, constituait le royaume des Pays-Bas, avait été violé et ne liait plus personne.

On leur objecta qu'avant de proclamer l'indépendance il fallait examiner la question du Luxembourg...

« Notre indépendance, dit Rogier dans la séance du 17, est un fait que ne peut détruire la diplomatie. Il faut la proclamer sans désemparer... Je demande que dorénavant on écarte toutes les questions incidentes par l'ordre du jour. »

On l'écouta : 97 voix contre 77 donnèrent la priorité à la question de l'indépendance, et le 18, comme nous venons de le dire, cette indépendance fut proclamée à l'unanimité.

Le Congrès s'occupa, le lendemain, de la forme du gouvernement.

Quoique la discussion n'ait duré que trois jours, elle fut aussi large, aussi complète qu'imposante. On ne connaissait pas encore la logomachie parlementaire qui nous énerve à présent... et les minutes valaient des années.

La monarchie constitutionnelle représentative l'emporta par 174 voix contre i3 (MM. Seron et de Robaulx, députés de Philippeville; Lardinois, David et de Thier, députés de Vervicrs ; l'abbé De Haerne, député de Thielt; Jean Goethals, député de Courtrai; Camille Desmet, député d'Audenarde; Fransman et Delwarde, députés d'Alost; Goftïnt, député de Mons; de Labbeville, député de Namur; et Pirson, député de Dinant).

Cette ligne des Noies et Souraiirs de Rogier nous avait, à ce propos, assez intrigué :

c< Au Congrès, je prépare un discours inclinant à la république. »

Avait-il donc modifié sa première manière de voir? Pensait-il que, depuis six semaines, la Belgique était devenue assez forte pour se permettre cette forme de gouvernement qui lui paraissait dangereuse à la fin de septembre ?

62 LUTTE POUR L'INDÉPENDANXE

Nous avons le manuscrit du discours, qui (Rogier lui-même le dit) n'a jamais été prononcé, apparemment parce que les arguments des royalistes avaient fait revenir Rogier à sa première idée.

On n'en lira pas moins avec curiosité, pensons-nous, une courte analyse.

Rogier reconnaissait tout d'abord que la majorité n'était pas acquise à la République :

« La République, je le sais, compte ici et hors d'ici trop peu de partisans pour espérer un triomphe immédiat... Si je parle pour la forme républicaine, c'est qu'à mon avis elle vaut qu'on la défende pour elle-même... c'est que, soit ressouvenirs domestiques, soit piéjugés d'enfance, je me sens au fond du cœur, et mes amis le savent, quelque chose qui me crie : République! c'est qu'enfin je saurai, tout porté que je me montre vers la forme élective, céder à la lorme héréditaire, la respecter et la défendre du moment que le Congrès aura décrété cette forme comme première base de l'édifice qu'il élève à nos libertés. »

A ceux qui avaient dit que « la société, régie par un pouvoir inamovible, héréditaire, serait plus stable » et qu'il fallait que la première place fût occupée à perpétuité « par les membres d'une famille prédestinée » pour empêcher les ambitions de s'éveiller à chaque avènement nouveau, pour éloigner les commotions intérieures — Rogier répondait :

« ...Voici ce que nous avons sous les yeux : deux royautés constitutionnelles héréditaires renversées de fond en comble en quinze années; un pouvoir électif maintenu florissant pendant ses 40 premières années de vie sans que rien annonce sa prochaine décrépitude!... Si, après dix années de règne Guillaume s'était vu soumis aux chances d'une réélection, qui oserait soutenir que sa conduite eut été la même!... Si nous avions pu dire au peuple : Encore quelques mois, quelques années même et cola changera, et nous renverrons les entêtés, ce seul espoir eût épargné aux uns bien des ennuis, aux autres bien des maux, et nous aurions laissé là cette tcriible ressource, le redoutable devoir d'une révolution armée... »

Les partisans de la monarchie objectaient que les

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mœurs des Belges n'étaient « pas assez pures, pas assez fortes pour la République » :

« Qu'est-ce à dire? Est-ce au moment où le courage, le dévouement, l'énergie sont devenus vertus vulgaires, qu'un semblable reproche nous est adressé! Qu'est-ce que ce découragement de nous-mêmes? Et quelle liaison d'ailleurs entre l'état des mœurs et l'hérédité du chef de l'État? Si vous doutez des mœurs du peuple belge, si vous croyez le fardeau de la liberté trop pesant pour lui, ce n'est pas seulement d'un chef électif qu'il est indigne, mais de toute constitution républicaine avec un chef héréditaire, telle que se proposent de la voter ceuxlà mêmes qui ne nous accordent un chef électif qu'à la condition d'être des anges. »

Rogier contestait également que la royauté héréditaire fût dans les traditions du pays:

«...L'ancienne histoire de la Belgique est surtout municipale. C'est dans chacune de nos fortes et remuantes communes que se faisait l'histoire, et la récente Révolution a suivi le même cours : or, on trouve le principe électif dominant dans ces communes... La classe d'hommes connue en France, en Angleterre et en Espagne sous le nom de royalistes, on ne la rencontre pas en Belgique. On est bien royaliste chez nous en théorie, par réflexion, par crainte... mais la royauté n'est pas dans les mœurs (i)... »

Rogier invoquait enfin des raisons d'économie et les dangers de l'hérédité au point de vue de l'incapacité et des vices. Pour remédier aux inconvénients des agitations qui pouvaient se produire au renouvellement des pouvoirs du chef de la République, il préconisait certaines mesures d'ailleurs assez sages.

A la date historique du 18 novembre se rattache un autre souvenir.

MM. Chazal et F. Duchêne avaient pris l'initiative d'une réunion dont le but est indiqué dans cette lettre :

(i) Nous ne discutons ni le fond ni la forme de l'argumentation. Il est fort à supposer que Rogier eut modifié l'une et l'autre, s'il avait prononcé le discours projeté.

Bruxelles, le i3 novembre i83o.

Monsieur,

Convaincus que dans les circonstances actuelles il est de la plus haute importance que les personnes qui ont contribué au triomphe de l'indépendance belge se réunissent et s'éclairent mutuellement, nous espérons que vous voudrez bien nous faire l'honneur d'assister à une réunion préparatoire composée de vrais patriotes, qui aura lieu Jeudi iS novembre, à 8 heures du soir, à l'hôtel de la Paix, rue de la Violette.

Vous trouverez inclus une liste des personnes convoquées... etc.

La liste contenait les noms suivants : Ch. Rogier, F. Rogier (i), Chazal, F. Duchêne, Lemaire, A. Duchcne, Tilmans, Evrard, C. Rodenbach, A. Rodcnbach, Nothomb, Leclercq, Wannaar, Delehaye, Fedcn fils, Camille Dcsmet, Campen, Bourson, Faignaux, Froidmont, A. Duchêne, Delfosse, Levac, Devaux, Niellon, J. Kint, Levesque, Achard, Soudain de Nicderwerth. ( Nous avons respecté l'orthographe des noms ainsi que Tordre dans lequel ils figurent. )

Il y avait dans ce projet de réunion comme une réminiscence des sociétés, des clubs de la Révolution française.

Chazal et Duchcne avaient-ils songé à organiser une espèce de comité de direction politique, en même temps qu'un centre de propagande, un loyer de patriotisme où seraient venus se réchauffer et se retremper les courages ?

Nous ne savons trop.

Ce qui est certain, c'est que ce projet n'aboutit pas.

Du moins n'avons-nous trouvé ni dans les papiers de Rogier ni dans les journaux du temps aucune trace de l'existence d'une société créée à la suite de la réunion du 18.

( i ) Firmin était rentré à Bruxelles quelques jours après l'ouverture du Congrès.

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