‹ Charles Rogier (1800-1885) d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 65 · BOUTS RIMES PROPOSES PAR FIRMIN ET REMPLIS PAR CHARLES · texte numérisé non relu

BOUTS RIMES PROPOSES PAR FIRMIN ET REMPLIS PAR CHARLES

De Cupidon Jadis fréquentant la chapelle,

Aux dames je faisais ma cour :

L'une était trop coquette et l'autre trop rebelle;

|e les prenais, les quittais tour a tour. Mais enfin connaissant combien une caresse, Un doux mot d'une sœur ont pour nous A'agrivunt, Toi seule possédas mon coeur et ma tendresse

Dés lors je t'aimai double . . . ment.

Moi, les brûler, ces vers qui peignent ta belle àme! Non, je n'y pourrais consentir!

Les brûler sans les avoir lus :

Rien ne serait plus ordinaire, Car combien n'en a-t-on pas vus, Pape, prélat, curé, vicaire, Sans l'avoir lu, brûler Voltaire !

Mais les lire, et puis les brûler !

J'attendrai, pour te satisfaire, Ou que le feu n'échauffe plus la terre, Que les eaux cessent de couler, Que le vent cesse de souffler, Que le soleil qui nous éclaire Pour toujours dérobe à nos yeux Sa brillante lumière, Et que le tonnerre Soit silencieux ; Ou, si tu veux.

Que tous mes vœux Et mes prières Ne demandent plus aux cieux De nous donner, en tous temps, en tous lieux, A toi des jours longs et prospères A moi (je serais trop heureux) Des amis comme toi sincères.

La même note, sensible à la fois et piquante, se retrouve dans une autre épitre d'assez longue haleine (147 vers) adressée à son cousin au mois d'octobre de la même année :

Il vaut mieux, je l'avoue, être plat prosateur

Qu'ennuyeux versificateur; Mais l'amour de briller et le désir de plaire,

En m'écartant de la route vulgaire, M'engagent à rimer en dépit d'Apollon.

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Du moins, par cet aveu sincère, Ma vanité pourra mériter un pardon.

Mon cher cousin, je t'en supplie,

Un peu d'indulgence, ou sinon, Mon ardeur est éteinte et ma verve tarie.

Il possède déjà le mécanisme et l'harmonie des vers, ce jeune poète de 18 ans, et avec cela une verve agréablement railleuse, une allure assez décidée d'indépendance philosophique et religieuse, politique et littéraire :

Faut-il te parler politique En raisonneur de dix-huit ans, Dire quels sont mes sentiments Sur les divers gouvernements, Despotique, aristocratique, Oligarchique ou monarchique ?

Tous ces noms me font peur : j'aime la république Et je déteste les tyrans.

Je lis peu de romans pour trente-six raisons. C'est que je ne lis que les bons...

Celle-ci seule est suffisante.

Sachant assez de mots grecs et latins Pour faire le pédant si j'en avais envie, Je ris de ces lecteurs dont la triste manie Est d'admirer tous les anciens, De s'extasier sur des riens Ecrits sans grâce et sans génie, De jaunir sur un manuscrit En se donnant une peine inutile Pour trouver le vrai sens d'une phrase futile. Au" lieu de le polir, ils se gâtent l'esprit.

J'ai du respect pour la vieillesse, J'aime la sainte antiquité, Les héros

Mais quand je peux, dans mon propre pays, En retrouver les parfaites images, Pourquoi monter jusques aux premiers âges ? J'aime mieux admirer dans le siècle où je vis.

Voilà du bon sens, et une nature bien équilibrée.

On peut déjà deviner le polémiste gai et incisif, le fier soldat de la Révolution, l'orateur parfois amer et caustique dans ces vers de la même épître :

J'ai l'ame fiêre et l'huuisur inigile ; Tantôt elle est aimable et folle de gaité, Et puis changeant avec rapidité, Elle devient sombre et brutale.

Sans être très méchant, je suis un peu railleur : J'ai toujours eu le mensonge en horreur. En amitié je suis sincère, Tendre en amour, mais trop jaloux.

En juin 1819 nous trouvons décrite, dans un conte d'une belle humeur narquoise, l'aventure d'un vicaire qui, ayant vu une affiche annonçant la représentation de Tartufe,

Saintement la déchire et la dévoue au diable... Quand tout à coup une terrible voix, Qu'accompagnait un juron redoutable, Lui crie : Holà ! L'honnête sentinelle

Vous le prend au collet, le met en sa guérite Et prés de lui fait faction.

Pour un curé quelle position !

Les offres d'argent et les prières ne produisent aucun

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effet sur la sentinelle. Notre pauvre vicaire devient fou de colère : il veut s'élancer hors de la guérite...

Dans sa prison

La baïonnette menaçante Le fait rentrer. Il gémit, se lamente, Donne au soldat sa malédiction, Crie au secours

Et voilà que tous les voisins accourent :

« Que fait là le vicaire! a-t-il perdu l'esprit? — Non, répond un plaisant, selon toute apparence

Monsieur Pouingal a pris exprés

Ce tribunal de pénitence,

Afin d'y confesser au frais.

A tout pécheur il y donne audience. »

Pouingal a beau supplier maintenant ses paroissiens de le tirer d'embarras; ils n'osent pas affronter la terrible sentinelle et sa terrible baïonnette. Mais il y a des compensations : les dévotes s'ingénient à adoucir les souffrances et à alléger le martyre du prisonnier :

L'une apporte un coussin, l'autre son plus beau siège,

L'autre un bréviaire, et c'est à qui l'assiège De sucres, de biscuits et de fines liqueurs Et de bonbons consolateurs, Pour prévenir un accès de faiblesse.

Pouingal accablé de tristesse, Faisant sur tous ces mets un grand signe de croix, Refuse de manger pour la première fois.

Elles finissent par envoyer au général une députation

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de vénérables matrones et de gentes filles qui réussissent à fléchir la rigueur des règlements.

Il y a cent soixante vers de cette allure et de ce style qui parfois font songer à Vert Vert et parfois éveillent le souvenir de joyeux vaudevillistes.

Tous les genres sont bons d'ailleurs à Rogier.

Après des chansons moitié badines, moitié méchantes, comme celles du Départ des Russes, ces « ennemis aimables », qui avaient conquis quelques cœurs, entre autres celui d'une sienne cousine — inde irœ... et versus! — Rogier commence des cantates qu'il ne finit pas toujours, comme celle de He'ro et Léandre faite à 20 ans et qui débute ainsi :

Le voile de la nuit s'étend sur l'univers !

Voici l'heure où Léandre, à nos amours fidèle, Va traverser les flots amers, Guidé par ma voix qui l'appelle.

La nature se tait, le calme est sur les mers,

Vénus, reine du monde, 0 puissante déesse,

Le plus travaillé de ses essais poétiques pendant cette période de sa vie, où, luttant pour l'existence dans le dur métier de répétiteur, il ne devait guère avoir le temps d'appliquer à ses vers le conseil de Boileau : u Polissez-le sans cesse et le repolissez », c'est celui qui est intitulé : Les Prières. Il fut l'objet d'une mention honorable au concours de la Société libre d'Émulation de Liège en 1819, et il vaut assurément que nous l'analysions et que nous en citions quelques parties. L'allure en est vive et le ton agréable ; si la rime manque de richesse et le style parfois de netteté, la gaieté et l'esprit du récit rachètent les défauts de la forme.

Le poète nous dit tout d'abord qu'il lisait Homère

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« aidé d'un traducteur » (i). Il s'était fort ému au « sublime portrait du souverain des Dieux », lorsque la fatigue vint :

Homère s'endormant, endormit son lecteur.

En rêve, il s'élève dans les cieux. Il arrive aux portes du Ciel et se trouve tout frémissant devant le terrible maître des Dieux... Mais Jupiter qui s'humanise pour lui,

De la main lui fait signe et doucement l'appelle : — « Mortel, rassurez-vous, soyez le bien venu, Entrez! » — D'un tel honneur je reste confondu, Puis, par un compliment, que, selon l'ordinaire, Très gauchement je fis, le voulant trop bien faire, Au Dieu je balbutie un' sot remerciement.

Jupiter paraît satisfait tout de même du compliment et voulant en témoigner au poète tout son contentement, il l'admet à entendre les prières et les vœux qu'on lui envoie de la Terre à l'occasion de sa fête (2). Une trappe s'ouvre :

Tels longtemps réprimés, les fougueux aquilons Brisent avec fracas leurs étroites prisons, Tel sortit, précédé par un épais nuage, De mille cris confus le bizarre assemblage.

C'est trop à la fois! Le maître des Dieux en est assourdi. La trappe est baissée et il est entendu qu'une seule prière à la fois pourra entrer dans l'Olympe.

Et voici d'abord un jeune auteur qui demande que

(1) Cf. note de la page 25.

(2) Il est bien entendu qu'il ne peut être question de donner satisfaction à ces vœux et à ces prières. Ecoutez plutôt la boutade de Jupiter :

Moi, ne pouvant changer mes décrets éternels, Pour la forme, Je vais écouter les mortels !

Phœbus ne soit plus sourd pour lui et que la critique lui soit plus indulgente.

Puis un vieillard, qui supplie Jupiter de

prolonger encor quelques instants

Les jours trop fugitifs de sa courte existence.

Un neveu voudrait bien voir s'en aller ad patres son oncle :

« Un vieil oncle éternel, que j'aime et je révère, Asthmatique, goutteux, triste, seul sur la terre, Ne tient plus à la vie et ne peut pas mourir; De ses immenses biens il ne saurait jouir. Fais que de tous ses maux le trépas le délivre ! Sa mort m'affligera, mais il me faut bien vivre. »

Indignation de Jupiter : il va punir cet abominable neveu. Déjà ses foudres s'apprêtent... l'Olympe tremble, lorsque ces regrets douloureux d'une veuve provoquent son rire et désarment sa colère :

« Je n'avais (dit la veuve) qu'un époux ! La mort impitoyable Vient de me le ravir : je suis inconsolable !

Dans la tombe avec lui je serais descendue, Mais pour le rendre au jour c'était peine perdue.

Hélas ! moi, je suis jeune et je lis dans ma glace Que je puis plaire encore, et, soit dit entre nous, S'il le faut, je m'engage à prendre un autre époux Qui pourrait élever, augmenter ma famille. Franchement, il est dur de rester veuve ou fille. Eugène me convient : il est jeune, il est fort ; A son sort autrefois je me serais unie, Mais prendre un mari pauvre est une duperie.

Je lui viens tout offrir. Fais qu'Eugène y consente ! »

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Le libertin « victime du beau sexe et de son médecin », qui redemande la santé, l'époux qui voudrait être père, le laboureur qui souhaite la paix, le vieux soldat qui appelle la guerre, etc., etc., il y a un peu de tout dans cette satire qui est inspirée de plusieurs auteurs anciens. L'épisode le plus gai, celui où Rogier lutte de malice et de verve avec ses modèles, est celui de la vieille fille :

« Ayez pitié de moi ! vous voyez mon malheur,

Dit une vieille fille en répandant des larmes ;

Dieu! sauvez-lui la vie, ou la mienne est sans charmes !

Si le sort inflexible a marqué son trépas,

Si mes pleurs, si mes vœux ne l'attendrissent pas,

Faites, Dieu tout-puissant, que nous mourions ensemble

Et qu'un même tombeau tous les deux nous rassemble ! »

C'est son chat que pleure, avec des larmes si amères, la vieille fille. Et à en croire Jupiter qui sait tout et qui veut tout dévoiler au poète, c'est un fort vilain caractère que celui de la solliciteuse :

Elle a laissé mourir son vieux père et son frère

Sans le moindre regret, sans aucune prière ;

Elle me réservait pour de plus grands besoins.

Jadis elle voulait aux beaux jours de son âge

Fléchir son front pudique au joug du mariage,

Mais, bien qu'à tout le monde elle eût ouvert son cœur,

Son printemps se passa sans nul adorateur.

Elle vit triste, seule (et ce n'est point sans cause)

Et n'aime que son chat pour aimer quelque chose...

La correspondance de Rogier avec Jacques Desoer (voir plus loin) pourrait nous fournir encore au cours des années 1821, 1822, 182 3, d'assez jolies bluettes, telles

qù'un impromptu sur l'emploi qu'il se réservait de faire d'un carnet dont son ami lui avait fait cadeau (1).

Nous avons réservé pour la fin de ce chapitre un aperçu d'une œuvre plus importante qui valut à Rogier, en 1825, une médaille de la Société d'Émulation de Liège (2).

La mort de M™ Roland : tel est le sujet de la pièce de poésie que Rogier écrivit en collaboration avec Néoclès Hennequin (3).

Peu d'hommes, disait Rogier dans le numéro de Mathieu Laensbcrgh du 11 février 1825 où cette poésie est reproduite in extenso, peu d'hommes ont été doués d'une âme aussi forte, d'un caractère plus énergique, d'une imagination plus ardente que Mmc Roland.

Le caractère de l'héroïne est fidèlement retracé dans le poème, qui se distingue par une certaine facilité de composition et par des qualités de style peu fréquentes à cette époque, surtout au pays de Liège.

Voici l'exposition, qui avait surtout plu au comité de Y Émulation.

Ils n'étaient plus ces jours de gloire et d'espérance Où le peuple français, asscrvissant aux lois

(1) Voir page 61 des vers qu'il soumet à la critique de Desoer, en guise d'exercice littéraire.

(2) Le concours est de 1823; le prix ne fut décerné qu'en février 1825. On ne se pressait guère à l'Emulation en ce temps-là. Plusieurs fois Mathieu Laensbtrgk fait allusion aux lenteurs et à l'inertie de ce comité. Le procèsverbal de la séance tenue le 29 janvier 1825, porte qu'il n'y avait plus eu de séance publique depuis le 25 décembre 1822.

(3) Le comité dit que, sans offrir de beautés d'un ordre supérieur, cette production est aussi sans défauts remarquables, qu'il n'a pas cru devoir lui décerner le prix, mais qu'il l'a jugée digne d'obtenir une médaille d'encouragement de la valeur de 800 francs. Le rapport ajoute que M. Rogier a été déjà mentionné honorablement dans les concours précédents (pour ses Vœux et pour une élégie sur le Drrnier chant du polte que nous n'avons pas retrouvée dans ses manuscrits).

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De l'arbitraire usé la gothique puissance, D'une main ferme et sage établissait ses droits.

La Révolution dévorait ses enfants.

Alors régnait le crime : un avide sicaire,

Au nom de la patrie et de l'égalité,

Égorgeait l'honnête homme, en l'appelant son frère.

Des brigands profanaient la sainte liberté 1

hélas et la beauté

Offre un attrait de plus à leur férocité (i).

Une femme... — sa mort attendrira l'histoire —

De mériter leur haine eut la funeste gloire.

Le poème montre comment Mrac Roland, qui rivalisait avec son mari d'honnêteté et de vertu civique, devait finir par déplaire à ceux qui ne cherchaient dans le pouvoir qu'une occasion de satisfaire leur ambition et d'assouvir leur haine de toute grandeur morale :

Elle qui, par instinct déjà républicaine, Pleurait encore enfant de n'être pas romaine,

On l'arrête... on l'accuse

De trahir son pays, les lois, la liberté.

Condamnée par le tribunal révolutionnaire, elle lui dit :

(i) Rogier avait mis à cet endroit la note, bien topique, que voici : < En retraçant ici les funestes excès d'une époque désastreuse de la révolution, on n'a pas voulu s'associer aux déclamations de ceux qui, faisant la nation et la liberté complices des fautes et des crimes de quelques-uns, frappent de réprobation ce grand acte politique, si pur, si légitime dans sa source et déjà si fécond dans ses résultats. »

« Vous m'avez réservé le destin glorieux » Des grands hommes, par vous offerts en sacrifice : n Vous me verrez du moins en marchant au supplice, » Montrer même courage et mourir digne d'eux. »

Et elle meurt, en effet, avec un héroïsme superbe :

A travers les clameurs d'un peuple furieux,

Forte de ses vertus et de sa conscience,

Vers l'instrument de moit, tranquille, elle s'avance...

Il y a là assurément une pureté de langage et une harmonie poétique qui ne sont pas communes.

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