AGRESSION DES HOLLANDAIS. — LA CAMPAGNE DE DIX JOURS
L'ère des mauvais jours était loin d'être close.
Le roi Guillaume reprit brusquement les hostilités le Ier août, deux jours avant la dénonciation de l'armistice qui durait depuis neuf mois.
Son armée, reconstituée au prix de sacrifices énormes auxquels chaque Hollandais s'était en quelque sorte fait un devoir de participer pour venger l'humiliation des défaites de septembre et octobre i83o, avait tout d'abord sur l'armée belge l'avantage du nombre. Elle avait aussi celui de l'ordre. On n'y voyait pas, comme chez nous, des soldats, des officiers qui croyaient qu'avec de la bravoure et de l'audace on supplée à la science, et qui, dédaigneux des règles de l'obéissance et de la discipline, marchaient trop souvent à l'aventure, n'ayant pas d'ailleurs confiance en leurs généraux.
Il n'y eut aucune déclaration préalable à la reprise des hostilités. Les Hollandais méconnaissaient à la fois les engagements qui résultaient de la suspension d'armes et les principes qui régissent les peuples civilisés. (Proclamation du roi Léopold aux Belges le 4 août.)
Le 2 août, le général Chassé dénonçait pour le 4, à neuf heures et demie du soir, la suspension d'armes existant entre la garnison belge d'Anvers et la garnison hollandaise de la citadelle. Or, dès ce moment-là déjà, le prince d'Orange, à la tète de l'armée envahissante, avait franchi la frontière.
Le gouvernement de Guillaume surprenait tout le monde en Belgique, notre ministre de la guerre surtout, quoique les armements considérables faits en Hollande depuis six mois eussent dù donner l'éveil.
Il surprenait aussi la Conférence. En effet, presque à la même heure où elle recevait avis de la dénonciation de la suspension d'armes, M. de Zuylcn de Xycvclt, arrivé
récemment à Londres pour s'adjoindre à M. Falck comme plénipotentiaire de Guillaume, venait de lui remettre des pleins pouvoirs l'autorisant à discuter, signer et conclure un traité définitif de séparation avec la Belgique. {Paper s relative to ihe affairs of Belgiuw, part. I, page 164 : voir la biographie de Van de Weyer par Juste.)
Rogicr se trouve comme en i83o au premier rang de la défense. Il prend tout d'abord la direction de la police : il s'agit d'empêcher que les orangistes anversois ne secondent l'armée ennemie. Il mande aux pompiers de Gand, de Bruxelles, de Malincs d'accourir à Anvers avec leurs pompes en vue de parer aux désastres d'un bombardement semblable à celui du 28 octobre i83o. Il prend avec le gouverneur militaire toutes les dispositions pour mettre la ville à l'abri d'un coup de main. S'il faut un combat dans les rues comme à Bruxelles, il est tout prêt.
On ne concevait rien à Paris et à Londres, pas plus d'ailleurs qu'en Belgique, aux projets de Guillaume, « à moins, écrivait Firmin le 4 août, qu'il n'eût la promesse d'être soutenu par la Prusse ». Ht cependant (lettre du 7 août) tous les ambassadeurs, et celui de Prusse en particulier, protestaient que leurs cours, loin de soutenir cette agression, la désapprouveraient hautement.
A la première nouvelle de la reprise des hostilités (elle lui parvint à Liège où il venait de faire son entrée inaugurale), le roi Léopold, qui savait que notre armée ne possédait pas les éléments du succès, avait, au risque de déplaire à certains hommes politiques trop optimistes, fait appel à la France et a l'Angleterre, garantes de notre indépendance et de notre neutralité.
En l'absence de ses ministres, il avait demandé l'avis de Lebeau, qui avait repris à Liège ses fonctions d'avocat général.
« Sire, avait dit Lebeau [Souvenirs personnels, page i53),
LES COMMENCEMENTS DU RÈGNE DE LÉOPOLD 1er IÔI
il faut à l'instant même expédier des estafettes à Paris et à Londres pour demander l'exécution des engagements contractés, la garantie de notre neutralité stipulée dans les dix-huit articles. Je me charge d'écrire à MM. Le Hon et Van de Weyer. Je suis sûr que ces messieurs, en présence de la gravité des circonstances, ne s'arrêteront pas à l'absence d'une signature ministérielle et qu'ils engageront sans hésiter leur responsabilité personnelle. Si vos ministres à Bruxelles reculent devant la détermination que je conseille à Votre Majesté, supposition que je ne saurais admettre, je prendrai la responsabilité de ce conseil en rentrant jusqu'au terme de cette crise dans le cabinet, en telle qualité qu'il vous plaira... »
Le Roi invita Lebeau à l'accompagner à Bruxelles : il désirait qu'il fit partie de son conseil. Les ministres, qui avaient approuvé hautement les démarches faites à Londres et à Paris, ayant exprimé le même désir, Lebeau entra dans le cabinet comme ministre sans portefeuille ( I ).
Des lettres de Firmin (4 et 7 août), il résulte que la France n'hésita pas un instant à répondre à l'appel du roi Léopold. Louis-Philippe fit expédier immédiatement des ordres par le télégraphe : i° au général Belliard, pour qu'il signifiât au général Chassé qu'il eût à s'abstenir de bombarder encore Anvers, 20 à la frontière, pour que ses troupes se tinssent prêtes à marcher et 3° à l'ambassadeur
(1) Il en sortit après la campagne de dix jours. Le ministère qui fut formé alors .se composait de MM. de Muclenaere, de Brouckere, Coghcn, Raikem et de Theux. Voulant le soutenir, Rogier, Lebeau, Devaux et Nothomb fondèrent avec MM. Van Praet, H. Vilain XI11I et Kaufman lo Mémorial belge, dont M. Eaurc, sténographe du Congrès, devint l'éditeur. Ko-ter et ses anciens camarades du Politique faisaient >;rand cas d'un cabinet qui, suivant l'expression de Lebeau, pratiquait le système de la modération à l'extérieur et jusqu'à un certain point celui de la consolidation à l'intérieur.
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LUTTE POUR L'INDÈPIÏXDANXE
français à La Haye, pour qu'il fit connaître au roi Guillaume que la France regarderait comme dirigée contre elle-même toute attaque contre la Belgique. Le maréchal Gérard, accompagné des ducs d'Orléans et de Nemours, partit tout de suite pour prendre le commandement des troupes réunies à la frontière. Dans une audience solennelle qu'il accorda le 4 août à MM. Le Hon et Firmin Rogier, Louis-Philippe protesta de sa volonté énergique de mettre les Hollandais à la raison. Il paraissait heureux de l'échauflourée de Guillaume. En effet, cette incroyable déclaration de guerre tirait le gouvernement d'une position embarrassante. Le ministère, qui devait se retirer devant l'attitude hostile de la Chambre des députés, allait se trouver raffermi.
Nos lecteurs, ne perdant pas de vue que nous publions l'histoire de Rogier, comprendront que nous mêlions à ce récit d'un intérêt général des détails intimes qui prouveront une fois de plus la tendresse des sentiments qui unissaient Rogier et son aîné. Firmin écrivait à Charles le 4 août :
« ...Que je voudrais cire auprès de toi, mon cher Charles ! car lu vas remplir ton devoir en homme de cœur et d'honneur sans songer au danger. Chazal sera là sans doute, et c'est un peu ce qui me rassure. Pour Dieu! au nom de notre amitié, de notre affection fraternelle, écris-moi tous les jours quelques lignes ou fais-moi écrire. Songe, je te prie, aux légitimes inquiétudes où je serai jeté ici. Ecris-moi si je puis t'étre utile et bon à quelque chose. Un mot et je suis à toi et avec empressement, sois en bien convaincu, mou brave frère... N'oublie pas, mon bon et cher ami, qu'on peut faire son devoir en homme de cœur et d'honneur sans s'exposer témérairement. Je te confie à la Providence... écris-moi, aime-moi... (1 ) »
(1) Firmin tenait également sa mère et ses sœurs au courant de ce qui se passait à Taris. M™ Ru^ier reçut de lui le 9 août une lettre qui commençait ainsi : « Vous voilà sans doute plumées dans de vives inquiétudes, mes bonnes et chères amies, d'abord pour le pays, ensuite pour notre brave et digne Charles ! Que je regrette en ce moment que cent lieues nous séparent ! Que
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Le roi Léopold, qui avait d'abord porté son quartiergénéral à Anvers, le transporta à Malines quand le général Chassé, se rendant aux instances du général Belliard, eut pris l'engagement d'honneur de ne pas renouveler le bombardement d'octobre i83o.
Dès lors, la présence de Rogier n'étant plus indispensable à Anvers où l'autorité militaire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, il voulut aller faire le coup de feu près de ses volontaires liégeois, qui se trouvaient à Bevcrcn.
Le Roi, à la tête de toutes les troupes cantonnées dans le bassin de l'Escaut, se dirigeait vers l'armée de la Meuse, qui avait subi la première le choc des Hollandais, quand la nouvelle lui arriva que cette armée, commandée maladroitement — acceptons cette version, quoiqu'on ait parlé d'autre chose que d'inhabileté, — était en pleine dissolution et battait en retraite.
Il songea immédiatement à préserver Bruxelles, dont la défaite du général Daine ouvrait le chemin aux Hollandais.
Le il et le 12 août, on se battit avec acharnement en avant de Louvain.
Firmin, qui, ne pouvant y tenir, était accouru à Bruxelles, écrivait de cette ville le 12 août, à 8 heures :
«...Onsc batà Louvain depuis cinq heures du matin et chaudement : les Hollandais sont arrivés à Tervueren et je ne vois pas qu'ici on eût eu les moyens de les repousser, si surtout le combat de Louvain ne tourne pas à notre avantage.
je voudrais être près de vous pour vous rassurer ! mais ici ma présence est nécessaire... L'entreprise de Guillaume est une extravagance dont il ne tardera pas à être châtié... » Parlant de l'audience royale, il ajoutait : « Le Roi, la Reine, les princes et princesses nous ont accueillis avec une bonté parfaite et les larmes aux yeux. Vous ne sauriez croire quelles vives sympathies la Belgique excite ici. Le Roi, en nous prenant les mains avec effusion, nous a dit : J'ai promis de maintenir votre indépendance et rien au monde ne m'empîchera de tenir ma promesse. J'envoie mes deux fils à votre défense; je ne puis vous donner un gage plus complet de mon amitié ».
Le général Belliard nous a annoncé cette nuit à deux heures qu'une dépêche venue de La Haye faisait connaître que le roi Guillaume « n'avait jamais entendu se mettre en hostilité avec la France et qu'il » transmettrait à ses troupes l'ordre de se retirer de tous les lieux où » paraîtraient les soldats français ». Voilà donc les hostilités terminées, mais qu'il ne croie pas cependant, cet indigne et cruel tyranneau, en être quitte ainsi. 11 faut sans doute qu'il paye les frais de la guerre...»
Ce n'est pas Guillaume, hélas! qui paya les frais de la guerre.
Notre armée eut le dessous !...
Ne récriminons pas et surtout ne soyons pas injustes dans l'appréciation des événements d'août i83i. Nous sommes de l'avis de M. Thonissen, qui a examiné les faits avec une entière impartialité dans le premier volume de son ouvrage : La Belgique sous le règne de Lcopoîd Ier. Il y a eu manque d'énergie dans le cabinet, défaut d'activité, confiance exagérée dans l'intervention de la diplomatie européenne ; mais si les ministres ont commis des fautes, aucun d'eux n'a failli à l'honneur... « Les fautes et les erreurs, dit M. Thonissen, trouvent d'ailleurs plus d'une excuse, surtout dans l'absence d'une administration convenablement organisée... » ( 1 j; ajoutons et dans la surprise de l'invasion. MM. de Gerlache et Nothomb croient même que là est la principale excuse.
Les Hollandais étaient entrés le i3 dans Louvain : ils n'y restèrent que quelques heures. L'armée française approchant, le prince d'Orange rétrograda.
Le 20 août, l'armée hollandaise avait repassé la frontière.
Ici se place une intrigue diplomatique dont l'auteur de
{ 1 ) Thonissen, I, 148. Tl y a eu toutefois, cet historien en convient, de la trahison chez certains officiers subalternes. A consulter également, sur la campagne de iS3i, les ouvrages d"Eenens, Goblet et Van der Taelen.
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la biographie de Van de Weyer a emprunté le récit à la Vie de lord Palmerston.
Les 3o.ooo hommes du maréchal Gérard étant encore en Belgique, l'occasion aurait paru favorable à un bon ami que nous avions à la Conférence de Londres, pour faire une nouvelle tentative d'annexion. Écoutons le biographe de Palmerston :
Le 12 août, un peu avant la réunion de la Conférence, le prince de Talleyrand aurait dit au baron de Bulow, représentant de la Prusse, que la Belgique ne pouvait exister telle qu'elle était ; que Léopold était un pauvre sire et les Belges un ramas de vagabonds indignes d'être indépendants ; que l'on était entraîné dans une difficulté qui pouvait être mortelle pour le ministère français et pour le ministère anglais; que si les troupes se retiraient, c'en serait fait du ministère de Casimir Périer et que si elles ne se retiraient pas, le gouvernement anglais était renversé ; qu'il n'y avait qu'une solution : le partage. Si la France, la Prusse, la Hollande s'unissaient, la chose était aisée, l'Angleterre devant être désintéressée par l'érection d'Anvers en port franc. Talleyrand aurait parlé longtemps sur ce sujet, son thème ancien et favori, jusqu'au moment où l'entretien aurait été interrompu par l'arrivée des autres plénipotentiaires. Mais le jour même Bulow aurait révélé à lord Palmerston tous les détails de cette conversation.
Guizot , dans ses Mémoires, prétend que ce jour-Là Talleyrand a dû substituer ses vues personnelles à celles du gouvernement de Louis-Philippe — ou bien qu'il aura voulu éprouver son collègue. Dans cette seconde hypothèse, Talleyrand et Bulow, ce seraient Bismarck et Benedetti avant... le traité que l'on sait. L'histoire se répète sans doute; mais nous croyons, et les Mémoires de Talleyrand nous autorisent à le croire, que dans les circonstances dont nous parlons Talleyrand aura voulu faire ce qu'il interdisait aux autres : du zèle. Il aura pensé être agréable
au premier ministre que, suivant le mot de Guizot, il mettait tout son désir à contenter.
Quoi qu'il en soit des intentions réelles de Tallcyrand et des répugnances, vraies ou fausses, de la Conférence sur la question du partage, notre défaite du mois d'août i83i devait nous coûter cher.
Elle allait nous valoir le traité des vingt-quatre articles, que la première législature sera forcée d'adopter.
Nous lisons dans les Notes et Souvenirs, au sujet de la
campagne de dix jours, les lignes suivantes :
Août i83i. Reprise des hostilités. Je reprends la blouse et me charge de la police à la tête d'une compagnie bourgeoise. Le Roi vient à Anvers. Scène touchante entre nous, que le Roi m'a rappelée souvent. Il m'avait offert à son premier voyage de m'attachera sa personne.
Je me rends sur la rive gauche de l'Escaut à Heveren, où était mon bataillon qui avait été maltraité à Calloo. Chazal s'y trouvait en qualité de lieutenant-colonel.
Rogier avait conservé les lettres qu'il reçut à cette époque de Chazal, à qui il avait fait confier le commandement du bataillon alors que ses devoirs de gouverneur le retenaient à Anvers.
Nous trouvons dans ces lettres quelques renseignements qui valent d'être cités : ils expliquent la défaite mieux peut-être que de longs rapports officiels.
Après avoir donné l'état des pertes faites par le bataillon
dans l'affaire de Calloo (dix hommes tués et deux
blessés), Chazal écrivait le 8 de Saint-Nicolas :
«...Nos soldats se sont bien conduits, mais tout est dans la confusion. Nous sommes seuls, livrés au général X qui est un animal stupide et qui va donner sa démission. C'est notre bataillon seul avec quelques gardes civiques presque sans armes qui doit couvrir une ligne de dix
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lieues d'étendue... Si l'ennemi voulait se jeter au milieu de nous, il nous écraserait par portions sans que nous puissions lui résister... »
La discipline , pour surcroît de malheur , laissait à désirer. Chazal avait, dés son arrivée au corps, été témoin d'une scène déplorable. Un officier, pris de boisson, se querellait avec des gardes civiques le sabre à la main. Chazal lui avait fait ordonner par le major de se rendre aux arrêts. Refus de l'officier d'obéir à l'ordre de son chef...
«...J'ai doublé les arrêts et je lui aidit quesidans deux minutes il n'y était pas, je le ferais saisir par la gendarmerie et conduire à Bruxelles pour être jugé par un conseil de guerre. Tu sens bien qu'il s'est dépêché d'aller faire ses arrêts et de me remettre son sabre. Je suis décidé, si je reste ici, à les faire marcher droit... »
Une autre lettre, datée de Beveren, indiquait une amélioration dans la situation, en même temps qu'une volonté ferme de tenir bon :
«...Je vois avec plaisir, mon colonel, que tout le monde s'empresse d'cxccutcr mes ordres aujourd'hui... Je suis résolu à me faire exterminer plutôt que de lâcher pied »
Le 11 août, Chazal mande encore de Beveren à son colonel qu'il a fait couper totalement en six endroits différents les routes de Zwyndreeht, Calloo, Burght, Cluybcek, pour empêcher les Hollandais de l'attaquer avec du canon ; que toutes les avenues de Beveren sont fortifiées de manière à pouvoir résister à un coup de main. Il avoue que ce qui est toujours difficile, c'est d'établir parmi les volontaires le même ordre que parmi les anciens militaires :
«...Je ne vous cache pas que nos hommes sont sans discipline, et cela parla faute des officiers qui les ont mis .sur un pied tout à fait vicieux... Ces officiers viennent maintenant se lamenter auprès de moi en me disant que les trois compagnies du 3" de ligne qui sont près de nous, sont mieux disciplinées que le bataillon. Il est bien temps! Cependant, je tâche, petit à petit, en les prenant par les sentiments, de les faire changer. Tous les jours je deviendrai plus sévère... »
Rogier a recommandé à Chazal de veiller à ce que les soldats ne renouvellent pas les scènes dont il a été ques-
tion plus haut à propos du corps de Mellinet : il lui a dit d'entretenir les meilleures relations possibles avec les autorités, surtout avec le clergé . Chazal a tenu bonne note des instructions que l'intérêt de Y union (elle est toujours indispensable) a inspirées à son colonel :
« ... Je suivrai les instructions que vous me donnez à l'égard du clergé : j'en sens tout l'importance. Le curé de Beveren a eu la bonté devenir me voir. Il m'a demandé la permission de faire reculer un peu latente où bivouaquent nos soldats, parce qu'elle touche au cimetière : je la lui ai immédiatement accordée... »
Chazal, qui signe « lieutenant-colonel commandant l'aile droite de la première brigade », se plaint à plusieurs reprises de ne pas recevoir les souliers, leschemises, etc., dont les soldats ont le plus pressant besoin.
« ... Nous sommes dépourvus de tout. Pas même une lunette pour surveiller les mouvements de l'ennemi... »
Voici encore dans des lettres du 12 et du i3 août des passages où l'on peut voir le désarroi qui régnait dans les sphères administratives, et l'incurie de certain chef :
« ... On vient de m'envoyer trois pièces d'artillerie de la garde civique de X... Figurez-vous qu'elles sont sans roues de rechange, sans munitions pour les charger, sans chevaux pour les traîner, et qu'elles sont servies par des hommes qui n'ont pas trop l'habitude de cette arme. Que veut-on que je fasse avec ces canons !... Je dois les faire traîner par des chevaux de réquisition qui au premier coup culbuteront nos hommes en se jetant au milieu d'eux, ou bien renverseront mes pièces dans les fossés... Le général... nous prend-il pour des imbéciles?... »
Elle laissait singulièrement à désirer, l'organisation de l'armée! Si un corps spécial que le nom de Rogier et les souvenirs de septembre i83o recommandaient tout particulièrement à la bienveillance de l'administration, était si négligé, que devait-il en être des autres corps ?
Dans de pareilles conditions, le moyen de vaincre?
LES COMMENCEMENTS DU RÈGNE DE LÉOTOLD 1er 169
§ 3. — LKS PREMIÈRES ÉLECTIONS LÉGISLATIVES. — ROGIER REPRÉSENTANT DE TURNHOUT
Les premières élections législatives étaient fixées à la fin d'août.
En juin i83i, Firmin écrivait à Rogier qu'il espérait bien que sa popularité ne souffrirait pas de l'adhésion qu'il avait donnée au traité des dix-huit articles. Elle n'aurait pas dù souffrir non plus de la défaite de Louvain. Rogier n'était nullement responsable des fautes qui avaient été commises ; il n'était pour rien dans l'organisation de l'armée. Il avait fait son devoir à Anvers. Cependant, nous allons voir, à l'occasion des élections à la première législative, que cette popularité avait baissé là même où elle aurait dû être à jamais indestructible, à Liège.
Firmin lui écrivait le 24 août de cette ville, où il était allé embrasser sa mère :
«... J'ai trouve' notre mère bien portante... mais triste d'être à Liège où elle a dù entendre les propos les pins ridicules et les plus odieux sur le compte de ses deux Benjamins. La sotte et méchante race que l'espèce humaine!...
Ton élection à Liège, pour t'y être pris un peu tard, sera disputée et le succès est loin d'être assuré. Nos adversaires ont fort adroitement répandu le bruit que tu te présentais à Anvers, pour détourner les suffrages qui se seraient portés sur toi... Lignac et Dcmarteau ont dù l'écrire longuement pour l'engager, tout cas échéant, à te mettre sur les rangs à Anvers... Je t'en prie, ne t'endors pas. Point de faux scrupules. C'est une marque de confiance de tes concitoyens que tu dois recevoir ; qui l'a méritée mieux que toi ? ...»
Même note dans une lettre écrite le 28 août par Chazal,
qui, après l'armistice avec la Hollande, n'avait pu garder
son commandement provisoire à Beveren et était allé à
Liège près de son beau-père :
« ...Je ne te cache pas qu'il y a une forte opposition qui agit contre toi... tu rirais bien si je te disais ce que certains électeurs qui passent pour gens de bon sens m'ont allégué contre toi. Il y a des hommes tellement bêtes qu'on leur fait avaler des couleuvres pour des anguil-
I/O X^UTTE POUR L'INDÉPENDANCE
les. Tout le commerce de la coterie (sic) de mon beau-père votera en ta faveur. Tu auras également les voix de toute la société Bcrrier, Défasse, etc., etc. Le curé de S"-Veronne (sic) a promis à mon beau-père de faire tous ses efforts pour que tu réussisses, quoique beaucoup de ses collègues cherchent à t'éloigner...»
Ce quoique est significatif. Déjà Y union qui avait fait le succès de la Révolution et à laquelle Rogier, lui, n'avait pas un instant cessé d'être fidèle, Yuniou n'était plus dans tous les cœurs. L'ancien secrétaire de Rogier, Demarteau, qui était un catholique convaincu, réagissait contre les menées de « beaucoup des collègues » du curé de Sainte-Véronique :
« ... Demarteau se remue beaucoup et bien sagement. Malgré tout cela, tu es le seul qui n'intrigues pas comparativement à tes concurrents. Tu ne peux te faire une idée de leurs menées... »
Qu'on nous permette ici une parenthèse.
Chazal, cet excellent camarade de Rogier, oubliait ses préoccupations personnelles pour ne songer qu'à l'élection législative : et cependant sa correspondance (fin du mois d'août) prouve qu'il avait de graves raisons pour redouter l'avenir.
Depuis l'armistice, il souffrait, moralement et pécuniairement, d'une mise en non activité, que les ennemis de la Révolution exploitaient méchamment contre lui qui avait toujours fait loyalement et bravement son devoir. « Ah! s'écriait-il, maintenant je sais pourquoi nous avons fait la Révolution : j'y ai gagné ruine et déshonneur... La suppression ou ma pension me force à chercher de nouvelles ressources et comme je vois bien que tout ce qui n'est pas de la coterie des hommes du pouvoir sera sacrifié aux intrigants et aux hommes qui ont perdu l'honneur national, il faut absolument que je prenne un parti. Je vais voyager avec mes échantillons. (Chazal s'occupait du commerce des draps avec son beau-père, au moment où avait éclaté la Révolution dont il fut certainement l'un des premiers et des plus honnêtes serviteurs.)
LES COMMENCEMENTS DU RÈGNE DE LÉOPOLD Ier IJl
Si le commerce ne reprend pas un peu, je- n'aurai d'autres ressources que de me mettre commis chez mon beau-père pour ne pas lui être tout à fait «à charge... »
Rogicr lui avait dit que ses services de lieutenant-colonel au bataillon des tirailleurs liégeois devaient cependant lui créer des titres à la sympathie du ministère. Mais malheureusement il n'avait pas reçu le brevet de son grade au milieu du désarroi du commencement d'août.
D'ailleurs, parla fusion qui venait de s'opérer du bataillon de tirailleurs liégeois dans le 2e chasseurs où le cadre des officiers était complet, il se trouverait « mis à la suite avec une pension de quelques cents ilorins... » On lui avait offert une place d'administrateur du trésor dans l'une ou l'autre province en sa qualité d'ancien intendant. Quoiqu'il eût une répugnance profonde pour « les places d'argent », après les dégoûts dont l'avaient abreuvé les orangistes, qui avaient cherché, vainement, à incriminer sa gestion, il aurait peut-être accepté cette place d'administrateur, quelque peu lucrative qu'elle fût; mais il fallait un très fort cautionnement et il ne le pouvait trouver. Bref, il avait tout lieu de se désespérer (i); mais son désespoir ne l'empêchait pas de travailler au sucres de la candidature de « l'ami Charles ».
Les appréhensions de Firmin Rogicr et de Chazal quant au résultat de l'élection de Liège étaient confirmées par
( i ) Le chagrin l'avait rendu malade... « Ce sont les tracasseries politiques qui le tourmentent, écrivait Demartcau à Eogior le 3i août. Si sa position ne change pas, je vous donne ma parole d'honneur que je crois qu'il mourra. Il s'affecte trop vite. Déjà, je crois qu'il forme le projet de revenir à Liège, de se mettre à la tète de fabriques, etc... Il faut une autre vie à Chazal ! Monsieur Rogier. je ne puis vous exprimer quelle joie j'éprouverais, combien je vous aimerais si vous pouviez le tirer de là... » ( Demarteau était très lié avec Chazal). — Rogicr, à la suite de démarches instantes, eut la satisfaction de voir le gouvernement rendre justice à Chazal et utiliser ses services dans l'armée régulière. La carrière si brillante que Chazal a fournie depuis, prouve que Rogier avait bien placé son amitié et sa confiance.
les lettres de Lebeau et de Lignac, qui étaient mêlés au
mouvement. Lebeau écrivait à Rogier :
«... Suivant ta mauvaise habitude, tuas laissé tes amis de Liège dans l'incertitude sur tes projets... A l'heure qu'il est, on en est encore aux conjectures. Les uns pensent que tu n'en veux pas ; d'autres regardent ton élection à Anvers comme assurée et je suis de ce nombre, sachant ce que pensent de toi Legielle, Osy, Dhanis, Cannaert et autres notabilités qui te regardent comme le sauveur de la ville ( i )... »
Lebeau ne songeait pas que ces notabilités se croyaient
aussi dignes du mandat parlementaire que leur sauveur.
Il oubliait peut-être aussi que les sauves sont souvent
ingrats. Demarteau voyait mieux que Lebeau quand il
écrivait à Rogier, une huitaine de jours avant l'élection,
qu'il ferait chose utile en adressant une profession de foi
au corps électoral.
«... Roi déchu, les mécontents que vous avez faits pendant le temps que vous avez gouverné peuvent avoir voulu porter atteinte à votre caractère; quelques paroles de vous peuvent détruire toutes les calomnies, et rappeler au pays ce que vous avez fait pour lui : de tous vos anciens collègues, vous êtes, ce me semble, celui qui présentez le plus de chances si vous voulez profiter de votre position... »
Mais voudra-t-il profiter de sa position?
Rogier n'a jamais aimé à se mêler assidûment aux luttes électorales pour son propre compte. Autant il déployait d'ardeur avant iS3o pour faire réussir les candidats du Politique et de Yunion, autant, en ce qui le concernait personnellement, il apportait de tiédeur ; on eût dit de l'indifférence. Ceux qui ont assisté aux batailles électorales oû il était en cause, à Turnhout ou à Liège, à Anvers ou à Tournai, ne nous démentiront pas.
( i ) « Vous êtes le seul, écrit Demarteau le 24 août, qui ignorez l'amour qu'on vous porte à Anvers. On vous vote à la Chambre par acclamation. » Demarteau tient tous ses renseignements du banquier Kaufman ( un ami de Eiogier), qui lui paraissait bien informé. Kaufman montra de la franchise et du désintéressement dans toute cette affaire : il ne nous semble pas qu'on iniisse en dire autant de tous ceux dont les candidatures furent mises en avant à Liège.
LES COMMENCEMENTS DU RÈGN2 DE LÉOPOLD Ier 173
Il hésite même à faire la profession de foi que demande Demarteau. Il semble se dire qu'après tout les actes sont là et qu'ils parlent plus haut que toutes les professions de foi.
Il importait cependant de se remuer à Liège, où faisaient rage contre les candidats gouvernementaux ceux que l'on appelait les industriels, ou encore le parti français annexionniste.
D'ailleurs il ne s'agissait plus de neuf noms comme pour le Congrès : Liège n'avait que quatre représentants à nommer. Ecarter une candidature comme celle de Rogicr, c'était faire grand bien aux autres.
Quelques bons amis répandirent le bruit que Rogier préférait arriver «à la Chambre par la province d'Anvers dont il était le gouverneur et où il serait sûrement nommé.
N'allait-on pas môme jusqu'à exploiter contre lui son acceptation du gouvernement de cette province! « On fait valoir, lui écrit Lebeau le 22 août, que par ta nomination au gouvernement d'Anvers tes liens avec la province de Liège sont rompus... »
Le comte de Mérodc trouvait fort naturel que Rogier fût élu à Anvers et il lui avait même offert son appui de ce côté, tout en lui exprimant le regret (lettre du 26 août) qu'il n'eût pas mieux disposé ses batteries dans ce but. Il reconnaissait que ses occupations et ses soins comme gouverneur, spécialement dans les dernières semaines, avaient dû l'en empêcher. Dans son amitié pour son ancien collègue du gouvernement provisoire, « vivement désireux de le voir à la Chambre des représentants où sa place était marquée », il l'engageait à se laisser porter dans un autre arrondissement de la province, à Turnhout, où lui-même briguait le mandat de sénateur.
Rogier, qui ne voulait point paraître se servir de son influence de gouverneur pour arriver à la Chambre, s'abstint de toute espèce de démarches dans la province
d'Anvers. Il se contenta de donner carte blanche à son ami de Mérode pour la candidature à Turnhout. Mais il aurait préféré — faut-il le dire? — être élu à Liège.
Or, voici qu'à Liège on invoque des engagements « pris antérieurement »... Plus d'un des catholiques avec lesquels Rogier a fait campagne sous le drapeau de Yuuioit, recourt à cette excuse pour ne pas soutenir sa candidature. Nous citerons parmi eux M. Stas, du Courrier de la Meuse, dont Lignac disait le 24 août :
« ... J'ai fait sentira M. Stas que c'était en quelque façon désavouer la révolution de septembre en quelque soi te incarnée en toi. Lebeau s'est joint à moi et a chaleureusement soutenu ta cause. Stas a répondu que s'il y en avait cinq à nommer, il n'hésiterait pas; qu'il était ton partisan, mais qu'il avait pris des engagements (envers MM. de Gerlaehe, Raikem, De Behr et Jainine ; ; qu'il pensait que tu te ferais poiter à Anvers ou était ton véritable domicile... »
Demarteau s'exprime dans le même sens que Lignac et ses paroles ont, dans la circonstance, d'autant plus de poids qu'il appartient au parti catholique.
« ... Les rédacteurs du Courrier de la Meuse, ou plutôt le parti qu'ils représentent, par suite de votre silence ont pris des engagements qu'ils ne peuvent rompre, maigre toute la bonne volonté qu'ils ont pour vous, malgré toute la haute estime qu'ils professent pour votre caractère. Je fis valoir à M. Stas qu'en vous préférant M. De Behr, il soumettait une question, de parti a. une question de personnes. MM. Lebeau et Lignac lui montrèrent que c'était en quelque sorte rompre Ytuiiou ellc-mèinc; M. Stas se retrancha toujours dans l'indécision où vous les avez laissés... »
Il parait que M. Stas, malmené par Lebeau et Lignac, n'avait cessé de protester de sa sympathie pour Rogier et du vif désir qu'il éprouvait de le voir entrer à la Chambre des représentants. Il avait offert de le faire porter à Verviers; il s'était engagé à écrire le jour même à ses amis d'Anvers pour qu'on le plaçât sur les rangs dans cette ville : ce qui inspirait à Demarteau cette réflexion que tout commentaire ne pourrait que gâter :
LES COMMENCEMENTS DU RÈGNE DE LÉOPOLD 1er I?5
«...Si vos affaires ne m'eussent pas occupé tout entier à ce moment, j'aurais admiré cette puissance du clergé, à la fois si forte et si invisible !... »
Lorsque le 25, en dépit des exhortations de ceux qui, ayant pris des engagements, auraient voulu voir disparaître la candidature de Rogier, lorsque le 25, disonsnous, ses amis sincères manifestèrent l'intention formelle de porter tout de même sa candidature, il y eut des cris d'effroi dans le groupe de M. Stas. Puisque, y disait-on, la liste de Y union était arrêtée — belle union que celle qui, à la faveur d'un malentendu voulu, excluait l'un des chefs de la campagne de 1828 a i83o ! — puisque la liste était arrêtée, il fallait s'y tenir'si on voulait échapper aux malheurs effroyables qu'amènerait un échec. Et comme l'énergie déployée par le parti soi-disant industriel, mais plutôt orangiste ou annexionniste selon l'occasion, était énorme, le groupe Stas suppliait les partisans de Rogier de renoncer a sa candidature, de peur que quelque candidat de ce parti industriel ne passât à la faveur de la division.
Mais Lignac et Demarteau n'en continuaient pas moins à travailler courageusement pour Rogier avec la famille de Chazal. La mère de Rogier était toute surprise, écrit Demarteau le 26 août, de l'activité qu'il fallait déployer. «... Elle croyait qu'il suffisait d'avoir sauve le pays pour être porte à rassemblée nationale... » Voilà une phrase qui en dit gros !
De jour en jour, la lutte devenait plus acharnée. Plusieurs listes étaient en présence : quinze candidats se disputaient quatre sièges à la Chambre, deux sièges au Sénat. Quarante-huit heures avant l'élection, Demarteau écrivait à Rogier :
« ...Vous ne pourriez croire combien tous les partis s'agitent et inoins encore combien ils sont nombreux ici. Tous les jours, nouvelles réunions chez de nouveaux individus ; attaques dans les journaux, dans les lieux publics; bruits malicieusement répandus et qu'on se passe de main en main : c'est un vacarme infernal... »
Outre MM. Raikem, de Gerlache, De Behr et Jamme, candidats du Courrier de la Meuse (ou, comme dit Demarteau, du « parti prêtre ») allié à un certain nombre de libéraux, outre Rogier, il y avait en présence MM. de Sauvage, Kaufman (qu'on portait malgré lui), Closset, Leclercq, Surlet de Chokier, d'Oultremont, de Méan, etc.
Pour le travail électoral, Demarteau accordait la palme
au « parti prêtre », dans une lettre à Rogier du 28 août :
«...Mais le parti qui manœuvre avec le plus d'habileté est sans contredit le parti prêtre. D'abord, ces messieurs se trouvent dans la position la plus favorable : ils ont dans toutes les communes une milice organisée: les cures, milice infatigable. Aujourd'hui, ces messieurs ont célébré dans toutes les églises une messe du Saint-Esprit (1) pour demander son intervention puissante dans le choix de nos représentants; et les représentants pour lesquels on appelle l'intervention du St-Esprit sont Messieurs de Gerlache, Raikem, Jamme, De Behr, en un mot les candidats du Courrier. Ces messieurs ont fait plus : ils adressent à domicile des bulletins écrits { 1 ) sur lesquels se trouvent les noms que je viens de vous citer... »
Une manœuvre de la dernière heure fit un tort immense à la candidature de Rogier : ce fut la publication et l'envoi à tous les électeurs, par les soins du parti français (2) d'un article du journal L'Escaut qui se prétendait assuré que Rogier accepterait un mandata Anvers ou à Turnhout.
Que Rogier ait été victime de malentendus ou de roueries, qu'il ait péché lui-même par excès de délicatesse : il n'en est pas moins vrai que ni Liège ni Anvers n'eut l'honneur d'être représenté par lui dans la première législature.
(1) Les mots Saint-Esprit et écrits sont soulignés dans le texte. Quelles réflexions Rogier aura-t-il faites en apprenant que ses anciens associés de Y union invoquaient contre lui l'aide du Saint-Esprit? Les héritiers de J. Demarteau, fils, ruederrure St-Jean-Daftiste, «" -// ( telle était l'adresse que son secrétaire lui envoyait), auraient-ils des lettres de Rngier?
(2) Li«nac donne les noms, en toutes lettres, des « fort mauvais citoyens » qui comptent ce parti, et de la « clique des calomniateurs et des envieux ». (Lettre du 20 août. )
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Ecoutons maintenant l'honnête Demarteau :
«... Je me souviens qu'étudiant, dans mon enfance, l'histoire grecque, l'histoire romaine, je ne pouvais croire à ce que l'antiquité nous raconte de la légèreté et de l'ingratitude des peuples; je regardais ces déclamai ions des historiens comme des phrases vaines; mais je viens de reconnaître qu'elles n'étaient que des vérités positives, et malheureusement trop positives. Je viens de m'apercevoir qu'il ne suffit pas de servir un peuple pour en obtenir la reconnaissance ; il faut peutêtre faire ce à quoi vous ne consentiriez jamais. Médiocre et rampant et l'on parvient à tout ...» ( 3o août iS.îi. )
Nous nous sci ions fait scrupule de ne pas reproduire en son entier ces réflexions si vraies, si justes, d'un homme de cœur...
Et celles-ci encore d'un autre Liégeois, Van der Meer, qui, comme Demarteau, se souvenait :
«...Vous avez été écarté par d'incroyables intrigues et une insigne ingratitude. Consolez- vous, caria loi électorale est bien vicieuse.
Les électeurs à 70 florins ne sont pas les hommes de la Révolution; ce sont des hommes à intérêts matériels. Ce n'est pas cette jeunesse que vous avez si bien représentée au Congrès et qui aurait été si ficre de l'être encore par vous...»»
Il est bien certain que ce n'est pas le corps électoral liégeois de novembre i83o, élargi par les capacités, qui aurait sacrifié Rogier à M. De Rchr. Le peuple liégeois n'aurait pas laissé à la province d'Anvers le soin de récompenser l'homme qui avait conduit les volontaires de la cité de Saint-Lambert à la bataille et à la victoire.
Rogier entra à la Chambre des représentants par Turnhout.
Turnhout! un nom qui ne sonnait pas mal d'ailleurs à l'heure où l'on sortait d'une révolution.
Les fils des patriotes de 1790, des soldats de Van der Mersch ont été bien inspirés en donnant leurs votes au grand patriote de iS3o, au commandant des volontaires liégeois.
178 LUTTE TOUR l'indépendance
Le commissaire de larrondissemeut de Turnhout, M. Denef, ancien membre catholique du Congrès, avait été à même d'apprécier Rogier soit au Congrès, soit au Gouvernement provisoire, soit dans l'administration de la province d'Anvers.
Aussitôt que la période électorale fut commencée, il se montra grand partisan de la candidature de Rogier. Le 22 août, il lui écrivait :
« ... Dans la conviction intime, mon très cher monsieur le Gouverneur, que vous comprenez très bien la vraie liberté civile et religieuse, je viens de recommander très vivement, par le courrier d'hier, votre élection à mes amis d'Anvers... »
La compréhension exacte de la liberté civile et religieuse, le respect de toutes les croyances, de toutes les opinions, ce sont en effet des titres dont les catholiques du Congrès faisaient unanimement hommage à Rogier, de Mérode comme de Gerlache, Denef comme l'abbé De Foerc. Rogier avait le droit d'être fier de leur témoignage. Quelles qu'aient été ses croyances philosophiques et religieuses, qu'il ait été ou non saint-simonien, comme semblent nous autoriser à le penser ses relations intimes avec Leroux et Considérant et des lettres de l'illuminé J.{i), il a toujours été d'une absolue tolérance en religion. En ce qui concerne les devoirs des fonctionnaires politiques, on a pu critiquer ses théories... nous y reviendrons. Mais il n'a jamais eu d'autre fanatisme que le fanatisme de la liberté.
( i ) J., un des plus anciens camarades de Rogier, avait pris part aux combats de la Révolution. Devenu fonctionnaire du département de l'intérieur, il fut révoqué par un ministre catholique à cause de ses opinions politiques. Parti* san décidé du saint-simonisme, il écrivait à Rogier en 1S41 des lettres d'un mysticisme étonnant; c'était positivement un illuminé. 11 serait intéressant d'avoir les réponses de Rogier, qui assurément ne partageait pas son exaltation. — Rogier a-t-d appartenu à la franc-maçonnerie? Deux lettres de maçons lui demandant aide et protection tendraient à nous le faire croire. Cependant, nous ne pouvons rien aflirmer à cet égard : peu importe d'ailleurs.
LES COMMENCEMENTS DU RÈGNE DE LÉOPOLD 1er 179
Denef avait appris par M. Ooms, le procureur du Roi de Turnhout, que Rogier « paraissait douter de sa nomination à Anvers ». Il lui offrit au nom de ses amis, et d'accord avec M. de Mérode, une candidature à Turnhout, « parce qu'il aimait à travailler dans la vue du bien de la patrie »> (lettre du 22 août).
Rogier lui répondit qu'il était bien entendu que sa personnalité de gouverneur ne serait pas plus en cause à Turnhout qu'à Anvers. Denef le lui promit :
« ... Ne craignez pas, mon cher, que je ferai valoir l'influence administrative en votre faveur (je n'en ai pas besoin) ; non, mon honoré ami ! J'ai saisi au contraire, lors de la prestation du serment des bourgmestres, l'occasion de leur dire que, ni vous ni moi, nous ne voulions influencer aux élections. » (25 août. )
Sur la promesse de Denef, qui entendait bien ne faire entrer en ligne de compte dans ses recommandations aux électeurs, que le patriotisme éclaire de Rogier et sa ferme résolution de coopérer au maintien des libertés civiles et religieuses (25 août); sur une promesse semblable du bourgmestre de Westerloo, Peeters, qui écrivait, le 26 août, que la Chambre des députes ne pouvait « être privée des lumières d'un gouverneur aussi libéral et patriote »; sur l'invitation expresse enfin du comte de Mérode dont nous avons cité la lettre plus haut, Rogier accepta la candidature à Turnhout sans faire de démarches ni de circulaires, et il écrivit à Denef, le 28, que, en cas de double élection à Anvers et à Turnhout, il opterait pour Turnhout.
Malheureusement — toutes les mauvaises chances se sont réunies contre Rogier dans cette première élection législative, — une autre candidature, celle du bourgmestre de Gheel, Lebon, présentée avant la sienne, ralliait déjà beaucoup de suffrages. M. Lebon avait bien déclaré qu'il se désisterait, mais au dernier moment il maintint sa candidature. M. Ooms, procureur du Roi à Turnhout, écrivait à Rogier à propos de ce revirement de M. Lebon :
l8o LUTTE TOUR l'indépendance
«... Les orangistes qui depuis plusieurs semaines remuaient ciel et terre pour faire triompher leur parti, désespérés de voir arriver tant d'électeurs avec la volonté arrêtée de ne porter d'autre candidat que vous, ne voyaient plus d'autre moyen que de chercher à nous diviser : à cet effet, ils ont fait persuader à M. Lebon que vous seriez élu à Anvers et ils l'ont fait engager à se mettre sur les rangs. Quel fut mon étounement quand j'appris la candidature de M. Lebon! J'avais fait un voyage exprés à Gheel et il m'avait promis non seulement de ne passe porter candidat, mais aussi de vous appuyer... »
Il y eut quelque chose de plus singulier encore dans cette élection de Turnhout : c'est l'attitude qu'une partie du clergé observa vis-à-vis de Rogier. Nous en sommes instruits par M. Ooms, dont Rogier, très frappé du fait, avait transcrit cette phrase sur la feuille de garde du dossier : Elections de j83i à Turnhout, Liège et Anvers.
«... On a eu soin de faire accroire à quelques jeunes prêtres que vous n'étiez rien moins que favorable au clergé. Ils se sont placés dans toutes les rues et ont distribué des billets préparés d'avance aux paysans ignorants... »
On comprend ainsi qu'il ait eu quelque peine à être nommé et qu'il n'ait pu obtenir un grand nombre de suffrages ( i ).
Ainsi, l'homme qui eût dù être porté au Parlement tout au moins par Liège, Bruxelles et Anvers, par les trois grandes villes qui avaient été les témoins quotidiens presque de son audace, de son intelligente énergie et de son superbe sang-froid, n'y entra que grâce à un bourg de la Campinc où il avait à peine mis le pied.
Le lecteur désirera sans doute savoir comment Rogier mentionna cette histoire électorale dans ses Notes et Souvenirs :
Elections à la Chambre. Porté à Anvers, Liège et Turnhout. Je suis nommé dans cette dernière localité à un tour de ballottage et à un
( i ) Il y avait deux députés à nommer. Au premier tour, sur 699 votants, Denef obtint 656 suffrages, Lebon 349 et Rogier 227. Il n'y eut que 154 votants au second tour : Rogier obtint 84 voix et Lebon 70.
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faible nombre de voix. Le procureur du Roi Ooms m'écrit à ce sujet que le jeune clergé a ouvertement travaillé contre moi. A Liège (voir ma correspondance avec Demarteau), je suis abandonné par les catholiques. A Anvers, j'obtiens un assez grand nombre de voix.
Pas de récriminations ! Il n'y a pas même d'amertume dans le ton... Rien que la constatation des faits.
Les amis de Kogier souffrirent plus que lui de l'ingratitude des Liégeois. Lignac lui écrit le 3i août :
«... Enfin, mon cher Charles, les élections de Turnhout m'ont rendu un peu de courage, car je ne saurais te dire combien j'étais affligé. Attache-toi à la Chambre à attaquer l'ancienne administration de la guerre, tu feras bien d'abord ( i ) et ensuite tu pourras reconquérir de ton ancienne popularité. Je te dirai et je t'assure sur mon honneur, que beaucoup de jeunes gens et d'hommes très honorables, électeurs et autres, étaient indignés de voir que tu n'as obtenu qu'un petit nombre de voix. Les suffrages doivent souvent se peser au lieu de se compter... »
Demarteau avait fini par s'expliquer comment il se faisait que Rogicr eût eu si peu de suffrages chez ses compatriotes : sa candidature avait été comme écrasée entre celles des unionistes et celles du parti français ; dans le camp du Courrier de la Meuse comme dans le camp adverse, on avait voté par liste. La nomination de Rogier à Turnhout avait fini par calmer la douleur du secrétaire, de l'ami :
«...Je ne saurais vous dire quel plaisir m'a causé la nouvelle de votre nomination à Turnhout. 11 était temps qu'elle arrivât : la tournure que les affaires semblaient devoir prendre à Liège m'avait rendu farouche ;
( i ) Les esprits les moins prévenus faisaient retomber sur le général de Failly. minisire de la guerre de mai à août i83o. la principale responsabilité de nos désastres. Après ceux qui l'accusaient d imprévoyance ou d"impéritie — et \l ne parait pas qu'il doive échapper absolument à ce reproche, — il y avait ceux qui l'accusaient bien injustement de trahison. De tristes légendes coururent dans le peuple sur son compte. Les habitants du village des environs de Bruxelles où il passa ses dernières années furent mauvais pour lui. Enc ore une fois, on a pu suspecter ses talents : mais son honneur est sans tache.
j'aurais fini par me retirer dans les bois. Votre lettre m'a mis du baume dans le sang, et a dissipé tout ce que j'avais de sombre dans l'âme... »
On s'en aperçoit bien, quand il décrit les têtes des candidats industriels qui ne savent pas se résigner à leur défaite. Il ne peut s'empêcher de rire de la déconfiture de ces gens qui s'en vont maintenant « la tête baissée, l'oreille basse, la figure morne, regardant de côté avec des nez longs comme des bâtons... »
Le succès de ce parti eût pu amener à Liège des événements d'une rare gravité, compromettre tout au moins le succès de la Révolution. Aussi, Demarteau qui savait que le meilleur moyen de faire oublier ses déceptions à Rogier, patriote avant tout, c'était de lui parler de l'échec des « mauvais citoyens », prenait un réel plaisir à lui conter leurs chagrins... et à lui écrire « Maintenant, je suis rassuré pour l'avenir de mon pays! » (3i août i83i.)
La première session des Chambres s'ouvrit le 8 septembre.