‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 43 sur 65 · INORGANISATION DE LA VICTOIRE · texte numérisé non relu

INORGANISATION DE LA VICTOIRE

Ceci dit, je suis plus libre de t'exprimer la haute estime, la vive sympathie que m'inspire ton admirable conduite. Ce caractère si pur, ce cœur si noble, cette pensée si généreuse, tout cela a donc pu se déployer et se mettre à nu. Je les avais devinés dès longtemps, mais je suis fier de les voir en évidence, arracher les suffrages, écraser l'ennemi. Mon cher Charles, tu es un citoyen modèle. Ton amitié me fut toujours bien chère, elle m'honore et m'élève aujourd'hui. »

Jamais on n'a mieux apprécié le caractère de Rogier et sa conduite pendant les rudes épreuves de la Révolution de i83o ; jamais ami n'a mieux dit à un ami pourquoi il l'aime.

M. Raikem, une des gloires du barreau liégeois, avait été élevé au poste de procureur général. C'était le plus digne des magistrats, l'honnêteté personnifiée, « le Merlin de la Belgique » comme disaient les jeunes avocats de Liège. Lebeau lui payait un juste tribut d'éloges, ainsi qu'à M. de Sauvage dont le gouvernement provisoire avait fait le premier magistrat de la province...

« ... Mais, ajoutait-il, ni l'administration, ni le parquet ne peuvent marcher avec des instruments indociles, ou rebelles ou décrédités. Peu de réaction : le moins, c'est le mieux. Encore faut-il marcher, faut-il rendre à l'opinion qui parle haut un légitime hommage : il est des hommes dont la présence aux fonctions publiques est un scandale ...»

Suivaient des renseignements précis sur l'opinion publique à Liège et dans la province, et des conseils très sages pour les nominations ultérieures.

Il eût été à souhaiter que dans toutes les provinces le Gouvernement provisoire pût compter sur un esprit aussi sage que Lebeau. Plus d'une faute, plus d'une imprudence eût été évitée.

g 5. — ROGIER VA RÉPRIMER LES TROUBLES DU 1SOR1XAGE

Le Gouvernement provisoire ne devait pas seulement veiller à être juste et perspicace, dans le choix de ses agents; il devait veiller encore à ce qu'ils remplissent

leurs fonctions d'une façon intelligente ; il lui fallait stimuler leur activité, réparer leurs maladresses, retremper au besoin leur énergie.

Il semble que ce soit précisément le manque d'énergie chez certains fonctionnaires, qui avait laissé prendre un grand développement à des désordres dont le Borinage fut le théâtre vers le milieu d'octobre.

Instigués peut-être par des émissaires secrets du gouvernement hollandais, les houilleurs avaient détruit des établissements industriels et commis de véritables actes de pillage.

Rogier fut l'homme à qui ses collègues songèrent immédiatement pour la répression du désordre. Il était assurément le plus populaire d'entre eux et il ne le cédait à aucun pour l'activité.

Aussitôt arrivé à Mons, le 22 octobre, Rogier lance cette proclamation :

Habitants du Hainaut,

Quelles nouvelles alarmantes se répandent dans la Belgique! Tandis que vos frères se battent et remportent des victoires sur l'ennemi commun, d'autres, parmi vous, se livrent à de honteux excès contre leurs compatriotes. Ils ont pillé des grains, désolé des familles et porté la dévastation dans une des premières manufactures du pays. Que feraient de plus les Hollandais ? Est-ce là, enfants du Borinage, ce courage et cette loyauté dont vous étiez si fiers et qui inspiraient tant de confiance à la Révolution, que, des premiers, vous aviez eu l'honneur d'être appelés à sa défense ?

Que gagne-t-on, répondez, à piller les grains? On ruine les marchands, on jette la défiance chez les fermiers, les grains se cachent, ils deviennent plus rures, et le prix du pain ne tarde pas d'augmenter. Que gagne-t-on à briser des machines? On ruine les fabricants, et, les fabricants ruinés, qui donnera de l'ouvrage aux ouvriers? L'hiver viendra et ils souffriront, et l'on sera sans pitié pour •eux, parce qu'on dira qu'ils souffrent par leur faute et qu'il ne faut pas de pitié pour des pillards.

Revenez donc à vous-mêmes. Ouvrez les yeux, car ceux qui vous conduisent au pillage vous trompent et vous prennent pour des gens stupides. Ce sont là, croyez-moi, des ennemis bien plus à craindre

l'organisation de la victoire

que les marchands de grains et les manufacturiers. Ils voudraient, les traîtres qu'ils sont, mettre le désordre au pays et jeter la défiance entre les Belges, pour profiter de leur division. Ils espèrent entraver la marche du gouvernement provisoire et faire respirer les Hollandais qui n'en peuvent plus; ils voudraient aussi retarder les élections au Congrès national, qui va constituer la Belgique en nation libre et consacrer pour toujours son indépendance.

Ces odieuses machinations seront déjouées, le pays est trop raisonnable, la Révolution trop forte, pour que quelques brouillons puissent les perdre; mais il est utile que nous réduisions à l'impuissance jusqu'au dernier de nos ennemis. Ces ennemis, il est un moyen sûr de s'en défaire. Arrêtez vous-mêmes et livrez à l'autorité ceux qui vous excitent aux désordres. Vos magistrats sauront châtier les traîtres et les mettre dans l'impuissance de compromettre la cause de la liberté, pour laquelle tant de vos généreux compatriotes ont prodigué leur sang. Depuis quinze ans, le Hainaut jouissait, entre toutes les provinces de la Belgique, d'un insigne honneur : c'est la province la plus morale, celle où la justice avait à punir le moins de crimes et de délits. Habitants du Hainaut, vous ne perdrez pas cette belle réputation. Honte et malheur à ceux qui, en déshonorant votre nom, voudraient, par leurs coupables excès, déshonorer aussi la cause de la patrie !

Le Commissaire délègue du gouvernement provisoire, Ch. Rooirr.

Mons, le 22 octobre iS3o.

[Si les traditions du Gouvernement provisoire s'étaient perpétuées, si le Rogier de i83o avait eu un émule en 1890, on n'eût pas vu le drapeau rouge et le drapeau français, avec la Carmagnole et la Marseillaise, se substituer dans le Borinage et le bassin de Charleroi au drapeau national et à la Brabançonne, et le Hainaut n'eut point perdu l'insigne honneur d'être la province la plus morale et la plus fidèle du pays.

C'en fut assez en i83o. ] Le temps d'afficher et de répandre cette proclamation, c'est-à-dire deux jours après, Rogier écrivait de Fontaine-l'Evêque à ses collègues du Gouvernement provisoire : « Depuis hier à 3 heures que j'ai quitté Mons, j'ai parcouru dix à douze communes des plus accusées de désordre. Plus l'ombre d'un désordre

^4 LUTTE POUR L'IXDLPKNDANCE

ne s')r montre. Esprit excellent, accueil patriotique, sérénades, garde communale sous les armes, vin d'honneur, vivats, adresses : voilà ce qui accueille le Gouvernement provisoire. Je vous répète et répéterai encore le même avis : Parcourons les provinces. Quelques bonnes paroles à tous ces braves gens valent mieux que cent mille coups de fusil... »

Et il donnait au gouvernement de i83o un conseil dont plus d'un gouvernement ultérieur aurait dû faire son profit. « Ne soyons pas si prompts à la défiance, ni aux soupçons, ni aux vaines frayeurs... » ( i )

Étrange retour des choses : l'ancien commandant en chef des journées de septembre, don Juan Van Haelen, avait été impliqué dans l'accusation de trahison et de provocation aux troubles et au pillage, qui fut à cette époque lancée contre les orangistes du pays de Mons. Une série de malentendus et de coïncidences malheureuses, quelques paroles de dépit échappées à Van Haelen mécontent d'une décision de l'autorité : voilà à quoi il faut attribuer sa mise en prévention et sa détention pendant près d'un mois.

Tout en donnant sur Van Haelen les témoignages les plus favorables, Rogier ne voulut pas faire intervenir l'influence du pouvoir dans une affaire dont la justice était saisie.

Ses collègues du Comité central partagèrent sa manière de voir.

L'administrateur de la Justice, M. Isidore Plaisant, leur avait écrit :

( i ) l'eu après le passage de Rogier à Fontaine-1 Évèque, racontaient des paysans de la localité, le bourgmestre de Renlies — une commune voisine d'où l'aïeul de Ch. Rogier était originaire — et ses deux échevins, tous trois ceints de leur écharpe tricolore, étaient arrivés la nuit, courant à travers champs pour raccourcir la route, arin de saluer à son passage le « grand citoyen » qu'ils appelaient naïvement « le voyageur du gouvernement »!

l'organisation de la victoire

« On me demande si, pour le cas où la chambre du conseil du tribunal de Mons acquitterait Van Haelen et consorts, il faut faire opposition à l'ordonnance de non-lieu.

Je pense que non : le gouvernement ne doit prendre aucune part dans l'odieux de cette poursuite.

Le Comité est-il de mon avis?»

Réponse du Comité :

— J'approuve l'opinion de M. Isidore Plaisant. (Signé) Ch. Rogier.

— J'approuve l'opinion de M. Plaisant. (Signé) Félix de Mkrode.

— Le gouvernement est et doit rester en dehors de cette accusation comme de toutes autres. (Signé) A. Gendebien ( i ).

L'instruction de l'affaire avait été confiée à M. le juge Laisné, auquel avaient été adjoints MM. Harmignie et Defuisseaux, commissaires spéciaux délégués par le gouvernement à l'effet de recueillir les preuves de diverses inculpations.

Avec Van Haelen avaient été mis en prévention son aicîe de camp, le major d'état-major Joseph Trumper, ses deux ordonnances J.-B,e Ghodaux et Vincent De Wattines, soldats au Ier chasseurs, et Joseph-Denis Isler, particulier.

La chambre du Conseil, composée de MM. Laisné, Fonson et Rupert Petit, ordonna, le 19 novembre, la mise en liberté de tous les prévenus.

« Attendu — dit le Jugement que Van Haelen fit placarder sur les murs de Mons et de Bruxelles et dont Rogier avait placé deux exemplaires dans ses papiers importants, — attendu que de toutes les pièces de l'instruction il ne résulte aucun indice à charge des prévenus, qu'ils auraient ou que l'un d'eux aurait participé en rien que ce soit directement ou indirectement aux troubles qui ont eu lieu à ■ Mons et dans d'autres communes de la province dans le courant d'octobre dernier, et dont quelques-uns ont été accompagnés ou suivis de pillages... etc. »

(1) Nous avons extrait ces pièces d'une lettre écrite par Van Haelen au Courrier Belge le 11 octobre i832.

g 6. — ROGIER MAINTIENT LORDRE PARMI LES TROUPES NATIONALES SOUS LES MURS D'AN VERS. — LE DOMDARDEMENT D'ANVERS. LE GOUVERNE- MENT PROVISOIRE PÉLÈfiUE SES POUVOIRS A ROGIER

Le succès que Rogier avait remporté dans le Hainaut le désignait pour une autre tâche qui ne demandait pas moins de décision, de sang-froid et de tact : celle d'aller maintenir Tordre parmi les troupes nationales qui après avoir, à la suite des combats glorieux de Walhem et de Berchem, refoulé les Hollandais jusque dans la citadelle d'Anvers, manifestaient des velléités d'indiscipline fort dangereuses. D'ailleurs, la cause de la Révolution était loin d'être gagnée à Anvers. Une notable partie de la population était très sympathique au gouvernement de Guillaume. La plupart des fonctionnaires de l'ordre administratif lui étaient encore acquis. C'était presque de la conquête d'Anvers que Rogier était chargé.

Le 26 octobre, quelques heures après son retour du Borinage, Rogier part pour Anvers avec le général Nypcls et Chazal, commissaire ordonnateur de l'armée, un ami, un compagnon des journées de septembre.

Écoutons-le narrer lui-même cet épisode dramatique de la Révolution, le bombardement d'Anvers par le commandant de la citadelle :

« Je passe la nuit du 26 au zy à Malines, où je rédige la proclamation suivante aux A nversois :

Au nom de la patrie, hâtez-vous d'expulser de vos murs d'odieux ennemis qui préparent à votre belle cité ces exécrables excès dont ils se sont souillés à Bruxelles... D'un prompt et vigoureux effort peut dépendre votre salut. Entre le jong hollandais et la patrie belge votre choix ne peut être douteux. Dans quelques jours un Congres national va consacrer notre indépendance, garantir nos intéiêts politiques et commerciaux, conclure avec des nations amies des traités avantageux à notre industrie... Courage! et la ville d'Anvers pourra aussi figurer avec honneur au Congrès belge...

» Dans la journée du 26 je m'étais rendu au quartier général

l'organisation de la victoire

de Mellinet à Bcrchcm, de là à Borgerhout à pied jusque sous les murs d'Anvers.

» Le 27 je pars pour Anvers. J'insiste pour entrer pendant le bombardement... »

Le général Chassé, furieux de ce que quelques volontaires ivres n'avaient pas respecté scrupuleusement un armistice que l'on ne soupçonnait guère dans la ville, venait en effet d'ordonner de bombarder Anvers.

De la citadelle, des forts et de la flotte, des bombes, des boulets, des projectiles de toute espèce étaient lancés sur tous les quartiers de la ville, y portant le ravage et l'incendie.

« J'arrive à l'instant à Anvers, écrivait Rogier, le 27 au soir, à ses collègues. La citadelle tire à boulets rouges et lance des grenades sur la ville. La Révolution en est maltresse ; mais il parait que nos lâches despotes ne veulent pas lui abandonner intact leur dernier retranchement. Il y a incendie sur deux points. Nous sommes arrivés à quatre cents pas de l'incendie, baissant de temps en temps la tête sous les boulets. Mais nous avons cru qu'il fallait venir installer le gouvernement provisoire à Anvers, comme il l'avait été à Bruxelles. Si un boulet vient tout à l'heure nous emporter, veuillez en tenir note. Mes fenêtres tremblent de minute en minute. Tout cela, comme vous savez, sans exagération; je vois les horreurs de mes yeux et j'y crois... Nous sommes forcés de quitter l'hôtel du gouvernement : l'incendie nous chasse et gagne l'hôtel ( 1 ). Nous voici chez M. de Robiano, place de Meir, d'où nous voyons l'incendie en trois endroits. — Il est sept heures et demie du soir, le feu se ralentit et l'incendie aussi. Nous croyons que les brigands ont voulu masquer leur retraite : nous l'espérons. — Unit heures et demie. Les habitants d'Anvers viennent nous demander l'autorisation de faire cesser le feu de la citadelle jusqu'à ce que les négociations puissent être reprises demain matin. L'écrit signé de nous et de M. de Robiano les y autorise, mais avec la fermeté et la dignité qui conviennent au gouvernement provisoire. Nous considérons la suspension comme un acte d'humanité ; rien de plus... »

Deux parlementaires furent envoyés au général

( 1 ) Une bombe pénétra par la fenêtre dans un appartement du gouvernement provincial où se trouvait Rogier. Heureusemsnt, elle n'éclata pas et Rogier la rapporta à Bruxelles, où on la conserve.

LUTTE POUR L'iNDÈrENDANXE

Chassé : l'un, le commissaire ordonnateur de l'armée, « le brave et pur patriote Chazal » — comme disait Rogier dans une seconde lettre, du 28, au Gouvernement provisoire; — l'autre, M. Ch. Dubois, délégué de la régence d'Anvers.

Aux termes de la convention qu'ils conclurent avec Chassé et qui fut approuvée par Rogier au nom du Gouvernement provisoire, les hostilités étaient suspendues pendant cinq jours; leur reprise devait être annoncée douze heures d'avance.

En notifiant la suspension d'armes « aux Anversois et aux étrangers résidant en cette ville », Rogier leur disait le 3i octobre que tout permettait d'espérer que les négociations avec la Hollande auraient un résultat favorable... « Quoi qu'il en soit, notre sécurité présente est garantie par un engagement sacré... »

On peut juger des" angoisses des collègues de Rogier pendant que se déroulaient à Anvers les scènes inoubliables de ce bombardement dont l'on apercevait les flammes du haut de l'hôtel de ville de Bruxelles.

« Votre rapport — la lettre du 27 — arrive ce matin (écrit Van de Weyer le 28 ) est déjà imprimé et placardé. Depuis nous sommes sans nouvelles. Pour Dieu, envoyez-nous courrier sur courrier. Dites-nous s'il vous faut renfort d'hommes et de munitions... »

La population de Bruxelles était partagée entre la colère et la stupeur. Parmi les partisans du régime hollandais il n'en était pas un qui ne déplorât les violences du général Chassé.

C'est alors que tous les patriotes furent conquis à l'idée de réparer les désastres du bombardement par l'établissement d'une grande voie de communication en fer entre Anvers, Bruxelles et 1* Allemagne : une idée que Rogier préconisait depuis quelque temps et qu'il aura un jour la gloire de réaliser.

l'organisation de. la victoire

Un document officiel nous permet d'établir aussi exactement que possible les pertes subies par la ville d'Anvers.

En 1834, Rogier, alors ministre de l'intérieur, reçut de M. White, qui préparait ses Esquisses historiques sur la Révolution belge, une demande de renseignements officiels sur le bombardement.

«... Voici, lui répondit Rogier le 19 avril, ce qui résulte du rapport des autorités locales :

i° La valeur des marchandises brûlées dans l'entrepôt Saint-Michel, calculée sur le prix du jour de la catastrophe, s'élève, d'après les certificats de la douane, à fl. 1.888.287,11. Mais ce chiffre ast encore loin de représenter la valeur réelle des effets consumés, plusieurs négociants et courtiers ayant refusé jusqu'ici de faire des déclarations ; on peut sans exagération évaluer le total de ces pertes à fl. 2.200.000.

2° Quant aux bâtiments de l'entrepôt et de l'arsenal et au matériel qui se trouvait dans ce dernier établissement, aucune expertise n'ayant été faite par la commission, on n'a pu me donner d'évaluations à cet égard.

3° Les pertes en bâtiments dans la ville ont été expertisées à fl. 429.466.

4° Les marchandises et meubles dans la ville n'ont pas pu être taxés, une grande partie ayant été consumée par les flammes. Mais les intéressés ont déclaré le montant et la nature de leurs pertes. Ces déclarations s'élèvent à la somme de fl. 440.886,71. Mais on croit ce chiffre fort au-dessus des pertes réelles qui ne peuvent guère surpasser, à ce qu'il parait, la somme de fl. 25o.ooo.

Outre les dégâts dont le détail précède, quelques navires ont été endommagés, pour une valeur de fl. 5.200 si l'on s'en rapporte aux déclarations faites à cet égard.

5° Le nombre des tués, d'après les déclarations reçues à l'état civil, est de 85 dont 68 bourgeois et 17 militaires.

Le nombre des blessés traités à l'hôpital civil s'élève à environ 80. Mais il est à remarquer que d'autres se sont fait traiter chez eux... »

Rogier songea tout d'abord à calmer les alarmes excessives que manifestait une grande partie de la population et qui donnaient lieu à une émigration qu'il importait de /aire cesser promptement. Nouvelle proclamation :

LUTTE POUR L'iNDÊPIiNDANCE

Habitants d'Anvers!

Bannissez des craintes presque aussi funestes dans leurs exagérations que le serait le mal lui-môme, et attendez avec calme l'issue des négociations. Soyez convaincus que rien de ce que vous avez intérêt à connaître ne vous sera caché et que le gouvernement provisoire s'empressera de faire, a la conservation de votre belle cité, tous les sacrifices compatibles avec la sûreté générale et l'honneur de la Belgique.

Selon ces prévisions, le 5 novembre, toujours en sa qualité de commissaire délégué, membre du gouvernement provisoire, il approuvait la convention suivante qui avait été conclue l'après-midi :

« Les affaires continueront à rester dans le slatn quo. La reprise des hostilités sera annoncée de part et d'autre trois jours d'avance.

.» Le parlementaire fondé de pouvoirs, ordonnateur en chef de l'armée he\gey.(siguè) F. Chazal.

>» Le lieutenant général, (signé) Baron Chassé. »

En même temps qu'il prenait ses précautions du côté de la citadelle, Rogier se précautionnait du côté des orangistes, qui, nous l'avons dit, étaient nombreux et remuants à Anvers.

Comme il a organisé la victoire à Bruxelles, il l'organisera dans cette ville dont la prise est miraculeuse ( expression de Gendebien). Il fera produire tous ses fruits à cette brillante opération militaire (autre expression de Gendebien). Il n'aura qu'à persévérer d'ailleurs, comme le lui écrit De Potter : il a déjà donné trop de preuves de force et de constance d'âme (expression de De Potter) pour qu'on en puisse douter.

Ses collègues, tout en iélicitant leur courageux délégué (expression de de Mérode), tout en lui exprimant des remerciements chaleureux, lui faisaient savoir qu'ils avaient pleine et entière confiance en lui . Dés le 28 octobre, à 5 heures du matin, ils lui avaient envoyé

l'organisation de la victoire

par un exprès le cachet ( I ) de ce Gouvernement provisoire « si glorieusement installé à Anvers ». Ils le laissaient absolument libre d'agir pour le bien de la patrie, comme le prouve la pièce suivante :

Le Gouvernement provisoire de la Belgique — Comité central.

Partage l'avis de leur collègue Monsieur Rogier, et l'autorise en conséquence à laisser sortir du port d'Anvers les navires étrangers. Le matériel de guerre, les vivres et munitions de guerre en charge pour la Hollande sont exceptés de la présente disposition.

11 s'en rapporte avec confiance à tout ce que leur collègue pourra faire à cet égard comme pour tout autre objet.

Bruxelles, le ier novembre iS3o.

(Signe) F. Genp.'-bien, Dk Pottkr, comte Félix pe Mérope.

Le registre où Rogier avait fait transcrire tous ses Arrêtes d'Anvers ne présente pas moins d'intérêt que ses Notes et Souvenirs.

On y trouve tout d'abord le texte des deux pièces officielles du 27 et du 28 relatives aux négociations avec la citadelle :

27 octobre i83o, 10 heures du soir :

Messieurs Cassiers (Jean) et Dubois (Charles) se sont rendus à la citadelle en parlementaires, portant au général Chasse la lettre suivante :

» Le feu qui se prolonge de la citadelle sur cette place sans nuire en rien aux forces de l'armée belge, mais au grand détriment de l'humanité et d'une quantité si nombreuse de victimes impartiales, est tellement opposé à toutes les idées de civilisation moderne et aux usages des nations de l'Europe que nous autorisons volontiers les habitants de cette ville florissante ce matin, à demander au commandant de la citadelle la cessation du feu jusqu'à ce que demain on puisse reprendre des négociations que la méprise de quelques ivrognes a seule, à ce qu'il parait, malheureusement rompues cet après-midi.

(Signé) Cu. Rogier. Comte pe Robiano (gouverneur). »

( 1 ) Le cachet, du module d'une pièce de cinq francs, porte : Gouvernement provisoire de la Belgique. Comité central. Union belge.

28 octobre :

Al M. Chazal et Dubois sont chargés d'entamer les négociations que le général commandant de la citadelle demande.

« Les soussignés se plaisent à croire que les atrocités sans exemple dont cette nuit a été témoin, ne se renouvelleront pas, quoi q Vil arrive. Tout sentiment d'humanité et de justice ne peut être étouffé à ce point au cœur du chef et de ceux qui lui obéissent. Au reste, le Gouvernement provisoire, ni le peuple belge ne reculeront devant la perspective d'un grand malheur local.

Les représailles leur sont faciles et elles. seront d'autant plus terribles que les atrocités inouïes, et que l'Europe aura peine à croire, commises contre une noble cité n'ont été provoquées par aucun motif plausible aux yeux d'un homme de bon sens et d'honneur.

(Signe) Le Commissaire délégué du Gouvernement provisoire,

Ch. Rogier.

Le Gouverneur de la province d'Anvers, Comte Fr. pe Rouiaxo. »

Impossible d'indiquer toutes les pièces — ordres, décrets, arrêtés de nomination — qui sont dans le registre : nous allons analyser rapidement les plus importantes, qui sont datées du 2S octobre.

— M. d'Hanis van Cannaert est nommé provisoirement bourgmestre en remplacement de M. Guillaume Caters, destitué.

— Des quatre échevins en fonctions, un seul, M. Franz Verdussen, est maintenu : les autres sont remplacés.

— Reçoivent également leur démission, le commissaire de district, le secrétaire de la régence, le commandant de la garde bourgeoise, le directeur des postes, le bailli du port, le directeur des droits d'entrée et de sortie et des accises. Il leur est donné des successeurs provisoires, parmi lesquels nous remarquons MM. Cassiers, Dubois, Osy et Jean- Baptiste Smits qui ont été investis plus tard de mandats législatifs.

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— Le nouveau directeur des postes reçoit l'ordre d'aFrêter l'expédition en Hollande" de toutes pièces ou dépêches officielles et de tout envoi de fonds. Il retiendra les dépêches envoyées aux anciennes autorités civiles et militaires et les enverra immédiatement au délégué du gouvernement provisoire. Il rédigera une circulaire annonçant que le service des postes se fera régulièrement et avec la loyauté qui convient à un gouvernement libre,

— Le général Nypels, commandant en chef, tiendra le délégué du gouvernement au courant de ses opérations.

— Ordre au général Mellinet (un des commandants en second, qui avait de grandes tendances à l'indiscipline) de ne prendre aucune mesure avant d'en avoir prévenu le délégué du Gouvernement provisoire.

— Ordre au même de ne pas laisser au poste voisin de la citadelle « le soi-disant commandant d'artillerie X... qu'on dit être un cerveau brûlé ».

— Ordre" au même de faire transporter à l'arsenal tous les caissons qui se trouvent sur la place de Meir et de veiller à ce que l'artillerie stationnée sur la grand'place et le quai Van Dyck soit « convenablement gardée » .

— Les avis et circulaires de l'ex-régence relatifs aux élections du Congrès sont « nuls et doivent être considérés comme tels quant à l'autorité dont ils émanent » ; cependant le travail ayant été trouvé régulier au fond, le délégué du Gouvernement provisoire y donne sa sanction et recommande à la nouvelle régence d'activer les opérations électorales pour que l'arrondissement d'Anvers, délivré enfin de l'oppression étrangère, puisse être convenablement représenté au Congrès national.

— Mise sous séquestre des biens de l'État et des biens de l'ex-famille royale à Anvers.

— Ordre au trésorier de la ville de mettre à la disposition de la nouvelle régence les fonds qu'il a en caisse et ceux à percevoir.

Entre autres mesures prises les jours suivants, signalons encore :

— La recommandation réitérée (29 octobre) d'user de plus grandes précautions afin qu'aucune démonstration hostile contre la citadelle ou les frégates hollandaises ne fournisse « aux incendiaires » l'occasion de renouveler leur feu;

— Une lettre au comité de la justice (3o octobre) pour qu'il organise promptement les tribunaux : il s'agit d'une « mesure d'urgence propre à consolider tout de suite la révolution à Anvers » ;

— Une lettre (du 3i octobre) donnant l'assurance au Consul de S. M. Britannique que le Gouvernement provisoire, jaloux de maintenir la bonne harmonie avec les puissances étrangères, saura respecter les droits et les privilèges des consuls ;

— Autorisation (le Ier novembre) aux navires autres que les navires hollandais de sortir du port d'Anvers, l'entrée restant d'ailleurs entièrement libre ;

— Translation (le Ier novembre) à Contich du siège du district électoral pour les élections du Congrès, « vu l'occupation de la citadelle par l'ennemi, l'absence d'un grand nombre d'électeurs et leur dispersion dans les diverses communes voisines d'Anvers, et l'impossibilité de garantir la liberté et la sécurité des votants ».

En résumé, Rogier exerça une espèce de dictature à. Anvers pendant plusieurs jours et il n'en usa que dans l'intérêt de la patrie, veillant à tout, se préoccupant de tout, réussissant même à désarmer l'envie et la calomnie a force d'activité et de loyauté.

C'est une des plus belles pages de sa vie.

Quoiqu'il fût plus jeune que la plupart de ses collègues, ses immenses services à Bruxelles, au Borinage, à Anvers et sa popularité toujours grandissante lui avaient valu dans

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le Gouvernement provisoire une influence qu'il sut mettre au service de l'union un moment troublée.

Un profond désaccord avait de nouveau surgi entre De Potter et les autres membres sur la question de la déchéance des Nassau.

De Potter était seul à la vouloir proclamer avant la réunion du Congres.

« ... Revenez vite : nous avons besoin de vous », avait-il écrit à Rogier le 3i octobre.

Oui, on avait besoin de lui pour rétablir la concorde dans le Gouvernement. Ii s'entremit entre De Potter et Gendebien qui apportaient tous deux dans le débat une aigreur vraiment fâcheuse. « Au nom du pays et de votre popularité, écrit Rogier au premier le 3 novembre, vivons en bonne intelligence encore une semaine. »

Ses efforts ne furent pas inutiles.

La réconciliation se fit. Il fut décidé que l'on ne soulèverait plus de questions irritantes et qu'on laisserait au Congrès, dont la réunion était imminente, le soin de se prononcer aussi bien sur la déchéance des Nassau que sur la forme du gouvernement.

Il fut décidé aussi, sur la proposition de Rogier, que l'on n'autoriserait pas les volontaires à faire des incursions dans le Brabant méridional, quelque désir qu'ils en eussent.

Rogier qui avait vu de près les effectifs ne se laissait pas aller aux illusions. Les troupes de la Révolution ne manquaient assurément ni de bonne volonté, ni de courage; mais il avait été à même, aussi bien à Anvers qu'à Bruxelles, de juger qu'elles manquaient des choses indispensables à une armée, surtout à une armée d'invasion : l'ordre, la discipline, l'organisation ( 1 ).

( 1 ) Le Gouvernement provisoire reçut à cette époque un rapport du général en chef qui donnait pleinement raison à Rogier. Un journal de Gand a publié une partie de ce rapport en avril 1892.

$ 7. — ROC. 1ER KST ENVOYÉ AU CONGRÈS NATIONAL PAR L'ARRONDISSEMENT DE LIKCE. — SON DISCOURS SUR LA TOMDE DE FRÉDÉRIC DE MÉRODE

Pendant que Rogier se créait à Anvers de nouveaux titres à la reconnaissance des Belges, ses concitoyens s'apprêtaient à lui donner une première récompense en l'envoyant siéger au Congrès National.

Dans un scrutin préparatoire du 29 octobre où les suffrages s'étaient portés sur trente-six personnes, parmi lesquelles les de Gerlache, les Raikem, les de Behr, les Ernst, les Orban, les Nagelmackers, les de Stockhem- Méan, les d'Oultremont, les de Sélys, c'est-à-dire l'élite de la magistrature, de la finance, de l'industrie et de la noblesse du pays de Liège, Rogier occupait le sixième rang, l'emportant de quelques voix sur ses amis et collaborateurs du Politique auxquels les Liégeois savaient gré aussi de la part qu'ils avaient prise à la lutte contre le gouvernement tombé.

On ne savait pas cependant encore si les membres du Gouvernement provisoire accepteraient de se laisser porter candidats au Congrès.

Le 2 novembre, on apprit qu'ils s'étaient décidés à accepter des candidatures. Le Politique écrivit alors :

M. Charles Rogier est sur les rangs pour le district de Liège et beaucoup d'électeurs se disposent à lui donner leurs suffrages. Nos relations avec M. Rogier ne nous permettent pas de faire valoir ses titres. Ils sont d'ailleurs assez connus : son courage, son désintéressement, sa capacité ne sauraient paraître douteux.

Un entrefilet du même numéro du Politique nous donne une idée de sa popularité toujours croissante :

Dimanche (3i octobre), au théâtre, on a chanté des stances patriotiques dont les événements d'Anvers sont le sujet. L'auteur ayant parlé du dévouement de M. Charles Rogier, le couplet qui mentionnait le nom de notre esUmable ami a été couvert d'applaudissements et redemandé.

l'organisation de la victoire

Le district de Liège avait à nommer neuf députés et autant de suppléants.

Voici d'après Le Politique du 5 novembre, le tableau de l'élection :

Le nombre des électeurs réunis à Liège était de i5+3; majorité absolue, 778.

M. de Gcrlache, conseiller à la cour, a obtenu 1482 voix

» Nagelmackers, banquier i3S6 »

» Raikem, procureur général 1373 »

» de Stockhem-Méan (baron) 1357 »

» de Behr, président de chambre à la cour . 8o5 »

»> Ch. Rogier 742 >»

» d'Oultremont (comte) 701 »

» Orban, fabricant 697 »

» Bayet, substitut 604 »

» Lebeau, avocat général 583 ».

» Fabry, président honoraire 537 »

» Leclercq, conseiller . 528 >»

>» Destriveaux, professeur à l'université. . . 520 »

MM.deGerlache, Nagelmackers, Raikem, de Stockhem et de Behr furent proclamés membres du Congrès et on procéda à un second tour de scrutin, où les 36 voix qui avaient manqué à Rogier pour passer au premier tour furent presque décuplées : il obtint 955 voix.

Les trois autres noms qui complétaient la liste des neuf députés du district de Liège furent ceux de MM. Orban, Leclercq et Destriveaux, qui eurent respectivement 690, 607 et 56o voix.

Le succès de Rogier était d'autant plus grand que le corps électoral, du reste bien restreint, comptait beaucoup de personnes qui n'étaient pas encore ralliées à la Révolution et que le cbef des volontaires liégeois n'avait que son nom à mettre en regard des influences de famille et de position de ses nombreux compétiteurs.

Lebeau et Devaux furent élus dans leur ville natale, à Huy et à Bruges.

LUTTE FOUR L'iN DÉPENDANCE

Rogicr avait obtenu la seule récompense qu'il ambitionnât : les suffrages libres de ses concitoyens. Les sympathies de la population s'étaient manifestées encore par l'offre d'un sabre d'honneur, produit d'une souscription à laquelle participèrent les électeurs et les non-électeurs.

[Avant d'accompagner Rogier au Congrès, suivons-le aux funérailles du héros de Bcrchem, du comte Frédéric de Mérode mort le 4 novembre, à Malincs, des suites d'une blessure reçue au combat du 19 octobre.

Il appartenait à l'honnête démocrate qui s'était donné pour devise « mieux vaut gloire que richesses », d'élever la voix sur la tombe de celui dont le blason portait « plus d'honneur que d'honneurs ».

Rogier glorifia en Frédéric de Mérode les citoyens qui avaient payé de leur vie l'indépendance de la patrie, puisant là cette noble idée qui lui fit plus tard exprimer en ces termes son premier vote pour l'élection d'un roi : « Le comte Félix de Mérode, en souvenir de son frère Frédéric. »

Honneur d'autant mieux mérité que ni l'un ni l'autre des deux frères n'avait songé à l'ambitionner, l'un payant de sa personne aussitôt qu'il en fut requis, en signant avec Rogier les premiers actes si compromettants du gouvernement provisoire ; l'autre en blouse bleue et armé de son fusil de chasse, si bien confondu parmi les combattants les plus obscurs que Rogier put rendre à sa mémoire ce noble témoignage :

« ... Quel devoir impérieux poussait notre infortuné •concitoyen à affronter la mort, le forçait à parcourir quatre-vingts lieues de pays, à abandonner une existence brillante ? Ce qui le poussait, c'était la passion des âmes généreuses, un amour vif et désintéressé de la liberté. A peine avait-il touché le sol de la Belgique qu'on le vit, modeste et sans faste, se porter au rang le plus périlleux des combattants, toujours prêt à affronter les premiers

l'organisation de la victoire 4g

dangers, faisant la guerre en volontaire, et si simple dans son dévouement, que chacun de nous ignorait qu'il fût au combat et que nous apprîmes en même temps et son malheur et sa conduite héroïque... »]

A la triste et imposante cérémonie du cimetière de Berchem, à laquelle assistèrent tous les chefs de la Révolution, en succède une autre d'un caractère non moins imposant, mais plus consolante : l'installation du Congrès qui consacrera les effets de la Révolution.

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