CHAPITRE III
La correspondance de Rogier avec Jacques Desoer
Époque de transition dans la vie -de Rogier.
Afin de se procurer les ressources nécessaires pour faire des études universitaires, pour conquérir ce diplôme de docteur en droit qu'il convoite toujours, il s'est résolu à accepter un emploi de précepteur.
Un cœur affectueux comme le sien obligé de renoncer aux bonheurs de la vie de famille : dur sacrifice !
L'amitié le consola.
Et ici nous allons parcourir une correspondance — vraiment curieuse et suggestive — qu'il a entretenue pendant deux ans avec un ami intime, Jacques Desoer, dont le père avait fondé le Journal de Liège (I).
Complétant les renseignements que ses lectures nous ont déjà fournis pour l'étude de sa vie, les lettres écrites par Rogier à Desoer nous donneront des indications plus
(i) Rogier avait écrit sur le carton qui enveloppait ses lettres « Correspondance philosophique et littéraire avec Jacques Desoer ». C'est à 1 époque de son mariage, que Desoer les renvoya à Rogier qui les lui avait redemandées. A la fin de la lettre d'envoi, Desoer écrivait : « Je suis bien sensible à tes félicitations, à tes souhaits et à l'opinion que tu as conservée de moi. Quant à tes espérances pour mon bonheur, je ne puis mieux te garantir leur accomplissement, qu'en te souhaitant à toi-même le bonheur dont j'ai la certitude de jouir dans mon union et que tu mérites tout aussi bien que moi. »
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précieuses encore sur son caractère et ses goûts, sur ses opinions et ses aspirations. L'homme politique y perce déjà ; le ministre même y est en germe.
La première lettre est du 3o avril 1821 : nous allons voir pourquoi les deux amis s'écrivent :
«... Comme notre correspondance a pour but principal d'exercer surtout notre jugement, de nous apprendre à penser et à communiquer nos pensées, il faut convenir entre nous de ne nous passer aucune note de négligence. Je veux que nous relevions toute pensée fausse, toute phrase embrouillée, toute expression incorrecte. Une critique sage et réfléchie servira merveilleusement à former notre goût : Mais il faudra toujours être sûrs de nos observations et pouvoir en démontrer la justesse, dire en un mot le pourquoi... »
Donc cette correspondance, en même temps qu'elle satisfera ce besoin d'expansion qu'éprouve toute amitié sincère, permettra aux deux camarades d'exercer les facultés de leur esprit et de développer leur jugement. L'exemple de Montaigne est invoqué à l'appui :
« Montaigne dit qu'il aurait aimé à mettre ce qu'il appelle ses verves en forme d'épitre; mais qu'il lui manquait quelqu'un qui Yattirât et le soulevai et le soutint : « J'eusse été plus attentif et plus » sûr, dit-il, en ayant une adresse forte et amie. » Je n'ai pas du moins la môme chose à regretter que lui, si parva liât componere magnis : j'ai un ami et je ne connais pas de manière plus agréable pour donner libre cours à mes pensées que de les répandre sans choix et sans suite dans une lettre. » (3o avril 1821.)
Ce sera, en résumé, comme un échange réciproque de pensées et de réflexions avec une entière liberté dans le choix des sujets ; une pensée, une maxime, un vers, un mot, tout pourra servir de texte; il faudra se résoudre à n'être pas toujours du même avis; on s'écrira au moins une fois par semaine sans préciser les jours — tel est le plan que trace Rogier, et qui dénote un esprit très sage*
On voit là deux braves et bonnes natures, qui sym-
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pathisent et qui, sans prétentions d'aucune espèce, sans affectation de science, sans pédanterie, veulent s'aider mutuellement à compléter leur éducation et leur instruction.
Une des huit pages de la première lettre de Rogier est écrite en latin : « ... Ut von semper câdcm scribendi forma utar, nunc lingiiam lathiam tisurpo. Nobis haud inutile erit quamdam in eâ linguâ facnltatem adipisci : quidquid enim aures gallicas îœdere posset, facile lalinis verbis expression accipietur et decentius evadet. » Rogier, qui se rappelle le vers fameux de Boileau, songe qu'à certain jour le latin pourra lui venir en aide pour raconter plus bravement à son ami — l'occasion s'en présenta — quelque aventure de jeunesse dont le secret d'ailleurs serait ainsi mieux gardé, si la lettre s'égarait. Seulement (et ici reparaît l'esprit pratique), il est bien entendu que les deux jeunes gens ne négligeront pas leur langue maternelle : c'est une question d'exercice littéraire (I).
Ah! les correspondants ont bien la bride sur le cou : cela se voit de reste dès la seconde lettre (mai 1821).
A côté de réflexions sur l'utilité des comparaisons en matière de style, et sur la nécessité de bien décrire les objets dont on parle, après avoir dit qu'il ne sera jamais arrêté par l'obstacle des transitions, « semblable à l'enfant qui, occupé à cueillir des fleurs et des fruits dans un jardin, ne sait plus comment il y est entré et ne songe guère aux moyens d'en sortir », Rogier disserte
(i)« Non tibi hoc propono. ut, arrefti nimio latinitatis amore, lingiiam nostram negligamus ; sed haud indignum nobis est colère scitntiam in quâ tdiscendà optimos nostree vitœ annos consumpsimus. Est veto et alia nobis indt militas etuenda : scilicet sœpiùs mutato stylo mutant idées, aut nova fiunt, aut facilius exprimuntvr ; imo qui semper eamdem viam percurrunt, ejus ilhs teedet, et brevior fit vatittate via. »
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sur la danse ( 1 ) ; — glisse deux mots de latin sur la passion d'une femme aimée et sur la confiance qu'on peut avoir dans un ami ; — estime que la confession auriculaire aurait du bon si elle était faite à un frère, à un ami, et si elle ne dégénérait pas en abus; — et finit par l'éloge des bons prêtres :
« Pour moi, je crois qu'un prêtre bonne te homme serait bon à quelque chose. Pour cela il faudrait une réforme complète. Il faudrait changer leur esprit, diminuer leur nombre, borner leur puissance aux choses spirituelles, en ne leur laissant que le droit de condamner ce qui est mal aux yeux de tous. »
Rogier, qui a des réminiscences voltairiennes, n'est pas cependant un incrédule de parti pris :
« Je voudrais, dit-il le 4 mai 182 1 (J* Utire), avoir le temps de lire la Bible; j'ai sur notre religion des idées trop superficielles. Mon opinion est bien fixée, mais c'est être trop injuste que de se moquer de ce qu'on ne connaît pas. En général tout esprit bien organisé doit penser par lui-même et ne se conformer aux opinions des autres que lorsqu'elles sont en rapport avec celles qu'il s'est formées. On ne voit que trop de jeunes gens qui affectent l'athéisme, et dont un homme habile ferait peut-être des fanatiques aveugles. »
Discutant avec Desoer la question des emprunts faits à Montaigne par Pascal — dont, par parenthèse, les Provinciales * n'ont pour lui rien de fort attrayant » (2) — il devance Alfred de Musset et son :
C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
Voici en effet les lignes toutes de bon sens et de verve, qu'il consacre aux imitations :
« ... Ce qu'on dit de Pascal ne pourrait-il pas s'appliquer à
( 1 ) C'est dans cette partie de sa lettre que se trouve cette réflexion : « Faites un bal au milieu de tous aveugles, il cessera d'être animé. »
(2) « ... La logique peut en être très bonne, mais les discussions roulent sur des sujets aujourd'hui très peu importants, et I on voudrait voir la raison triompher dans des combats plus dignes d'elle. » (4 mai 1821.)
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Boileau, à Molière, à Racine, à Corneille, à Fénelon, etc.? Après tout on ne peut guère appeler vols ces emprunts faits aux anciens. Le champ de la pensée étant libre et immense, nos grands auteurs pourraient répondre à Horace, à Plaute, à Euripide, à Virgile : « Si nous étions venus de votre temps, nous aurions eu les mêmes pensées; vous n'avez d'autre mérite que celui de nous avoir précédés; à notre tour nous serons aussi pillés. » Le mal n'est pas d'imiter, c'est de mal imiter. On ne pourrait qu'applaudir un auteur qui saurait s'approprier des beautés étrangères, à la hauteur desquelles il pourrait élever son talent. Mais si par malheur il reste au-dessous, ce n'est plus qu'un vil plagiaire dont les vols ne font que mieux ressortir les défauts, comme un brillant, au milieu de toutes fausses pierres, ternit leur faux éclat et se reconnaît d'abord... Les livres seraient moins gros s'ils ne parlaient que de choses nouvelles. Le savant Huet proposait de réduire en un volume in-8° tout ce qui avait été dit de neuf chez les anciens et les modernes... On verrait moins d'imprimeurs, moins de papier... »
A une échappée quelque peu rabelaisienne qui nous
rappelle qu'il avait du sang gaulois dans les veines (1),
succèdent des considérations d'un genre infiniment plus
calme, plus maître d'école^ sur la grammaire :
« ... Je n'aime pas ces grammairiens sévères, qui s'attachent à rechercher quelques fautes dans nos grands maîtres. Je ne dirai pas qu'elles leur sont échappées, car il est probable qu'ils le savaient... Si le vers est beau et exprime une belle pensée, il est ridicule de peser chaque terme et de vouloir trouver une faute dans une expression hardie. Boileau a dit :
Sans la langue, en un mot, l'auteur U plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Remarquons en passant qu'ici, contre son usage, il ne donne pas le précepte et l'exemple à la fois. « Le plus divin » est une faute : ce qui est divin n'admet pas de superlatif; on ne dit pas « très immense » — mais Boileau ne parle que des fautes grossières... »
(i) Il ne faudrait cependant pas croire qu'il fût grand partisan de Rabelais. Le i3 mai il écrit : « J'ai été content de trouver une notice sur Rabelais. On m'en avait déjà lu quelques pages : ce que j'ai compris ne m a guère plu. Le passage que tu me cites ne m'engage pas à le lire. Ne peut-il critiquer le genre humain qu'en termes grossiers? Pour nous conduire dans un parterre agréable, est-il besoin de nous faire traverser des ordures ? »
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER
A la fin de cette lettre, une des plus longues que nous trouvions dans ce portefeuille — seize pages d'une écriture assez fine, — Rogier donne quelques détails assez curieux sur sa mémoire, sur ses goûts, sur l'utilité qu'il y a pour les jeunes gens à fréquenter les hommes d'un âge mûr...
« ... Si le sens de l'ouïe n'est pas aussi délicat, aussi rapide que la vue, je crois qu'il a un autre avantage, c'est de mieux conserver les impressions. Je puis me tromper; mais il est certain que ce que j'entends dire une seule fois me reste plus profondément gravé dans la mémoire que ce que j'ai lu quatre. Voilà pourquoi un maître me serait utile à tout âge. Je voudrais qu'on renouvelât la coutume ancienne. Les hommes d'un âge mùr étaient souvent accompagnés de jeunes gens qui s'attachaient à eux et réclamaient leurs conseils et leur protection. Cet usage provient sans doute des difficultés qu'on éprouvait alors à s'instruire seul à cause du manque de livres ; les connaissances n'étaient pas aussi étendues, mais elles devaient être plus solides. J'ai peine à concevoir comment, privés du secours de l'imprimerie, les anciens ont pu s'élever dans certaines parties à une hauteur où on ne les a pas surpassés. C'est sans doute qu'ayant plus de difficultés que nous à s'instruire, ils observaient davantage. Leur grand livre était la nature... »
Dans les deux lettres suivantes, nous avons affaire surtout au professeur.
Il avait demandé à Desoer une analyse de la tragédie de Ducis, Abufar. Or, il ne lui paraît pas que son ami ait a bien saisi ce genre de travail », et il se fait son pédagogue :
« ... Si tu as voulu me donner simplement le plan de la pièce, il fallait être plus court et plus clair; si c'est une analyse détaillée, elle manque de réflexions et de ciitique. En un mot, tu as trop ou trop peu dit. Je sais que l'examen d'une pièce de théâtre n'est pas chose facile... »
Un professeur ne pouvant se borner à critiquer le
travail de l'élève, il va dire à Desoer comment il aurait
dû s'y prendre.
« ... En une page tu pouvais me tracer un plan succinct de la tragédie ; ensuite discuter le mérite et les défauts de la pièce, examiner
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quelques belles scènes, citer les plus beaux vers, mettre sous les yeux les situations les plus frappantes. Tu ne t'occupes que de la marche de l'action et tu ne m'en laisses ignorer aucune circonstance. Le voyageur qui demande son chemin, ne veut pas être conduit par de trop longs détours, la route la plus courte lui plaît. Si vous la rendez plus longue, il faut du moins qu'elle soit plus agréable. Conduisez-le par des chemins fleuris ; faites-lui remarquer les sites pittoresques, les beautés de la nature... »
Il montre également à son ami qu'il n'a pas été fort heureux dans son appréciation de la forme : les détails dans lesquels il entre à propos du style de Ducis dénotent du goût et de la science grammaticale.
Voulant d'ailleurs joindre la pratique à la théorie, il
donne à Desoer une analyse littéraire de sa façon : il
s'agit de l'ode de Gilbert : les Adieux du poète mourant.
L'analyse est très réussie. Entre autres passages, citons
celui-ci qui ne manque pas d'originalité :
«... L'idée principale qui domine l'esprit du jeune poète mourant est celle de sa gloire. Il craint qu'elle ne soit flétrie par ses ennemis ; il en confie le soin et la défense à Dieu. Cette idée est touchante, mais ne peut convenir qu'à l'état d'aliénation d'esprit de Gilbert. Le mérite d'un ouvrage peut seul en assurer la gloire, et l'on rirait d'un auteur en bon sens qui recommanderait sa réputation au Seigneur. »
Grand ami du travail, Rogicr veut que Desoer travaille
autant que lui. Il va lui donner des questions à résoudre
(il est entendu que Desoer en devra donner à son tour)...
« C'est encore un exercice qui nous serait fort utile. L'histoire, la littérature, la philosophie nous offriront une foule de sujets à traiter. »
Pour commencer, il lui pose les questions suivantes, pour la solution desquelles Desoer a d'ailleurs le droit de recourir à des auteurs sérieux :
« i. Quelles sont les trois qualités principales d'une langue?
2. Définissez la liberté (nous ne parlons ici que de la liberté individuelle).
3. Pourquoi le même homme qui aura vu d'un œil sec les événements les plus atroces, qui même aura commis des crimes de sang-
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER 53
froid, pleurera-t-il au théâtre à la représentation de ces événements et de ces crimes ?
4. En quel temps vivait le poète Pindare ? Son histoire en peu de mots. »
On voit que ces jeunes gens abordaient tous les genres et s'attaquaient aux problèmes les plus difficiles de la psychologie et de l'ordre moral, en même temps qu'ils cherchaient à s'instruire. Il est bien évident que les solutions qu'ils trouvaient n'étaient pas toutes exactes et qu'il y en avait de fort superficielles... mais ils savaient en convenir l'un vis-à-vis de l'autre et ils cherchaient toujours le mieux. « Non quoerendum est, ait philosophas quidam, an quis sit multum doctus, sed an bene dodus. »
Dans la cinquième lettre nous voyons que le professeur, l'homme qui tient à épurer le goût de son élève, a une certaine tendance à faire bon marché de la liberté littéraire. Après avoir dit que jamais il ne fera sa lecture de « fades romans », et qu'il plaint ceux qui ne donnent pas d'autre aliment à leur esprit, il ajoute :
« ... Il me semble qu'une censure ne serait pas inutile pour réprimer l'essor dangereux d'une foule de mauvais livres. On dira que le public sait les apprécier à leur juste valeur et ne les lit pas. Oui, le public éclairé, les gens de goût..., mais combien de lecteurs, manquant de conseils et de jugement, dévorent sans discernement un tas de volumes qui surchargent leur esprit sans l'éclairer ! C'est pour ceux-ci surtout qu'il serait nécessaire d'empêcher l'impression des mauvais livres, puisqu'ils ne sont nuisibles qu'à eux seuls... »
Quoique — nous y insistons — Rogier n'ait envisagé en parlant ainsi, que le côté utilitaire de la question, gageons qu'il eût été fort étonné si, en i83o, lorsqu'il faisait supprimer la censure par le gouvernement provisoire, on lui avait remis sous les yeux les lignes de 1823. Il est vrai que de 1823 à i83o il eut le temps, comme journaliste, de mieux juger de la valeur et des bienfaits (?) de la censure — et puis, après tout,
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
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La supériorité de l'amitié sur l'amour lui inspire quelques réflexions justes (i3 mai) :
« ... Il est certain qu'on trouve plus d'amants que d'amis véritables. C'est que l'intérêt ne détruit ni ne fait naître l'amour. L'amitié a plus de peine à s'établir dans notre cœur et les jouissances qu'elle présente sont moins vives et moins attrayantes. Au contraire de l'amour qui s'use par l'habitude, le temps seul augmente et maintient l'amitié. Rien n'est plus respectable que deux vieillards qui ont su traverser en restant amis fidèles le torrent des passions de la vie. Sans doute le souvenir des choses passées doit leur plaire ; car comme la jeunesse se nourrit d'espoir, la vieillesse ne vit plus que de souvenirs; mais il me semble que de vieux amis doivent avoir d'autre sujet de jouissance que de pouvoir se dire : oh ! oh ! c'est que nous étions des lurons! etc. Tu veux de la confiance et de la franchise entre deux amis; de ce côté-là il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre l'un de l'autre... »
Et en effet, de même qu'il se permet de relever dans les lettres de Desoer un défaut de style, il ne se ferait pas faute de censurer « un défaut d'esprit ou de cœur... s'il lui en connaissait » ... Très affectueux, ce « s'il lui en connaissait » ! Tout le passage est dans cette note ; on y sent battre le cœur de Rogier :
« ... Mais j'emploierais de grands ménagements. Notre amour-* propre est un despote sévère qu'on offense rarement avec impunité. Combien d'amis se sont brouillés à jamais pour s'être dit trop brusquement des vérités un peu dures! Je te prie donc, en te donnant pleine licence de me censurer, de le faire avec douceur et de ne pas m'accabler tout d'un coup sous le poids des reproches. Je te fais néanmoins observer qu'il faudrait que mon amour-propre fût excessivement lésé pour me faire oublier l'amitié que je te porte... »
L'exemple suit de près. L'ami va se permettre à l'instant de contredire l'ami avec « de grands ménagements ». Desoer lui avait écrit que « la danse est le triomphe de la beauté, de la fraîcheur et surtout des grâces... »
« ... Que fait là la fraîcheur? Voudrais-tu me dire si tu as bien réfléchi sur cette pensée : « Une femme peut être fort belle et fort sotte, au lieu qu'une femme gracieuse dans ses manières, dans sa
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tournure, ne peut être dépourvue d'esprit». La contre vérité en serait peut- être plus juste. Et certes le caractère d'une femme, d'ailleurs si difficile à découvrir, ne doit pas, je crois, se faire connaître à sa tournure. Songe aux tournures et aux esprits de Liège, tu verras que des femmes très sottes ont une jolie tournure et vice versa; l'observation est peut-être encore plus originale pour les hommes... »
Après le moraliste observateur, le maître qui instruit, le critique qui juge.
Le Mavlius de Lafosse, une tragédie absolument démodée aujourd'hui, qui eut son heure de vogue, est l'objet d'une analyse minutieuse qu'il résume ainsi : « En un mot cette pièce renferme plus de mâles beautés que de beautés touchantes; je ne crois pas qu'elle fasse répandre des larmes; je me demande aussi quelle leçon utile on en peut retirer... » Rogier est un esprit didactique toujours.
Trêve, un moment, aux discussions d'ordre moral ou aux analyses littéraires.
Rogier, qui vient d'accompagner son élève, le baron de Senzeille, dans son château de Hamal près de Tongres, est tout entier aux soins de sa nouvelle installation (i). Il n'a qu'à s'en féliciter {lettre du 27 mai). Il est de plus en plus content de la conduite de son « excellent élève » avec lequel il travaille « au moins huit heures par jour » — ce n'est pas une sinécure que ses fonctions de répétiteur. — La maison, ou le château, est dans une situation charmante. Les jardins qui l'entourent sont admirables (2). Le bon goût plus que le luxe a contribué
(1) Dans une lettre envoyée à son frère Firmin le jour même de son arrivée à Hamal (25 mai 1821), il donne, en anglais, des détails assez intimes sur son appartement. Il se loue fort de son miroir : « my hoking-glas is very great and
favourubU ic my ccmfUxion », et de ses porte-manteaux : « / kavt so many fort manteis that Lucullus kimstlf skould kav» easily atUcktd kis fiti thousand robts ».
(2) « In summer tkat houstmvst bt a terrtstrial paradis» ».
ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
à leur embellissement. Il estime que Rousseau ne s'y serait pas déplu. Quant à lui, il s'y plait très fort » (i).
Le mois suivant, la correspondance littéraire et philosophique recommence. L'analyse de YHamîet de Ducis, fond et forme, fait presque tous les frais de la lettre du 6 juin.
Rogier estime que le folliculaire [sic) Geoffroy n'a pas rendu justice au mérite de Ducis.
« Ce qu'il y a de certain, avait dit le redoutable critique du Journal des Débats à la fin de son article sur la pièce de Ducis, c'est que YHamîet de Shakespeare occupe toujours et attache quelquefois, tandis que celui de Ducis fait bâiller à la représentation et qu'on n'en peut soutenir la lecture. »
Rogier se permet d'être d'un avis tout opposé :
« Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai pu soutenir quatre à cinq fois la lecture de cette tragédie et que peu de gens, je crois, bâilleront à la représentation. »
Un peu juvénile, l'admiration de Rogier... et assez extraordinaire, le courage qu'il a eu de lire cinq fois Ducis. — De gustibus et coloribtts non disputandum.
Toutefois son enthousiasme ne le rend pas aveugle aux défauts du poème. Ducis ne lui paraît « pas toujours élégant ». Il lui reproche de ne pas s'attacher assez à la justesse de l'expression, « ce qui fait qu'il est quelquefois obscur et embarrassé ». La critique de Rogier n'épafgne pas les vers médiocres ou malheureux... Donnons quelques exemples :
Aux douceurs du sommeil ton œil a pu céder , Et ton père en ces lieux est encore à venger. Cette rime ne peut être admise dans le style noble et soutenu. Tu sais que l'é fermé ne suffit pas pour une rime.
(i) « Je n'attends qu'un coup de soleil pour m'y promener plus souvent. » (Lettre à Desoer.) Les mois de mai étaient déjà refroidis il y a 71 ans.
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER
De la tombe où le crime hélas! Ta fait descendre. « Hélas! Ta», consonnance désagréable. Ce mot hélas! joue un grand rôle dans les tragédies : il n'est souvent qu'une cheville. Puisqu'il n'ose venger un père déplorable Déplorable ne se dit guère des personnes : cependant Racine l'a employé heureusement dans ce vers :
Prêt à suivre partout le déplorable Oreste. Dans Ducis l'épithète ne parait pas convenable. »
Aces observations « peut-être un peu minutieuses », avoue-t-il lui-même, on reconnaît toujours le maître qui commente les auteurs avec ses élèves.
Un maître qui cherche toujours à rendre son enseignement meilleur...
Il a entendu dire que dans les œuvres de Condillac (que son ami peut se procurer plus aisément que lui), il y a une Introduction à un traité sur la manière d'enseigner, où il doit se trouver « beaucoup de bonnes observations » qui pourraient le « servir » et le « guider ». Il n'a de cesse que Desoer ne lui en ait fait une analyse.
Nous avons vu tout à l'heure qu'il avait été vif pour le « folliculaire » du Journal des Débats qui avait manqué de respect à Ducis : le fait ne se renouvelle pas. Quand son jugement ne concorde pas avec celui de l'immense majorité des critiques, il observe au contraire une réserve qui est généralement rare chez les jeunes gens.
Il venait de lire la tragédie de Cinna en « se dépouillant de ses préventions contre Corneille », et il ne s'y était guère plu :
« ... Le mérite de Corneille, écrit-il, a été reconnu par de grands littérateurs : je puis donc donner mon opinion présente sur son compte, assuré que je suis qu'il n'en restera pas moins ce qu'il est. Voltaire, qui malheureusement pensait quelquefois pour le public, dit dans une de ses lettres : « Racine m'enchante et Corneille m'ennuie » ; je serai à peu près de son avis, mais je ne m'en vante à personne. D'ailleurs je ne connais pas assez Corneille et mon esprit n'est
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pas à la hauteur du sien. On prétend qu'en vieillissant on revient à la lecture de Corneille : j'attendrai donc ; jusque-là Racine et Voltaire feront mes délices... »
Ces préférences — que nous n'avons pas à discuter — étaient l'effet tout à la fois des goûts naturels, de la jeunesse et de l'éducation littéraire qu'avait reçue Rogier. Voltaire était fort goûté des hommes nés à la fin du xvme siècle, qui avaient dirigé cette éducation, et puis il est bien certain que Racine plaira toujours plus que Corneille aux âmes de vingt ans.
Mêlant le doux au grave et le sévère au plaisant \ Rogier entame presque immédiatement après, une dissertation moitié scientifique, moitié fantaisiste, sur l'âge auquel sont parvenus Adam et Mathusalem, sur l'histoire du serpent qui tenta Eve, sur le péché originel. Rien de saillant dans ces mélanges.
Nous apprenons en juin qu'un grand plaisir est réservé aux deux amis : ils vont pouvoir entendre Talma à Liège :
«... Quand nous aurons vu Talma lundi, tu m'enverras tes observations sur les passages, les vers et les mots qui t'auront le plus frappé dans son débit, sur les gestes, sur le jeu de physionomie propre à chacune des situations différentes où il se trouve, etc. Enfin tâchons de ne pas nous repentir « d'avoir eu dans nos mains une si belle proie » et de ne pas en avoir profité... »
C'est surtout au point de vue de la déclamation qu'il s'était préoccupé des représentations de Talma...
« ... Comme il est* impossible (lettre du 3 juillet), sans un prodige de mémoire, de retenir tout un rôle en l'entendant pour la première fois, l'expérience m'a prouvé qu'il est très avantageux de l'apprendre d'abord par cœur. Je n'ai presque conservé aucune impression de la déclamation de Talma dans les rôles que je ne connaissais pas bien. Je suis fâché de n'avoir pas mieux étudié celui de Joad. En punition)* vais me condamner à l'apprendre tout entier... »
Nous nous demandons si dans les lignes qu'on va lire il
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER
ne faut pas voir la première pensée des représentations
gratuites que Rogier, devenu ministre de l'intérieur,
inscrivit au programme des fêtes de septembre :
« Ce peuple, tout grossier qu'on le dise cependant, est
peut-être plus véritablement affecté à la représentation d'une belle tragédie qu'une foule de gens plus éclairés, que toutes ces femmes sensibles, qui tombent faibles aux moindres malheurs des amants tragiques, et qui voient d'un œil sec l'horreur d'un supplice. Si le même jour qu'on donne à Paris les représentations gratis, il y avait plusieurs exécutions, je doute que les théâtres fussent moins pleins. De plus il me semble qu'on, peut affirmer que la vue d'un spectacle touchant le détournera plutôt du crime, adoucira ses mœurs, que tous ces meurtres juridiques qui déshonorent l'humanité et ne la découragent pas.... »
La fin de cette citation nous montre aussi que Rogier était déjà, dès 1821, ennemi de la peine de mort, qu'il essaya vainement de rayer de nos codes lorsqu'il était aux affaires.
Il y a tout autre chose que de la philosophie ou de la littérature dans la lettre qui suit (14 juillet). C'est de procès, de politique, de fonctions judiciaires ...et d'amour que s'occupe Rogier.
A propos d'un procès intenté par le Gouvernement
au journal qu'éditait le père de son ami, il déclare
a avoir vu avec plaisir le Roi et ses ministres humiliés ».
Voilà que perce le tempérament révolutionnaire du fils
du commandant de 1792. Les fonctions de procureur
du roi lui paraissent bien pénibles :
« Parmi les places que je me refuserais à accepter, si
toutefois j'étais habile aux places ( 1 ), celle d'accusateur public ne serait pas la dernière. Ce mot d'accusateur emporte avec lui une idée pénible. Son triomphe ou sa défaite sont toujours suivis du mépris ou des railleries de l'assemblée. Obligé de se soumettre aux caprices d'un gouvernement, il doit déployer tous ses talents
( 1 ) Le vers de Boileau nous vient à l'esprit ;
Méconnaît son talent et s'ignore lui-même.
Cx> ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
oratoires pour faire condamner un citoyen que, dans le fond de son âme, souvent il croit innocent. J'envisage ici le procureur royal seulement dans ses rapports avec le gouvernement »
De l'agent du Roi qui requiert contre les accusés, il passe aux juges a souvent prévenus contre ou pour eux ». Le voilà en train de faire des réformes et de demander par exemple l'institution du jury qui, dans sa pensée, remédiera aux inconvénients du système de justice pratiqué par les « cinq hommes habillés de rouge ».
Mais il sait bien qu'on ne lui donnera pas tout de suite son jury ... « le Roi ne voudra pas ». Là-dessus charge à fond contre le Roi (l'atavisme encore!) :
« Le Roi s'occupe surtout à pressurer son peuple et
s'inquiète peu de quelle manière la justice se rend :
Dans le champ du public largement il moissonne.
C'est une excellente chose que la responsabilité des ministres; mais il n'en est pas moins vrai que le roi, maitre d'eux, les fait agir à son gré et que souvent ils ont la lâcheté d'oublier leur propre intérêt pour se soumettre à ses caprices. Par là le roi en agissant n'est pas retenu par la crainte du blâme et de la haine publique qui retombe sur ses ministres. A tout bien prendre, le chef est toujours plus coupable qu'eux, chaque fois qu'un nouveau fléau vient accabler le peuple, puisqu'il lui reste toujours le pouvoir de le faire cesser. Plaignons les ministres, haïssons les rois. Roi et ministre, beaux emplois que je ne voudrais pas non plus occuper.... »
O jeunesse!
Que nous eussions voulu voir Rogier ministre relisant cette tirade!
Mais laissons l'ennemi du despotisme royal et de la servitude ministérielle à ses antipathies et à ses colères. Suivons -le sur un terrain qui convient mieux à son âge.
CORRESPONDANXE AVEC J. DESOER 6l
Rogier recourt à la langue latine (i) pour conter à Jacques l'histoire de ses amours.
Amours finies, à dire le vrai!
Si l'amante (?) aime toujours Rogier à la folie « vesanit », Rogier, lui, ne ressent plus pour elle aucun amour « Jam mihi incst nullus amor ». Il en est arrivé à l'indifférence, et même à quelque chose de plus « potins aliquod tœdium dicam». Tandis que la pauvre continue à se consumer « coeco carpitur igni», lui est devenu de glace « infandum! frigeo ».
Et de demander à son ami, qui n'est pas apparemment plus grand clerc que lui là-dessus, comment il se fait qu'il y a toujours un des deux amants qui aime plus que l'autre: « quo fit, amicc, ut quo plus nos amat mulicrcula quœdam, eo minus tencrum fiât pcctus ». Maintenant qu'il est à peu prés tout entier « corpus fcre totum » hors du gouffre, il raisonne comme un sage, comme un philosophe, comme un vieillard « ratiocinor mccum senex, phiîosophus ». Impossible de songer à se marier quand on n'a pas cette fortune qui donne le bonheur, la liberté (2).
(1) Desoer était assez rebelle à l'emploi de cette langue, à en juger par ce passage de la lettre précédente : « Mihi liceat, amict, latino uti sermon, ne illius cmnino immemor fiant; jam à te safius hoc idem petivi, sed frustra. Quid tamtn obstat ?... Melius est certt sua propria lingua petitus evadere. sed non ideo oportet négliger e, quà illa orta est. linguam, latinam dico : nom de gracà non taniam utilitatem et vohptatem ex eà hauriri arbitror ut sit à nobis colenda. Sunt tnulti qui se heUenistas dictitant, et qui non ultra Œsopi fabulas processerunt. » Il y avait donc aussi de ce temps-là <c de ces gens qui se disent espagnols et qui... >>
(2) Se trouvant déjà si calme, si raisonneur à 20 ans, il sa demande — toujours en latin — ce qu'il sera lorsque les années auront enlevé à son amante la fraîcheur de ses joues et à son propre cœur la chaleur de la passion... Oh ! pour ce dernier point, c'est déjà fait. Une dernière réflexion à noter : « Mon amoureuse n'est pas cependant tellement aveuglée par l'amour qu'elle ne comprenne que sans fortune, je ne peux pas plus l'épouser que prendre la lune avec les dents — lunam dente appetere. » Dans une lettre subséquente (22 septembre) il apprend à Desoer u qu'elle ne veut pas rompre ». C'est la dernière fois qu'il en parle.
62 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
Le Joueur de Regnard, obligé de renoncer à la charmante Angélique, en prend bravement son parti :
Va, va, consolons-nous, Hector, et quelque jour Le jeu m'acquittera des pertes de l'amour.
Rogier, lui, oublie l'aventure en continuant de lire la correspondance de Voltaire avec d'Alembert, à laquelle il prend un goût extrême, un goût bien autrement vif qu'à la correspondance de Mmc de Sévigné :
« Malgré tous les égards qu'on doit aux dames, je dirai que les lettres de M"10 de Sévigné ne m'ont jamais procuré le même plaisir. N'est-il pas une foule de femmes aimables qui par leurs lettres se seraient placées à la hauteur de Mœc de Sévigné, si un heureux hasard les avait fait imprimer? 11 est des préjugés en littérature comme en religion... »
Il est bien vite revenu d'ailleurs de ses excursions sur le domaine de la politique et de l'amour au domaine de la science pure et à son rôle de professeur. Il travaille plus résolument que jamais à l'éducation littéraire et philosophique de Desoer, tout en échangeant quelquefois avec lui une plaisanterie gauloise. Il dirige de loin ses études en lui indiquant des auteurs à lire, des appréciations à faire ; puis il critique ses jugements, ses opinions mêmes. Ainsi, à propos d'une procession, Desoer lui ayant écrit : « Taudis qu'une foule de braves gens s'agenouillaient avec recueillement^ moi je riais dans ma barbe. »
« ... Voilà, lui répond-il (18 juillet iS2i),une phrase qui justifie bien l'alliance des deux mots orgueil philosophique. Ne trouves-tu pas que cette tournure poétique que tu emploies pourrait revenir à cette autre « tous ces gens sont bétes, et moi seul, j'ai de l'esprit ». Si tu ris en voyant une procession, que ce soit dans ta barbe, si barbe il y <i, si la foule idolâtre te remarquait, tu ne serais pas roué, mais tu n'en serais pas moins regardé comme un grand scélérat. Otez des piocessions les chants, les chandelles et les saints, elles auront quelque chose d'auguste et de solennel. Encore tous ces accessoires sont nécessaires au peuple qui est signorum amator. Il lui faut le bonnet de la liberté pour qu'il adore et connaisse la liberté. Les Egyptiens, les Syriens, les
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER 63
Indiens portaient dans leurs processions d'autres objets plus expressifs ...»
Ce n'est pas seulement la pensée qu'il continue à critiquer chez son ami : c'est aussi, à l'occasion, le style, l'orthographe même (22 juillet). Il relève telle locution vicieuse, comme « il y a du danger attaché à se mettre », telle faute comme « dcshonnorer » :
« ... Soigne ton orthographe ; car, quoi qu'on dise, des fautes faites par inadvertance en grammaire comme en morale, sont moins excusables que des fautes d'ignorance... »
En outre il tient beaucoup à ce qu'il ne se paye pas de mots :
« ... Combien d'objets dont on ne connaît que les noms! Combien d'objets même les plus communs dont on ignore les noms ! Quand sera-t-on assez sage pour nous apprendre autre chose que des mots latins? On a reconnu depuis longtemps cet abus : mais on ne le corrige point... »
Quoiqu'il n'ait que trois ou quatre ans de pratique pédagogique, ces observations prouvent qu'il voit déjà bien. Il est toujours du reste à l'affût de connaissances nouvelles, creusant Condillac non sans difficulté, faisant des recherches soit pour contrôler l'exactitude de telle ou telle assertion du Voyage d'Anacharsis ou de la polémique de Voltaire et de Jean-Jacques, soit pour confirmer son sentiment sur la valeur d'une expression et se donner a la douceur d'avoir raison », contre un contradicteur : o ... Hier j'avais une discussion à propos de ces deux vers de Bri~
Mais je ne prétends plus ignorer ni souffrir Le ministre insolent qui les ose nourrir.
J'ai prétendu qu'en poésie on disait très bien ignorer quelqu'un, et je suis sûr de l'avoir vu plus d'une fois. Mais on est bien faible dans une lutte de mots quand on n'a pas d'exemple pour appui. En latin on peut dire ignorare aîiqttem. Tâche dans quelque grammaire ou dictionnaire de t'assurer si ignorer se dit des personnes. Il est si doux d'avoir raison ! il est si difficile d'avouer qu'on a tort I... »
64 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
D'ailleurs il se prête, à son tour, avec une extrême complaisance aux diverses explications que lui demande Desoer. A propos de tout et de rien il éveille en lui des idées, provoquant des discussions et faisant preuve de connaissances déjà très variées.
Il nous faut avancer. . . Pressons le pas en nous contentant de relever les appréciations les plus caractéristiques, les expressions les plus significatives.
L'ode de Lamartine sur Y Enthousiasme ne lui plaisait
pas. « C'est du pathos, écrivait-il à Desoer, c'est obscur,
c'est plein de mauvais goût. » Et quelques jours après, il
renforçait ainsi son opinion :
«... On prétend que ce jeune homme est né poète. Des pensées obscures ou gigantesques puisées dans les livres saints ne sont pas de la poésie... »
L'exagération est déjà bien visible : mais voici qui est plus fort :
«... Pamyy plus mauvais chrétien, était sans doute meilleur poète que Lamartine ...»
... Quando que bonus dormi tut Homerus.
Une discussion s'engage entre eux sur le point de savoir si Racine a fait preuve de faiblesse de caractère en se montrant malheureux de la disgrâce de Louis XIV (i).
« Non », avait dit Desoer —
« Oui », soutient Rogicr,...
« ... et je dis qu'il y a plus que de la faiblesse à mourir de chagrin parce qu'un autre homme passe près de nous sans nous regarder. Je ne vois pas pourquoi : «toute la honte de Racine pèsera sur son siècle» (2). Que Racine n'ait pas été apprécié par ses contemporains.
(1) Nous n'avons pas à examiner la valeur du récit qui met les deux amis aux prises — pas plus que nous n'avons à prendre parti dans le débat.
(2) Desoer avait aussi la critique vive.
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER 65
c'est une injustice qu'il partage avec beaucoup de grands hommes ; et il n'y aurait pas encore de quoi mourir de chagrin. Il ne faut pas confondre la faiblesse avec la sensibilité. As - tu bien consulté l'histoire quand tu nous représentes tout son siècle ligué contre lui pour le faire mourir ? »
Lequel des deux préférerais -tu être, lui a demandé Desoer : de Racine ou de Molière?
Après un long et très judicieux éloge des qualités respectives des deux auteurs, Rogier conclut :
« ... Racine a prouvé qu'il avait une grande flexibilité de talent. Son excellente comédie des Plaideurs peut faire présumer avec quelque fondement qu'il aurait également réussi dans le genre comique. Il n'est pas probable que Molière eût pu faire de bonne tragédie, puisqu'il ne s'est pas essayé dans ce genre. Comme poète il était loin d'égaler Racine. Cependant, considérant : i° que Molière était regardé par Boileau comme le plus grand auteur du siècle de Louis XIV; 2° qu'il tient seul le premier rang des poètes comiques, tandis que Racine a des rivaux redoutables ; 3° qu'il est parfait dans un genre où les étrangers sont forcés de reconnaître la supériorité du Français, tandis que les Shakespeare, les Schiller sont bien plus estimés que Racine par leurs compatriotes; 40 qu'il était moins dévot et plus philosophe que l'auteur d'Esthtr et d'Athalte ; 5° enfin qu'il n'est pas mort par une faiblesse honteuse pour tout homme de génie, je conclus que je préférerais être Molière... »
Cette réponse, motivée par des considérants d'ordres si divers, n'est pas moins curieuse que la question qui l'a provoquée. Ce jugement où le philosophe intervient au même titre que l'ami des lettres, et où Rogier ne tient pas moins compte de l'opinion des autres — voire des étrangers — que de la sienne propre, a positivement un certain cachet d'originalité. On retrouve cette originalité dans le trait final :
» ... J'ajoute que je ne voudrais pas changer d'être avec l'homme le plus célèbre du monde, qui ne serait plus... »
C'est, en termes moins expressifs, le :
Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré.
66 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
Rogier éprouve le besoin — y avait-il eu un peu de
froideur entre eux? — de rappeler à son ami un des
principes qui ont inspiré leur correspondance :
« ... Nous nous sommes proposé de répandre les éloges ou le blâme avec la même sincérité. Si j'ai eu souvent tort, c'est un défaut de jugement et non de franchise. Nous devons nous supposer un esprit assez bien tourné pour recevoir la louange sans orgueil et la critique sans humeur. De même en louant ou en blAmant, nous ne pouvons avoir en vue que l'intérêt de celui à qui nous nous adressons... » (i3e lettre.)
Incontinent il fait œuvre de critique :
« ... Tu commences ta lettre par une faute que tout le monde fait, mais qu'on remarque facilement à l'aide de la réflexion : « J'espère que... ce n'esi pas...» L'espoir suppose toujours l'avenir et non le présent, encore moins le passé. La faute est donc encore plus forte dans cette phrase banale : j'espère que vous avez reçu ma lellre. Ilest vrai qu'il est difficile d'y substituer un autre verbe qui exprime à la fois la croyance où l'on est qu'une chose est arrivée ou arrive, et le souhait qu'on forme pour sa réussite. Il nous faut une circonlocution. Mais le verbe espérer pris dans cette acception n'en reste pas moins une faute reconnue par les grammairiens... »
Revenant sur l'ode de Lamartine, qui décidément l'a
mis de bien mauvaise humeur, il émet des observations,
cette fois-ci fort justes, sur l'impossibilité presque absolue
de peindre les objets abstraits en poésie. On se trouverait
déjà très embarrassé de définir l'enthousiasme en prose :
il en serait de même du courage, de la colère, du goût, de
l'imagination...
« ... Que le poète soit animé d'un noble enthousiasme, il nous le fera connaître bien plus clairement qu'en le définissant. Le jeune poète, dans cette pièce, est digne d'aller grossir le nombre de ces auteurs fous de sens rassis comme les appelle Boileau, ou qui s'échauffent à froid sejon l'heureuse expression de Geoffroy... »
Le Mérite des femmes de Legouvé lui fournit l'occasion d'une analyse des plus complètes, pleine d'esprit et parfois très élégamment tournée. Il ne néglige aucun détail, pour la forme comme pour le fond. Il y mêle de la science
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER 67
et des anecdotes (parfois un peu gauloises) sur le démérite des femmes. Il estime, en résumé, qu'il vaut mieux avoir fait ce poème que les satires de Juvénal et de Boileau auxquelles il répond, et que si le nom de Legouvé est condamné à disparaître avant ceux d'écrivains bien plus grands, « les dames lui devront toujours de la reconnaissance ».
Incidemment il manifeste son peu de goût pour les
romans historiques et exprime la satisfaction qu'il éprouve
à ranimer de temps en temps son imagination par la
lecture de quelque bon roman :
« ... Heureux celui qui conserve les illusions de son âge! C'est la vanité qui nous porte à raisonner sérieusement dans notre première jeunesse et c'est le raisonnement qui empoisonne la source de nos plaisirs. Ce seraient les auteurs qui ont été amis de la nature dont nous devrions nous nourrir et non des écrits sérieux ou caustiques de nos philosophes. Notre esprit peut y gagner, mais la culture plus précieuse de notre àme y perd beaucoup... » (1).
Nous avons dit que les deux amis se venaient en aide l'un à l'autre en se proposant des questions qu'ils étudiaient chacun de leur côté et sur lesquelles s'engageait ensuite une discussion. Rogier éprouvait, quant à lui, le besoin de notions et de renseignements sur des faits de l'ordre physique qui ne lui avaient été que peu ou point enseignés :
« ... Il est honteux — écrit-il le 6 septembre 1S21 — d'ignorer les phénomènes les plus communs. C'est encore la faute de nos instituteurs ; car l'esprit d'un enfant est bien à leur portée. Il est fâcheux que J. J.. Rousseau ait enveloppé son système d'éducation dans un si grand nombre de difficultés : il aurait été mieux apprécié et plus suivi. Il y a dans Montaigne un chapitre excellent sur l'institution des
(1) Dans la lettre d'où ce passage est extrait, il est question d'une critique qu*a faite de ses vers le Courtier de la Meuse: «As-tu vu comme j'ai été turlupiné? Et puis, écrivez pour le public! Oh! si comme toi je pouvais me venger publiquement (Desoer avait le journal de son père à sa disposition), j'aurais du plaisir à tomber sur ces saints hommes. » (Le Courrier était une feuille très cléricale).
ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
enfants, que je te conseille de lire... Les sciences physiques et botaniques ne devraient pas être négligées... »
Nous trouvons là et dans maints autres passages de cette lettre que nous devons écourter, l'homme qui fit la loi de i85o sur l'enseignement moyen, le ministre qui organisa d'excellents cours de sciences auxquels les écoles moyennes de l'État et la section professionnelle des Athénées doivent toute leur valeur.
Il est vraiment intéressant de voir qu'il ne reculait pas devant l'examen des problèmes dont la solution est difficile à trouver à l'âge où l'on est à peine majeur. La maturité d'esprit qui le caractérise tout spécialement se remarque dans la réponse qu'il fait à cette question posée par Desoer : « Quel doit être le genre de vie d'un jeune homme de notre âge? Quel doit être son caractère et son esprit? »
Il estime d'abord que si, comme l'a dit Boileau après Aristote et Horace,
Un jeune homme, toujours bouillant dans ses caprices, Est prompt à recevoir l'impression des vices, Est vain dans ses discours, volage en ses désirs, Rétif à la censure et fou dans les plaisirs,...
il l'est également à recevoir l'impression de la vertu,
et qu'après tout on est rétif à la censure à tout âge.
La jeunesse de son temps lui paraît sortir entièrement
de son caractère :
« elle est sans doute plus raisonnable que celle d'autrefois
et elle est immorale avec moins de bonne foi, si je puis m'exprimer ainsi; on doit peut-être attribuer notre tendance à la philosophie au grand nombre d'événements dont nous avons été témoins autant qu'à la lecture des ouvrages philosophiques... »
Ces ouvrages -là tombent, à son avis, trop tôt entre les mains des jeunes gens, auxquels il faudrait laisser leurs illusions. Il commence par « écarter de leur
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER 69
bibliothèque et Voltaire, et Diderot et d'Alembert », qui leur apprennent trop « à douter et à rire de tout». Il estime que ce doute funeste et ce rire orgueilleux tuent les plaisirs de l'âme, « plaisirs qui seuls ont de la réalité ». Il y a, pour lui, un grand danger à arrêter dans leur source les heureux effets de l'imagination, à donner à l'esprit plus de nourriture qu'au cœur.
L'influence des écrits de Jean Jacques que nous l'avons vu tant méditer, est surtout visible dans les passages suivants :
« Je voudrais qu'un jeune homme, sans négliger ses facultés intellectuelles, s'occupât aussi de la culture de son cœur et du
développement de ses forces Je lui donnerais la société d'un
homme sage et expérimenté, qui pourrait contribuer à son instruction plus que tout l'amas fatigant des livres. La conversation des femmes aimables sans prétention polirait son esprit, adoucirait ses manières, lui donnerait cette douceur (1) de mœurs si nécessaire au maintien de la société. Je tâcherais de le rendre plus sensible à l'amitié qu'à l'amour; mais je ne voudrais pas lui inspirer du mépris pour ce sentiment qui, bien dirigé, nous rend capables de si grandes choses... »
Grand partisan de tous les exercices qui donnent au corps sa force et sa souplesse — son plan d'études pour l'enseignement moyen le prouvera, — Rogier fait une exception toutefois pour l'escrime, parce qu'elle lui paraît avoir « un but trop odieux » (?) et que « d'ailleurs il est à craindre que trop d'habileté dans cet art ne nous rende insolents et téméraires avec les autres ».
Il voudrait encore qu'on employât un peu moins de temps à la lecture d'auteurs latins que l'on comprend et digère mal, et un peu plus à l'étude de la musique et du dessin, la culture de ces arts « servant à l'imagination et adoucissant la rudesse des mœurs ». (Le ministre de i85o instituera des cours de musique et de dessin sérieux dans les athénées et les écoles moyennes.)
(1) Les mots adoucirait et douceur ont été soulignés par Desoer... on devine pourquoi.
70 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o #
Il recommande fort aussi les représentations théâtrales « le meilleur cours de goût qu'on puisse suivre (i) »; les jeunes gens qui en sont privés devraient se rassembler pour jouer, même pour lire entre eux les chefs-d'œuvre de la scène :
« .... Ils se formeraient l'organe, faculté précieuse qu'on néglige trop et ils s'habitueraient à bien dire, si on leur faisait observer de ne pas sortir du naturel... »
Il pressent bien qu'on lui objectera qu'il veut trop de choses à la fois; il répond d'avance à l'objection : « On ignore combien un jeune homme est capable d'apprendre de i5 à 25 ans : si on en voit tant d'ignorants, c'est qu'encore un coup ils sont mal dirigés ». Il ne se fait pas illusion d'ailleurs sur les difficultés que rencontrerait l'exécution de ses plans et sur les obstacles que l'habitude et la routine lui opposeraient à une époque « où il suffit de connaître quelques mots latins et grecs pour avoir ce qu'on appelle fini ses études ». Il pense bien que « tout restera dans l'ordre actuel... que ce qui est fait est fait... » Le jeune réformateur ne se doutait pas qu'un jour viendrait où il aurait le bonheur de pouvoir « mettre la main à la pâte » et d'appliquer la plupart de ses théories. N'est-ce pas lui qui a dit que le bonheur pour un homme d'Etat est de pouvoir, dans l'âge mûr, réaliser les aspirations de sa jeunesse ?
Les plaisirs intellectuels, les travaux où s'exerce l'imagination sont ceux que préfère Rogier. Il doute : effet de son âge et de son éducation (2). Il philosophe :
(x) S'il avait su que, sous prétexte de difficultés réglementaires, les élèves de l'école normale supérieure de Liège seraient un jour, ipso régnante, empêchés de suivre ce cours à volonté!!! Nous n'inventons rien... non ignarusmaUM
(2) Dans une lettre du 11 septembre 1S21, où, répondant à cette question : « Quelle différence y a-t-il entre la mort et le sommeil? » il fait siennes des théories du siècle précédent fortement teintées de matérialisme. Il éprouve
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER 71
tendance familière aux héritiers les plus directs du XVIIIe siècle. Il analyse dans une prose grave et généralement soignée, ses poètes favoris : c'est un engagement qu'il a pris vis-à-vis de son correspondant. Mais il sacrifie aussi aux muses et aux grâces tout en enseignant et en philosophant : c'est même œuvre d'enseignement et de critique qu'il fait en soumettant des couplets « qu'a soupirés son amour » à Jacques, qu'il prie de se transformer en juge :
D'un poète inconnu partisan fanatique Et de mes vers obscurs adorateur unique, Grand Jacques, tu le veux : devant toi va s'ouvrir Le coffre où prudemment je les laissais vieillir.
Il lui recommande formellement de sacrifier l'amitié au bon goût :
« Efface sans remords, retranche sans pitié Ces mots vides de sens réservés pour les rimes, Ces tours usés et plats, ces antiques maximes Que dans un vers brillant on prétend rajeunir. En vain d'un fard trompeur Églé cherche à couvrir D'un visage ridé les visibles disgrâces : De l'âge sous son masque on découvre les traces. Du sévère bon sens fais valoir tous les droits : Tu me verras toujours attentif à ta voix, Suivant, sans murmurer, une critique sage, Sous toi de l'art des vers faire l'apprentissage. »
comme un regret de n'avoir pas la foi du charbonnier... faute de prépa ration : « j'ai le malheur, dit-il, d'être philosophe, mais je crois que si l'on m'avait entrepris à temps, j'aurais fait un parfait dévot. » Peut-être, quand il parlait ainsi, méconnaissait-il encore son caractère et s'ignorait-il lui-même; mais ce qui est certaio, c'est qu'il a conservé de ces dispositions et de ses études une grande modération de vues en matière religieuse et un véritable esprit de tolérance auxquels nous aurons l'occasion plus d'une fois de rendre hommage au cours de notre travail.
ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
Si son ami s'est montré sévère pour des rimes relâchées dont assurément Théodore de Banville eût été peu satisfait, il a dû, par contre, le féliciter de ce tour aimable de la phrase et de cette facilité de versification dont nous parlions au chapitre précédent.
La grande poésie, les belles pensées, les sentiments passionnés exposés dans une langue pure, claire, harmonieuse, l'enthousiasment. Dans son analyse de l'admirable scène où Phèdre déclare son amour à Hippolyte — analyse extrêmement soignée et qui ne déparerait pas les meilleurs recueils du genre, — il faut voir avec quelle émotion il décrit le « charme irrésistible qui règne dans les vers du grand Racine » (i). Il ne cache pas qu'il voudrait « pour sa propre jouissance pouvoir en dire autant de Corneille », et quoi qu'il soit porté aux a innovations modernes », il reconnaît que...
« En fait de littérature, il est bon de s'en tenir à Y ancien régime. Alors la froide philosophie n'avait pas encore éteint le feu de l'imagination, seule source de la vraie poésie (2). »
Tous les genres y sont, hors le genre ennuyeux,
dans cette infatigable correspondance. A la suite de la brillante analyse littéraire que nous venons de citer, figure une dissertation sur les oiseaux voyageurs et les oiseaux célèbres dans l'histoire et la fable — et un peu après des considérations sur les devoirs du journaliste. Avait-il déjà alors pensé à fonder un journal avec son
(1) Il émet son opinion avec une extrême réserve. S'il hasarde une Ugtrt critique, ce n'est, dit-il, qu'en tremblant ; ainsi quand, partageant sur ce point l'avis de lady Morgan, il reproche à Racine « l'emploi trop fréquent d'antithèses ». Que dut-il dire plus tard de Victor Hugo?
(a) Après avoir montré la passion superbe de Phèdre, il s'écrie : « c'est là qu'une amante pourrait puiser ce qu'il y a de plus tendre à dire à un amant. Qu'ils sont dégoûtants, ces ouvrages ridicules où l'on rassemble des modèles de déclarations d'amour 1 Qu'ils sont imbéciles les amants qui ne rougissent pas de les consulter! » .
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER 7 3
frère Firmin et leurs amis communs Lebeau et Devaux?
A partir de la fin de Tannée 182 1, Rogier et Desoer vont se voir plus fréquemment.
La famille de Senzeille quittera la campagne pour se rendre à Liège.
C'est ce que nous apprend une lettre à Firmin du 17 novembre, une lettre toute pleine d'affectuosité et d'esprit, d'humour et de cœur, moitié en prose, moitié en vers (1).
Comme il va pouvoir souvent « adresser de bouche », à Desoer a ses éloges et ses remarques », les lettres se feront un peu plus rares pendant quelque temps.
L'histoire semble avoir attiré plus particulièrement l'attention des deux amis dans la seconde phase de leur correspondance. Mais Rogier propose en même temps des « retournements de vers », en vue de familiariser Desoer avec la poésie française.
« ... Il s'agit d'une chanson de Bélanger, qu'on pourrait plutôt qualifier d'ode (La Sainte alliance des peuples). Ce sont des couplets de 8 vers. Les rimes sont croisées. Laireen est féminine et rime avec la 3e. La 2' rime avec la 4e et ainsi de suite. Les vers sont de dix syllabes ou cinq pieds. Il faut en excepter le 8" qui n'a que 6 syllabes et qui forme le refrain avec le 7*.
» J'ai vai la paix qui descendait sur notre globe, qui semait de l'or, des épis et des fleurs. L'air était tranquille, et elle étouffait les foudres de Mars, qui étaient assoupis. Elle disait : « ah! vous qui êtes égaux par le courage, Français... (différents noms de peuples...) ou Germains,
Peuples, formez une sainte alliance Et donnez-vous la main.
(Ces deux derniers vers ne doivent pas être changés...)
(«) 1 De ses plus riches dons nature te combla !
• Elle créa Firmin et puis se reposa. . .
« ... Adieu, mon doux ami... In solis sis milti turba locis... Fartwell, mi carissimt... yù.iu, sï iî»; ratîf.a, wAp'x xal tViv.
74 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
Le système, renouvelé d'un procédé fort usité au temps où l'on faisait des vers latins, ne paraît pas avoir fait de Desoer un poète : on ne s'en étonnera pas.
Rogier n'insista pas d'ailleurs sur ce côté de l'éducation de son ami. Il préféra lire encore et commenter avec lui des livre d'histoire et de littérature.
C'est à la Correspondance de Voltaire qu'ils prennent alors l'un et l'autre le plus de goût. Les nombreuses citations que Rogier en fait dans ses lettres de novembre, attestent qu'ils ont savouré ce chef-d'œuvre de bon sens, d'esprit et de style, dont on peut dire :
C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.
L'Histoire universelle de Ségur leur fournit également de nombreuses occasions d'échanger leurs idées. En voici quelques-unes de Rogier :
Dans une lettre du 7 décembre : .
«... Tu as dù remarquer les excellentes raisons que donne Samuel au peuple pour le détourner de prendre un roi. Si on ne fait pas attention à l'esprit dans lequel ces leçons ont été dictées, on les trouvera pleines de force et de vérité : de nos jours elles paraîtraient séditieuses. C'est une des époques les plus intéressantes de l'histoire des Juifs, que celle où il commence à vouloir s'affranchir du joug des prêtres. Ceux-ci craignant de succomber dans la lutte établirent la royauté : mais de manière à la tenir toujours sous leur dépendance... »
Il ne faudrait pas croire cependant que l'étude des grands problèmes de la philosophie, de l'histoire et de la religion rendît Rogier et Desoer infidèles à la littérature.
Ils étudient vers le même temps la tragédie de Casimir Delavigne, le Paria^ qui venait d'être jouée à Paris avec un succès qui nous étonne aujourd'hui.
Rogier en fait une longue analyse, très détaillée et très ingénieuse — c'est décidément un spécialiste en matière
CORRESPONDANCE AVEC J. DESOER jS
d'analyses littéraires (i) — mais il y a bien de l'engouement dans son admiration pour Delavigne qu'il surfait singulièrement. Nous ne souscrivons pas assurément à ce jugement par lequel il résume son étude :
« ... Je ne sais si l'admiration n'égare pas mon jugement, mais il me semble que le Paria est un de ces chefs-d'œuvre qui doivent plaire dans tous les temps et que, s'il était sorti du génie de Racine ou de Voltaire, on ne l'aurait pas regardé comme indigne d'eux... »
Du 25 décembre 1821 au 22 février 1822, nous n'avons pas de lettres de Rogier à Desoer.
La mauvaise saison qui avait, disions-nous, fait quitter aux Senzeille leur château de Hamal, avait rapproché les deux amis en ramenant Rogier dans sa famille.
Soit dit en passant, si la situation de cette famille, bien éprouvée par la mort de son chef, avait paru un moment s'améliorer, elle s'était fort assombrie dans les derniers mois de 1821.
Nous le savons par une lettre du 3i décembre, que Charles, à l'occasion de l'année nouvelle, envoie de Liège à son aîné Firmin (qui dirigeait l'éducation des fils de M. Teuwens à Hasselt). Les élèves n'abondent pas dans l'école que la courageuse Mme Rogier a créée avec l'aide de MUe Henriette Rogier, sa fille aînée. Un appartement qu'elle a mis en location ne trouve pas d'amateur. On voudrait envoyer à Firmin autre chose que des souhaits de bonheur, mais l'argent manque... « pecunia absens est... et, déficiente pecu, déficit omne nia...» Nous citons ce détail intime pour que le lecteur sache quelle énergie il a fallu à Charles Rogier pour percer. Il réagit le plus possible contre le découragement, mais parfois la
(1) Dans une lettre de 1822, il dit pourquoi il affectionne ce genre de travail : «on y exerce son style et son jugement., on se forme le goût, sans prévention aucune... on dépouille les appréciations des journaux de tout ce que l'esprit de parti a pu y introduire de faux
76 ROGIER AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o
note désespérée reparaît dans sa correspondance avec Firmin à cette époque.
La situation devint franchement meilleure pendant l'année 1822 : «Je crois, écrit Charles le i3 mars, que les affaires commencent à prendre une tournure favorable. Six nouvelles élèves se sont présentées... Deux personnes différentes sont encore venues pour en placer... Je ne vois pas au reste qui pourrait nous empêcher d'en avoir un bon nombre (1). »
La famille de Senzeille étant partie vers ce temps en voyage, Rogier eut des loisirs que nous le voyons utiliser pour ses études universitaires. « J'emplpie, écrit-il à Firmin, le temps que me laisse l'absence de mon élève a me préparer à mon examen. Aidé des répétitions de Wurth (2), je commence à voir clair dans la Logique K antique du sieur Denzinger (3). Je t'expliquerai quand tu voudras ce que c'est qu'un conceptus apodicticus... » (6 mai 1822).
Il semble qu'il ait aussi profité, comme son frère, des loisirs de sa tâche professionnelle pour aider encore M™ Rogier et sa fille aînée dans la dure besogne qu'elles avaient entreprise. Il parle quelque part de leçons données « par une voix mâle », qui font « beaucoup de bien », et qu'on doit avoir soin^Je continuer, tout en agissant « de manière à laisser toujours à Mimie une grande influence ».
(1) « Deux nouvelles élèves, écrit Charles à Firmin le 6 mai, sont entrées le premier du mois. Je vois avec plaisir le nombre s'y augmenter sans que l'enthousiasme de la nouveauté y soit pour quelque chose. Il en est des élèves comme de la mémoire : ce qu'on acquiert lentement se retient longtemps... »
(2) Mort procureur général à la cour d'appel de Gand.
(3) C'était le professeur chargé du cours de logique à l'université de Liège.