‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 48 sur 65 · NATIONAL · texte numérisé non relu

NATIONAL

Tous les efforts de nos mandataires à Londres, tous ceux du prince Léopold ne furent pas perdus. Les dernières conditions offertes par la Conférence et qui sont la base des préliminaires de paix (traite des iS articles) arrêtés le 24 juin à Londres entre le prince Léopold, Palinerston, Nothomb et Devaux, étaient en définitive moins dures qu'on ne le craignait ( 1 ). Firmin Rogier (qui n'est assurément pas suspect quand il s'agit d'apprécier l'œuvre des protocoliscurs) en exprime sa satisfaction à son frère le 29 juin :

«...Ces conditions nie semblent à moi meilleures qu'on ne les pouvait attendre de ces messieurs : le statu quo dans le Luxembourg, jusqu'à l'ai rangement définitif (et cet airangement nous laissera cette province), l'évacuation de la citadelle d'Anvers, la dette équitablement répartie (chacun payera la sienne), la faculté des échanges, nos droits que nous tenons de 1 evèque de Liège reconnus sur Maestricht. 11 est vrai que nous perdrons Venloo qui est Hollandais et la Flandre hollandaise qui ne nous appartient pas. Mais notre indépendance est reconnue; mais nous prenons rang parmi les nations ; mais nous traitons avec les souverains; mais nous les forçons à reconnaître les principes et les conséquences de notre révolution; mais nous évitons une guerre dont les chances après tout sont douteuses. N'est-ce donc rien que de pareils avantages, et ne frapperont-ils pas tout homme de bon sens ! Le parti belliqueux, poussé par le paiti fiançais et par une foule d'émissaires venus depuis peu de Taris, va jeter les hauts cris; mais ils ne prévaudront pas, je l'espère, contre la raison, et avant peu nous pourrons, tout le présage, nous constituer en paix... »

Parfaitement raisonné, parfaitement dit. C'est ce que Charles Rogier soutenait, c'est ce qu'il souticndraquelqu.es jours plus tard à la tribune du Congres.

Le lecteur aura remarqué certain contraste entre le ton

( 1 ) Il suffit pour s'en convaincre de consulter le recueil des protocoles publié par les soins du ministre des affaires étrangères. Voir aussi l'Histoire àt dix ans, par Louis Blanc.

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de cette lettre et celui de la lettre du 10 juin, qui sonnait la guerre. Firmin n'était pas homme à s'entêter dans une idée et à refuserdese rendre à de bonnes raisons. Son frère lui avait montré que son système était imprudent : il s'inclinait.

La Conférence, au début des préliminaires de paix, avait dit qu'elle était animée du désir de concilier les difficultés qui « arrêtaient encore la conclusion des affaires de la Belgique ». Le 26 juin, en envoyant ses propositions au gouvernement belge, elle déclarait qu'elle les considérait comme non avenues si le Congrès belge les rejetait en tout ou en partie.

Une discussion émouvante s'engagea sur ce traite des dix-huit articles le Ier juillet.

Il était incontestablement plus avantageux à la Belgique que les conditions contenues dans les protocoles des 20 et 27 janvier. C'était l'avis des Hollandais, même du Journal de La Haye, organe des ministres du roi Guillaume. Mais il n'en soulevait pas moins une opposition violente dans la presse, dans les sociétés patriotiques affiliées à V Association nationale, et chez certains hommes politiques qui, préférant la guerre à toute concession, ne voyaient pas que l'indépendance de la Belgique s'y effondrerait.

La foule qui se pressait dans les tribunes ou à la porte de rassemblée faisait des ovations enthousiastes à tous ceux qui étaient hostiles au traité. Elle bafouait, elle ridiculisait les autres. Les ministres étaient accusés de trahison : on les menaçait de pillage et de mort.

Du Ier au i5 juillet, une effervescence inouïe régna dans tout le pays. Dans quelques villes comme Gand, Louvain, Liège, Grammont, il y eut des tentatives de révolte contre le gouvernement. A Liège, on cria : « Vive la France ! » A chaque instant, dans les rues de Bruxelles, on entendait : « La majorité à la lanterne ! Aux armes !

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Mort aux ministres! » Il fallut à la majorité un bon sens imperturbable , au ministère une énergie de 1er , à M. Le beau surtout une vaillance, une intrépidité, une éloquence incomparable pour triompher d'une opposition aussi passionnée.

Rogier, dont la fermeté et l'habileté contenaient Anvers dans le devoir comme l'avait espéré le cabinet, Rogier qui allait et venait entre Bruxelles et Anvers, prononça au Congres, le 7 juillet, en faveur du traité, un discours qui impressionna vivement certains des ardents. Comment ne pas avoir confiance dans les paroles de l'homme qui avait risqué sa liberté et sa vie en septembre et en octobre i83o!

Il avait été tenu au courant par Firmin , presque jour par jour, de ce qui se passait dans le monde politique de Paris et dans les sphères gouvernementales. Il pouvait donc parler en connaissance de cause de l'état des esprits dans cette France dont ses contradicteurs du parti de la guerre attendaient le salut.

Il savait, par exemple, qu'il était parti de Paris pour Bruxelles depuis peu de temps un grand nombre d'émissaires du parti républicain et belliqueux, qui, voulant à tout prix une guerre générale, exciteraient la Belgique à rompre avec la Conférence. C'était, leur semblait-il, un moyen d'arriver à l'exécution de leurs projets. ( Lettre de Firmin, du 4 juillet.) Le 5 juillet, Firmin lui avait écrit:

« ... Tout à l'heure, un banquier anglais, qui arrive de Londres aujourd'hui même et qui y a vu plusieurs personnes fort avant dans l'intimité du prince Léopold, m'a donne pour certain que celui-ci n'accepterait pas la couronne et ne viendrait pus en Belgique si les dernières propositions de la Conférence rencontraient plus de 60 voix d'opposition dans le Congrès. Ce même banquier m'a affirmé que l'escadre commandée par lord Codrington n'avait aucune destination, pas plus pour la Baltique que pour l'Escaut ; elle a été simplement réunie pour des évolutions maritimes et pour l'exercice des marins. Chaque année, dit-on, à pareille époque, ces exercices

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et cotte réunion de bâtiments ont lieu. Qu'on en croie ce qu'on voudra. Pour moi, je pense que le cabinet anglais est bien aise d'avoir sous la main et prête à agir une force imposante... »

Au moment même où Rogier parlait au Congrès (le 7), Firmin lui confirmait tous les renseignements précédents.

lia « appris avec bonheur » que Ta//// Lcbeau (n'est-il pas vraiment curieux que ce soient les amis d'université, les anciens collaborateurs du Mathieu Lacnsbcrg et du Politique, les Lebcau, les Dcvaux, les Rogier, qui jouent encore le rôle principal dans ce débat où sont engagées les destinées d'une nation ?), Firmin a « appris avec bonheur que l'ami Lebeau a eu au Congrès un succès prodigieux ». (Le mot n'était pas exagéré: pour s'en convaincre, il suffit de lire les journaux hostiles à Lebeau; les tribunes elles-mêmes avaient applaudi.)

« ... Si notre ami est décidé à se retirer, sa retraite, après ce triomphe, n'en sera que plus belle et plus honorable. J'attends maintenant avec impatience ton discours; ton vote, j'aime à l'espérer, ne t'enlèvera pas ta part de popularité. En tout cas, la conscience d'avoir rempli ton devoir te suffira pour compensation. Est-il quelqu'un qui puisse suspecter tes intentions? On a été très content ici de ton allocution aux tribunes... fi) »

Firmin entretenait Charles d'une conversation qu'il avait eue avec Sébastiani. Le ministre de Louis-Philippe lui avait fait comprendre que le refus par le Congrès d'accepter les propositions de la Conférence devait faciliter le retour de la maison d'Orange. Ce serait l'argument le plus puissant qui serait invoqué à la Conférence en faveur de Guillaume. Une restauration serait possible aussi longtemps que les Belges resteraient dans ce provisoire d'où l'installation du roi Léopold les tirerait; il y avait donc urgence à voter le traité des dix-huit articles, puisque l'acceptation du prince de Cobourg était

(i) Rogier avait, dans la séance du 4, rappelé le public au respect du Parlement.

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subordonnée à ce vote. Sébastiani avait avoue que les puissances songeaient aussi à un partage, mais que la France, en dépit des belles offres qui lui étaient présentées, n'en était pas partisan. Il semblait résulter des demi-confidences et des réticences de Sébastiani que la France laisserait faire... Au besoin, elle s'en laverait les mains. — Firmin, après avoir raconté à Charles cette entrevue qui l'avait profondément attristé, ajoutait :

«... Je ne manquai pas, comme tu peux le penser, de dire à Sébastiani qu'un tel acte déshonorerait à jamais les cabinets qui y prendraient part et que d'ailleurs les partageants verraient bientôt surgir entre eux mille causes de guerre... Le ministre m'a dit que jamais, quoi qu'on pense, si les affaires de Belgique s'arrangeaient, les chances de guerre n'auront été plus éloignées. Que Léopold arrive en Belgique — c'est sa phrase — et la paix eu Europe sera constituée... »

Rogier prouva au Congres que dans l'intérêt de l'indépendance de la Belgique- aussi bien que delà paix générale, il fallait -voter le traité des dix-huit articles. Il supplia ses collègues de faire taire, comme lui, leurs répugnances pour sauver la patrie. Son argumentation fut puissante, irrésistible quand il leur montra le danger qu'il y avait à aventurer le sort de la Révolution en des entreprises téméraires, sans issue, sans résultat.

Il y a, dans ce discours du 7 juillet, des passages en quelque sorte ad honiinem, qui vous remuent le cœur: ce sont ceux où il unit son sort au sort de ses amis, Lebeau et Devaux, qui avaient soutenu tout le poids de la discussion et que certaine presse traînait sur la claie :

« ... Quand je donne ce titre d'amis aux deux ministres, n'y voyez, messieurs, ni flatterie, ni politesse pailementaire. Sept aimées de modestes et probes travaux (les années de jeunesse ardente et travailleuse ... 1S24 à ; S3o), sept années de travaux entrepris avec eux et continués en commun, sept années d'opposition constante et consciencieuse contre l'ordre de choses déchu m'ont bien acquis le droit, je pense, de donner ce nom à deux hommes dont chacun de vous reconnaît le talent et les capacités, et dont tout le monde, un jour,

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